VINGT-TROISIÈME LEÇON
Messieurs ,
Une sensation particulière, qui appartient à la classe des sensations internes ou besoins, invite l'homme et les animaux à accomplir l'ingestion des substances aux dépens desquelles l'appareil digestif doit préparer les matériaux de la réparation du corps. Faible dans son premier degré, elle est plutôt agréable que pénible ; il semble que la nature nous invite , par l'appât du plaisir, à accomplir un acte utile à l'économie. S'il n'est pas satisfait à cette première réclamation de l'organisme , la sensation devient plus intense. C'est elle qui donne aux diverses espèces animales l'activité qu'elles déploient dans la recherche de leur aliment.
Lorsque la privation d'aliments se prolonge , la sensation devient une torture, et en même temps , il s'opère dans l'économie des changements importants qui ne sont pas la conséquence de la faim, mais cle l'absence de matières alimentaires. La succession de ces changements constitue ce que M. Chossat a nommé inanitiation , et a pour terme Y inanition. L'étude de ces effets de la suppression des aliments est de beaucoup plus intéressante que celle de la sensation proprement dite , soit qu'on l'envisage au point de vue de la physiologie pure, ou de l'hygiène, de la pathologie et de la thérapeutique. Nous y donnerons un soin particulier, mais nous devons, au préalable, vous exposer quelles sont les circonstances qui font varier le retour de la sensation de la faim.
La sensation de la faim se reproduit plus ou moins fréquemment suivant les espèces animales. Chez l'homme , elle se renouvelle au moins deux fois en vingt-quatre heures. En général, un homme bien portant et de moyen âge, dit Blumenbach, ne
0,0 Di; |.\ DIGESTION.
peut se passer de nourriture, un jour entier, sans grande prostration de force (1). La sensation étant l'expression d'un besoin de l'économie , son retour doit être et est effectivement d'autant plus rapproché, dans chaque espèce animale, que les phénomènes de la vie y ont plus d'activité , car, encore une fois , vivre , pour un animal , c'est consommer de la matière organique. Donc, plus la contraction musculaire est énergique et fréquemment répétée, plus la respiration dégage d'acide carbonique, plus le sang absorbe d'oxygène en un temps donné, plus la température de l'animal est élevée, plus souvent aussi se renouvelle le besoin de prendre des aliments. Aussi les mammifères et les oiseaux éprouvent-ils à des époques plus rapprochées la sensation de la faim que les reptiles et les poissons. Un boa, observé par Prout, ne prenait d'aliments qu'une fois par mois (2); les repas de ceux que l'on conserve depuis quelques années au Muséum d'histoire naturelle sont encore plus éloignés. La faim revient plus fréquemment chez les animaux qui vivent dans l*air que chez ceux qui respirent dans l'eau, plus fréquemment chez les herbivores que chez les carnivores ; ces derniers supportent très-bien l'abstinence , et cette faculté est en rapport, chez eux, avec l'éventualité de leurs repas, car ils n'ont pas toujours à leur disposition la proie dont ils se nourrissent.
L'habitude a de l'influence sur le retour de la sensation. Le besoin de prendre des aliments se reproduit périodiquement à des heures déterminées chez un grand nombre de personnes et un certain nombre d'animaux domestiques.
Les jeunes animaux, ayant non-seulement à réparer, mais a croître, ressentent plus souvent que les adultes la sensation de la faim.
Une température basse excite plus l'appétit qu'elle ne le diminue chez les animaux à, sang chaud; elle fait taire plus ou
{i)The éléments ofphysiology , by J.-Fred. Blumenbach, Iranslated by John Eltiotson; fourth édition, p. 295.
(2) Thompson, Aançils ofplulosqpjiy, vol. V, p. <$I3.
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moins complètement le besoin de l'alimentation chez les animaux à sang froid. La plupart cessent de prendre des aliments dès que le thermomètre descend à zéro (1). La même chose s'observe chez ceux des animaux à sang chaud qui éprouvent le singulier phénomène de la torpeur hivernale. Une curieuse expérience de Jenner montre l'influence de la température sur le développement de la faim. Ayant excité une inflammation du péritoine chez un hérisson que le froid de l'hiver avait engourdi , il observa que l'appétit revint à cet animal par suite de l'élévation de température que cette inflammation avait suscitée chez lui. Ce fait est rapporté par Hunter (2). Le même auteur fait la remarque qu'il y a non-seulement absence de sensation de la faim, mais incapacité de digérer chez les animaux à sang froid, lorsque la température ambiante est très-abaissée. Au commencement d'un hiver, il fit avaler à des lézards des vers et des morceaux de chair : plusieurs de ces animaux furent ouverts à divers intervalles, et chez aucun d'eux la digestion ne s'était opérée; bien plus, lorsque arriva le printemps, les lézards qu'il n'avait pas sacrifiés commencèrent par Yomir ce qu'ils avaient conservé dans leur estomac , pendant tout l'hiver, sans le digérer.
Certains états de l'économie renouvellent à des époques Irès-rapprochées le besoin de prendre des aliments. Les convalescents de maladies aiguës ne peuvent, pour ainsi dire, se rassasier. Lorsque le corps, soumis à des privations prolongées, a fait des pertes considérables (tous les appareils ayant conservé leur intégrité) , la faim renaît à chaque instant. L'amiral Byron rapporte qu'après avoir été presque complètement privés d'aliments pendant un mois , à la suite d'un naufrage, lui et ses compagnons, admis à une table abondamment servie et pouvant en user à discrétion, prenaient encore la précaution d'emplir leurs
( 1) Tiedemann, [Traité complet de physiol. de l'homme , traduit par Jourdan , p. 249.
(2; John Hunter, Observations on certain parts of the animal œconomy , 2e édition, p. 195.
poches d'aliments, pour satisfaire leur faim dans l'intervalle des repas.
Les affections morales tristes, une chaleur excessive, le contact de l'opium avec la muqueuse stomacale , l'abus des boissons alcooliques, diminuent ou éteignent la sensation de la faim. Les passions gaies , un exercice modéré, un air vif et un peu froid , excitent l'appétit.
En général , la faim ne revient pas dès que l'estomac est vide, mais quand le produit de la digestion a été en partie dépensé.
Nous allons maintenant étudier successivement les effets de l'abstinence et la sensation de la faim.
Effet» de l'abstinence.
Je vais, pour éviter des répétitions, vous faire connaître certains faits dont j'aurai plusieurs fois occasion de parler, et vous donner l'indication de quelques travaux originaux sur les effets de l'abstinence.
1° En 1816, la frégate la Méduse fit naufrage à douze lieues des côtes d'Afrique. De cent cinquante malheureux qui furent abandonnés sur un radeau sans aliments, quinze seulement survécurent, qui furent délivrés après treize jours d'angoisses. M. Savigny, chirurgien de la frégate, a donné, dans sa dissertation inaugurale, une description animée de ce qu'il a observé sur ses compagnons d'infortune et sur lui-même dans cette circonstance ( I ).
2° D'autres relations de naufrages seront également mises à contribution, et en particulier celle d'un capitaine anglais, nommé Franklin, vers le pôle (2) , et celui du vaisseau le Francis-Spaight (3).
(1) Observations sur les effets de la faim et de la soif, etc. (thèse sonlenue en 1818 sous le n° 84).
(2) Narrative of a journey lo thcpolar sca, p. 465.
(3) Dans l'Impartial (journal politique), 25 juin 1830.
DE LA FAIM ET DE L'INANITION. Ml
3° En 1831 , un nommé Granié, condamné au dernier supplice pour avoir tué sa femme, se laissa mourir d'inanition dans les prisons de Toulouse. Il succomba au bout de soixantetrois jours, pendant lesquels il n'avait guère pris que de l'eau. L'observation a été recueillie par le Dr Desbarreaux (1).
4° Un négociant, qui avait fait de mauvaises affaires, résolut de se laisser mourir de faim ; il se retira dans un bois , dont il ne sortait, les premiers jours, que pour aller boire un peu d'eau à une pompe voisine. Il écrivait, jour par jour, tout ce qu'il ressentait. On a trouvé près de son cadavre et fait imprimer le journal de ses souffrances (2).
5° Un amaurotique âgé de vingt-neuf ans se mit entre les mains d'un charlatan, qui lui promit de le guérir, et lui tint parole; car l'ayant soumis à une abstinence complète, il le débarrassa de tous maux. La mort eut lieu au bout de quarante-sept jours, pendant lesquels le malade n'avait pris que de l'eau pure , et, par exception cependant, quatre tasses de thé au premier jour de l'an (3).
6° Huit mineurs , réfugiés dans une galerie d'une houillère que l'eau avait envahie, en ont été retirés vivants après cent trente-six heures d'abstinence à peu près complète. Cet accident a été l'objet d'un excellent rapport du Dr Joseph Soviche (4).
7° Les effets de l'abstinence volontaire à laquelle se soumettent si fréquemment les aliénés ont été observés et décrits par M. le Dr Guislain (5).
8° Parmi les recherches expérimentales qui ont eu pour objet les effets de l'abstinence, je citerai surtout celles de M. de Pom-
(1) Notice historique sur Guillaume Granié , mort dans les prisons de Toulouse, etc.; par le Dr Desbarreaux- Bernard (TibulleV Toulouse, 1831.
(2) Extrait du journal d'Hufeland ( Bibliothèque médicale , t. LXY'Il ).
(3) Journal der Chirurgie urtd augen heilkuhd'è, vol. XXI.
(4) Journal des connaissances médico-chirurgicales , septembre 1836, p. 117.
(5) Mémoire sur la gangrène des poumons chez les aliénés, lu a la Sociélé de médecine de Gand , elc. ( Gaz. méd.} 1836, p. 33).
