CARACTÈRES DES ÊTRES VIVANTS
Nous venons de dire que la physiologie était la science de la vie. La question qui se présente ici, en bonne logique, est la suivante : Qu'est-ce que la vie? Messieurs, nous rencontrons dès notre début la question la plus épineuse de la physiologie. Au lieu de me heurter de front, tout d'abord, contre les difficultés qu'elle nous présente , je vais prendre une voie détournée , et vous donner une indication des principaux caractères des êtres vivants. Je reviendrai ensuite aux définitions de la vie.
1er Caractère.
Nous ne rencontrons la vie que dans un arrangement particulier de la matière, arrangement que nous nommons organisation. Les degrés de complexité de cette organisation varient à l'infini dans l'échelle des êtres ; mais, dans tout corps qui vit , il y a nécessairement réunion , concours de parties solides et de parties liquides qui exercent une action réciproque que la suite
de ees leçons'vous fera connaître. Voilà donc un premier caractère- c'est l'organisation. On objectera peut-être que le cadavre est organisé; je répondrai plus loin à cette objection.
8° Caractère.
Le deuxième caractère des êtres vivants se tire de leur mode d'origine. Ainsi, l'être vivant a d'abord été attaché sous forme de germe à un être semblable à lui , et il s'en est séparé ensuite , pour jouir de la vie individuelle; en d'autres termes, il y a eu pour lui génération par des parents. A la vérité, les observations nombreuses relatives aux générations spontanées ne permettent pas de donner l'origine par des parents comme un caractère aussi absolu que le précédent et commun à tous les êtres vivants. Je pourrais, pour ruiner cette objection, nier le fait sur lequel elle s appuie , nier la génération spontanée ; et en parlant ainsi, j'aurais pour moi des autorités respectables, choisies parmi les physiologistes les plus distingués de l'époque. Mais comme je crois, moi, aux générations spontanées, je ne puis accepter le secours que cette négation m'apporterait clans la discussion. Je me bornerai, pour le moment (car cette discussion reviendra bientôt) , à dire que les générations spontanées n'ont lieu qu'aux dépens de principes organiques , et qui, par conséquent, proviennent d'êtres qui ont vécu; c'est donc une sorte de parenté. Ne perdons pas de vue , d'ailleurs , que l'exception ne s'applique qu'à des êtres bien imparfaits, et que presque toutes les espèces vivantes qui sont autour de nous viennent de parents.
3° Caractère.
Le troisième caractère de la vie se tire des mutations perpétuelles et nécessaires auxquelles sont soumis les êtres qui en jouissent. Leur corps est sans cesse pénétré par des matériaux provenant du monde extérieur ; c'est sous forme liquide ou gazeuse que ces matériaux s'introduisent et circulent dans les tissus organisés, line partie de ces liquides, sans cesse solidifiée, concourt à l'accroissement des parties solides, qu'elle pénètre par
" PA0I/KGQMÈMES.
intussusceplion. Mais, pour que l'augmentation des solides ne soit pas indéfinie, et pour d'autres causes encore, ils abandonnent incessamment des matériaux qui, de nouveau fluidifiés ou gazéifiés, sont rejetés au dehors de l'individu.
Ainsi , le corps d'un être vivant prend sans cesse et verse sans cesse dans le monde extérieur. Les molécules qui le forment aujourd'hui ne sont pas celles qui le composaient à une époque antérieure. C'est une sorte de laboratoire animé dans lequel pénètrent, pour jouir de la vie, les molécules du monde inorganique , et d'où sortent des molécules qui ont vécu ; il est toujours lui avec des matières nouvelles.
Cuvier, qui comparait un être vivant à un tourbillon à direction constante , dans lequel entrent et d'où sortent incessamment de nouvelles substances , disait avec raison que la matière composante de ce tourbillon lui est moins essentielle que la forme, puisque cette matière s'y renouvelle incessamment, la forme restant la même , sauf les nuances qui résultent des âges.
Ce caractère , commun à tous les êtres vivants , se nomme nutrition.
Ainsi, la matière impérissable se joue en passant d'un organisme dans un autre , d'un être vivant dans un être inorganique.
Je remarque que, de ces deux mouvements, l'un de composition et l'autre de décomposition, le premier parait constituer un caractère plus constant de la vie que le second. Nous verrons, en effet , que si ces deux mouvements sont bien marqués dans les animaux , il semble que le second , c'est-à-dire le mouvement de décomposition , le soit très-peu dans le végétal.
4e Caractère.
Le quatrième caractère est de parcourir des âges. En effet, le corps passe par des périodes d'accroissement telles que d'un imperceptible atome on le voit parvenir par phases régulières à un développement complet, resserré pour chaque espace dans de certaines limites. On exprime ce fait remarquable des êtres vivants en disant qu'ils ont des âges.
Ainsi Messieurs, bien que le raisonnement nous fasse concevoir la possibilité d'une balance de recettes et de' dépenses telle que le corps resterait toujours le même avec chances de pérennité d'immortalité même , cela n'a pourtant pas lieu. L'état stationnais n'y existe pas , car en même temps que le corps s'entretient, il y a évolution, succession d'âges. 11 n'y a donc pas simplement alternative de composition et de décomposition; chaque partie qui s'ajoute est modifiée par celles qui l'ont précédée, et modifie celles qui lui succèdent. Ces remarques nous conduisent à notre cinquième caractère.
5° Caractère.
Le cinquième caractère des êtres vivants se tire de la manière dont ils cessent d'exister. En effet, une époque survient où les conditions matérielles de la vie, c'est-à-dire l'organisation, se détériorent. Cette époque précède la mort, qui est le résultat nécessaire du mouvement dont les êtres organisés sont le théâtre. Alors disparaissent ces combinaisons éphémères formées sous l'influence de la vie , et les éléments des corps , obéissant à la loi des affinités , donnent naissance aux différents produits que les chimistes ont signalés dans la putréfaction.
6° Caractère.
Parlant devant de futurs médecins, je puis mentionner encore un sixième caractère des êtres vivants : c'est de pouvoir éprouver à la fois dans leur texture et leurs actions des dérangements qui constituent la maladie; c'est de jouir aussi d'une certaine puissance de réaction, par laquelle les lésions matérielles sont réparées en même temps que se rétablit la régularité des mouvements.
Examen d'une difficulté. — Comme il n'entre pas dans mes habitudes d'éluder les difficultés, je vais vous en présenter une qui surgit naturellement du sujet , difficulté qui m'a souvent préoccupé et qui en a préoccupé bien d'autres. La voici :
Il y a des corps qui paraissent vivants], et qui, à cela près de
PnOIÉGOMÈNKS.
leur mode d'origine, ne nous offrent aucun des caractères que je viens d'assigner aux êtres doués de la vie.
Un œuf d'oiseau, par exemple, je le suppose fécondé, est-il vivant? Pour prouver qu'il est animé du principe de vie, Hunter dit s'être assuré qu'il résiste plus longtemps à la putréfaction qu'un œuf non fécondé. Le même auteur dit que cet œuf résiste davantage au froid, et ne gèle pas aussi facilement qu'un œuf non fécondé.
Volkmann, qui a fait des expériences à ce sujet, dit que l'œuf de poule fécondé jouit de la propriété de résister non-seulement à un abaissement, mais à une élévation de température; c'està-dire qu'il se refroidit ou s'échauffe moins vite qu'un œuf mort. Eli bien ! dira-t-on, cet œuf n'absorbe rien au dehors, ne sécrète rien; il ne se nourrit pas, il n'est pas soumis au double mouvement de composition et de décomposition; il lui manque, en un mot, les caractères que vous avez assignés aux êtres vivants, et cependant il vit.
Je citerai aussi ces plantes entières qui, arrachées du sol, déposées et oubliées dans des glacières , ont végété lorsqu'on les a remises en terre après quelques années.
Mais une graine va vous étonner davantage, car bien certainement elle n'est pas soumise au double mouvement de composition et de décomposition , et elle conserve la faculté de germer pendant un plus ou moins grand nombre d'années, suivant la plante dont elle provient.
On a pu faire germer des graines de melon au bout de cinquante ans, des graines de l'herbier de Tournefort après un temps beaucoup plus long, des graines de cass/a fistala au bout de cent ans , des graines de haricots après deux cents ans , des graines de blé de Turquie après trois cents ans , et même des graines de céréales trouvées sous les bandes des momies ! Enfin , et ceci paraîtra plus merveilleux encore , un oignon qu'une momie d'Égypte avait tenu dans sa main pendant plus de deux mille ans aurait, au dire de Trcviranus, témoigné de sa vitalité, et pousse des jets après avoir été placé dans des conditions favorables à son développement.
Certains œufs d'insecte possèdent aussi la propriété de se conserver longtemps , et , si l'on en croit Dwight , des insectes sont sortis d'œufs qui avaient séjourné pendant quatre-vingts ans dans un tronc d'arbre, où ils n'avaient pu se développer, faute d'air et de lumière.
La difficulté que je viens de poser ne me parait pas insoluble. On pourrait alléguer d'abord, relativement à l'œuf et à la graine, qu'ils présentent au moins quelques caractères des êtres vivants, l'origine par des parents en particulier, et que l'œuf, perdant de l'eau, absorbant de l'oxygène, d'après les expériences de Spallanzani , et dégageant de l'acide carbonique , entretient un certain commerce avec le monde extérieur ; mais je préfère lever la difficulté d'une autre façon. Je dirai : cette graine , cet œuf fécondé ne sont pas vivants; ce sont des amas de matière organique dont l'arrangement est tel que, sous certaines influences, le mouvement de la vie s'y développera. Imaginez une pendule montée , toute disposée à marcher et attendant qu'on ait donné un mouvement à son balancier.
Ce qui plaide en faveur de cette manière de voir, c'est que l'œuf et la graine se conservent mieux en l'absence de tout modificateur extérieur, à l'abri de l'air, de l'humidité et d'une chaleur trop vive. La sécheresse de la graine lui permet de résister plus longtemps que l'œuf à la décomposition qui éteint dans les deux la faculté d'éclosion.
Graduation dans les phénomènes de la vie.
Vous voyez, Messieurs, qu'on pourrait dresser une échelle des êtres d'après l'intensité et le nombre de phénomènes vitaux qu'ils présentent.
Au plus bas de cette échelle se trouveraient la graine, l'œuf, êtres chez lesquels la vie est latente, ou plutôt agrégats qui ne sont qu'aptes à vivre.
Puis nous placerions les plantes l elles qu'elles s'offrent lorsque l'hiver les a dépouillées de leurs organes respiratoires, c'est-àdire de leurs feuilles, et a arrêté le mouvement de la séve.
Puis viendraient certains animaux que le froid a mis à peu près dans les mêmes conditions où se trouve la plante pendant l'hiver : ce sont les animaux hibernants, dont on trouve des espèces dans presque tous les groupes de l'échelle zoologique. Chez ces animaux, en effet, les phénomènes apparents de la vie, ralentis d'abord, finissent par s'enrayer presque complètement, et ils entretiennent si peu d'échanges de matériaux avec le monde extérieur qu'on peut , sans les tuer, les plonger dans des gaz non respirables.
