VINGT-HUITIÈME LEÇON
( Suite. )
Action «le la languie.
Messieurs ,
La langue ramène incessamment les aliments sous les arcades denlaires. Lorsque la substance est molle, pulpeuse, la langue peut l'écraser en l'appuyant sous la voûte palatine contre laquelle elle se soulève et se durcit.
Pour remplir ces fonctions, la langue exécute des mouvements. Elle est douée, en outre, d'une sensibilité tactile très-prononcée , en vertu de laquelle elle nous fait juger des qualités physiques et de la situation de l'aliment dans la bouche. Nous avons donc à étudier dans la langue ses mouvements et sa sensibilité.
Les mouvements de la langue ne sont pas exclusivement destinés à la mastication, ils contribuent à la parole, à la succion, la déglutition, etc.; mais l'étude devant en être faite, une fois pour toutes , je vais m'en occuper dès aujourd'hui.
En une seule phrase que je désire vous faire entendre, Haller a su exprimer la merveilleuse aptitude avec laquelle la langue modifie et sa situation et sa forme. Tota mobilissima , adque. ornnem etsitum et figuram recipiendam aptissima, ad dentés superos inferosque, ad palatum anterius, mediuinque et démuni postremum, ad gingivas, se applicare idonea , apicem et retraliere, et ex ipso dentlum inteivallo expellere, inque buccarum caveam producere, omnemque eam caveam pervestigare , aut demum inter ipsa labia prominere et revolvi, et dors u m ex plana re et vicissim cavare, lateraque
sua ad se adducere, invicem et in cylindrum se densare mira mobilitate habilis (1). Il n'était pas facile de débrouiller l'arrangement des fibres préposées à ces mouvements si variés. Vésale, le divin Vésale , comme l'appelle Malpighi (2), avait fait l'aveu qu'il connaissait moins bien la texture de la langue que celle des autres parties du corps. Malpighi (3) essaya de dévoiler cctle texture, et il commence par celte jolie phrase la lettre qu'il écrit à ce sujet à Borelli: Nescio an improbœ sorti, vel potins occiiltœ cuidam majestali sit référendum , linguam qua artis et naturœ pandanlur arcana , in ignota sui composilione lad tare. Cet auteur a figuré les différents plans des fibres musculaires de la langue du veau (4); Sténon les a décrites sur l'homme (5). De nos jours, trois anatomistes ont, presque à la même époque, publié le résultat de nouvelles recherches sur le tissu musculaire et ce qu'on pourrait appeler le squelette de la langue: ce sont MM. C.-J. Baur, professeur à l'université de Tubingue (6), et mes deux collègues Gerdy (7) et Blandin (8).
Je vais mettre ces différents travaux à contribution pour l'explication des mouvements de la langue, et peut-être en faire sortir quelques considérations nouvelles; mais j'éviterai les dé-
(1) Elementa physiologiœ , t. 111, p. 422. Une page If ut. entière de prose française pourrait à peine exprimer tout ce que contient crlie phrase nerveuse et concise.
(2) Marcelli Malpighi , Opéra omnia, t. 11 , p. 169.
(3) Loc cit., p. 169.
(4) Loc. cit., p. 172.
(5) De Musculis et glanduliSj p. 13.
(6) Sur la structure de la langue ( Journal complémentaire du Dictionnaire des sciences médicales, t. XIV, p. 181 ).
(7) Mémoire sur la .structure de la langue du bœuf et sur les princicipales différences que présente celle de l'homme (An h. gén. de méd , t. VII, p. 361; 1825). Le mémoire avait été lu en 1821 a l'Académie de médecine.
(8) Mémoire sur la structure cl tés mouvements de la langue de l'homme (Jrch. gén. de méd., t. I, p. 457; 1823).
tails d'anatomie descriptive, tout en vous recommandant de les étudier.
La langue peut cire mue, déplacée en totalité ,, sans que ses muscles intrinsèques, bien plus, sans qu'aucun de ses muscles, tant intrinsèques qu'extrinsèques, soit mis en contraction. Encadrée en quelque sorte dans la courbure de la mâchoire inférieure, et attachée à celte mâchoire par le muscle génio-glosse, la langue suit à peu près constamment les mouvements de la mâchoire inférieure; elle s'abaisse et s'élève avec l'os, elle se déplace latéralement avec lui.
D'une autre part, la langue, attachée à l'os hyoïde par les muscles génio-glosses , par les muscles hyo-glosses (dont les insertions multiples forment les cérato-glosses, basio-glosses et chondro-glosses des auteurs), suit encore les mouvemenls de l'os hyoïde et du larynx, alors même que ces mouvements sont déterminés par des muscles étrangers à la langue, tels que les mylo-hyoïdiens , les génio-hyoïdiens, les digastriques , les stylohyoïdiens, et même les muscles du pharynx.