DE LA DiGESTJOÏS.
mer (I), celles de M. Collard de Martigny (2), et le beau travail qui a valu à M. le D1 Chossat le prix de physiologie expérimentale en 1841 (3).
9° Enfin, je vous indiquerai , dès à présent, un livre que je citerai plus souvent encore à propos de la digestion stomacale; voici à quelle occasion il a été composé : Un Canadien, d'origine française, reçut, à une petite distance, toute la charge d'un mousquet, qui lui enleva littéralement presque toute la paroi de l'hypochondre gauche, des portions de côtes, de poumon, de diaphragme et d'estomac. On mourrait à moins. Le blessé en réchappa, mais il lui resta à l'hypochondre une ouverture, sorte de fenêtre, par laquelle on pouvait voir l'état de l'estomac, retirer à volonté de cet organe les matières qu'on y avait introduites ou qu'il avait sécrétées, etc. M. William Beaumont, chirurgien des États-Unis d'Amérique, a fait, de 1825 à 1833, de nombreuses séries d'expériences sur ceCanadien, dont la sanlé était devenue très-robuste (4).
Vous saurez donc, Messieurs, à quelles observations ou à quels travauxje ferai allusion, lorsqu'il m'arrivera de citer, d'une manière abréviative, le négociant, Xamaurotique,, Granié , les naufragés de la Méduse, le Canadien , etc.
État de l'appareil digestif pendant l'abstinence.
L'estomac, après avoir expulsé les résidus de la dernière digestion, se resserre de plus en plus. M- Coilard de Martigny l'a vu très-contracté sur les animaux morts d'inanition. L'estomac du blessé observé par M.. Beaumont est toujours resserré, lorsqu'il est vide. MM. Rolando et Porto-Gallo ont vu cet organe réduit au volume d'un intestin grêle sur une femme morte par
(1) Medic-chirurg. Zeitung, 1828, 1er Band, n° 4.
(2) Journal de Magendie, t. VIII.
(3) Recherches expérimentales sur l'inanition , etc., in-4°; Paris, 1843. (4.) Experimenls and observations on the gastric juice and the phy-
siology of digestion, by William Beaumont ; Plaltsburgli, 1833.
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suite d'une longue abstinence (1). Le resserrement est d'autant plus considérable que l'abstinence a été plus prolongée : si pourtant l'abstinence n'a porté que sur les solides et s'il y a eu introduction fréquente d'eau dans l'estomac, cet organe sera moins resserré; il l'était fort peu sur le cadavre de Granié, qui avait bu d'énormes quantités d'eau. Pendant que l'estomac se resserre , il se relire en partie de l'intervalle des lames antérieures du grand épiploon , et s'éloigne un peu des vaisseaux gastro-épiploïques droits et gauches qui ceignent sa grande courbure. Le péritoine qui revêt les deux faces de l'estomac revient aussi sur lui-même par son élasticité; les fibres musculaires se raccourcissent, tandis que la membrane interne et la membrane cellulo-fibreuse qui la double, moins élastiques que la séreuse et ne jouissant point du pouvoir contractile des fibres musculaires, forment des plis à la face interne de l'organe.
Les physiologistes disent que la direction de l'estomac change aussi; mais il suffira d'indiquer ailleurs la direction qu'il prend pendant qu'il se remplit, pour faire connaître celle qu'il affecte pendant l'abstinence , et que l'on pourrait regarder comme sa direction naturelle.
L'estomac vide cesse de se mouvoir d'une manière apparente; on n'y observe plus les contractions péris lalliques ou antipéristalliques. Ce fait, que divers expérimentateurs ont observé sur les animaux vivaces, M. Beaumont l'a constaté sur l'homme.
Les sécrétions gastriques deviennent de moins en moins abondantes, et on sait aujourd'hui qu'il ne se fait pas provision de suc gastrique pendant l'intervalle des repas. Dumas, ayant fait jeûner quatre chiens, en tua trois, à divers intervalles, et laissa périr le quatrième d'inanition : or, la quantité des liquides contenus dans l'estomac était d'autant moindre que l'animal avait été plus longtemps soumis à l'abstinence (2). Cette diminution dans
(1) Nccroscopia di Anna Garbero } asita per lo spazio di 32 mesi } 11 gioni , con re/lessioni; Turiu, 1828, in-fol.
(2) Dumas , Principes de, physiologie, 1. 1, p. 175.
d24 DE LA DIGESTION".
le travail sécrétoire de l'estomac est confirmée par les expériences de Tiedemann et Gmelin(l), parcelles de M. Magendie (*>) , par celles de M. de Pommer. Beaumont dit aussi que l'estomac de son Canadien est tout à fait vide et contracté lorsque la digestion est accomplie; cependant, le défaut de sécrétion ne va pas, comme on l'a avancé, jusqu'à ce point que la muqueuse se sèche; M. Collard de Martigny l'a toujours trouvée humide chez les animaux qu'il avait fait mourir d'inanition. J'ajouterai que l'estomac de Granié, qui, comme nous l'avons dit, avait bu beaucoup d'eau, contenait du liquide. Certaines personnes vomissent le matin à jeun une humeur claire et plus ou moins filante; mais ce cas, qui est anormal et souvent pathologique, ne détruit point la règle que nous avons posée, et la circonstance du vomissement démontre même qu'il est en dehors de la règle.
La muqueuse gastrique s'allère-t-elle par le fait de la privation complète d'aliments? Haller parle d'épancheraenls de sang dans l'estomac (3) ; Hunter, que tout le monde a cité, a vu, sur un homme mort d'abstinence, la muqueuse comme corrodée (4), et Dumas dit que, sur son quatrième chien, l'absorption avait commencé à attaquer cette membrane. Mais il est démontré , Messieurs, par une foule d'expériences sur les animaux et d'observations recueillies sur l'homme, que la muqueuse stomacale ne s'ulcère, ni se corrode, ni ne s'enflamme par le fait de l'inanition. Ni M. de Pommer ni M. Collard de Martigny n'ont vu d'altérations de l'estomac chez des animaux morts de jeûne ; dans aucun cas, M. Guislaiu n'a observé de traces de gastrite sur le corps des aliénés qui avaient refusé les aliments.
Le diamètre des intestins diminue. Les intestins grêles étaient rétrécis sur les chiens et les lapins inanitiés par M. Collard de
(1) Recherches expérimentales , physiologiques et chimiques sur la digestion, 1. 1, p. 91.
(2) Précis élémentaire de physiologie , 3e édit . , t. Il , p. 13.
(3) Elementa physiol., t. VI, p. 182.
(4) Ce fait ne se trouve ni dans les recherches sur la digestion , ni dans le mémoire sur la digestion de l'estomac par le suc gastrique.
DE L/V FAIM ET DE l/lNANlTION.
Martigny ; ils l'étaient aussi chez Granié cl chez lamaurotique. Sur le cadavre de ce dernier, le gros intestin était, comme l'intestin grêle, réduit à un tres-petït volume.
Relativement aux annexes du tube digestif, il faut mentionner l'état de la vésicule biliaire et celui de la rate.
La première se remplit de bile, et, comme ce liquide y séjourne, il y devient plus foncé en couleur, plus épais et plus amer. La réplélion de la vésicule me parait être un effet constant du jeûne. Celle poche se montre distendue chez tous les animaux sacrifiés par M. Collard de Marligny. La bile contenue dans la vésicule de Granié ressemblait à une forte solution de réglisse. La vésicule biliaire était pleine d'une bile noire chez la femme ouverte par les docteurs Rolando et Gallo.
Quant à la rate, on a beaucoup disputé sur la question de savoir si elle se gonfle ou non pendant la vacuité cle l'estomac. J'exposerai cette controverse lorsque je traiterai de la physiologie de la rate. Qu'il vous suffise de savoir que si l'abstinence a été prolongée au point de causer la mort, la rate diminue de volume. Bile était très-petite sur le cadavre de Granié, exsangue et réduite aussi chez la femme ouverte par MM. Rolanclo et Gallo.
L'estomac reçoit moins de sang et sa membrane muqueuse est moins colorée dans l'état de vacuité que pendant le moment de la digestion. Cette diminution dans la quantité de sang qui le traverse tient tout à la fois à ce qu'il n'y a pas d'excitation qui appelle le sang dans ses parois, et à l'obstacle que les flexuosités augmentées des vaisseaux opposent à la rapidité de la circulation dans celte partie du système vasculaire abdominal. Cette seconde influence, celle des flexuosités artérielles , a été niée par Richat , qui n'a point vu , dit-il , qu'il y eût moins de sangdans les vaisseaux gastriques pendant l'abstinence que pendant la réplétion de l'organe. C'est là un de ces pauvres arguments comme on a quelquefois le chagrin d'en rencontrer dans les écrits de Richat , qui a professé bien des erreurs sur la circulation, ainsi que nous le montrerons ailleurs.
Quoique l'estomac ne reçoive aucune substance alimentaire, il se livre encore, ainsi que le tube intestinal, à une sorte de
travail sur la petite quaûttté de fluides qui sont versés dans toute l'étendue de la cavité digeslivc, Sur le mucus, le suc pancréatique et la bile hépatique. Au moins M. Collard de Martigny affirme-t-il avoir constamment vu, clans ses expériences, un liquide transparent, blanchâtre, coagulable dans les chylifères. On sait qu'il y a encore de loin en loin des excrétions par l'anus. M. Chossat a observé que les fèces étaient assez abondantes au début de Yinaniliation , parce qu'elles contiennent alors le résidu des dernières digestions ; après celte première période, les fèces sont extrêmement rares et peu abondantes; une sorte de dévoiement colliquatif s'établit dans la dernière période, et il cesse peu de temps avant la mort.