J>tous placerions ensuite les êtres chez lesquels la vie se décèle par les phénomènes apparents de la nutrition €t les périodes des âges, mais sans traces de sensibilité et de mouvement volontaire. Vous voyez que je veux parler des individus du règne végétal à l'époque de leur végétation.
Plus haut, nous voyons se joindre aux phénomènes de nutrition les actes de sensibilité et de mouvement volontaire qui caractérisent la plupart des animaux. Dans cette catégorie, on pourrait établir encore des échelons; car depuis certains radiaires, chez qui les mouvements ressemblent à ceux de la simple irritabilité et où la spontanéité et la sensibilité sont problématiques, jusqu'aux vertébrés, il y a une foule de nuances.
Enfin , la vie apparaît dans tout son luxe lorsqu'aux phénomènes de nutrition, aux actes de sensibilité et de mouvement, se joignent à un haut degré les facultés intellectuelles et morales.
Vous avez remarqué sans doute qu'en dressant cette échelle des êtres vivants d'après la complication de leurs manifestations d'activité, je fais figurer des phénomènes dont je n'ai pas dit un mot, dont je n'ai pas tenu compte en établissant les caractères des êtres vivants. Je me suis tû , en effet, sur les actes de sensibilité, sur le mouvement volontaire, et sur les facultés intellectuelles et morales. Voici, Messieurs, pourquoi je n'ai pas mentionné cela à propos des caractères de la vie. C'est que j'ai dû ne prendre que les caractères communs à tous les êtres qui vivent : or, le caractère fondamental, commun à tous les êtres vivants, le caractère qui fait peut-être l'essence de la vie, c'est l'action moléculaire nutritive , c'est la métamorphose organique.
1)1. LA VIE. lJ
Une autre remarque doit prendre place ici , c'est que la ténacité de la vie n'est pas dans l'échelle animale en proportion du luxe de ses phénomènes. Un oiseau si vif, si chaud, si mobile, un mammifère si intelligent , sont cent -fois plus faciles à tuer qu'un reptile froid et engourdi.
Essais de définition de la vie.
Il faut, enfin, que nous nous occupions des définitions de la vie , ne fût-ce que pour démontrer qu'on n'en peut pas donner une qui soit tout à fait satisfaisante. Il y a, au reste, un intérêt direct dans l'examen des tentatives qui ont été faites pour définir la vie , presque toutes renfermant des vues plus ou moins instructives ou ingénieuses sur ce mode d'existence.
Buisson a prétendu qu'on ne pouvait pas plus définir la vie que Yétre. Un de mes compétiteurs dans le concours pour la chaire de physiologie, M. Requin , a fait observer avec raison que le, mot être, désignant la notion la plus générale et partant la plus simple à laquelle l'abstraction nous conduise , est en soi indéfinissable, c'est-à-dire indécomposable en deux idées; taudis que le mot vie, impliquant un mode spécial d'existence, fournit les deux éléments logiques d'une définition , à savoir le genre prochain, qui est un mode d'existence, puis la différence spécifique, que l'on pourrait énoncer si on savait en quoi ce mode d'existence diffère de tout autre , en quoi il consiste, quelleest, en un mot , l'essence du mouvement de la vie. Or, c'est précisément cette notion qui nous manque. Aussi voit-on, dans la plupart]des phrases construites pour définir la vie, le défini reparaître dans la définition, ce qui est essentiellement vicieux. On sera porté , d'une autre part, à approuver ou critiquer certaines définitions de la vie , suivant qu'on se sera ou non placé au même point de vue que les physiologistes qui les ont données , les uns ayant considéré la vie comme un principe, les autres comme un résultat.
C'est à la première catégorie de ces définitions qu'il faut rapporter celle quia été donnée par Arislote. \l dit: Nous appelons
vie la nutrition, l'accroissement et le dépérissement par soimême. Le dernier mot de celle définition implique dans l'idée d'Aristote l'existence d'un principe, d'une force intérieure, qu'il nomme entelechie, et qui est pour lui synonyme de force vitale. Dire que les phénomènes de la vie, c'est-à-dire la nutrition, l'accroissement, etc., sont le résultat de la force vitale, c'est définir la vie par la vie, c'est introduire le défini dans la définition. Ceux pour qui la vie est un résultat reprocheront en outre à Aristote d'avoir fait intervenir gratuitement l'idée d'un principe qui serait cause de la vie.
La même objection sera faite par eux à la définition proposée par Kant. Celui-ci définit la vie \m principe intérieur d'action . Ils diront, en outre, que, dans cette hypothèse, c'est ce principe qu'il faudrait connaître et définir, et que d'ailleurs la fermentation, qui n'est pas la vie, est aussi un principe intérieur d'action.
Parmi les définitions qui admettent l'intervention d'un principe particulier, nous citerons encore celle qui a été donnée par M. le professeur Lordat. de Montpellier. La vie, dit-il, est \' alliance temporaire du sens intime et de l'agrégat matériel, alliance cimentée par un evop^ov, ou cause de mouvement dont l'essence est inconnue. Je ne pourrais discuter celte définition que je rejette, sans me lancer dans un examen inopportun des doctrines de l'école de Montpellier.
D'autres auteurs ont plus que les précédents tenu compte de l'organisalion clans leurs définitions de la vie ; s'ils n'ont pas complètement réussi, ils ont du moins évité quelques-unes des fautes que nous avons signalées jusqu'ici.
Lamarck donne la définition suivante : La vie dans les parties d'un corps qui la possède est cet état de choses qui y permet les mouvements organiques , et ces mouvements qui constituent la vie active résultent d'une cause stimulante qui les excite, h" état de choses dont parle Lamarck est incontestablement Y état organique; mais celte longue phrase, où se trouvent des idées incidentes, ressemble plutôt à une théorie qu'à une définition de la vie.
Il faut convenir, malgré notre admiration pour Bichat, que sa définition de la vie est plus mauvaise encore que plusieurs des précédentes. Il dit : La vie est V ensemble des fonctions qui résistent à la mort.
Cette définition repose sur une erreur impardonnable, savoir, que les corps qui nous entourent conspirent à nous détruire. Sans doute , en un sens , les agents physiques qui nous entourent conspirent à nous détruire. L'oxygène que nous respirons à chaque instant nous brûle , nous consume , et si nous n'introduisions pas de nouvelles matières combustibles, cet agent nous détruirait; mais, si l'on supprimait cet oxygène, la mort serait encore plus rapide. 11 ne faut donc pas dire que les corps qui nous entourent conspirent à nous détruire. Bien loin de là , l'examen des rapports des êtres vivants avec le monde extérieur montre que leur organisation a été calculée sur les propriétés des agents physiques qui les entourent. Otez l'eau, l'air, les aliments, le calorique , la lumière : le mouvement vital s'arrête ou languit suivant l'espèce de stimulant qu'on a supprimée. Les êtres vivants sont tributaires de tous les agents physiques qui les entourent , agents sans lesquels l'organisation est impuissante à entretenir le jeu régulier des fonctions. Joignez à ce reproche celui d'avoir personnifié la mort, d'en avoir fait une sorte d'être contre lequel la vie est en lutte perpétuelle.
La définition proposée par Bicherand est beaucoup moins vicieuse. Il dit : La vie est une collection de phénomènes qui se succèdent pendant un temps limité dans un corps organisé. Cela , effectivement , s'applique à la vie ; mais on objecte que l'on pourrait définir dans les mêmes termes un accès de fièvre, la grossesse, la digestion.
Je vous citerai encore quelques-unes des définitions de la vie , mais sans m'arréter à les critiquer, car cela m'entraînerait trop loin.
Erhard : La faculté du mouvement destinée au service de ce qui est mû.
Treviranus : L'uniformité constante des phénomènes avec la diversité des influences extérieures.
Béclard : L'organisation en action.
Dugès 1 V activité spéciale des êtres organisés.
Si nous voulons nous placer au point de vue de l'organicisme pur, nous donnerons, comme expression fidèle de cette doctrine, la définition suivante, qui, d'après la remarque de M. Dezeimeris , découlerait directement des principes du méthodisme : La vie est la manière d'exister des êtres organisés. On objectera peut-être que cette définition peut aussi s'appliquer au cadavre ; mais on peut répondre que le cadavre n'est plus organisé , en ce sens qu'il n'offre plus les conditions matérielles nécessaires pour la production des actes de la vie.
La vie est- elle un principe ou un résultat?
La vie peut être envisagée de deux manières bien différentes, et c'est de là que viennent les dissidences entre ceux qui l'ont définie.
Pour certains physiologistes et philosophes, la vie est un principe; pour d'autres, elle n'est qu'une collection de certains phénomènes dans les êtres organisés. Pour les premiers, la vie est une cause; pour les seconds, elle n'est qu'un résultat.
La première opinion , fondée sur la croyance que la matière inerte par elle-même a besoin d'un principe animateur, a été celle d'une partie de l'antiquité; c'est celle de tous les animistes, sous quelque nom que se soit cachée leur doctrine. La vie résultait de l'union de ce principe avec le corps; ils se séparaient à la mort.
De grâce, Messieurs, n'allez pas confondre ce principe ou prétendu principe avec le principe intellectuel; c'est du principe de la vie qu'il s'agit, et non du principe delà pensée. A la vérilé, quelques-uns en ont fait une seule et même chose; mais le plus grand nombre les ont séparés , et avec raison. Les légumes qui végètent dans mon jardin ont ce qu'on nomme principe vital, et n'ont pas le principe de la pensée.
Je disais que, pour quelques-uns, la vie est un principe, une cause, et non un effet.
D'autres hommes pensent que la physiologie n'a rien à gagner à une semblable hypothèse; il ne leur répugne pas d'admettre que la matière telle qu'elle est arrangée , combinée dans les êtres vivants, jouit de la propriété de produire les actes que nous nommons vie, sans qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps.
Maisceuxqui regardent la vie comme un principe, comme une cause, répondent : Vous voulez expliquer la vie par le jeu ou les propriétés d'un ensemble d'organes ou d'appareils, par l'action d'un foie, d'un cerveau, d'un cœur, d'un poumon; mais vous oubliez donc que la vie existe et se manifeste avant qu'il y ait un poumon, un cœur, un foie, un cerveau? Voyez ce germe : ce n'est qu'une masse amorphe dans laquelle il n'y a aucun organe , c'est une goutte de mucus qui va s'écraser sous votre doigt ou s'évaporer à l'air. Mais la vie existe dans cette goutte amorphe ; la vie va y créer elle-même ses propres instruments, les organes dont elle aura besoin pour se continuer. Sous la direction de la vie , voilà que des points rouges se dessinent dans cette masse amorphe , que du sang s'y forme , que des canaux s'y creusent, que les pulsations d'un cœur y apparaissent : tout à l'heure une goutte de liquide, à présent un embryon, bientôt un homme.
Et quel inépuisable sujet d'admiration dans cette prévoyance merveilleuse qui développe à l'avance des organes qui ne serviront que plus tard , mais qui sont là tout disposés pour le moment où il faudra qu'ils agissent! Ainsi, le fœtus, qui n'a pas de respiration aérienne, est cependant muni d'un poumon qui fonctionnera aussitôt que ce fœtus sera sorli du sein de sa mère; ses mâchoires recèlent des dents qui perceront les gencives quelque temps avant le sevrage; bien plus, l'embryon porte déjà des organes génitaux qui ne serviront peut-être que vingt ans plus tard.
