DIVISIBILITÉ
Une troisième propriété générale des corps est celle qu’on a désignée par le nom de divisibilité. La divisibilité, considérée d’une manière générale, ne présente aucune espèce de difficulté. Vous concevez par la pensée un cube, vous pouvez le diviser en 2, en 4? en 8, en 16 cubes, enfin en tel nombre de cubes de plus en plus petits que vous voudrez. Cette division ne peut avoir de limite , et si nous concevons une quantité si petite qu’elle soit, nous pourrons toujours en. prendre la moitié, le centième, le millième.
Quand on applique la divisibilité aux corps, il peut se présenter des questions extrêmement intéressantes. On peut se demander si les corps sont divisibles à l’infini, et s’il n’y a pas au contraire un terme à cette divisibilité. D’abord, que les corps soient extrêmement divisibles, nous ne disons pas divisibles à l’infini, c’est ce qu’on peut rendre facilement palpable. En effet, quelques gouttes d’une matière très colorante, comme l’indigo dissous dans de l’acide sulfurique, ou bien le carmin , suffisent pour colorer une quantité d’eau assez considérable; et par conséquent il a fallu que chaque molécule des millions de gouttes d’eau reçût sa part de la goutte de liqueur colorante.
Nous pouvons citer comme un autre exemple de l’extrême divisibilité de la matière, le musc ou toute autre matière très odorante, comme l’essence de rose. Il suffirait qu’un flacon, contenant de l’essence de rose ou du musc fût placé sur
cette table, pour que l’amphithéâtre fût bientôt imprégné de ces odeurs; et cependant, si nous prenions le poids de la quantité de la matière odorante qui serait disparue du flacon, nous la trouverions extrêmement petite; peut-être ne seraitelle pas égale à la tête d’une épingle. Quel devrait donc être le nombre de parties dans lesquelles cette particule de matière se trouverait divisée, puisqu’il ne serait pas un point dans ce vaste amphithéâtre qui n’en aurait eu sa part?
La division des corps solides peut aussi être poussée extrêmement loin; c’est ainsi qu’on peut obtenir 200 mille feuilles d’or dans l’épaisseur d’un pouce.
Les corps peuvent être ainsi divisés, je ne dis pas à l’infini, mais extrêmement loin, sans changer de nature. Car dans les exemples que nous avons cités, la couleur rouge n’est qu’affaiblie ; il en est de même de la couleur bleue. A l’égard des odeurs, on reconnaîtra toujours l’odeur du musc ou celle de l’essence de rose.
Maintenant la division peut-elle aller à l’infini? nous ne savons pas ce qui peut arriver à la matière divisée très loin; mais tout semble nous prouver que la divisibilité a un terlne, et je pourrais en donner des preuves. Ainsi, on peut faire à un vase une fêlure telle que l’eau qui sera renfermée dans ce vase ne s’échappera pas; que l’air atmosphérique lui-même y restera confiné. Mais si l’on y met un gaz plus subtil, comme du gaz hydrogène, ce gaz s’en ira par la fêlure. Il faut conclure de là que les particules de l’air sont plus grossières que celles du gaz hydrogène. La limite de la divisibilité est bien certainement l’étendue des particules à l’état gazeux.
Pour exprimer cet état particulier de la matière qui ne pourrait se diviser au-delà d’un certain terme, les anciens employaient un mot qui est conservé dans le langage chimique et physique : c’est celui d’atôme , qui veut dire qui ne peut être divisé . Les atomes sont des corps que l’on ne peut plus diviser, qui sont insécables.
Ce mot d’atôme est pris maintenant dans un sens beaucoup plus général. Ainsi nous employons le mot d’atôme, non pas pour désigner les particules de la matière, au moment où elles ne peuvent plus se diviser, mais pour désigner des particules de matière infiniment petites. Pour le chimiste et le physicien , un atome est comme l’infinirnent petit du géomètre ; on peut le concevoir avec des dimensions quelconques, pourvu qu’on le conçoive extrêmement petit. Les atomes sont synonymes des molécules des corps; cependant
le mot atome est employé en générai pour exprimer des quantités plus petites.
On peut concevoir les atomes groupés ensemble au nombre de trois, de cent, de mille, c’est cette réunion qu’on peut appeler plus proprement des particules. Les particules sont la réunion d’un nombre que l’on ne définit pas d’atomes ou de molécules.
11 faut bien entendre le sens des expressions; atomes, molécules, particules, en général, sont appliqués à des quantités de matière extrêmement petites et de même nature. Atome est le dernier terme de la division, ce qui est tout-àfait hypothétique ; le mot de molécule est pris souvent pour atome; et enfin, le mot de particule nous représente une agrégation de plusieurs atomes réunis ensemble.
On a mis de l’importance à insister sur ce que les particules des corps n’étaient plus divisibles et étaient, en un mot, des atomes; parce que les atomes, en se réunissant entre eux, doivent nécessairement produire le corps. Or, si les molécules élémentaires pouvaient être divisées ou altérées d’une manière quelconque , cette altération en produirait nécessairement une dans les corps qui résultent de leur union, et conséquemment la nature des corps changerait avec celle des élémens qui les composent. La permanence de la nature d’un corps suppose la permanence dans les élémens de ce corps.
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PAR M. GAY-LUSSAG,