Influence «le l'abstinence sur la quantité et la composition du sang et de la lymphe.
L'induction seule eût conduit à admettre que la quantité du sang diminue chez un animal privé d'aliments, puisque ce fluide, continuant de fournir à toutes les sécrétions , ne reçoit plus d'autres matériaux de réparation que ceux qui lui viennent de la décomposition du corps.
Haller a constaté la diminution du sang sur les animaux à sang froid et notamment sur les grenouilles (1).
Sur un sujet mort par abstinence, les gros vaisseaux et la veine cave elle-même étaient exsangues, au dire de Diemerbroeck, citë par Haller (2); on a noté le manque total de sang dans le corps de Yamaiirotîque.
Après s'être assuré que des chiens du poids de vingt-sept livres supportent à merveille la perte d'une livre de sang, M. Piorry a vu que d'autres chiens de même poids succombaient si, après les avoir fait jeûner pendant trois jours, on leur retirait de six à sept onces de sang.
( I) Elcmenla pliytiol., t. Il , p. 48, et t. VI , p. ICC. (2) Loc. cit.
M. Collard de Marligny a étudié d'une manière toute spéciale la diminution de la masse du sang chez les chiens et les lapins sourais à l'abstinence. L'appauvrissement est tel, suivant lui, que des incisions pratiquées sur diverses parties du corps ne font pas plus couler de sang que si elles étaient pratiquées sur les membres des cholériques. Non-seulement le sang manque dans les tissus généraux de l'économie, mais on en trouve à peine dans les organes les plus vasculaires, la rate, le foie, le poumon. Il n'en reste plus que dans le cœur et à l'origine des gros troncs vasculaires. L'anémie est d'autant plus prononcée que les animaux ont plus longtemps supporté l'abstinence ayant de succomber.
Il y a peut-être lieu de présenter ici une légère restriction, touchant l'état du système vasculaire chez les individus morts d'abstinence. M. de Pommer a constamment trouvé le système veineux abdominal plein de sang noir, et MM. Rolando et Gallo ont noté cette particularité sur le cadavre d'une femme morte après une longue abstinence.
En ouvrant des animaux d'une même espèce , à différentes périodes de l'inanition, on constate, avec M. Collard de Martigny, que la masse du sang diminue d'une manière progressive et régulière.
Quant au chargement survenu dans la composition du sang, il consisterait, d'après le même observateur, en ce qu'il y aurait une plus grande proportion de caillot relativement au sérum ; en ce que l'albumine serait relativement plus abondante, tandis que la fibrine diminuerait. De petites saignées pratiquées à certains intervalles auraient montré aussi que ces mutations sont progressives. Mais ces résultats ont peut-être besoin d'être confirmés; il y a même lieu de penser que si l'usage des boissons n'était pas interdit, elles opéreraient une sorte de dilution du sang, car celui-ci recevrait de l'eau tout en conlinant de perdre de ses principes immédiats. Chez un homme qui avait fait diète pendant quarante jours, M. Le Canu a vu augmenter la proportion de l'eau, de l'albumine, et diminuer celle du caillot. Le chiffre de l'eau s'était élevé de 0,770 à 0,804, tan-
disque celui du caillol était descendu de 0,154, à 0,112 (1).
L'influence de l'abstinence sur la quantilé et la composition de la lymphe mérite de fixer notre attention. La lymphe, qui est peu abondante au moment du repas et immédiatement après, augmente, suivant M. Collard de Martigny, pendant la première période de l'abstinence, c'est-à-dire pendant quatre ou cinq jours, au point que le système lymphatique devient turgide. Si la privation d'aliments est prolongée au delà de cette époque, la quantité de la lymphe diminue progressivement, de sorte que, dans la dernière période, on n'en trouve plus que dans le canal thoracique.
Pendant la période où elle augmente en quantilé, la lymphe est plus riche en matière colorante et en fibrine; ces principes y diminuent dans la période suivante.
État de la respiration et de la circulation pcndantl'abstinence.
La respiration devient plus lente, et sa fréquence va diminuant à mesure que l'abstinence se prolonge. Mais M. Chossat l'a Yiie s'accélérer aux approches de la mort, an point de devenir haletante. M. Guislain a souvent observé la gangrène des poumons chez les aliénés qui avaient succombé par suite de la privation volontaire d'aliments, et il attribue cette lésion à l'appauvrissement du sang. Dans un mémoire récent sur la gangrène des poumons, principalement chez les aliénés, publié parle docteur Fischel à Prague , il est dit : Parmi les causes déterminantes , il faut principalement noter une nourriture insuffisante (2). Du reste , ce résultat n'a point été observé chez les animaux soumis à l'inanitkition. M. Collard de Martigny a vu des ulcérations microscopiques dans la trachée d'un chien mort de jeûne; cette observation ne s'est pas renouvelée. M. Chossat
; I) Éludes chimiques sur le sang, p. 72.
(2} Dans le 1' r vol. du 1er semestre de 1817 du Fierleljahrsclirift fur die Prakiïi <:h e h ci Iku n de .
présume qu'au dernier terme de l'inanition, alors même que la respiration devient haletante, il n'y a plus d'exhalation d'acide carbonique. Avant cette période , l'exhalation du gaz n'est pas diminuée, suivant M. Boussingault.
La circulation suit les mêmes phases que la respiration; le pouls devient petit, lent et misérable, à mesure que la quantité de sang diminue. Cet état de la circulation est souvent précédé d'une période fébrile. Chez Granié, le pouls était descendu à 37 pulsations par minute.
Influence de l'abstinence sur la calorilication.
Presque tous les observateurs s'accordent à dire que la température baisse chez les hommes et les animaux privés d'aliments. M. Guislain signale le refroidissement du corps chez les aliénés soumis à ses soins. Les mineurs renfermés dans la houillère du bois Monzil souffrirent cruellement du froid. La température du corps de Granié baissa jusqu'à 19 degrés Réaumur. Je vois, par exception , noter une élévation de température sur un malade qu'un rétrécissement de l'œsophage avait mis dans l'impossibilité de recevoir des aliments.
Les expériences de M. Chossat offrent une précision très-satisfaisante relativement à l'influence de Yinanitiation sur la température animale. Après s'être assuré que dans l'état normal et chez une personne bien nourrie, il y a, dans l'espace de vingtquatre heures , un maximum et un minimum, placés , le premier vers midi , et le second vers minuit, il a reconnu que ces oscillations, qui dans l'état de santé n'atteignent pas à un degré centigrade , puisqu'elles sont de 0°,74 , s'exagéraient pendant l'abstinence au point de comprendre 3°, 28, c'est-à-dire un peu plus de trois degrés et un quart entre le maximum et le minimum. On observe alors que , pendant toute la durée du jour, la chaleur se rapproche plus ou moins de celle de midi (heure du maximum), tandis que pendant la nuit elle se rapproche de la température de minuit (heure du minimum). Mais en même temps que ces fluctuations se remarquent , il y a pourtant un abaisse- 1. 34
oà{) DE LA DIGESTION.
ment progrestif de la température. Les animaux perdent trois dixièmes de degré par jour, en moyenne, et lorsque arrive le dernier jour, le refroidissement marche avec tant de rapidité que la perte s'élève à 14 degrés. L'animal meurt ordinairement lorsque la température est réduite à 24°,9. 11 est à remarquer que c'est le degré d'abaissement auquel parviennent les animaux qu'on fait périr dans des mélanges réfrigérants.
État des sécrétions pendant l'abstinence.
En général, les sécrétions ne sont pas supprimées chez les individus qui subissent le jeûne, puisque leur corps perd de son poids, mais elles sont considérablement diminuées. La salive, les urines , coulent en moindre quantité. Il n'y a plus de pus sur les ulcères, ditHaller, plus de lai t dans les mamelles, plus de venin dans la bouche de la vipère exténuée (1). M. Collardde Martigny croit que la sécrétion biliaire fait exception et qu'elle reste active , pendant que les autres diminuent; mais il a, je pense , confondu ici Y excrétion , qui est suspendue , avec la sécrétion qui doit subir une certaine réduction. Nous avons vu qu'une sorte de diarrhée colliquative s'établissait dans la dernière période, et qu'elle se supprimait complètement peu de temps avant la mort. Chez la femme dont le corps a été examiné par MM. Rolando et Gallo, la salive , les urines , les règles , avaient cessé de couler depuis près de trente-deux mois.
M. Collard de Martigny n'a point .trouvé d'urée dans la petite quantité d'urine sécrétée par les animaux soumis à ses expériences , mais M. Lassaigne a démontré l'existence de ce principe immédiat dans les urines d'un aliéné qui depuis dix-huit jours avait refusé de prendre des aliments (2),
En général , les humeurs du corps tournent à la putréfaction, l'haleine devient d'une fétidité extraordinaire : etiam in puris-
(1) Haller, Elementa physiologice, t. VI , p. 166.
(2) Journal de chimie, médicale, 181:5, p. 172.
DE LA. FAIM ET DE L'INANITION. OÔl
simo fœminœ corpore, a dit Hâte Les mineurs confinés dans la houillère étaient singulièrement incommodés de l'haleine, les uns des autres, et ils étaient obligés de se tourner le dos. Les urines sont âcres, foncées en couleur. Cependant, après la mort, la décomposition ne s'empare pas très-rapidement du cadavre.
État de 1 absorption pendant l'abstinence; diminution du
poids du corps.