Ainsi donc, aux yeux des philosophes dont j'expose les vues en ce moment , la vie précède l'organisation et n'en peut être le produit; et il ne faut pas se dissimuler que cette manière de voir n'ait pour elle des autorités respectables. Kant a dit, dans son appendice sur la téléologie, ou science des causes finales, que
V organisme est un tout résultant d'une intelligence calculatrice qui réside dans son intérieur.
Au dire de Muller, il y a dans le germe la matière du germe, plus le principe vital.
Enfin , suivant Burdach , la matière n'est que Vaccident de l'organisme , dont Y activité est au contraire la substance.
Mais je veux fournir encore des arguments à cette opinion d'un principe animateur. Je donne à un micrographe deux ovules de mammifères : ils ne diffèrent pas de volume. Le micrographe les examine avec la plus scrupuleuse attention; il ne voit dans l'un et dans l'autre rien autre chose que des granules et globules, plus une petite vésicule transparente (la vésicule germinative); il ne signale aucune différence notable. Est-ce donc que par hasard il devait sortir de ces deux œufs deux animaux semblables? Pas du tout : de celui-ci il serait sorti une souris , et de cet autre un éléphant ! Mais peut-être le chimiste me révèlera-t-il des différences qui auraient échappé au micrographe ? Pour savoir à quoi m'en tenir, je donne au chimiste deux œufs assez volumineux pour ses expériences , deux œufs d'oiseau. Mais voici que le chimiste trouve absolument les mêmes principes dans les deux œufs : beaucoup d'albumine, de la vitelline, de la matière grasse, quelques sels, du phosphore, du soufre, du fer. Est-ce donc qu'un même oiseau serait éclos dans chacun de ces œufs? Mais non : il serait sorti de l'un un aigle , de l'autre un roitelet. Or, voici comment on raisonne. Si de matières qui ne paraissent dissemblables ni au microscope ni à l'analyse chimique , il sort des êtres à configuration si variée , n'est-ce donc pas qu'il y a un principe vital qui préside à la configuration pendant l'évolution de l'embryon , principe qui fait naître, aux dépens d'une même substance, ici une sourisj, et là un quadrupède colossal?
La thèse que je développe ici avec une sorte de complaisance n'est pourtant [pas celle du plus grand nombre des physiologistes ni des plus sévères parmi eux , et je vous avouerai que je me prononce pour la doctrine opposée.
Si la vie précède les organes , elle ne précède pas la petite masse plastique qui va s'organiser. La constitution de ce petit
amas de matière qui forme le germe est telle, qu'elle jouit de la propriété de subir, sous certaines influences, le développement, les transformations qui vont donner naissance au fœtus , et il n'est pas nécessaire d'admettre en plus un ouvrier caché dans ce petit amas de matière. Que m'importe l'exiguïté de ce germe! Y a-t-il rien de grand ou de petit aux yeux de la nature? Et quant à sa mollesse, elle est précisément favorable aux transformations qu'il doit subir. Les partisans de l'opinion que la vie est une cause et non un résultat concèdent que, dans l'être qui a subi son développement, ce principe ne peut rien sans l'organisation , c'est-à-dire sans la matière du corps. Pourquoi en seraitil différemment dans le germe? Faudrait-il donc admettre deux périodes : l'une où c'est la vie qui crée le corps, et l'autre où c'est le corps qui engendre et entretient la vie? Vous conviendrez que cela est peu logique. Aussi quelques-uns n'ont-ils pas commis cette faute contre la logique, et ont-ils continué de confier à la direction suprême du principe vital les fonctions de l'animal muni de tous ses appareils.
Remarquez-le , Messieurs , il y a des choses bien dures à croire dans l'hypothèse que la vie est un principe, et que c'est elle qui crée les organes à l'aide desquels elle se réalise pour ainsi dire. Ainsi, dans une graine qui sera restée cinquante ans sans germer, et qui germera au bout de ce temps, le principe vital était donc là sommeillant pendant cette longue période, au bout de laquelle la chaleur et l'humidité du sol l'auraient éveillé !
Remarquez encore que l'argument que j'ai tiré tout à l'heure de la diversité des formes animales opposée à l'uniformité d'apparence des œufs, argument qui vous a peut-être éblouis, est plus spécieux que solide. Un œuf n'est pas un germe; c'est une partie destinée à nourrir un germe, lequel n'occupe d'abord dans les parois de cet œuf qu'une place excessivement petite. Dès lors il n'est pas plus étonnant de voir une même matière animale, celle de l'œuf , nourrir des germes très-différents, qu'il ne l'est de voir un même aliment, le pain, par exemple , nourrir également un homme et un chien. Toute la question est de savoir si la matière de ce germe est originairement constituée de la même I. 2
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façôn dans des espèces différentes, et il est permis d'en douter.
Du reste, Messieurs, ce sujet touche de près à l'histoire des propriétés vitales ; c'est là que je me réserve de vous dire comment je les comprends, et de vous donner mon dernier mot sur cette question de philosophie médicale.
Mais je voudrais vous persuader qu'il y a là autre chose qu'une dispute de mots , et qu'il serait important d'être fixé sur l'acception du mot vie. Hunter, par exemple , a développé dans son ouvrage sur le sang, l'inflammation et les plaies d'armes à feu , cette proposition, que le sang est vivant; et, depuis Hunter, presque tous les auteurs de physiologie se sont crus obligés d'agiter la question de savoir si les humeurs sont ou non vivantes. Si on regarde la vie comme un principe , la question posée est de savoir s'il y a de ce principe, de cet être dans les humeurs ; mais si on ne regarde la vie que comme un produit , je ne dirai pas que la question relative à la vitalité des humeurs est insoluble , mais je dirai que cette question ne doit pas être posée et qu'elle est un non-sens.
De la suspension momentanée des phénomènes de la vie.
Si la vie n'est qu'un résultat, si elle consiste en une collection de phénomènes dans les êtres organisés , si enfin elle est un produit de l'organisation, on conçoit la possibilité que cette vie, que cet ensemble de phénomènes , se suspendent pendant un temps plus ou moins long , pour reprendre ensuite leur cours régulier , si l'organisation n'a pas éprouvé d'atteintes profondes pendant le temps de cette suspension. Ces singuliers états de l'organisme s'expliquent mieux dans la doctrine que nous professons que dans celles où l'on personnifie le principe de la vie. Soit un individu plongé dans l'état de mort apparente par l'asphyxie : la mort réelle doit succéder à la mort apparente, s'il n'est pas secouru ; mais il est bien difficile de dire à quel moment aura lieu ce passage. La transition doit être brusque aux yeux de ceux pour qui la vie est un principe et non un résultat. Ce principe une fois échappé du corps, toute médication
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auprès de I asphyxié serait vaine, et ce serait tenter d'obtenir sa résurrection. Opinion décourageante, sorte de fatalisme qui ne peut que nuire à la pratique. Quant à moi, j'aimerais mieux dire que cet asphyxié n'est, à proprement parler, ni mort ni vivant. Ces résultats que l'organisme produisait avant l'asphyxie, les mouvements, la respiration, l'action nerveuse, la circulation, il a cessé momentanément de les produire; mais ni les solides ni les liquides du corps ne sont assez profondément altérés , les premiers dans leur texture , les seconds dans leur composition , pour que cette machine ne puisse entrer de nouveau en mouvement, si l'on change la condition de quelques-uns de ses rouages, du rouage pulmonaire, par exemple, à l'aide d'une insufflation artificielle.
C'est pour rendre l'exemple plus frappant que j'ai choisi un cas d'asphyxie chez l'homme. Il faut donner des exemples de cette suspension de la vie dans d'autres espèces, en commençant par les plus inférieures , et remontant vers l'homme.
Déjà nous avons cité l'état des plantes pendant l'hiver.
Les lichens, les mousses, peuvent être desséchés jusqu'à un certain degré, et reprendre vie lorsqu'on leur fournit de l'eau après trente ou quarante ans de séjour dans un herbier.
Mais l'expérience la plus célèbre sur ce sujet est celle de la résurrection du rotifère et du vibrion du froment par Spallanzani. L'animal, desséché avec précaution , de telle sorte qu'il n'y ait pas solution de continuité dans sa substance, paraît mort, et effectivement tous les phénomènes de la vie sont suspendus chez lui. Il peut rester fort longtemps dans cet état; on le ressuscite en l'humectant.
On sait qu'on fait revivre , en les exposant au soleil , des mouches qui ont été plongées pendant quelque temps sous l'eau. Franklin a raconté à ce sujet, dans ses Essais, un fait si extraordinaire , que je n'oserais en reproduire ici les détails.
Des sangsues, prises au milieu d'une masse d'eau congelée, peuvent être ranimées au moment du dégel. Une foule d'animaux tombent dans la torpeur hibernale et
n'en sortent qu'au retour du printemps , et parmi ces animaux plusieurs appartiennent aux mammifères.
Et pour emprunter enfin des faits à l'espèce humaine, nous rappellerons les cas où il y a eu retour à la vie après une submersion prolongée et seulement au bout de quelques heures de tentatives faites auprès de l'asphyxié , les cas si nombreux d'inhumations précipitées , les cas de léthargie persistant pendant un certain nombre de jours , les cas où des soins assidus ont enfin introduit à la respiration aérienne des fœtus qui ne donnaient aucun signe de vie en sortant du sein de la mère , et quelques faits plus rares , mais non moins concluants , où le bourreau ayant abandonné, comme mort, le corps d'un individu qui avait subi le châtiment de la suspension , ce corps , soumis à l'insufflation pulmonaire , a repris vie entre les mains amies qui l'avaient recueilli.
Conditions de la vie.
Plusieurs des faits que nous avons cités dans l'article précédent trouveront leur explication dans celui-ci. Je ne produirai cependant sous le titre de conditions de la vie qu'une sorte de table des matières , les développements devant trouver place dans d'autres parties de ce cours.
Les conditions de la vie sont internes et externes.
Les conditions internes sont une combinaison particulière des éléments, un certain mélange de liquides et de solides, une structure enfin qu'on nomme organisation. En donnant la vie comme un résultat, nous avons présenté l'organisation comme sa cause; mais l'organisation seule ne suffit pas, ou du moins elle ne suffirait pas longtemps pour la production des phénomènes de la vie: celle-ci a besoin, pour s'entretenir, du concours des agents extérieurs. Il faut des aliments, de Veau, de Yair, ùucalorique et de la lumière : ce sont là les conditions externes de la Yie.
Les excrétions emportent à chaque instant du corps d'un être vivant une fraction des matériaux qui le composaient; il faut donc qu'il y ail réparation incessante, sans quoi la matière du
corps se dissiperait, et la vie avec elle. Ce serait une vue bien bornée sur le rapport qui nous occupe que celle qui n'offrirait l'aliment et l'eau que comme des moyens de remplacer ce que le corps a perdu parles excrétions. Lorsque l'on jette une bûche dans le foyer, ce n'est pas pour remplacer la fumée qui s'en échappe, c'est pour alimenter la combustion. Les excrétions sont au mouvement de la vie ce que la fumée est à la combustion. Il y a de la matière organique détruite ou consommée pendant la production de cet ensemble d'actes que nous nommons vie, pendant que l'animal respire, qu'il se nourrit, qu'il se meut ou qu'il sent. Les matières excrémentitielles sont le résidu de cette opération, qui n'a pas son analogue dans le laboratoire de nos chimistes, et les aliments sont destinés à l'entretenir , en même temps qu'il concourent à l'accroissement du corps.