D'autres mouvements de totalité de la langue sont déterminés par les muscles extrinsèques; mais il est rare que les muscles intrinsèques n'y concourent, en changeant dans un sens ou dans un autre, les dimensions de la langue. Les deux classes de muscles contribuent aussi aux changements de forme de l'organe.
Lorsque la langue est portée en avant, elle s'engage dans l'intervalle des dents et des lèvres , et peut être tirée de plusieurs centimètres hors de la bouche. 11 y a là , tout à la fois , un déplacement de l'organe en totalité et un allongement de son tissu. La projection en dehors est effectuée par celles des fibres du 'génioglosse qui se portent de l'apophyse géni à la partie postérieure de la langue. Ces fibres prennent leur point fixe à la mâchoire et tirent la partie postérieure de la langue en avant. Quant à l'allongement du tissu même de la langue , il est produit par les fibres musculaires transversales, qui rapprochant l'un de l'autre les bords latéraux de la langue, forcent sa substance à fuir en quelque sorte dans le sens du grand diamètre de l'organe.
1350 »E l\ DIGESTION.
Ces fibres transversales sont figurées par Malpighi (1)- elles sont décrites aussi par Stenon sur l'homme. Elles constituent les muscles linguaux transverses de M. Gerdy (2). M. Blandin a montré qu'elles s'attachaient par Jcur partie interne sur une lame fibre-cartilagineuse (cartilage de la langue) placée de champ dans l'épaisseur de l'organe, sur sa ligne médiane , et qui parait être l'analogue de la saillie tantôt osseuse , tantôt cartilagineuse, que l'os hyoïde des oiseaux envoie entre les muscles de la langue (3).
Le mouvement par lequel la langue est ramenée dans la bouche est opéré par celles des fibres du génio-glosse qui , de l'apophyse géni , se portent vers la partie antérieure de la langue. De plus, l'organe peut être raccourci par toutes les fibres qui sont dirigées dans le sens de son diamètre antéro-postérieur. Or ces fibres sont nombreuses ; les unes appartiennent aux muscles extrinsèques, les autres aux intrinsèques. Les premières sont, 1° celles des fibres des stylo-glosses , qui marchent d'arrière en avant sur les côtés de la langue ; 2° les fibres antérieures de l'hyo-glosse, qui se recourbent pour se diriger vers la partie antérieure de la langue. Les fibres intrinsèques sont : 1° immédiatement sous la muqueuse , un plan de fibres longitudinales. Elles sont figurées par Malpighi , notamment à la face supérieure de la langue. M. Gerdy donne à leur ensemble le nom de muscle lingual superficiel (4). M. Baur désigne la portion qui est sous la muqueuse de la face supérieure de la langue sous le titre de muscle cutané lingual, mais il refuse, à tort, ce plan de fibres à la langue de l'homme (5). 2° Le muscle lingual proprement dit, lingual profond de M. Gerdy, qui marche aussi d'arrière en avant à la face inférieure de la langue , où il est facile à disséquer.
(1) Loc. cit., p. 173.
(2) Loc. cit., p. 375.
(3) Mémoire cité, p. 459 et 460.
(4) Mémoire cité, p. 371.
(5j Loc. cit., p. 182etsuiv.
Uli U MASTICATION. 651
La langue exécute, avec la plus grande facilité, des mouvements latéraux, dans lesquels sa pointe se porte à droite ou à gauche , pendant que sa base se déplace en sens inverse. C'est encore aux fibres longitudinales, et surtout à celles des styloglosses, qu'il faut attribuer ces mouvements; mais alors il n'y a contraction que d'un côté, et, pendant ce temps, les fibres longitudinales supérieures et inférieures se font équilibre.
Lorsque la pointe de la langue se recourbe en haut, et d'avant en arrière, en s'appliquant à la voûte palatine, ce sont les fibres longitudinales superficielles de la face supérieure qui sont les agents de ce mouvement, qui est naturellement borné par l'attacne du génio-glosse à la mâchoire. Il n'est donc pas possible $ avaler sa langue pour se donner la mort, ainsi qu'on l'a avancé. Toutefois, on a vu des hommes porter jusque dans leur pharynx l'extrémité d'une langue assouplie par des exercices répétés.
La pointe de la langue peut être recourbée en bas par la contraction des fibres longitudinales inférieures.
Les mouvements de clrcumductlon dans lesquels la pointe de la langue pour décrire un cercle se porte de côté , puis en haut, puis du côté opposé, puis en bas , et ainsi de suite , sont opérés surtout par la contraction successive des fibres longitudinales latérales, supérieures , latérales du côté opposé, puis inférieures.