Tandis que la plupart des fonctions nutritives languissent, il en est une dont l'activité redouble: c'est Yabsorption, qui, s'exerçant sur toutes les parties du corps, y puise des matériaux pour la réparation du sang. Telle est la cause de l'amaigrissement qui, chez certains sujets, est déjà apparent au bout de vingt-quatre heures, et parvient à un degré considérable lorsque la mort n'arrive pas promptemeut. Le corps de l'amaurotique était réduit de 130 livres à 97 livres. Granié, qui, sans avoir une grande stature, avait été cependant assez robuste, ne pesait plus que 26 kilogrammes au moment de sa mort.
La progression dans la diminution du poids du corps a été étudiée avec infiniment de soin par M. Chossat; voici les résultats qu'il a obtenus. Le premier jour, la perte du poids est un peu plus considérable que dans les jours qui suivent, parce que l'animal expulse les résidus des aliments ingérés la veille, et il expulse ce résidu non-seulement par la défécation, mais encore par les urines, qui nous débarrassent, chaque jour, d'une partie des matériaux azotés introduits par les aliments. Après ces premières Yingt-quatre heures, les pertes journalières sont à peu près les mêmes d'un jour à l'autre , eu égard au poids total du corps. Les pertes de poids augmentent à l'époque où les fèces deviennent plus abondantes ; peu de temps avant la mort, le corps cesse de diminuer de poids.
Voici une question du plus haut intérêt. Soit un animal du poids de 100 livres, complètement privé d'aliments et de boissons; quelle proportion de son poids devra-t-il perdre pour que la mort survienne? M. Chossat a résolu cette question. La mort
arrive, suivant lui, chez les animaux inanitiés , lorsque la perte intégrale proportionnelle est représentée par 0,4 ; c'est la moyenne à laquelle il est arrivé. Ainsi, dans l'exemple que j'ai supposé , l'animal pesant 100 livres succomberait lorsqu'il serait réduit à 60 livres. Chose curieuse, les animaux à sang froid (reptiles, poissons) meurent aussi lorsqu'ils ont atteint ce degré de réduclionde leur poids primitif; mais, pour arriver là, ils emploient un temps vingt-trois fois plus long que ne le font les animaux à sang chaud , chez lesquels les phénomènes de la vie ont plus d'activité, et qui par conséquent détruisent en un temps donné beaucoup plus de matière organique.
Deux circonstances peuvent modifier, en sens inverse l'une de l'autre , le résultat que je viens d'énoncer : c'est Y étal d'embonpoint et Vâge. Si l'individu est très-replet, il pourra perdre les cinq dixièmes de son poids initial avant de mourir, la graisse fournissant d'abondants matériaux à la résorption. Si c'est un jeune animal, il succombera dès qu'il aura perdu deux dixièmes de son poids initial , et ces deux dixièmes, il les perdra très-rapidement.
Pendant que l'animal vit de sa propre substance , les différents tissus de l'économie ne maigrissent pas dans la même proportion. L'absorption ne les attaque pas tous au même degré, tous ne fournissent pas une même quantité de matériaux réparateurs. Le système adipeux, qui est une sorte de réservoir de ces substances que consomme le mouvement de la vie, diminue dans les orbites, aux joues, aux épiploons , sous la peau, et, dit-on, jusque dans le canal médullaire des os longs; cependant les os de Granié contenaient encore du tissu adipeux , bien que son corps fût complètement émacié. Après la graisse , ou en même temps, c'est le système musculaire que la résorption attaque ou amoindrit, c'est lui qui supporte la presque totalité de la perte du poids du corps. Pour arriver à estimer la diminution du poids du système musculaire , déjà signalée par M. Collard de Martigny, M. Chossat a comparé les muscles et les autres parties du corps chez des animaux morts dans un état à peu près normal de la nutrition, et chez d'autres animaux qu'il
DE LA FAIM ET DE L'INANITION. Ood
avait fait périr de faim. La diminution du poids du cœur suit exactement celle du système musculaire en général. Vous voyez , Messieurs, qu'il faut avoir égard à la forme de l'amaigrissement dans les maladies chroniques. La diminution des reliefs et des masses musculaires indique le défaut des matériaux réparateurs, soit par suite d'alimentation insuffisante, soit par imperfection du travail digestif. M. Chossat a constaté que le système nerveuxconserve son poids intégral pendant que la graisse, la masse des muscles , et toutes les parties du corps en général , sont attaquées par le travail de résorption. Vous tirerez de cette remarque la conclusion que la diète ou l'alimentation insuffisante doivent aggraver les affections nerveuses plutôt qu'elles ne les soulagent , car elles établissent une disproportion entre le système nerveux et les autres appareils.
De rapides changements dans la physionomie et l'habitude du corps trahissent le trouble de la nutrition chez les personnes qui endurent la faim. «Quatre jours de tourment, dit M. Savigny, avaient suffi pour rendre méconnaissables les hommes les plus robustes del'équipage... Nous n'étions plus que les ombres de nous-mêmes. » Voici le tableau que fait M. Guislain des aliénés qui se laissent mourir d'inanition: couleur rouge-brique des joues, état livide du nez, cercle bleuâtre autour des yeux; face grippée, fendillée; sillons profonds au front, aux angles des orbites; lèvres collées sur les dents et d'une couleur ardoisée, cyanose générale.
État des fonctions de relation pendant l'abstinence.
La période de faiblesse et de dépression que la privation d'aliments amène constamment est presque toujours précédée d'une période d'agitation. L'excitation mentale peut être portée jusqu'au délire et à la fureur. Sur les cent cinquante naufragés de la Méduse, une moitié, dans un accès de frénésie, voulaient briser le radeau, et engagèrent un combat à mort avec ceux qui s'y opposaient. L'abstinence prolongée cause aussi des hallucinations. Le récit des faits rapportés à ce sujet par Savigny sem-
blcrait amusant, si on pouvait oublier la circonstance critique dans laquelle ils se sont produits. L'abstinence cause d'autres modifications des facultés affectives qu'il est plus triste de constater. La méfiance, l'égoïsme, la brutalité, sont les sentiments qui dominent chez les malheureux qui supportent des privations. «Le premier égoïste, ditSavigny, dut être unhomme souffrant. » Il est consolant de pouvoir opposer au triste drame de la Méduse le tableau des sentiments généreux qui ont animé les mineurs renfermés dans la houillère du bois Monzil.
Les hommes et les animaux qui endurent la faim ont peu de sommeil; il est dit, sur le journal du négociant, qu'il était déjà parvenu au septième jour sans pouvoir s'endormir.
Les animaux soumis à l'abstinence ont , comme les hommes , une période d'excitation presque furieuse , précédée d'alternatives d'agitation et d'abattement, et suivie d'un état de stupeur et d'accablement.
Dans la dernière période, la faiblesse est si grande que l'animal ne peut se tenir debout ; il n'a pas la force d'avaler de l'eau , et ne touche pas à l'aliment qu'on lui présente (Collard de Martigny). Le négociant, qui pendant les premiers jours allait boire à la pompe voisine, devint trop faible pour quitter sa place. Ceux des naufragés de la Méduse qui avaient été atteints de délire furieux tombaient ensuite dans une sorte d'insensibilité, et s'éteignaient comme une lampe, faute d'aliments (Savigny). M. Chossat décrit à peu près en ces termes l'état des oiseaux parvenus au dernier degré d'inanition: L'animal, mis en liberté, regarde autour de lui d'un air étonné sans chercher à s'envoler ; les orteils , froids et livides , se mettent en boule et ne permettent plus à l'animal de se fixer solidement sur le sol, il s'appuie sur le ventre et les ailes; mais bientôt il tombe sur le côté, sa respiration se ralentit, sa sensibilité diminue, sa pupille se dilate, et la vie s'éteint tantôt d'une manière calme et tranquille, tantôt après quelques spasmes, de légères convulsions des ailes, et une sorte d'opisthotonos.
On dit généralement qu'au début de l'abstinence la faiblesse est sympathique, et que plus tard elle est constitutionnelle.
Époque de la mort par abstinence.
Chez l'homme, la mort arrive en général vers le cinquième, sixième ou septième jour, au dire de Haller; d'autres ont succombé au deuxième, troisième ou quatrième jour; d'autres ont été trouvés vivants après huit, dix, douze, quatorze, quinze et seize jours d'abstinence complète. Parmi ces derniers, il en est qui, bien que secourus, n'ont pu être conservés à la vie; d'autres sont restés longtemps languissants.
Je saisis l'occasion qui s'offre ici de vous présenter une remarque d'une grande utilité pratique, laquelle peut se déduire naturellement de ce que je vous ai indiqué sur les effets de l'abstinence. 11 est excessivement dangereux de satisfaire les exigences de l'appétit des individus qu'on vient de soustraire à la mort par abstinence. Pour digérer une notable quantité d'aliments, il faut du suc gastrique; pour fournir à une sécrétion suffisante de suc gastrique, il faut que la masse du sang soit assez considérable. Or, ce n'est pas le cas des hommes qui ont supporté pendant quelques jours la privation d'aliments. Ceux des naufragés de la Méduse qui voulurent, à toute force, prendre d'abord des aliments solides, payèrent cher leur imprudence: ils éprouvèrent des douleurs intolérables et des vomissements ; trois d'entre eux succombèrent plus tard à la dysenterie ou à la fièvre typhoïde. Il faut donc nourrir graduellement les gens exténués par l'abstinence, comme on réchauffe peu à peu les individus qui ont été engourdis par le froid.