Vair est une autre condition de la vie, condition plus prochaine encore que l'aliment. Nous verrons, au parallèle des animaux et des végétaux, qu'il n'agit pas de la même manière sur ces deux classes d'êtres vivants, fournissant aux premiers un corps comburant et aux seconds un corps brûlé, aux premiers un agent qui détruit une partie de la matière organique , tandis qu'il vivifie l'autre, aux seconds unprincipe qu'ils fixent et qu'ils font entrer ainsi dans la matière qui les compose.
Les êtres organisés ne peuvent accomplir les actes de la vie que sous une certaine température, au delà et en deçà de laquelle ces actes finissent par s'enrayer plus ou moins complètement. Le calorique ou plutôt une température déterminée doit donc être rangée au nombre des conditions de la vie. Plusieurs êtres vivants possèdent , à la vérité, la propriété de se donner à euxmêmes la température nécessaire pour le maintien des actes organiques, et de la conserver au milieu des fluct uations de la température extérieure. Il est même digne de remarque que les êtres qui supporteraient plus difficilement un abaissement de température dans leurs humeurs, et chez lesquels la perle de quelques degrés serait une cause de mort, sont ceux qui jouissent au plus haut degré de la faculté de produire de la chaleur. Que le sang d'un quadrupède ou d'un oiseau se refroidisse de quelques degrés,
PHGLÉGQMBJVI38.
ce sera un cas grave, peut-être mortel; mais cet oiseau , ce quadrupède, ont le pouvoir de maintenir leur température alors même que celle du milieu ambiant s'abaisse considérablement. Un reptile, au contraire, se refroidira dans ce dernier milieu; mais sa vie ne sera pas pour cela compromise, à moins que le refroidissement de ce milieu ne soit extrême, cas dans lequel le reptile, le mammifère et l'oiseau, trouveraient également la mort.
H semble que l'influence du calorique sur la vie soit écrite à la surface du globe , comme elle est proclamée par les phénomènes qu'entraîne la succession des saisons. Les espèces végétales et animales pullulent dans les régions intertropicales et dans les pays tempérés ; on voit les unes et les autres diminuer à mesure qu'on s'avance vers le Nord , jusqu'à ce qu'on ne trouve plus, sous les pôles, que la solitude de la mort. Les premières chaleurs du printemps rétablissent dans les végétaux les phénomènes organiques que l'hiver avait enrayés; elles suscitent et entretiennent le travail formateur dans ces germes de toutes sortes, ces œufs d'insectes, dont la matière était restée à l'état de repos pendant la saison rigoureuse. Que manque-t-il à l'œuf fécondé de l'oiseau pour son éclosion? Il a autour de lui tous les grands modificateurs de l'organisme, il est plongé dans l'air, dans la lumière, soumis à la pesanteur et aux variations électriques, et cependant le poulet ne s'y développe pas. 11 lui faut une certaine température que l'incubation naturelle ou des moyens artificiels lui donneront, et alors s'établira cette série de formations organiques et de métamorphoses dont les micrographes nous ont présenté le tableau.
Cette influence de la chaleur sur la production des phénomènes des êtres organisés a tellement frappé certains physiologistes , qu'ils ont érigé le calorique ou la chaleur en principe de la vie. Mais nous n'y pouvons voir qu'une condition, condition judicieusement appréciée dans ce passage d'Hoffmann : Caloris ad vitain , nutritionem , propagationem et motus vitales prodacendos et conservandos maxima nécessitas et potenfia est.
La lumière , qui est une condition indispensable pour les forinalions végétales, n'exerce pas une influence aussi prochaine
sur la vie des animaux. Sans doute, elle .en modifie les actes et introduit des changements apparents dans quelques détails de leur organisation ; mais son absence n'est pas , pour les animaux , un cas de mort , comme l'absence d'aliments, d'air ou de chaleur. M. Edwards a constaté que des têtards tenus dans l'obscurité ne subissent pas la transformation qui doit les amener à l'état de grenouille, bien qu'ils continuent de grossir. Ainsi , la lumière serait pour certaines espèces une condition nécessaire à Y acquisition de la forme.
De curieuses expériences de M. Morren ont montré l'influence delà lumière sur le développé des infusoires; j'en ferai connaître plus loin les résultats.
Je ne pense pas que ïélectricité doive être mise au nombre des conditions de la vie, bien qu'elle ait été considérée par certains physiologistes comme le principe de l'activité des êtres organisés , et par d'autres comme identique à l'action nerveuse. Je montrerai, lorsque le temps en sera venu, combien ces vues sont erronées.
Les physiologistes n'expliquent pas tous delà même manière le mode d'intervention des agents extérieurs dans la production de la vie; ceux qui ont professé que la vie ne s'entretient que par les stimulants n'ont pas fait jouer d'autre rôle aux agents extérieurs que de stimuler les parties vivantes.
Cette pensée est déjà dans les écrits des chefs de la secte méthodique. Les agents extérieurs entretiennent la tonicité des organes: voilà une proposition qui remonte jusqu'à Thémison. Cette doctrine est développée avec complaisance et talent par Frédéric Hoffmann. Avec Brown, elle reparaît encore , seulement les mots sont changés : Xincitabilité est le principe de la vie , et les agents physiques extérieurs la mettent en jeu. L'incitation , c'est-à-dire l'action d'un agent imitateur sur une partie douée (Xincitabilité :\o\\h la cause de toutes les modifications qui constituent la vie. Changez encore une fois le nom, substituez 17mtalion à X incitation, la contractilité à Xincitabilité, et vous aurez la clef de cette doctrine célèbre que Broussais promulgua sous le nom de médecine physiologique.
24 l'KOLÉGOIklÈNES.
Faut-il réduire les agents physiques à l'action desquels est attachée la conservation de la vie au rôle de simples stimulants, incitants, irritants? Je ne le pense pas, Messieurs. Je crois qu'on n'a vu là qu'un coin du tableau de la vie. L'air, les aliments, ont encore une autre influence que je vous ai déjà fait pressentir: ils concourent matériellement à ces transformations chimiques sans lesquelles la vie s'éteindrait. Au reste, c'est un vice d'envisager ainsi sous un même titre l'action de tous les agents physiques par lesquels la vie s'entretient. L'air n'agit pas comme les aliments; ceux-ci ont une action différente de celle de la lumière, et l'influence de celle-ci ne peut être comparée à celle du calorique.
La soustraction momentanée des conditions externes de la vie n'est pas également funeste à toutes les espèces vivantes; elles y résistent d'autant moins qu'elles sont plus élevées dans l'échelle des êtres , et que la vie se présente chez elles avec un plus grand luxe de phénomènes. L'abstinence complète d'aliments et de boissons fait périr en quelques jours un oiseau ou un quadrupède à sang chaud; un reptile la supporte pendant des semaines, des mois, et même des années. Pour les premiers, la cessation de la respiration est mortelle en quelques minutes; elle amène trèslentement ce résultat chez les reptiles. Ces derniers enfin peuvent être rappelés à la vie après avoir été engourdis par le froid et en quelque sorte gelés, tandis qu'un oiseau succomberait avantd'étre refroidi à ce degré.
J'ai dit que les considérations relatives aux conditions de la vie nous aideraient à concevoir les cas où elle se rétablit après une suspension plus ou moins longue de ses phénomènes.
Si, en effet, la vie n'est qu'un résultat, une collection de phénomènes ayant pour conditions, d'une part, l'organisation, de l'autre, les agents physiques qui nous entourent, on concevra la possibilité que ces phénomènes se suspendent en l'absence des conditions externes , et puissent se manifester de nouveau si les conditions internes, c'est-à-dire l'organisation, n'ontsubi pendant cette suspension aucune altération fondamentale. Il suffira de ' rendre à l'être ainsi plongé dans l'état de mort apparente les modificateurs extérieurs dont il avait été privé. Tel est le cas du
S0L11CES DE NOS GÔNNMSSÂNdËS EN PHYSIOLOGIE. 25
vibrion desséché que Spallanzani ressuscite en lui donnant de l'eau, du reptile qu'on tire de l'asphyxie en lui rendant de l'air, ou qu'on ranime graduellement en lui rendant le calorique dont l'absence l'avait plongé dans la torpeur.
Reste à expliquer comment cette suspension , promptement mortelle chez certaines espèces, peut être prolongée sans danger dans quelques autres. Je suis convaincu que la cause de cette différence tient ace que la suspension des fonctions entraîne chez certains animaux, et non chez d'autres, une altération des humeurs incompatible avec le retour des actes de la vie. La coagulation du sang, par exemple, ou son accumulation et sa stase dans certaines parties du système vasculaire, pourraient offrir un obstacle insurmontable au retour de la circulation.
Vous savez déjà que la physiologie a pour but d'étudier les phénomènes des corps vivants, d'apprécier les lois et les conditions de ces phénomènes. La route à suivre pour atteindre ce but ne diffère point de celle par laquelle l'esprit humain doit passer pour élever l'édifice d'une science quelconque : il faut recueillir des faits et les généraliser.
Je dis qu'il faut recueillir des faits; je pense, en effet, qu'iln'a pu appartenir qu'aux sectateurs d'une philosophie dont les disciples, de Bacon n'adopteront jamais la méthode d'imaginer que V intuition intérieure, comme ils l'appellent, peut suppléer aux notions que les sens nous apportent. Laissons les partisans du système de la philosophie de la nature fermer les yeux et se re-
(1) Ce qui Suit serait peut-être mieux placé dans une introduction; mais «ne première leçon peut être considérée comme une introduction. Si j'ai débuté par la définition de la physiologie et l'exposé de quelques notions sur la tic >,c est qu'il m'a paru logique de signaler ce qui serait l'objet de nos éludes
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l'HOLÉGOMKIMES.
cueillir en eux-mêmes , persuadés qu'ils trouveront dans leur conscience une sorte de révélation des lois du monde physique. Pour nous , Messieurs, faisons usage de nos sens, voyons, louchons; usons , en un mot , de la méthode expérimentale.
Le physiologiste puise à plusieurs sources les matériaux qu'il met à l'œuvre pour fonder la science de la vie. En effet, la physiologie s'apprend par l'observation directe des phénomènes de la vie sur l'homme; elle s'appuie sur l'anatomie des organes sains, tant de l'homme que des animaux, et aussi sur l'anatomie morbide ou pathologique ; elle emprunte des faits à l'histoire des vices de conformation ou monstruosités; elle doit beaucoup aux expériences, surtout à celles que l'on pratique sur les animaux; enfin, elle met à contribution presque toutes les autres branches des sciences exactes, notamment la chimie, la physique, l'hydraulique, la mécanique. Essayons d'apprécier le degré d'utilité de ces diverses branches des connaissances humaines, de ces diverses sources d'instruction.
