DES GARANTIES JUDICIAIRES
Il est aisé, dira-t-on, de réclamer la liberté ; c'est un moyen de se rendre populaire ; ce nom magique a toujours de l'écho dans les cœurs ; mais le gouvernement, responsable de la paix publique, a des devoirs plus rudes ; il lui faut punir les excès qui troublent la société; les mesures prises contre la presse n'ont pas d'autre objet.
C'était aussi l'avis de Benjamin Constant ; ce n'est pas un déclamateur, il aime la sécurité, il a l'esprit de gouvernement, il réclame aussi vivement que personne le châtiment des crimes ou des délits commis par la voie de l'impression.
« Les principes, dit-il, qui doivent diriger un gouvernement juste sur cette question importante (la liberté de la presse), sont simples et clairs. Que les auteurs soient responsables de leurs écrits, quand ils sont publiés, comme tout bomme l'est de ses paroles, quand elles sont prononcées, de ses actions, quand elles sont commises. L'orateur qui prêcherait le vol, le meurtre, le pillage, serait puni de ses discours; mais vous n'imagineriez pas de défendre à tous les citoyens de parler, de peur que l'un d'entre eux ne prêchât le vol ou le meurtre. L'homme qui abuserait de la faculté de marcher, pour forcer la porte de ses voisins, ne serait pas admis à réclamer la liberté de la promenade ; mais vous ne feriez pas de loi pour que personne n'allât dans les rues de peur qu'on n'entrât dans les maisons « . »
« Inf. 1. 1, p. 261,
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Benjamin Constant ne parle ici que de la presse, et de la responsabilité des écrivains. Mais dans ces paroles spirituelles, il y a tout son système, ou plutôt tout le système de la liberté.
Deux grandes écoles se partagent le monde politique : l'une, qui appartient au passé, c'est l'école de l'autorité. L'autre, à laquelle appartient l'avenir, c'est l'école libérale. Elles partent chacune d'un point opposé, ce qui fait qu'en chaque question, elles ont quelque peine à s'entendre ; je voudrais indiquer où est le nœud du débat.
Pour l'école de l'autorité, qui, par des raisons faciles à comprendre, n'a jamais manqué d'avocats, l'homme est une créature essentiellement mauvaise qui n'use de sa liberté que pour se perdre ou nuire à autrui. Cette doctrine, on ne la professe pas officiellement, mais elle est au fond du système, qui n'est qu'un perpétuel dédain de la liberté. Le gouvernement est sans cesse occupé à prévenir des écarts imminents et à diriger un être qui ne sait pas se conduire. Le peuple est un mineur éternellement incapable ; il a pour tuteurs un certain nombre d'hommes infaillibles qui se nomment l'administration.
Pour l'école libérale qui n'a jamais eu que des apôtres volontaires, l'homme est une créature naturellement portée au bien. Quand ses passions ne l'égarent pas, il use de sa liberté pour améliorer sa situation, celle de sa famille, celle de son pays. Sa raison et son intérêt le poussent sans cesse dans la voie du progrès. Le vice l'arrête, mais le vice est une maladie de l'individu, et non pas la condition normale de l'humanité. Le gouvernement qui gêne la liberté empêche donc tout à la fois le bien et le mal, mais beaucoup plus de bien que de mal ; il ne faut donc pas lui donner la direction d'un être qui ne se .conduit vraiment bien que quand il se conduit seul ; le premier intérêt d'un pays c'est do débarrasser l'administration d'une tutelle que rien ne justifie et qui est fort onéreuse, au moins pour le pupille. Il y a longtemps
XLIV INTRODUCTION
que nous sommes majeurs; du moins il est permis de croire que la révolution de 1789 nous a émancipés.
Mais comme la liberté a ses abus, comme on n'a pas encore trouvé de force morale ou matérielle qui puisse servir au bien sans servir au mal, il faut apprendre à l'homme à se régler lui-même. C'est le rôle des lois et des magistrats. On ne prévient pas les a'ctions, car prévenir, c'est entraver une force inconnue, et, suivant toute apparence, plus utile que nuisible; mais l'action une fois commise, on la réprime, comme expiation du passé, comme leçon de l'avenir. Le pouvoir régulateur de la société, ce n'est pas l'administration, c'est la justice.