Les enfants succombent plus proraptement que les adultes. Plutôt que de répéter ici l'inévitable histoire du comte Ugolin et de ses enfants, je rapporterai , àl'appui de cette proposition , des faits d'une authenticité moins contestable. Sur le radeau de la Méduse, les enfants et les jeunes gens succombèrent les premiers , et on ne peut lire sans en être touché ce que rapporte M. Savigny, relativement à un des enfants qu'il a vu mourir. Une fille fut retirée au bout de onze jours d'une maison qui s'était écroule autour d'elle sans l'écraser ; un enfant de quatre mois, qu'elle avait sur les
0iîD DE LA DIGESTION.
bras, était mort dès le quatrième jour (1). M. Collard de Martigny a yu constamment les jeunes animaux périr les premiers dans ses expériences; la commission dite de la gélatine a fait les mêmes observations; enfin, les recherches de M. Ghossal à cet égard sont parfaitement concluantes. L'observation ne confirme pourtant pas en tout point l'aphorisme d'Hippocrate : Senes facillime jejuniurn ferunl ; car, sur le radeau de la Méduse, les hommes adultes et dans la force de l'âge succombèrent plus lard que les vieillards.
M. de Pommer a constaté que les carnassiers résistent plus longtemps que les herbivores, les chats plus longtemps que les chiens. Or, à en juger par la disposition des dents, les chats sont plus carnassiers que les chiens. Les oiseaux de proie, privés d'aliments, meurent moins vite que les granivores. M. Chossat a donné les résultats d'expériences faites sur quarante-huit animaux (pigeons, tourterelles, poules, corneilles, cochons d'Inde, lapins et animaux à sang froid). La durée de la vie chez les animaux à sang chaud (mammifères et oiseaux) a dépassé en moyenne neuf jours et demi; le maximum a été vingt jours et demi, le minimum un peu plus de deux jours. Séparant ensuite les résultats appartenant aux jeunes animaux de ceux que lui avaient offerts les adultes, il a trouvé pour moyenne, chez les premiers, un peu plus de deux jours, et chez les seconds, de quinze à dixhuit jours. Quant aux animaux à sang froid, ils résistaient vingttrois fois plus longtemps que les animaux à sang chaud. Voici quelques faits empruntés à d'autres auteurs. Une araignée que Latreille avait piquée sur un bouchon était vivante au bout de quatre mois; un escarbot (cerf- volant) que Baker avait conservé trois ans sans lui donner à manger s'envola au bout de ce temps ; le fameux poisson de Rondelet n'avait pas reçu de nourriture depuis trois ans ; des tortues sont restées six ans sans manger (2); des protées, de cinq à dix ans (3); enfin, il est difficile dédire
(1) llamilton, Philos, trans., vol. LXXIII, p. 191.
(2) Blumenbach , Kleine schriflen, p. 123.
(3) Rudolphi, Physiologie, t. 11, p. 11.
combien a duré l'abstinence chez les crapauds qu'on a extraits de blocs de pierre ou de troncs d'arbres. Combien doit être plus lent le mouvement de la vie chez ces animaux que chez déjeunes passereaux, qui ne peuvent rester un jour sans nourriture! On dit que les taupes sont dans ce dernier cas, et que, tirées de terre, elles périssent au bout de douze heures.
Les animaux qui peuvent boire ou absorber de l'eau par la peau ou les poumons succombent moins rapidement que les animaux d'une même espèce chez lesquels l'abstinence est absolue. Les oiseaux que Redi privait tout à la fois d'aliments et de boissons périssaient au bout de neuf jours; ceux auxquels il accordait de l'eau prolongeaient leur vie jusqu'au vingtième jour (1); les chiens soumis à l'abstinence dans un lieu humide et obscur vivent dix jours de plus que dans un lieu sec et éclairé (2); des hommes enfermés dans une cave humide en furent retirés vivants le quatorzième jour (3). Dans les expériences de M. de Pommer, les carnivores qui boivent de l'eau vivent plus longtemps que les autres ; la commission de la gélatine a obtenu le même résultat; enfin, Granié, qui resta cinquante-deux jours sans prendre d'aliments , avait bu abondamment. M. Chossat a cependant proposé une légère restriction à l'opinion généralement reçue : Les boissons, dit-il, ne prolongent la vie qu'autant qu'elles sont prises à dose modérée; autrement, elles causent une grande dilution du sang et des épanchements dans les séreuses, qui hâtent la mort.
Cause de la mort par abstinence.
M. Chossat pense que l'animal privé d'aliments meurt de froid. Il allègue que la mort survient , comme nous l'avons dit , à 24°9; que c'est précisément à ce degré que se refroidit le corps des animaux qu'on fait périr dans des mélanges réfrigérants;
(1) Osscrvaz. intorno agli animali viventi, n° 3 et 4.
(2) Leuret et Lassaigne, p. 210.
(3) Fodéré , Médecine légale, t. Il , p. 285.
que la mort est deux fois plus fréquente dans la période de minuit à midi, qui est celle où la chaleur diminue, que dans la période de midi à minuit , où la température marche vers son maximum, et enfin, que si l'animal élant sur le point de mourir on le réchauffe convenablement, on le ranime, on prolonge sa vie, et quelquefois même on lui donne assez de force pour digérer une petite quantité d'aliments, de sorte qu'il peut alors se réchauffer par lui-même. Je ne puis partager, sur ce point, l'opinion de M. Chossat ; je crois que l'animal se refroidit parce qu'il est mourant, et non qu'il meurt parce qu'il se refroidit. L'explication que je combats ne pourrait s'appliquer' aux animaux à sang froid. La diminution de la masse du sang peut donner l'explication des phénomènes qu'on observe pendant l'inanitiation ; la faiblesse de l'animal, son refroidissement, en sont la conséquence, et la mort arrive lorsqu'il ne reste plus assez de ce liquide pour entretenir l'action des principaux appareils de l'économie.
Cas d'abstinence prolongée dans l'espèce humaine.
Les recueils d'observations contiennent des faits qui semblent mettre en défaut ce que nous avons dit de la nécessité de matériaux réparateurs. Ce sont des exemples d'abstinence prolongée pendant plusieurs mois , et même plusieurs années. Haller a rassemblé un grand nombre d'histoires de ce genre (1); je lui en emprunterai quelques-unes, et j'y en ajouterai d'autres qui sont venues à ma connaissance.
Une jeune fille indigente et qui ne voulait pas avouer sa pauvreté se priva d'aliments pendant soixante et dix-huit jours , se bornant à sucer du jus de citrons (Haller).
Une autre femme du pays de Haller resta quatre mois sans prendre d'aliments.
Une autre, nommée Maria Jenhfels, jeûna un an.
Nous allons voir ces histoires devenir de plus en plus merveil-
(1) Elemenla physiologiœ , t. VI, p. 171.
leuses, et, comme le dit Haller, magis adcjue magis , miraculutn crescit.
Une autre fille clu pays de Haller jeûna trois ans. Une autre du duché de Brunswich. quatre ans. Mackenzie a rapporté, dans les Transactions philosophiques, l'histoire d'une jeune fille qui depuis dix-huit ans avait les mâchoires serrées , et qui depuis quatre ans n'avait rien pris.
Une Écossaise, dont l'observation est dans les Transactions philosophiques , t. LXVII , vécut huit ans sans rien prendre, sinon , en deux ou trois occasions, un peu d'eau.
Une observation de dix ans d'abstinence fut célébrée dans plusieurs opuscules.
Fabrice de Hilden, qui paraît avoir pris ses précautions pour n'être pas dupe, dit que Eva Flegen n'avait ni bu ni mangé pendant seize ans.
Enfin, toutes ces histoires sont surpassées par celle d'une femme qui resta cinquante ans sans prendre d'aliments ; on avoue cependant qu'elle buvait quelquefois du petit-lait.
En admettant qu'il y ait eu supercherie dans quelques-unes de ces observations , que l'amour du merveilleux ait présidé à la rédaction de quelques autres, on ne peut se refuser à croire qu'il en existe d'authentiques. Il ne se passe guère d'années que les journaux n'enregistrent des faits analogues. En 1836, M. le D' Lavigne m'invitait à aller voir à Lagny une femme de cinquantedeux ans, qui, après s'être réduite pendant dix-neuf mois à un, verre de lait par jour, n'avait pris depuis cinq mois ni aliments ni boissons. En 1839, M. Parizot m'a communiqué l'observation d'une fille de Marcilly (Haute-Marne), qui depuis six ans n'avait pris aucune nourriture solide, et aucune boisson depuis cinq ans. En 1836, M. Plongeau m'a écrit avoir vu à Ayrens (Cantal) une femme de quarante-huit ans, qui depuis huit ans n'avait pris aucune nourriture.
Je pense qu'il est inutile de multiplier les citations de ces sortes de faits. Comment pourrons-nous nous en rendre compte?
Vous remarquerez que plusieurs de ces femmes (ces faits sont
presque exclusivement recueillis sur des femmes) avaient continué de prendre de l'eau ; or, l'eau contient quelques particules organiques. Mais plusieurs femmes se sont abstenues d'aliments et de boissons tout à la fois. La persistance de la vie, dans ces cas , ne peut se concevoir que par la lenteur extrême de ses phénomènes, d'où une très-faible déperdition de la masse du corps. On voit, en effet, que ces femmes gardent le lit sans y exécuter presque aucun mouvement; leurs excrétions sont rares et peu abondantes. L'Écossaise rendait, une fois par semaine, tout au plus assez d'urine pour mouiller un schelling; elle est restée trois ans sans aller à la garde-robe. La femme qui a jeûné cinquante ans avait une selle par an, au mois de mars. La femme observée par M. Lavigne n'avait eu depuis cinq mois ni urines ni excrétions fécales. La fille visitée par M. Parizot eut pu à peine , chaque mois , remplir une coquille de noix de son urine. Enfin, la femme dont M. Plongeau m'a donné l'observation n'avait pas uriné depuis cinq mois , à l'époque où il l'examina.
État des cadavres après la mort par inanition.