Observation directe des phénomènes de la vie sur l'homme.
Telle a été, sans contredit, la première source de nos connaissances sur la vie, et, sous ce point de vue, on pourrait dire que la physiologie est contemporaine des premiers hommes , qu'elle est de tous les temps et de tous les lieux; car même, à l'état sauvage , l'homme est porté à réfléchir sur cet ensemble de phénomènes dont il est le théâtre , et qui le mettent en rapport avec la nature entière. Mais ce genre de notions n'a pu être réellement mis à profit que par les hommes déjà versés dans la science de l'organisation; ceux-ci connaissent les problèmes à résoudre, et pénètrent plus avant que d'autres dans ce genre d'inquisition.
Une foule de phénomènes mécaniques, plusieurs actes sensoriaux , se prêtent à l'observation directe: c'est ainsi que l'on étudie les mouvements du voile du palais et de la base de la langue dans rémission des voyelles et dans la prononciation des consonnes. On constate de cette manière l'ascension progressive du larynx pendant la production des sons aigus , la constriction de
la glotte lors de la production des efforts , le rôle des différents muscles et leviers dans la station, la marche, le saut. Il est des particularités relatives au concours des deux yeux, ou à l'action d'un seul dans des circonstances déterminées, qui ne peuvent être étudiées qu'au moyen de l'observation directe sur l'homme. C'est encore en repliant en quelque sorte sur lui-même l'instrument de la pensée que l'homme est parvenu à porter l'analyse dans les phénomènes de l'entendement.
Utilité de Vanatomie.
Dire que la connaissance del'anatomie est indispensable pour l'intelligence des fonctions, c'est énoncer une proposition qui est devenue banale à force d'être vraie ; mais il faut apprécier le degré d'utilité de l'anatomie, indiquer le genre de services qu'elle nous rend , et signaler surtout les limites dans lesquelles elle peut nous être utile.
Le principal problème à résoudre sur cette matière est celui-ci :
«Jusqu'à quel point la structure de nos organes peut-elle expliquer leurs fonctions ? »
Voici la solution la plus générale qu'on puisse donner de ce problème, dans l'état actuel de la science.
Si nous voulions demander à l'anatomie l'explication de la nature intime de nos actions, de leur essence, si j'ose ainsi parler, je pense que nous la consulterions en vain, et que l'examen le plus minutieux de nos organes ne nous apprendrait rien à ce sujet. Je ne vois, par exemple, aucun rapport entre la structure de la matière nerveuse et la faculté de penser et de sentir, entre la structure du foie et la faculté de faire plutôt de la bile que de l'urine , entre la structure du testicule et le merveilleux pouvoir de créer un liquide fécondant , voire même entre la structure de la fibre musculaire et sa propriété contractile. Je ne doute pas que ce rapport n'existe , mais je dis que je ne le vois pas, et je pense qu'on ne le signalera jamais; je dis que l'examen de ces parties ne m'eût jamais fait découvrir a priori les facultés dont elles sont clouées.
Z° l'ROLÉGOMÈNES.
Ainsi, de ce côté, l'anatomie nous fait défaut. Nous pouvons nous en consoler jusqu'à un certain point; car, enfin, cette ignorance de la nature intime des choses , les physiciens ont à la déplorer comme nous.
Mais si, venant à négliger les causes premières, nous recherchons dans l'anatomie l'explication des actes secondaires de l'organisme et notamment de tout ce qui est mécanisme, nous trouvons alors , nous voyons les plus merveilleux rapports entre la conformation et les usages. 11 semble que partout, dans notre structure, une intention soit évidente, et qu'une intelligence créatrice, ingénieuse et prévoyante, ait présidé au développement des êtres organisés.
Ici, pour livrer passage à la lumière, la matière organique s'épure en fibres et en humeurs, dont la transparence dépasse celle du cristal, et elle s'y limite par des courbures plus savantes que celles que nous introduisons dans les instruments des arts.
Ailleurs , la matière organique , élastique et vibratile , imprime à l'air les ondulations qui vont porter autour de nous l'expression de notre pensée.
Ailleurs, et plus condensée, elle constitue des leviers, informes en apparence , mais où la résistance est jointe à l'économie de la matière , la puissance à la rapidité du mouvement.
Le grand Haller avait bien senti toute l'utilité de l'anatomie , lorsqu'il désignait la physiologie ou la science de la vie sous le nom à'anatome\animata. Il compare les médecins qui avaient voulu séparer la physiologie de l'anatomie à des mathématiciens qui tenteraient de soumettre au calcul les forces et les actions d'une machine dont ils ne connaîtraient ni les rouages, ni les dimensions, ni la matière composante. Aussi cet homme illustre traite-t-il avec une sévérité qui n'était pas dans ses habitudes les écrits physiologiques de Fernel et de Gaspard Hoffmann , deux hommes recommandables pourtant , mais qui ne connaissaient d'anatomie que ce qu'ils avaient puisé dans quelques auteurs grecs , et ne s'étaient point livrés par euxmêmes à la dissection des cadavres.
Mais je veux entrer plus avant dans ce sujet.
11 y a, Messieurs, dans le corps de l'homme el des animaux certaines dispositions mécaniques si admirablement adaptées au rôle qu'elles jouent dans l'économie, qu'il suffit d'y jeter un coup d'oeil pour deviner la fin pour laquelle elles ont été créées. Dites à un mécanicien , étranger d'ailleurs à la physiologie , qu'un liquide coule dans les veines , ouvrez un de ces vaisseaux devant lui, montrez-lui les replis valvulaires qui, d'espace en espace, s'élèvent dans sa cavité, et demandez-lui dans quelle direction se fait le courant du liquide. 11 n'hésitera pas à vous dire que le liquide coule de la périphérie vers le centre ; car, dans cette direction , les valvules , appliquées aux parois du vaisseau, laissent sa lumière parfaitement perméable, taudis que ces soupapes, redressées par un courant contraire, mettraient bientôt obstacle à la circulation. Eh! Messieurs, il n'en a pas fallu davantage à l'immortel Harvey pour soupçonner d'abord et démontrer ensuite le mouvement circulaire du sang , la plus grande des découvertes qui aient jamais été faites en physiologie.
Et, remarquez-le bien, Messieurs, il n'y a pas eu une seule découverte un peu notable en anatomie qui n'ait eu du retentissement en physiologie. Voyez les anciens physiologistes : ils font venir les larmes, les uns, de la caroncule lacrymale, les autres, des conduits ou des points lacrymaux, et ces erreurs se perpétuent jusqu'au moment où, à force de patience, d'industrie et d'habileté anatomiques, Stenon découvre les conduits presque capillaires qui, de la glande lacrymale, aboutissent à la conjonctive.
Permettez-moi encore un exemple. Pendant une longue suite de siècles, les physiologistes enseignent que le chyle est pompé dans les voies digestives par les veines de ces parties; mais, en 1622, Aselli, au milieu d'une expérience faite dans un autre' but, découvre les vaisseaux chylifères, et les surprend remplis du liquide dont ils se sont chargés dans l'intestin. Voilà une erreur physiologique renversée, et c'est une découverte anatomique qui en a fait justice. Le même Aselli, se confiant encore aux idées ui avaient eu faveur avant lui, croit que ces chylifères vont au foie, et que cet organe élabore le produit de la digestion; mais
Pecquet montre que les chylifères aboutissent au canal thoracique et non au foie. Dès lors, tout ce qui tient à l'histoire du cours du chyle est établi d'une manière inébranlable.
Il est encore un point de vue sous lequel je veux vous faire envisager l'étude de l'anatomie.
J'ai fait l'aveu que l'examen d'un nerf ne nous expliquait pas l'action nerveuse. On pourrait croire, d'après cela, que la dissection des nerfs ne peut rien nous apprendre sur leurs fonctions. Eh bien ! ce serait une erreur grossière. Lorsque , par exemple, j'ai reconnu, par une expérience faite sur l'origine d'un nerf, qu'il est plutôt moteur que sensitif , c'est à la pointe du scalpel que j'étudie, dans ses détails, les usages de ce nerf; chaque nouveau filet que je découvre me révèle une nouvelle particularité de sa fonction.
Utilité de l'anatomie comparée.
Il n'a été question jusqu'ici que de l'anatomie humaine; ne passons pas sous silence les services que la zootomie , ou anatomie comparée, a rendus à la physiologie.
Buffon a dit avec raison que s'il n'existait pas d'animaux , la nature de l'homme serait encore plus incompréhensible, et Haller proclame que l'anatomie des brutes a rendu incomparablement plus de services à la physiologie que l'anatomie humaine. Je reconnais chaque jour, dit-il, qu'on ne peut porter un jugement solide ( non posse sincerum judicium ferri ) sur les fonctions de diverses parties du corps , si on ne les a examinées dans l'homme, les divers quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, et souvent même les insectes.
Buffon et Haller se sont bornés à exprimer un jugement sur l'utilité de la zootomie ; je vais essayer de développer ce texte. Et d'abord, c'est à la zootomie qu'il faut rapporter les premières notions un peu exactes que les hommes aient eues sur la science de la vie. Il fallait bien recourir aux animaux dans des temps ou les préjugés religieux s'opposaient à la dissection des cadavres humains. Les démêlés de Vesalc, au xvie siècle. avec
SOURCES DE NOS CONNAISSANCES EN PHYSIOLOGIE. 3l
ses contemporains et ses maîtres , ont mis hors de cloute que Galien, ce père de l'anatomie, n'avait disséqué que des brutes et notamment des singes; et cependant, que de notions physiologiques n'avait-il pas déjà déduites de ses beaux travaux sur l'organisation !
Lors même qu'à une époque plus récente l'anatomie humaine fut complètement mise en honneur, ce fut encore à la dissection des brutes qu'on dut rapporter les découvertes les plus importantes en physiologie.
Les vaisseaux chylifères, et par conséquent le cours du chyle, ont été vus d'abord sur un chien vivant.
Le canal excréteur de la parotide , et par conséquent le cours d'une partie de la salive , a été découvert sur une brebis.
Les conduits de la glande lacrymale l'ont été de même sur la brebis.
A la rigueur, ces découvertes auraient pu se faire sur l'homme, et on les y eût certainement faites plus tard; mais pensez-vous qu'on eût seulement pensé à chercher l'ovule des mammifères , cette brillante découverte de Baer , si on n'eût vu les oiseaux, les reptiles, les poissons, les articulés, les mollusques, toutes les espèces animales, en un mot, sauf quelques radiaires , se former au dedans et aux dépens d'un œuf?
Tout ce que nous savons sur le développement des organes et sur la formation des tissus dans l'embryon, nous le devons aux études zoologiques ; car les occasions de faire de semblables recherches sur l'embryon humain sont excessivement rares, et d'ailleurs , la plupart des embryons humains expulsés par avortement ne sont pas à l'état normal; ce sont des produits malades et informes.
Mais les applications de la zoologie à la physiologie se prêtent à des considérations d'un autre genre.