On voit quelle est la différence des deux écoles : l'une empêche le bien pour prévenir le mal ; son instrument, c'est l'administration ; la magistrature n'a qu'une fonction subalterne, c'est une branche obscure du gouvernement ; l'autre, au contraire, laisse faire tout le bien possible et frappe le mal ; son instrument, c'est la justice. Dans ce système on peut dire que la liberté d'un peuple est en raison inverse du pouvoir de l'administration, en raison directe de l'autorité des tribunaux. C'est ce qui explique comment Montesquieu place le pouvoir judiciaire à côté du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, et c'est aussi pourquoi, dans un pays libre, les juges ont une si grande place dans l'État. Si leur rang officiel les met audessous du ministère et des chambres, leur rôle politique n'est guère moindre. L'exemple de l'Angleterre est là pour le prouver.
Substituer partout la répression à la prévention, la justice à l'administration, tel est l'idéal de l'école à laquelle Benjamin Constant se faisait gloire d'appartenir. L'ordre matériel, qui cache un désordre moral, l'uniformité mécanique, qui met la paix dans la rue, mais non pas dans les âmes, sont pour cette école une solution grossière et fausse d'un problème mal compris. Ce qu'elle
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poursuit, c'est l'ordre moral, c'est l'unité vivante, qui vient de l'accord des intelligences, et du mutuel respect pour la liberté d'autrui. On voit donc combien il est ridicule d'accuser les libéraux d'être des gens séditieux, malveillants , ingouvernables. Oe sont, au contraire, les meilleurs citoyens d'un pays, car le meilleur citoyen est celui qui veut obéir, non pas aux hommes qui ont des intérêts particuliers, des passions, des préjugés, des vices, mais aux lois, qui sont impassibles, et que rien ne pervertit. Le respect des lois et des juges, le désir de grandir la magistrature, et de l'élever au rang d'un pouvoir politique, c'est là le signe auquel on reconnaît un ami de la liberté.
Tel était Benjamin Constant, il a souvent traité les questions judiciaires, mais toujours en jurisconsulte, en publiciste, en citoyen. Il a combattu les abus qui dénaturent la justice, en lui ùtant l'impartialité ; il s'est opposé aux tribunaux extraordinaires et aux lois d'exception, qui cachent toujours la violation du droit et le mépris des hommes; il a réclamé contre l'exil sans jugement, contre le secret, contre les raffinements dans les supplices; il a été l'avocat de la raison et de l'humanité. Grand partisan du jury pour tous les délits, et surtout pour les délits de la presse, parce que, suivant lui, pour apprécier l'intention qui, seule, fait le crime, le bon sens du simple citoyen vaut mieux que la science du juge, il n'en a pas moins été un des plus ardents défenseurs de l'inamovibilité et de cette publicité, qui est la garantie du magistrat, non moins que du justiciable. Si quelquefois il a raillé les théories étranges des avocats généraux dans les premiers procès de la presse, ce n'est ni par dédain ni par malveillance, c'est pour ramener au respect de la liberté un zèle trop vif, c'est pour rétablir la balance entre l'accusation et la défense, c'est enfin pour enseigm r au magistrat ainsi qu'au public que la justice est l'intérêl commun du pays tout entier.
Ou lira, je crois, avec plaisir les Questhnm sut la liberté de
M. VI INTRODUCTION
la presse, les Observations sur le Discours de M. de Marchangy, la Lettre à M. Odilon-Barrot sur le procès de Wilfrid Regnault, etl' Appendice qui y est joint. Rarement on a mis plus de finesse et de bon sens dans la critique ; rarement on a maintenu avec plus de force le droit qui appartient à tous les citoyens de s'intéresser à la justice et même de la juger. Burke, à la fin de sa vie, s'écriait avec un légitime orgueil : « J'ai toujours défendu la liberté des autres. » Benjamin Constant pouvait en dire autant : personne ne peut lui disputer la gloire de ce dévouement peu commun.