J'ai peu de choses à ajouter à ce que vous savez déjà sur ce sujet. En exposant les effets de l'abstinence, j'ai décrit l'état de l'appareil digestif, du sang , de la lymphe , des systèmes adipeux, musculaire, etc. A l'ouverture du corps, les viscères se présentent tels , qu'un anatomiste pourrait les appeler beaux. Tout est dépourvu de graisse, les membranes sont transparentes, les nerfs faciles à distinguer et à suivre. On a parlé d'un état phosphorescent des tissus: argentei fibrarum fasciculi, dit Haller. Cette particularité n'a été vue ni par M. Guislain, sur les cadavres d'aliénés morts déjeune, ni par les expérimentateurs que j'ai cités; cependant elle a pu se rencontrer quelquefois.
De l'alimentation insuffisante.
Il est rare que l'homme soit soumis à la privation absolue d'aliments; si les prescriptions du médecin introduisent parfois la
diète absolue, ces prescriptions sont temporaires, et d'ailleurs elles n'interdisent pas l'usage des boissons. Mais fréquemment on voit réduire d'une manière plus ou moins durable la quantité des aliments permis à un malade. Or, cette réduction peut être portée à un point qui serait incompatible avec l'entretien de la vie. C'est ce qu'on appelle Y alimentation insuffisante. Je n'ai pas besoin de vous dire que ce sujet doit appeler les études et les méditations du physiologiste.
Je n'examinerai pas , pour le moment, à quel degré de réduction Y alimentation est insuffisante ; je suppose que le fait existe, quelles en seront les conséquences ? M. Chossat, qui a poursuivi la solution de ce problème, a remarqué que si tout d'un coup on réduit les aliments au point qu'ils ne puissent suffire à la réparation du corps, et si on maintient invariablement ce nouveau régime, la mort arrive, comme dans le cas d'abstinence absolue, lorsque l'animal est réduit aux six dixièmes de son poids initial. Mais pour arriver à ce degré de réduction, l'animal met un temps qui en moyenne est le double de celui pendant lequel il eût vécu dans le cas où la privation eût été complète.
Si on réduit progressivement la quantité d'aliments, au lieu de la réduire tout d'un coup , l'animal parvient , avant de succomber, à un degré d'amaigrissement plus considérable encore que dans le cas précédent.
L'alimentation insuffisante produit donc , à la rapidité près , dans la masse du sang , dans le mouvement de décomposition du corps provenant d'une absorption active , les mêmes effets que l'abstinence complète ; et effectivement , on a pu étudier ces effets sur des personnes auxquelles on avait fait subir la méthode curative nommée traitement de la faim (il faudrait dire traitement par h faim). Un homme perdit pendant le carême qu'il avait observé 7 livres 3 onces de sou poids; il les regagna en six jours (1). Un individu soumis au traitement par la faim, et
(1) Burdach, t. IX , p. 229.
pesant 132 livres au commencement de ce traitement, perdit 20 livres en huit jours (1). L'amaigrissement , dans les cas d'alimentation insuffisante , est proportionnellement plus rapide au début que dans les périodes qui suivent. Tel avait été, au moins, la marche de la perte de poids dans le cas que je viens de eiler, puisque la perte , qui s'était élevée à 20 livres dans les huit premiers jours , n'avait plus été que de 7 livres pendant les neuf jours qui suivirent.
Vous voyez, Messieurs, qu'on était fondé à dire, d'après les expériences de M. Chossat, que « l'inanitiation est une cause de mort qui marche de front et en silence avec toute maladie dans laquelle l'alimentation n'est pas à l'état normal» (2). Les dangers d'une alimentation insuffisante ont, du reste, attiré l'attention de plusieurs praticiens , parmi lesquels je citerai MM. Bretonueau , Piorry et Andral, et ce sujet a été traité dans plusieurs dissertations inaugurales (3).
Gardez-vous de conclure, de tout ce qui précède, qu'il faut proscrire en thérapeutique l'emploi de la diète ou même le traitement par la faim. On n'a pas renoncé à l'opium , bien que ce soit un poison; il ne faut donc pas se priver de l'auxiliaire puissant qu'on peut trouver dans une alimentation incomplète , quoi qu'elle puisse causer la mort , si on en abuse. Dans cette grande classe de maladies où il y a des altérations matérielles, appréciables, maladies cum matériel, dans presque toutes les phlegmasies, la guérison ne peut être obtenue que par la résorption des produits morbides qui ont été déposés dans les parties affectées. Or, vous avez vu quelle énergie l'absorption acquiert par suite de l'abstinence ou de l'alimentation insuffisante; on doit donc y avoir recours dans ces circonstances. En somme , X alimentation insuffisante peut être une arme salutaire ou dangereuse entre les mains du médecin; c'est à lui d'en étudier
(1) Graefe, Journal, t. XXI, p. 343.
(2) Annales d'hygiène et de médecine légale, t. XXX , p. 467.
(3) Thèse n° 270 , 18>!9; thèse n° 142, 1836, etc.
les effets : Famés magnam potentiam habet , in naturam hominis, ipsum sanandi , debilitandi et occidendi, a dit Hippocrate. Le même auteur a dit encore : «11 est honteux aussi de ne pas reconnaître qu'un malade est faible par inanition, et d'aggraver sou état par la diète.»
Entre X alimentation insuffisante, qui, trop prolongée, causerait la mort, et le régime abondant d'un homme à l'état de santé parfaite, il y a des intermédiaires. Certaine réduction dans le poids des aliments peut être compatible avec l'entretien de la vie et exercer cependant une influence thérapeutique. A quels caractères pourrait-on reconnaître que la réduction des aliments est ou n'est pas portée à ce degré où Y alimentation est insuffisante? A la forme de l'amaigrissement. La diminution de la graisse n'indique pas, dans tous les cas, que la constitution soit menacée par le régime actuel ; mais la disparition des reliefs musculaires, l'amincissement des muscles, est un indice à peu près certain que la réparation du corps est insuffisante.
De la sensation «le la faim en elle-même.
Après avoir dit quelles circonstances ramènent, à des époques plus ou moins rapprochées , le besoin de prendre des aliments , après avoir exposé les effets de l'abstinence , il me reste la tâche ingrate d'étudier en elle-même la sensation de la faim.
11 faut renoncer à la décrire. On dit qu'il faut en appeler à ce que chacun a pu éprouver en pareil cas : mais il n'est pas certain qu'elle se manifeste chez tous de la même manière; bien plus, ses modes de manifestation varient chez un même individu.
Il n'y a rien là de spécial, comme dans l'action de voir ou $ entendre, et je maintiens qu'il est impossible, sur soi-même, de la discerner de plusieurs autres sensations ordinairement pénibles qui ont l'estomac pour point de départ. Ces appétits irréguliers et quelquefois désordonnés des gastralgiques ne sont autre chose que des sensations morbides de l'estomac, confondues avec la faim. La même chose s'observe clans une foule de lésions matérielles de l'estomac. Il semble, et j'en ai depuis trois ans la pénible expérience , il semble qu'en introduisant quelque chose dans
l'estomac, on va modifier la sensation ingrate dont il est le siège habituel , de sorte que les apparences d'un appétit robuste coïncident avec un mal réel. D'autres fois , les lésions organiques de l'estomac ôtent presque complètement le sentiment de la faim.
Revenons à la sensation normale. Elle prend les caractères d'une douleur plus ou moins aiguë, lorsque l'abstinence se prolonge (1) : «11 me semblait, dit M. Savigny, qu'on m'arrachait l'estomac avec des tenailles. » Ces douleurs sont intermittentes; elles s'accompagnent parfois de mouvements bruyants, non pas de l'estomac , mais des intestins : « J'entends un vacarme terrible dans mon ventre», écrivait le malheureux négociant qui avait tenu un journal de ses souffrances. Dans une période avancée de l'inanitiation, les douleurs sont moins vives ou nulles.
Ce qui forme le trait principal de la sensation interne que nous étudions, c'est cette impulsion instinctive, en vertu de laquelle tous les animaux, sans le concours même du raisonnement, opèrent les actes nécessaires pour l'ingestion de la matière alimentaire. C'est en vertu de cet instinct que le nouveau-né s'attache à la mamelle de sa mère; que le poussin, au sortir de la coquille, va saisir la graine qui se trouve à sa portée; que le passereau, dont les yeux ne sont pas encore ouverts, ouvre démesurément le bec au moindre ébranlement communiqué à son nid. Remarquez, Messieurs, combien cet instinct est précoce chez les marsupiaux, qui abandonnent l'utérus, non pas encore à l'état de fœtus, mais d'embryons que le lait maternel va achever de développer.
Lorsque la privation d'aliments a été portée assez loin pour menacer la vie , l'impulsion dont nous parlons devient de plus en plus pressante, et les malheureux qui endurent la faim, cédant à cette force qui pousse irrésistiblement à introduire dans l'estomac des substances venant du dehors , dévorent les matières les
(I) C'est alors que , à mon avis, elle perd tout à fait le caractère de sensation spéciale. Haller pensait de même sur cette question : Subtilitas flicril , fumen sitim ve alio nomine quam dolorem dicerc ,aut peculiarem sensum efficere adquem parlineant{Elem.physiol, t. VI, p. 188).
DE LA FAIM K r DE L'INANITION. 545
plus réfraclaires à l'action de l'appareil digestif, de préférence pourtant, des substances provenant du règne organique. Les naufragés de la Méduse essayèrent de manger des baudriers de sabre et de giberne et le cuir de leurs chapeaux. Les compagnons du capitaine Franklin mangèrent leurs souliers et la moelle que des vers avaient laissée dans de vieux os , quoique l'àcreté de ce suc leur excoriât les lèvres. Un des mineurs de la houillère du bois Monzil avait avalé une partie de ses bretelles, un autre avait dévoré sa chemise. Un voyage que M. Roulin a fait dans la Colombie ayant duré quatorze jours, au lieu de deux, et toutes les munitions étant épuisées, lui et trois personnes qui raccompagnaient mangèrent cinq paires de sandales de cuir non tanné et un tablier de peau de cerf(l).