Certains appareils sont si compliqués chez l'homme et les animaux supérieurs, qu'il est assez difficile de déterminer quelle en est la partie fondamentale et essentiellement active. Eh bien ! suivez la dégradation de cet appareil en descendant l'échelle animale, et vous arriverez ainsi à cette partie fondamentale. Par
ôr PROLÉGOMÈNES.
exemple, le sens de l'ouïe perd successivement son pnvilion , son conduit auditif externe, sa caisse du tympan, son limaçon, ses canaux demi-circulaires, et se trouve réduit, au-dessous des vertébrés, à la simple ampoule vestibulaire, munie de son nerf. Le vestibule de l'oreille humaine est donc la partie fondamentale, le sanctuaire du sens de l'ouïe.
Lorsque le physiologiste constate les différences que présentent dans leur structure les diverses espèces animales, suivant qu'elles respirent dans l'eau ou dans l'air, suivant leur genre de vie, leurs aliments, le climat sous lequel elles vivent, il acquiert des notions importantes sur les rapports qui existent entre l'organisation et les modificateurs extérieurs.
Applications de l'anatomie pathologique à la physiologie.
Il y a vingt-trois siècles qu'Hippocrate écrivait : Je pense que les connaissances les plus positives en phy siologie ne peuvent venir que de la médecine; il y a trente ans qu'un interne des hôpitaux de Paris, devenu depuis professeur à la Faculté de Montpellier, prenant pour épigraphe de sa dissertation inaugurale le passage d'Hippocrate que je viens de citer, reprochait aux physiologistes de rester par trop étrangers aux faits de la clinique médicale, et reprochait aux cliniciens de faire trop peu de cas de la physiologie. Si ce reproche adressé aux cliniciens était fondé, et l'est peut-être encore de nos jours, celui que M. Lallemand faisait aux'physiologistes ne pouvait s'appliquer à tous; car M. Lallemand eût pu lire dans l'ouvrage du plus illustre d'entre eux le conseil d'utiliser les faits d'anatomie pathologique. Haller dit , en effet , dans sa préface : Sed et morbosorum cadaverum incisorum plurima commoda suni; il ajoute que si l'on veut bien connaître une partie, il n'y a rien de plus instructif quant incisis corporibus in quibus ea pars vitiata fuerit; et on peut dire que dans toutes les parties de son ouvrage, on retrouve Haller fidèle aux principes qu'il a posés, ce qui, au reste, ne diminue en rien le mérite du travail de M. Lallemand.
Voyons donc en quoi l'anatomie pathologique peut nous être
SOURCES DE NOS CONNAISSANCES EN PHYSIOLOGIE. ?â
utile. Un organe a été complètement détruit par les progrès d'une altération morbide : vous concevez que cet accident vous donnera, dans quelques cas, la solution la plus décisive sur les controverses qui se sont élevées touchant la part que cet organe prend à telle ou telle fonction ; car il s'agit de constater simplement si, l'organe étant détruit, la fonction a été abolie, si elle a été simplement lésée, ou si elle n'a éprouvé aucune modification.
Il y a d'autres genres d'applications de l'anatomie pathologiques. Ce sont les accidents des plaies de tète qui avaient fait découvrir à Hippocrate l'action croisée du cerveau; les hémorrhagies cérébrales, les ramollissements partiels, nous démontrent chaque jour cette action croisée pour les lobes cérébraux.
Les anus contre nature ont permis de rechercher la digeslibilité des diverses substances alimentaires et le temps qu'elles séjournent dans l'estomac.
Je vous rappellerai , en traitant des fondions de relation, que des cas de blessure de la trachée-artère avaient fait reconnaître à Ambroise Paré la nécessité que l'air traversât la glotte pour la production de la voix. On sait dans quelle circonstance célèbre Harvey étudia sur l'homme les mouvements du cœur.
Je dois chercher à vous prémunir contre de graves erreurs provenant d'applications à la physiologie de faits d'anatomie pathologique mal observés. Vesale voit l'intelligence persister chez un enfant hydrocéphale dont le cerveau était réduit à une espèce de poche membraneuse; Donald Monro constate cette persistance des facultés intellectuelles chez un enfant de huit ans dont la tète avait 4 pieds 4 pouces de circonférence, et l'on s'empresse d'en conclure que le cerveau n'est pas indispensable pour la production des actes de l'intelligence! Mais l'anatomie nous apprend que , dans ces cas , les lobes cérébraux sont étalés , déplissés et que la continuité de leurs fibres n'a pas été détruite. Les reins se montrent à Tabarran, à Riolan, remplacés par une espèce de kyste; cependant il y a de l'urine dans la vessie : on en infère qu'il y a des voies secrètes {vice urinariœ clandestinœ ) qui conduisent les boissons de l'estomac dans la vessie! Mais ce prétendu kyste n'est autre chose que l'appareil excréteur énormé- 1 3
34 ÎPKOLÉGOMÈNÇS.
ment dilaté, et dans ses parois, composées de la substance corticale atrophiée, se ramifient encore les artères qui apportent les matériaux de la sécrétion urinaire. Les ganglions mésentériques s atrophient fréquemment chez les vieillards; ils éprouvent, dans d'autres circonstances , une dégénérescence qui semblerait devoir les rendre imperméables. L'observation de ces faits avait fait dire à Ruysch qu'on pourrait vivre sans ganglions mésentériques; cependant, cette assertion, comme celle que je viens de combattre, repose sur des faits d'anatomie pathologique mal observés.
Applications de l'analomie anormale, ou étude des vices de conformation à la physiologie.
Nous allons montrer , pour ainsi dire , une nouvelle face des applications de l'anatomie pathologique.
Parmi les vices de conformation, ceux qui consistent dans une absence complète ou partielle d'organes offrent surtout un grand intérêt. En effet, ces vices de conformation nous présentent des expériences toutes préparées par la nature, expériences non sanglantes , expériences dont les effets ne se compliquent pas du trouble et de l'éréthisme du système nerveux, et de l'épuisement causé par la douleur, comme cela arrive quand on opère sur les animaux vivants.
Un autre avantage des observations de ce genre, c'est qu'étant, en général, recueillies sur l'espèce humaine , on ne peut pas leur opposer cette objection si souvent mise en avant à propos des vivisections, qu'il ne faut pas conclure des animaux à l'homme.
Donnons quelques exemples.
Les phrénologistes voulaient nous persuader que la faculté du langage a un organe spécial siégeant clans les lobules antérieurs du cerveau. Mais voici qu'on pratique l'ouverture d une jeune fille chez laquelle ces lobules antérieurs sont absents par vice de conformation, et l'on se souvient alors que la jeune fille, passablement idiote d'ailleurs, n'était pas privée de la parole. Peut-il y avoir une meilleure réfutation que celle là? et quel
poids n'exerce pas une semblable observation, quand on la rapproche des faits d'anatomie pathologique consistant dans la destruction de ces lobules , soit par une lésion traumatique , soit par une tumeur fongueuse, sans lésion de la parole.
Autre exemple. Des fœtus monstrueux naissent sans lobes cérébraux, mais avec une moelle allongée; d'autres naissent sans lobes cérébraux et sans moelle allongée : les premiers respirent, crient, avalent pendant quelque temps ; les autres meurent dès qu'ils ont quitté le sein de leur mère. De tels faits ne nous montrent-ils pas que le principe des mouvements respiratoires siège dans la moelle allongée? Une semblable monstruosité observée sur l'homme est plus concluante que la mutilation de l'encéphale d'un chien.
Certains hommes n'ont jamais possédé le sens de l'odorat : la dissection a montré, dans quelques cas de ce genre, l'absence congénitale du nerf olfactif. C'est donc bien lui , quoi qu'on en ait dit dans ces derniers temps, qui est le nerf spécial de l'odorat.
Un autre avantage de l'observation des effets des monstruosités est de nous éclairer sur le degré d'importance des divers organes et appareils : certaines monstruosités par défaut étant conciliables avec la vie, les autres non, on peut dire que le médecin légiste ne peut traiter les questions de viabilité, sans emprunter ses documents à la physiologie. Il vous suffira de parcourir le Traité de tératologie de M. Geoffroy-Saint-Hilaire fils pour reconnaître la vérité des propositions que je viens de vous soumettre.
Expériences et vivisections.
Beaucoup de points ne pouvant être suffisamment éclaircis par les méthodes d'investigation que nous avons exposées jusqu'ici, le physiologiste devra chercher le complément de ses connaissances dans les expériences.
Celles-ci peuvent être faites sur l'homme et sur les animaux.
Il n'est pas nécessaire de vous dire que les expériences sur l'homme ne peuvent être sanglantes , et que ces expériences ne
»fa PttOLÉGOMÈNES.
doivent pas compromettre sa santé ; le nombre de celles qui ont réuni ces conditions est assez considérable pour que la science y ait considérablement gagné. Je vous ferai connaître plus tard les résultats des expériences laites sur la transpiration cutanée, la perspiration pulmonaire , les exhalaisons et absorptions gazeuses de la peau , la déglutition , l'effort , etc.
Quant aux expériences sur les animaux, elles sont souvent sanglantes : on leur donne alors le nom de vivisections.
Les occasions de contempler à nu les viscères de l'homme vivant étant extrêmement rares, la curiosité d'abord, et plus tard des vues mieux déterminées, surmontèrent la répugnance que l'homme éprouve à torturer de malheureux animaux.
Faire l'histoire de ce que nous devons aux vivisections , ce serait faire l'histoire de toute la physiologie.
Dans le siècle dernier, les Haller, les Fontana, les Spallanzani, se distinguèrent clans cette carrière.
Aujourd'hui les expérimentateurs ne se comptent plus, et le seul récit des expériences qui ont été faites dans ces derniers temps suffirait à composer plusieurs gros volumes. 11 y a un certain nombre d'années que l'université de Copenhague mit au concours la question suivante : Exponere sigillatim quosfructus aperit physiologia humana ex vivisectionibus animalium his ultimis decenniis a/mis fréquenter institutis. Le prix fut décerné à Pierre-Guillaume Lund , dont le travail offre un très-grand intérêt,
Haller, en plusieurs endroits, a donné d'excellents préceptes sur la manière de procéder à la recherche de la vérité par les expériences , préceptes trop peu connus par la foule des vivisecteurs modernes. Il veut qu'on arrive sur le terrain de l'expérimentation sans idée préconçue , sans autre but que de découvrir ce que la nature a fait, et non avec l'intention de confirmer les assertions de tel ou tel classique. N'oubliez jamais , Messieurs , le précepte d'homme de bien : Bonivirinullam oportet causain esse prœter veritatem. Nul n'a été plus fidèle que /ui à ce précepte. Dans le journal de ses expériences, il raconte aussi bien les résultats contraires à ses doctrines que ceuxqui leur
SOUIICES DK NOS CONNAISSANCES EN M1VSIOLOG1E. 3>
sont favorables ; et il dit, avec une naïveté qui n'est pas sans malice : Tai toujours été surpris du bonheur avec lequel certains savants ont toujours vu ce qu'ils voulaient voir, et n'ont jamais rien vu qui y fût contraire. Et c'est peutêtre en faisant allusion à ces savants qu'il écrit plus loin : Ce n'est que dans les romans que les héros sont toujours victorieux.