La langue peut abaisser un de ses bords et relever l'autre, de manière que sa face supérieure regarde à droite ou à gauche. C'est le muscle hyo-glosse du côté vers lequel le bord de la langue s'abaisse qui entre alors en contraction; il prend son point fixe sur l'os hyoïde.
Le dos de la langue deviendra convexe si les hyo-glosses de droite et de gauche se contractent ensemble , et en même temps, le bout de la langue pourra être porté en bas.
Lorsque la langue prend la forme d'une gouttière, à sa face supérieure, cela est dû à ce que le génio-glosse tire en bas toute la ligne médiane de la langue , en même temps que les fibres transversales supérieures recourbent ses bords en haut, les fibres
transversales du slylo-glosse , et le petit faisceau musculaire situé dans le pilier antérieur du voile du palais, et même le constricteur supérieur, peuvent concourir à ce mouvement, qui n'est jamais porté au point de donner à la langue la forme'd'un canal complet, qu'autant que les lèvres pressent les bords de la gouttière qu'elle représente.
La langue peut être élargie en travers, et amincie dans son diamètre vertical. Elle prend cette forme par la contraction d'un plan de fibres verticales intrinsèques (muscles linguaux verticaux de M. Gerdy (I), figurées dans Malpighi sous le nom de fibres perpendiculaires. Il les montre entre-croisées avec les transversales et les longitudinales.
Le muscle stylo-glosse a un faisceau qui se dirige en dedans vers celui du côté opposé sous la base de la langue , et qui , comme une espèce de sangle, peut soulever la base de la langue en la portant en arrière vers le voile du palais, et resserrer l'isthme du gosier, concurremment avec les muscles glosso-staphylins.
Les mouvements simples ou peu composés que je viens de décrire peuvent se combiner de mille manières, de telle sorte que la langue prenne, dans la bouche, toutes lessituations et toutes les formes imaginables. Aux faisceaux musculaires déjà mentionnés, il faut joindre , pour être complet, divers plans obliques , les uns divergents, les autres convergents (2), et les petits faisceaux hyo-glosso-épiglottiques, rudimentaires ou absents chez l'homme.
Le squelette, pour cet ensemble si compliqué de fibres musculaires, se compose 1" de l'os hyoïde; 2° de l'étui membraneux qui sert de gaine et d'attache à ces fibres, et offre, chez le bœuf, à la face supérieure de la langue et surtout en avant, une consistance demi-cartilagineuse; 3° du fibro-cartilage indiqué d'abord par M. Baur, et plus complètement décrit par M. Blandin; 4° d'une masse cellulo-fibreuse, jaunâtre, extensible, élastique, tenace, fixée en arrière de la langue à l'hyoïde et à l'épiglotle.
(1) Mémoire cité, p. 376.
(2) Malpighi , loc cit., p. 172 ; Gerdy, loc. cit., p. 377.
Celte partie, décrite par M. Gerdy sous le nom de tissu folliculaire lingual (1), dotmc attache, ainsi que les trois autres, à des faisceaux des fibres musculaires de la langue.
Quand on examine les muscles de la langue par leur partie inférieure, chaque faisceau apparaît très-distinct, facile à suivre et à décrire; mais, vers la face supérieure, les faisceaux sont tellement entre-croisés , et leur adhérence au tégument de la langue est si intime, que leur arrangement avait été jugé inextricable. M. Baur indique, en outre, un noyau inextricable , au centre de chaque moitié de la langue.
J'ai une observation plus intéressante à vous signaler relativement à la texture de la langue. Les fibres extérieures sont rouges comme celles des muscles de la vie animale, tandis que leurs couches centrales sont plus pâles , plus molles , et entremêlées d'une notable quantité de graisse. Dès longtemps même, on avait observé que cette couche centrale avait une saveur particulière. Mollior est sapidior est, Jiœc interna fibrarum carno (2). Je ne sache pas qu'on ait cherché quelle pouvait être l'utilité de cette mollesse du tissu central. Voici celle que je lui reconnais. Imaginez qu'au lieu de celte substance molle, au centre delà langue, il y ait un liquide emprisonné. Lorsque certains faisceaux musculaires se contracteront , le liquide fuira les points qui se resserrent, distendra ceux qui ne sont pas contractés, et contribuera ainsi aux changements de forme de cette poche contractile. Je pense que la masse centrale de la langue, composée de fibres molles et de graisse, se laisse déplacer à peu près de la même manière.
Des nerfs destinés aux mouvements de la langue.
Sur cinq nerfs qui , de chaque côté, donnent des rameaux ou des filets à la langue, savoir: le nerf hypoglosse, le lingual, branche du maxillaire inférieur, le glosso-pliaryngien, la corde
(t) Mémoire cité, p. 363.