On a vu des gens affamés se repaître de chair humaine. Les naufragés de la Méduse mangèrent des lambeaux de cadavres de ceux qui avaient succombé dans la lutte sanglante qui s'était engagée sur le radeau. Cet horrible festin a quelquefois été précédé de meurtre volontaire. Les naufragés du Francis-Spaight contraignirent le cuisinier à égorger le plus jeune mousse, dont le corps fut à l'instant dévoré. Bientôt après le délire s'empare du cuisinier; on l'égorgé à son tour, et on le mange! Esl-il vrai que, cet instinct faisant violence aux sentiments les plus vivaces de la nature humaine, une mère ait disputé son enfant à des soldats affamés pour en faire sa propre pâture?
Enfin, en l'absence d'aliments, on a eu et on a encore recours, en certains lieux, à l'ingestion de substances tirées du règne inorganique. Je ne répéterai pas tout ce qui a été écrit sur les géophages; qu'il me suffise de vous apprendre qu'aux époques où les débordements de l'Orénoque, qui sont périodiques, privent les Otomaques de la nourriture habituelle que leur pèche leur procure, ils calment leur faim en avalant chaque jour plus d'une livre d'une argile onctueuse, odorante, de couleur gris-
Ci) Académie des sciences, séance du 11 juillet 1831.
jaunâtre (1). Une foule de tribus, dans différents points du globe, ont eu recours à de semblables expédients en cas de disette. Les sauvages de la Nouvelle-Calédonie avalent des fragments d'une pierre friable , les Kamschadalcs distendent leur estomac avec de la sciure de bois, etc. (2).
Quel est le siège et quelle est la cause prochaine de la faim?
J'éprouve une sorte de dégoût à entrer dans le détail des choses futiles ou subtiles qui ont été proposées à ce sujet. On a placé le siège de la faim , 1° dans certains systèmes généraux de l'économie, 2° au voisinage de l'estomac, 3° dans les centres nerveux , 4° dans l'estomac lui-même.
1° M. Gaspard, dans un mémoire sur les maladies putrides (3) , a émis quelques idées sur le siège de la faim. Partant de cette observation que l'état de vacuité du système circulatoire augmente la puissance de l'absorption , il affirme qu'on ne doit pas placer le siège de la faim dans les organes de la digestion, mais bien dans ceux de la circulation. C'est, ditil, le passage des matières alibiles dans la circulation qui calme la faim, et non l'ingestion des aliments dans l'estomac. Le passage des matières alibiles est très-rapide et l'absorption trèsactive quand le jeûne a diminué la masse du sang. La faim ne peut se calmer, malgré l'abondance de l'alimentation, si un anus contre nature situé près de l'origine de l'intestin laisse écouler le produit de la digestion avant qu'il ait pu être absorbé.
Avant M. Gaspard , Dumas avait plus positivement encore fait intervenir l'absorption dans le développement de la faim, mais il avait placé dans le système lymphatique le siège de la sensation. Nous avons vu que cet auteur avait cru voir la muqueuse
(1) De Humboldt, Tableau de la nature, 1. 1.
(2) Blumenbach , The éléments of physiol, translated by Elliolson, p. 299.
(3) Journal de Magendie , t. IV, p. 66.
stomacale attaquée par l'absorption, chez un chien qu'il avait fait mourir d'abstinence! Or, celle action excessive du système lymphatique, il suppose qu'elle se passe dans toutes les parties du corps.
Dire que la pénurie de sucs nutritifs, dans toutes les parties du corps, est la cause ou plutôt l'occasion du développement de la faim, c'est émettre une opinion soutenable; mais conclure de cette coïncidence que le siège de la faim , que la sensation, est dans les parties qui ont besoin de réparation et que l'absorption amaigrit, c'est créer une hypothèse qui ne mérite pas les honneurs d'une réfutation. D'ailleurs, il n'est pas exact de dire que la faim ne cesse qu'au moment où le produit de la digestion, admis dans les voies circulatoires, opère la restauration du corps. Un poulet affamé remplit son jabot de graines , la faim cesse, et cependant rien n'a passé encore dans le véritable estomac; ces graines n'ont donc pu fournir encore aucun élément de réparation. Chez l'homme , à l'état de sauté , la faim cesse en général dès que l'estomac est rempli , et avant que les aliments aient éprouvé aucune transformation.
2° Ceux qui ont avancé que le siège de la faim est au voisinage de l'estomac ; que cet organe étant vide soutient moins le foie, lequel à son tour tiraille le diaphragme auquel il est suspendu, d'où la sensation pénible de la faim , ont fait la plus ridicule application des théories mécaniques à ce point de physiologie.
3° L'opinion qui placerait dans le centre nerveux le siège de la faim est plus respectable , et mérite que nous nous y arrêtions un instant. On pourrait supposer, sans être trop déraisonnable, que cet instinct, cette impulsion en vertu de laquelle le mammifère nouveau-né cherche, pour en opérer la succion, le mamelon de sa mère , lient à ce qu'une partie spéciale du centre nerveux entre spontanément en activité. Ainsi le point de départ ne serait pas l'estomac, mais une partie de l'encéphale. Une telle explication devait se présenter aux phrénologistes. A la vérité, ni Gall ni Spurzheim ne s'en étaient avisés; mais leurs successeurs ont, à cet égard, complété la doctrine, et yous verrez
aqo DE LA. DIGESTION.
tout à l'heure s'ils l'ont fait avec succès. Voici ce que dit M. Combes, à propos d'un organe de Xalimentmtè: «On voit dans la brebis les nerfs olfactifs , très-gros , se terminer dans deux circonvolutions cérébrales, situées à la base du lobe moyen, et joignant en dessous les points qui, dans les carnivores, sont occupés par les organes de la deslruclivité. Or, l'odorat guidant la brebis dans le choix de ses aliments, je regardai comme une induction probable , et , durant plusieurs années , je suggérai dans mes cours de phrénologie , que ces parties pourraient bien être les organes de l'instinct qui pousse cet animal à prendre de la nourriture. M. Crook fît part de la même idée au Dr Spurzheim, et le Dr Hoppe , de Copenhague, a publié, dans le Journal phrénologiqae , deux mémoires remarquables sur ce sujet. J'ai été conduit, dit le Dr Hoppe, à penser que, chez l'homme vivant, le lieu où se manifeste , dans des degrés divers de développement, l'organe qui lui sert à prendre sa nourriture, est situé dans la fosse zygobutique , exactement sous l'organe de i acquivisité , et devant celui de la destruc-
TIVITÉ (1).»
M. Combes avait pourtant laissé quelques doutes sur l'existence de cet organe ; mais Broussais Ta considéré comme établi. Ainsi donc, cet organe serait logé dans les fosses latérales et moyennes de la base du crâne, et appartiendrait au cerveau proprement dit. Eh bien! Messieurs, on observe quelquefois, dans l'espèce humaine, un vice de conformation qui consiste en l'absence complète du cerveau proprement dit et du cervelet. Or, parmi les fœtus atteints de cette imperfection qu'on nomme anencëphalie , il n'est pas rare d'en voir qui vivent plusieurs jours, criant et prenant le sein de leur nourrice. 1, 'action instinctive existe donc en l'absence du lobe moyen du cerveau, et pour cette action, comme pour celle qui met automatiquement en jeu les muscles respiratoires, nous sommes autorisés à
(I) Combes, Oitllines ofphrenology , traduction par M. David Richard {Journal de la Société phrénologique de Paris, 3e année, p. 155).
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invoquer l'activité d'une autre partie du centre nerveux. Nous limiterons nettement cette partie pour la respiration dans une certaine région de la moelle allongée; mais les éléments de cette localisation nous manquent relativement à l'instinct, dont nous nous occupons, si toutefois il est localisé.
Vous remarquerez , Messieurs , que l'admission d'un point central d'où partirait l'impulsion en vertu de laquelle les animaux vont à la recherche de leur nourriture ou exécutent les mouvements automatiques nécessaires à la préhension de l'aliment, n'exclut point la doctrine qui place en une autre partie que le centre nerveux le siège de cette sensation pénible que l'on nomme la faim. Sur l'existence de cette sensation, il ne peut y avoir de doute; il n'en peut guère exister non plus sur son siège : c'est l'estomac.
4° Presque tout le monde s'accorde donc , les gens étrangers * aux sciences naturelles aussi bien que les physiologistes , à dire que la sensation de la faim a l'estomac pour point de départ; mais on veut pénétrer plus avant , on veut savoir quelle est la cause prochaine delà sensation, quel est le nerf qui la développe et la transmet.
Relativement à la cause prochaîne , nous retombons encore une fois dans les hypothèses.
Serait-ce, comme on l'a dit, que l'accumulation et la stase d'un suc gastrique irritant excite l'ëstomac et fait naître l'impression? II ne manque à cette explication que l'existence du fait sur lequel elle repose. Or, déjà vous savez qu'il n'est pas vrai que du liquide s'accumule dans l'estomac d'une digestion à l'autre.