Si vous vous livrez aux vivisections , Messieurs , ne vous bornez jamais à une seule expérience. En effet, il y a toujours avec les résultats principaux et vrais des résultats accessoires, et il vous sera impossible de distinguer les uns des autres dans uue seule expérience ; mais lorsque vous l'aurez renouvelée plusieurs fois , les résultats fondamentaux et légitimes se distingueront par la constance de leur reproduction de ce qu'il y a d'accidentel et d'éventuel dans l'expérience.
Si je proclame ici l'utilité des expériences pour l'avancement de la science , je ne les crois pas aussi nécessaires à son enseignement; bien plus, je les crois nuisibles sous certains rapports. Une expérience faite séance tenante rompt la continuité du discours et l'enchaînement des raisonnements. Trop souvent le spectateur, distrait par les contorsions de l'animal ou mu par des souffrances, perd de vue ce qu'on se proposait de lui faire observer. Ajoutez à cela une dépense de temps si considérable, qu'il faudrait , à l'exemple des professeurs qui expérimentent pendant leurs leçons , se résigner à ne traiter dans un semestre qu'une mince fraction des matières qui sont l'objet de la physiologie.
Au reste, cela peut être admis pour certains enseignements ; mais un cours dans une Faculté doit être dogmatique et aussi substantiel que possible.
Applications de la chimie à la physiologie.
Notre corps , vous le savez , est composé de solides et d'humeurs. Les humeurs se changent incessamment en solides dans les phénomènes occultes de la nutrition, et les solides se décomposent en humeurs; de plus, nous introduisons sans cesse dos
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substances qui doivent se convertir en humeurs et en solides, et nous abandonnons des matériaux qui ont servi.
Toutes ces élaborations, accomplies , il est vrai, sous l'empire de lois mystérieuses et sous l'influence des tissus vivants, n'en sont pas moins des transformations chimiques.
Si les bornes de la science ont été un peu reculées en ce qui concerne les fonctions nutritives , c'est à la chimie que nous le devons.
A peine la composition chimique de l'atmosphère avait été découverte , que déjà l'on jetait les fondements d'une nouvelle doctrine sur la respiration.
La chimie nous a appris que les reins nous débarrassent surtout des produits azotés , et la respiration de l'excès de carbone.
Elle nous a montré la présence de l'urée dans le sang des animaux que l'on a soumis à l'extirpation des reins, résultat qui a fait profondément modifier la doctrine des sécrétions.
Elle a tranché les difficultées élevées sur une foule de points relatifs à l'absorption, puisque c'est seulement à l'aide des réactifs les plus sensibles que l'on est parvenu à constater le passage de diverses substances dans tel ou tel ordre de vaisseaux ou dans les voies urinaires.
Les premières applications un peu acceptables de la chimie à la physiologie datent de l'époque où Lavoisier jetait les fondements de la première de ces sciences; ces premières applications étaient surtout empruntées à la chimie minérale , comme dans la théorie de la respiration. On ne pouvait guère attendre d'autres applications dans ce temps, parce que la chimie organique était encore dans l'enfance ; mais nous avons beaucoup à espérer de l'impulsion que cette science a reçue des travaux de MM. Chevreul , Liebig, Boussingault , Dumas, et quelques autres.
Dans un ouvrage ayant pour titre De C analyse organique et de ses applications, M. Chevreul a démontré qu'il est impossible de faire avec succès aucune application un peu générale de chimie organique à l'étude des phénomènes des êtres vivants, tant qu'on n'aura pas défini les espèces de principes immédiats qui constituent les tissus H les liquides, sièges des phénomènes
qu'on veut étudier. Le premier pas à faire est donc d'établir d'une manière rigoureuse les espèces de ces principes immédiats : or, vous voyez que nous sommes, sous ce rapport, tributaires des chimistes.
Dans un autre travail fort intéressant et plus récent, ayant pour titre Considérations générales et inductions relatives à la matière des êtres vivants, M. Chevreul a montré par quels procédés il tâcherait de parvenir à la connaissance des rapports qui existent entre la composition d'un être vivant et la composition des substances dont il se nourrit. Quelques exemples vous mettront au courant des problèmes qu'il se pose et que le physiologiste doit se poser.
A une graine qui éprouve le phénomène de la germination va succéder une jeune plante : y a-t-il un rapport de composition entre l'une et l'autre? Il les analyse toutes deux, et trouve dans la graine les types principaux des matières qui composeront le germe développé, divers principes immédiats de nature grasse, diverses espèces de principes ternaires neutres non azotés , tels que l'amidine, de l'amidin, une ou plusieurs espèces de principes quaternaires azotés, tels que le gluten, l'albumine végétale, et des sels nécessaires à la végétation.
L'œuf est aussi comparé au jeune oiseau. Il trouve dans l'œuf l'albumine , qui est une des bases des animaux ; plusieurs principes gras, tels que la stéarine et l'oléine; plusieurs principes colorants, dans l'un desquels il voit déjà le rudiment de l'hématosine; de la soude, qui est essentielle à la composition du sang; du chlorure de potassium et du sodium, qui se prouve dans tous les liquides des animaux; des phosphates de chaux et de magnésie, pour former les os du jeune oiseau, et enfin le soufre, que l'on retrouve dans ses plumes.
Dans le lait, ce premier aliment des mammifères, la chimie montre un si grand nombre de principes immédiats que le physiologiste ne s'étonne plus que seul il puisse suffire à la nutrition de tous les tissus.
Le problème se complique davantage lorsque, arrivant aux animaux adultes, on compare leur composition organique à celle
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tics aliments dont ils font usage. Mais ce problème, le physiologiste ne saurait le résoudre sans l'assistance du chimiste; c'est ce dernier qui devra suivre les principes immédiats, transformés ou non , dans l'intestin, le chyle et les voies circulatoires, et comme la nutrition ne consiste vraisemblablement pas en une pure application de principes immédiats à des tissus de même nature, c'est encore au chimiste que nous devrons demander le secret de la transformation de ces principes les uns dans les autres. Déjà M. Chevreul a proposé pour ce cas la loi si féconde des compositions équivalentes.
M. Liebig a porté beaucoup plus loin ses prétentions, dans son Traité de chimie organique appliquée à la physiologie animale. Il nous fait, en quelque sorte , assister aux métamorphoses de nos humeurs et de nos tissus, au mouvement de la vie eu tant qu'opération chimique. Aussi décrit-il à la manière des chimistes le mouvement de composition et de décomposition du corps.
Il y a véritablement de l'originalité dans celte manière d'envisager la vie. Je vais traduire M. Liebig à ma manière. Qu'est-ce qu'un animal? C'est un composé chimique qui reçoit des principes immédiats , les uns azotés, les autres non, et de l'oxygène, qui rend de l'acide carbonique, de l'eau, de l'urée, et qui dégage de la chaleur. L'accroissement de ce composé chimique se fait par l'incorporation pure et simple des principes immédiats azotés qu'il introduit dans ses aliments. Le mouvement de décomposition provient de l'action de l'oxygène sur la matière animale , qu'il brûle en partie pour faire de l'acide carbonique et de la chaleur, tandis que l'autre partie rentre dans le sang à 1 état d'urée et d'acide choléique, qui en seront séparés par les sécrétions urinaire et biliaire. D'où il suit, dans la théorie de Liebig, que si on défalque du sang les principes de la bile, il reste ceux de l'urine, et si l'on en défalque les principes de l'urine, il reste ceux de la bile. Et de même que, dans une pile chargée, l'action chimique de l'acide sur le zinc est l'origine d'une force qui se propage au loin par les conducteurs de la pile, de même les mutations chimiques des animaux sont la source de la force nerveuse qui va susciter les contractions musculaires.
Messieurs, tout en applaudissant à de tels efforts, je serais désolé que vous fussiez séduits par ces théories, au point de croire qu'on nous a dévoilé le mécanisme, je ne dirai pas de la vie, mais seulement du mouvement nutritif; car, en admettant que les choses se passent comme M. Liebig nous l'expose, et je pense qu'il en est ainsi , puisque M. Dumas a étéœnduit de son côté à des résultats qui ne diffèrent pas de ceux que je viens de faire connaître, la question ne sera résolue qu'au point de vue de la chimie , et elle restera tout entière au point de vue morphologique et physiologique. Eh quoi! vous nous dites que la nutrition consiste , quant à son mouvement de composition, dans l'incorporation pure et simple de la fibrine et de l'albumine aux parties fibrineuses et albumineuses du corps; mais vous nous laissez ignorer, vous ne nous direz jamais comment le sang qui charrie cette fibrine et cette albumine peut se transformer en tissus si différents quant à leur aspect et à leurs propriétés. Ici, il alimente la fibre musculaire rougeàtre; là, le tendon nacré et resplendissant; ailleurs, la substance solide de l'os; ailleurs, la pulpe molle du cerveau; ailleurs, la matière transparente du cristallin, et ailleurs , la matière noire de la choroïde et de l'iris. Cette albumine, qui vient du végétal toute formée, cette albumine, substance peu active dans la plante , on ne nous dira pas comment elle va concourir à la pensée dans le cerveau, à la fécondation dans le sperme, à la digestion dans le suc pancréatique? Cette fibrine qui, dans le végétal, était à l'état de repos, devient, dans les muscles de l'animal, l'organe de tous les mouvements commandés par sa volonté et de quelques autres encore. 11 y a donc autre chose que l'action chimique, objet de vos études.
Pourtant, Messieurs, n'exagérez pas non plus le caractère de nia critique. Je désire qu'on puisse nous dire quels changements chimiques ont lieu pendant le travail nutritif. Sur ce sujet, on nous a déjà appris beaucoup de choses, et sans doute on n'en restera pas là; mais je ne voudrais pas qu'on se flattât d'avoir ainsi expliqué la vie.
Application de la physique à la physiologie.
La physiologie n'est pas moins tributaire de la physique, et ici les explications sont positives , satisfaisantes.
Soyez persuadés, Messieurs, qu'aucune des notions que vous avez acquises en vous préparant au 1er examen ne sera perdue pour la science à laquelle vous allez vous livrer.
Dans l'étude de la locomotion, de la station, de la marche, des mouvements, vous trouverez à faire l'application de ce que vous avez appris sur l'équilibre, le pendule, les diverses espèces de leviers, sur les propriétés qu'ils ont, suivant les cas, de favoriser la force ou la rapidité des mouvements. 11 semblait qu'après le grand ouvrage de Borelli, de Mota animalium , il ne restait plus qu'à glaner dans cette partie de la mécanique animale; cependant, les publications récentes de Weber et le travail de M. Maissiat nous ont montré que la carrière n'était pas épuisée.
La discussion des diverses opinions relatives à la production de la voix exige des notions assez étendues sur la théorie des instruments à corde, des instruments à anche, des flûtes, de l'appeau, et sur les conditions physiques de l'élévation ou de l'abaissement des tons.
Pour comprendre le mécanisme de l'audition, il faut que vous soyez familiarisés avec les lois qui président à la transmission du son non-seulement dans les fluides élastiques, mais encore de l'air aux liquides, de l'air aux solides, et réciproquement; il faudra que vous puissiez apprécier la part que des cloisons membraneuses, interposées à Fair et au liquide, auraient dans la propagation du son, et dans quelles circonstances des substances élastiques sont susceptibles de se prendre de vibrations sous l'influence des vibrations que l'air a propagées jusqu'à elles. Tous ces problèmes , en effet, se présentent dans la question de l'audition ; mais on pourrait dire qu'ici la physiologie , bien loin d'être tributaire de la physique, a en quelque sorte pris une initiative qui appartenait à celte dernière.