Serait-ce le reflux de la bile dans l'estomac, et faut-il citer l'appétit glouton du galérien chez lequel Vésale aurait vu le conduit cholédoque s'ouvrir dans l'estomac? Mais, dans l'état normal, la bile ne reflue pas dans l'estomac, et sa présence dans ce viscère causerait plutôt l'envie de vomir que le désir de prendre des aliments. Serait-ce que, dans l'état de vacuité de l'estomac, ses parois se mettant en contact, il y a rencontre et confiscation douloureuse de ses papilles? Haller paraît pencher vers celte opinion. Si un frottement à la peau cause de la douleur
oou DE LA DIGESTION.
combien doit être plus pénible la pression exercée sur les papilles délicates de la membrane muqueuse! Les animaux à estomac membraneux ressentent moins vivement le sentiment de la faim que ceux qui ont un gésier puissamment contractile (1). Le dernier argument que je viens de poser, d'après Haller, est bien mal choisi, car la membrane interne du gésier est parfaitement insensible, et nous verrons qu'elle permet à l'animal de briser, sans en souffrir, des corps extrêmement durs. Ajoutons que, l'estomac étant en repos, bien que contracté, cette friction n'existe pas, et qu'après une digestion stomacale, l'estomac reste vide et ses parois en contact longtemps avant que la faim se prononce.
Serait-ce que, le resserrement de l'estomac devenant déplus en plus marqué par l'abstinence , les nerfs des parois de cet organe sont douloureusement comprimés? Il y a, dans l'économie, un organe dont les contractions sont douloureuses, c'est l'utérus. Il en serait de même de l'estomac! Mais pendant la digestion, et au moment de l'expulsion des dernières parties du chyme dans le duodénum, l'estomac se contracte sans que l'on éprouve ou la sensation d'appétit ou celle de la faim.
M. de Beaumont a proposé une nouvelle théorie de l'appétit et de la faim. Ces deux sensations, qui, dit-il, ne sont que des degrés d'une seule, tiennent à la réplétion des conduits qui contiennent le suc gastrique. Une distension modérée causerait l'appétit, qui passerait à un état de douleur par une distension plus considérable. L'afflux brusque et abondant de suc gastrique dans l'estomac prouve, dit- il, qu'il y eu avait de sécrété à l'avance, et qu'il était retenu dans l'appareil excréteur, car le. sang ne pourrait pas en fournir à l'instant une quantité aussi considérable. Le bien-être que l'on éprouve au moment du repas tient à la déplétion des petits tubes qui contenaient le suc gastrique (2). M. de Beaumont pense que sa théo-
(1) Elem. physioL, t. VI, p 185.
(2) Loc. cit., p. 57 et suiv.
rie est aussi raisonnable que celle de ses devanciers; je le lui accorderai volontiers , pour peu qu'il me concède , a son tour, qu'elle n'est pas plus satisfaisante. L'anatoraie s'élève contre elle; rien ne pourrait faire obstacle à l'écoulement du suc gastrique , s'il y en avait de sécrété à l'avance.
Je ne saisis pas parfaitement quelle peut être la pensée de M Blondlot , lorsqu'il attribue à l'estomac «un véritable instinct semblable à celui des animaux dépourvus d'un centre encéphalique» (1). Voudrait-il faire de l'estomac un animal renferme dans un autre animal ?
En somme, je pense qu'il serait téméraire de chercher a déterminer quel est l'état organique moléculaire de l'estomac auquel est du le développement de la sensation de la faim ; je pense même qu'on n'est pas autorisé à placer exclusivement dans la membrane muqueuse le point de départ de cette sensation. Toutefois , il est possible que cet état organique coïncide avec un resserrement extrême des fibres musculaires de l'organe, puisqu'en distendant cet organe avec des matières dépourvues de propriétés alibiles, comme l'argile, certaines pierres friables, du bois scié, etc., on parvient à apaiser les angoisses de la faim.
Il reste, enfin, à déterminera^ est le nerf qui transmet au centre nerveux l'impression développée dans l'estomac.
L'estomac reçoit deux sortes de rameaux nerveux : 1° la plus grande partie de la terminaison des pneumogastriques, 2° des rameaux du grand sympathique ou nerf ganglionnaire. Le premier est le seul sur lequel on puisse faire des expériences en ce qui touche la sensation de la faim, et encore ces expériences sont-elles peu concluantes. En effet, une excision des pneumogastriques, qui a pour résultat général de causer la mort des animaux au bout de quatre à six jours, peut bien interrompre chez eux le désir de prendre des aliments , sans qu'on soit en
(1) Traité analytique de la digestion ,4p. 448.
ù&z DE LA DIGESTION.
droit d'en conclure que c'est faute de nerfs conducteurs que l'impression de la faim n'est pas parvenue au cerveau; il est plus vraisemblable qu'elle n'a pas même pris naissance dans ce cas. D'une autre part, s'il arrive que l'animal prenne des aliments après cette mutilation, cela peut être aussi bien pour gratifier le sens du goût que pour satisfaire l'appétit. Voici, au reste, le sommaire de quelques expériences qui ont été faites dans le but de trouver la solution du problème que nous examinons. M. Brachet fait jeûner un barbet pendant vingt-quatre heures: «la faim, dit-il , semblait le dévorer.» Les pneumogastriques sont coupés; l'animal, détaché, se couche et ne cherche point à manger. Cependant de la viande coupée par petits morceaux lui ayant été présentée, il l'a mangée, mais sans la rechercher, dit M. Brachet (1). Deux cabiais, privés d'aliments pendant dix-huit heures, témoignaient par leur agitation et par de petits cris l'impatience où ils étaient de prendre des aliments. M. Brachet leur excise les deux pneumogastriques. Leur auge est remplie de mie de pain , ils ne vont pas à sa recherche ; on leur met la mie de pain sous le nez , ils la mangent, mais avec indifférence; on place la mie de pain à six pouces d'eux, ils ne bougent de leur place ; on remet l'aliment à leur portée, ils recommencent à manger. M. Brachet regarde ces expériences comme prouvant d'une manière décisive que la section des pneumogastriques avait anéanti chez ces animaux la sensation de la faim. Mais on objecte qu'une grande mutilation pratiquée sur une autre partie du corps, la section des nerfs sciatiques par exemple, eût pu amener la même indifférence dans l'action de prendre les aliments. Cette indifférence, d'ailleurs, ne se montre pas dans toutes les expériences. Je vois MM. Leuret et Lassaigne exciser les deux pneumogastriques d'un cheval, et cet animal manger ensuite plusieurs litres d'avoine. Quelques chiens, mis en expérience par M. Sédillot, paraissaient, dit-il, attendre le repas avec une sorte dïm-
(1) Recherches expérimentales sur les fonctions du système nerveux ganglionnaire, etc.; 2e édition, p. 219 et suiv.
DE LA FAIM ET DE L'iTVANITION. Ï>ï>6
patience, et montrer, lorsque venait l'heure du repas, une activité particulière (1).
Concluons donc que l'interruption de communication entre l'estomac et l'encéphale, au moyen des pneumogastriques, n'empêche pas les animaux de prendre des aliments. Or, ce résultat se prête à plusieurs interprétations : 1° l'animal ne sentirait plus la faim, et mangerait pour satisfaire le sens du goût; 2° l'animal sentirait la faim, et ce serait le grand sympathique qui aurait transmis l'impression; 3° ou bien enfin, l'animal serait guidé dans sou action par l'activité de cette partie du centre nerveux d'où part l'impulsion instinctive qui porte les animaux à rechercher ou au moins à prendre de la nourriture lorsqu'elle est à leur portée.
J'ai constamment donné la première explication depuis dixsept ans , et vous remarquerez qu'elle se concilie parfaitement avec la troisième. M. Longet (2) a voulu voir si, en éteignant le sens du goût chez un animal dont les pneumogastriques seraient coupés, cet animal prendrait encore de la nourriture. 11 a coupé dans ce but les glosso-pharyngiens et les linguaux à deux chiens qui avaient déjà subi la division des pneumogastriques, et qui avalèrent ensuite des aliments assaisonnés avec la coloquinte , ce qui exclut pour ce cas toute présomption de sensualité gustalive. Cette expérience ne prouve pas que les animaux dont les nerfs gustati's sont intacts ne soient pas portés à prendre des aliments par le désir instinctif de satisfaire le goût; bien plus, cette expérience ne prouve même pas que l'animal ait ressenti l'impression de la faim. Un chien qui a l'habitude de prendre la nourriture aussi souvent qu'elle est mise à sa portée et qu'elle excite son odorat, peut bien la prendre encore sans y être poussé par la faim , dès qu'il la voit et qu'il la sent, et il serait plus extraordinaire peut-être qu'il en fût autrement. Combien de fois
(1) Dissertation inaugurale, 1829, n° 274.
(2) Anat. et phydol. du syst. nerv. de l'homme et des anim. verléb., t. II, p. 329.
ooq DE LA DIGESTION.
ne nous arrive-t-il pas à nous-mêmes de prendre nos repas parce que l'heure en est sonnée et sans y être aucunement excités par la sensation de la faim?
Mais, ainsi que je l'ai dit plus haut , le fait expérimental pourrait recevoir une autre explication, c'est-à-dire que la faim se développe encore nonobstant l'interruption des pneumogastriques , et que l'impression est transmise par le grand sympathique. Rien ne plaide en faveur de cette hypothèse , qui a contre elle des considérations tirées de la différence des propriétés générales du pneumogastrique et du grand sympathique.
En somme , la tendance instinctive à prendre des aliments peut bien prendre sa source dans le centre nerveux sans le concours de l'estomac. Cette action du centre nerveux , qui peut être primitive, est le plus souvent secondaire; elle succède à des impressions venant de l'estomac (appétit, faim) ou propagées par le sens de la vue, de l'odorat, du goût. La section du pneumogastrique éteint les impressions venant de l'estomac, et par conséquent la sensation delà faim, mais elle laissé subsister (lorsqu'elle ne met pas de suite l'animal aux abois) les autres causes d'impulsion.