Le physiologiste ne doit point rester étranger à cette partie de
la physique qui traite de l'électricité; car on en a fait des applications sans nombre, exagérées sans doute, mais encore faut-il pouvoir en discuter la valeur.
Un grand nombre d'animaux ayant la propriété de conserver une température uniforme, nonobstant la fluctuation du milieu qui les environne, il faudra, pour aborder ce point intéressant de physiologie, emprunter à la physique des notions sur les causes du dégagement du calorique, les lois de la transmission à distance et au contact, la capacité des corps pour le calorique, son équilibre , les lois du refroidissement, les effets de l'évaporation, etc.
Vous ferez l'application de vos études sur l'optique et notamment sur la partie qui traite de la réfraction de la lumière. Ces études vous permettront de comprendre sans effort la partie physique de la vision.
Mais je ne puis prononcer le mot de réfraction sans éveiller dans votre esprit le souvenir de ce que l'intelligence humaine a conquis par la simple industrie, qui consiste à dévier la lumière dans des milieux terminés par des surfaces curvilignes. La lumière nous a fait ainsi connaître , suivant l'expression d'Haiiy, deux expèces d'infinis : d'un côté , des sphères célestes que leur extrême éloignement ne nous eût jamais permis d'apercevoir ; d'un autre côté et sous nos yeux , des myriades d'êtres animés et des éléments organiques que leur exiguïté eût pour toujours dérobés à nos regards. Le physiologiste n'attache pas une égale importance à ces deux effets de la réfraction de la lumière: si le télescope est l'instrument de l'astronome, le microscope est celui de l'anatomiste et du physiologiste. Je vous dirai donc quelques mots des applications de la microscopie à la science que je dois vous enseigner.
L'expérience ainsi que le raisonnement nous montrent la divisibilité presque infinie de la matière dans le monde inorganique. Cette divisibilité existe aussi , sans contredit, pour la matière des êtres organisés, puisque, ainsi que je vous le dirai , les éléments constitutifs sont les mêmes dans les deux espèces de corps. Cette réflexion semblerait devoir nous détourner de l é-
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tuclo microscopique des êtres organisés, puisque, même avec le plus fort grossissement , nous ne pouvons parvenir au dernier terme de la division. Mais, Messieurs, s'il n'y a pas de limites à la divisibilité de la matière élémentaire, il paraît en exister une relativement aux particules rudimentaires de la forme des tissus organisés. Lorsque l'on assiste, le microscope à la main, à la première apparition des organes de l'embryon, on les voit presque tous naître de cellules à noyau et de globules organo-plastiques dont les métamorphoses engendrent peut-être les différents tissus de l'économie. C'est l'emploi du microscope qui nous a donné la théorie cellulaire, théorie dont l'avenir est encore incertain, et dont j'aurai l'occasion de vous entretenir plus tard.
Là ne se bornent pas les applications de la micrographie. Le génie de Harvey avait découvert le mouvement circulaire du sang , et ce grand homme avait étayé sa doctrine d'arguments si nombreux et si puissants , qu'on a lieu de s'étonner des résistances qu'elle rencontra pendant plus de vingt-cinq ans. Il manquait pourtant à cette doctrine une démonstration péremploire, et Harvey mourut sans y avoir assisté. Cette démonstration, c'était le microscope qui devait la donner. Pouvez-vous bien vous figurer, Messieurs, le ravissement des observateurs qui virent les premiers, sous un instrument grossissant, les globules du sang passer des artères dans les veines , pour revenir au cœur! Leur surprise ne dut être égalée que par la surprise de ceux qui aperçurent aussi, sous le microscope, l'animalcule spermatique se mouvant dans le liquide fécondant des animaux.
Le microscope a fait justice des rêveries enfantées par l'imagination des physiologistes sur le mécanisme de l'absorption et de la nutrition. Les micrographes nous ont appris que les voies circulatoires sont parfaitement closes, et qu'il ne peut rien entrer dans les vaisseaux ou en sortir qu'à l'état de dissolution et en pénétrant les porosités de la matière organique. Que penser, d'à près cela, de ces bouches absorbantes dont parlent avec tant de complaisance une foule de médecins étrangers aux progrès
de la physiologie P Je reserve pourtant , Messieurs , la question relativement i
SOURCES DE NOS 003VrfA4SSÀNGES EN PHYSIOLOGIE. An
l'absorption du chyle; il faudra savoir à quoi s'en tenir sur les assertions de quelques anatomistes modernes sur la structure des villosités.
Voici une autre application non moins intéressante. On voit dans toutes les parties du corps les nerfs s'envoyer des branches de communication , ce qu'on a fort improprement nommé anastomose. Certains anatomistes , bien fiers d'avoir rencontré de ces communications qui avaient échappé au scalpel de leurs prédécesseurs, ont voulu, pour donner du relief à leur découverte, les faire servir à l'explication de diverses sympathies. Mais l'examen microscopique des nerfs montre que nulle part les fibres primitives ne se confondent , ne s'incorporent les unes dans les autres. Les prétendues anastomoses ne sont que des accotements de filets destinés à réunir dans une même branche , et pour les besoins des parties , des filets de mouvement , des filets de sentiment, et peut-être des filets pour les actions nutritive et sécrétoire. Qu'on cesse donc de nous donner ces pauvres explications de sympathies pour des anastomoses de nerfs. La sympathie , c'est-àdire l'action d'un organe par suite d'une impression faite sur un autre organe, suppose toujours que l'impression a gagné un centre nerveux par un nerf, et a été réfléchie de ce centre vers un autre organe par un autre nerf.
Nous devons au microscope la découverte des globules du sang, découverte généralement attribuée à Leeuwenhoëk, qui montra que ce liquide leur doit sa couleur. M. Duméril a fait la remarque que déjà Swammerdam les avait aperçus , et Malpighi les avait certainement décrits pour des globules de graisse.
Ces cils vibratiles qui servent au mouvement de totalité de myriades d'infusoires , qui établissent des courants de liquides sur certaines parties d'animaux plus élevés dans l'échelle , et qui fonctionnent même chez les animaux supérieurs et l'homme, nous seraient encore inconnus sans le microscope. Déjà Leeuwenhoëk , Joblot , Ledermuller, MIL, Needham, Spallanzani, les observent sur les infusoires, et, de nos jours , Valenlin et Purkinje les décrivent sur les cellules épithéliales.
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Leeuwenhoëk, que Ton retrouve partout quand il sajjit de micrographie-,, cet homme peu lettré, à la vérité, mais si habile dans l'art de polir les verres et de s'en servir, a incontestablement vu la formation et l'arrangement des cellules épilhéliates qu'il décrit sous le nom d'écaillés.
J'ai montré jusqu'ici des applications directes de la micrographie à la physiologie; mais s'il est vrai que les progrès de cette dernière aient constamment accompagné ceux de l'analomie, le microscope , en nous révélant la structure intime de quelquesunes de nos parties, aura encore indirectement contribué à augmenter la somme de nos connaissances sur la science de la Yie. Je me plais donc à enregistrer ici la découverte de la terminaison en cul-de-sac des conduits excréteurs des glandes, découverte qui , tout en mettant fin à ce long débat entre les partisans de Ruysch et ceux de Malpighi sur la structure des organes sécréteurs , a en même temps fait justice de plusieurs théories sur le mécanisme des sécrétions. Je citerai encore la découverte de la fibre élémentaire du tissu cellulaire, due à Leeuwenhoëk; celle de la fibre primitive des muscles, faite par Hook en 1678; celle enfin des tubes nerveux , qui ne permet plus de considérer la substance cérébrale , ainsi que Haller était encore tenté de le faire, comme une masse amorphe et dépourvue de fibres.
Relativement aux doctrines de la génération, le microscope, en nous faisant assister à la formation des premiers linéaments des organes, a ruiné la théorie de l'évolution, accréditée au xvme siècle par les plus illustres physiologistes.
Si l'intérêt du sujet pouvait légitimer une courte excursion dans le domaine de l'histoire naturelle et de l'anatomie comparée, je vous rappellerais ici que Lyonnet s'aida du microscope pour décrire les quatre mille muscles de la chenille du saule; que Vallisnieri , Réaumur, Bonnet, observèrent , à l aide de cet instrumentées aiguillons de l'abeille, du taon, des cousins, et de la trompe de la mouche. Le microscope a montré à Swammerdam l'hermaphrodisme des limaçons; à Klein, que les mollusques tcslacés sortent de l'œuf avec leur coquille; à INollet, que la phosphorescence de la mer est duc à des acalèphes microsco-
piques qu'il prit pour des coquillages. Erhenberg fait connaître un fait bien plus extraordinaire : c'est que les carapaces d'innombrables infusoires , passés à l'état de fossile à diverses époques, constituent des niasses plus considérables que celles qui résulteraient de la réunion des restes fossiles de toutes les autres classes d'animaux Quelques- uns de ces infusoires fossiles ressemblent à ceux qui vivent aujourd'hui.
Je suis heureux que ce sujet me permette de vous annoncer, par anticipation , une observation dont M. Mandl m'a rendu témoin, observation qui eût fait grand bruit au siècle dernier, et qui fera encore sensation dans celui-ci , si on la renouvelle sur d'autres espèces vivantes que la sangsue. Il ne s'agit de rien moins que des mouvements exécutés par des nerfs. On place dans une goutte d'eau , sous le microscope , un ganglion extrait de la chaîne nerveuse d'une sangsue vivante, avec les filets de nerfs qui y tiennënt, et on voit s'établir dans ceux-ci des mouvements vermiculaires ou de reptation analogues à ceux d'un intestin; et, chose curieuse, ces mouvements ne s'établissent que sur les filets ganglionnaires.
Quelques auteurs font remonter la connaissance des verres grossissants jusqu'au temps des Grecs et des Romains; d'autres, seulement jusqu'au moine Bacon. Je pense que ces derniers ont raison. J'ai lu que JNéron, qui était myope, regardait au travers d'uae topaze les combats des gladiateurs. Or, à cette époque, on attribuait à la nature de la pierre et non à sa courbure la faculté d'améliorer la vue ; si bien qu'on avait défendu d'employer les topazes pour la confection des bijoux. Cela n'annonce pas qu'on fût bien avancé dans la connaissance des verres grossissants. Ce ne fut qu'au xvne siècle qu'on les appliqua à l'étude des corps. Les premiers qu'on employa étaient des verres bi-convexes, connus sous le nom de loupes. Ces loupes, montées plus tard sur un pied, laissèrent aux mains la liberté nécessaire pour la dissection des parties. Cela constitua alors le microscope simple. L'addition d'un verre au-dessus du premier, verre nommé oculaire, donna naissance au microscope composé, qui fut inventé en Hollande par Jansen ou plus proba-
blement par Drebbcl. Cet instrument n'est devenu parfait que depuis l'emploi des lentilles achromatiques. Les résultats obtenus depuis cette heureuse modification , c'est-à-dire depuis une trentaine d'années, sont incomparablement plus satisfaisants que ceux des premiers observateurs.