DE L ORIGINALITE ET DU TALENT DE BENJAMIN CONSTANT
En recevant à l'Académie française le père Lacordaire, M. Guizot désignait ainsi Benjamin Constant, dont il rencontrait le souvenir : Un homme qui a joui d'un grand renom populaire, et que les libéraux appelaient leur publiciste '. D'où venait cette popularité? Pourquoi les libéraux prenaient-ils Benjamin Constant pour le représentant de leurs idées, de préférence à des hommes qui, par leur caractère et leur esprit, pouvaient, certes, prétendre à cette distinction ? Je crois que l'instinct des libéraux ne les trompait pas ; Benjamin Constant sera longtemps encore l'expression la plus vive du libéralisme français.
A quoi cela tient-il ? A ce que, selon moi, il a dans l'esprit une netteté et une décision qui a manqué à la plupart de nos" politiques. Mieux que personne, il a compris la condition de la société moderne ; mieux que personne, il a vu que toute liberté est absolue de sa nature; qu'on peut élever la répression aussi haut qu'on voudra, mais que toute prévention, si adoucie qu'elle soit , est une erreur et un mal. C'est
1 Discours de M. Guizot, 2i janvier 1861.
INTROUrCTIl». XLVII
là ce qui le distingue de l'école doctrinaire, école composée d'amis des libres institutions, mais qui n'a pas au môme degré le sentiment de l'individu, la notion de la liberté.
Prenez, par exemple, les discours de ML Royer - Collard. Certes, pour la majesté du langage, pour la dignité du ton, pour la grandeur des maximes, l'orateur est fort au-dessus de Benjamin Constant ; mais étudiez ses premières opinions sur le rôle des chambres, sur les lois d'exception, sur la liberté des journaux, vous serez étonné de voir de quel point est parti ce noble esprit, et comment, pour en arriver à des idées justes sur la liberté, il lui a fallu se mettre à l'école des événements, et un peu aussi à celle de Benjamin Constant. C'est à M. Royer-Collard que nous devons cette théorie singulière que « les journaux sont des écrits d'une nature tout à fait particulière, des écrits qui, allant trouver le lecteur, et se renouvelant sans cesse comme la parole, participent de la nature des allocutions publiques l. D'où cette conséquence, qu'on peut imposer des conditions particulières aux journaux : autorisation préalable, cautionnement, timbre," brevet d'imprimeur, etc., et qu'il peut y avoir des circonstances où il soit nécessaire de suspendre la liberté des journaux, quoiqu'il ne le soit pas de suspendre la liberté de la presse.
La théorie de M. Royer-Collard est restée dans nos lois ; je ne la considère pas moins comme absolument fausse. C'est le système préventif mal déguisé; et ce système cause justement les maux qu'il prétend empêcher. Un journal est un écrit d'une nature particulière, pourquoi ? Parce que la loi le veut ainsi. S'il faut une autorisation, un cautionnement, des conditions spéciales, un journal est plus ou moins un privilège et un monopole, il devient l'organe d'un parti, une puissance politique ; la loi e?t forcée de s'en inquiéter. Supprimez ces obstacles factices , que votre imagination
1 Discours du 'l"i janvier 1817.
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a créés , laissez chaque citoyen faire un journal à son gré ; qu'en France, comme en Angleterre , comme en Belgique, comme aux États-Unis, la presse soit libre : que sera le journal, sinon une parole particulière reproduite par l'impression? Où en est-on arrivé en France avec le système de M Royer-Collar? A faire de la presse le quatrième grand pouvoir de VÉtat. Où en est-on arrivé eu Angleterre avec la liberté? A faire de la presse un instrument incomparable de publicité, un moyen d'éducation universelle, mais non pas un pouvoir. La division extrême des partis, quand vous les laissez libres, ôte toute autorité politique aux journaux. Le journal n'est un drapeau que lorsque la jalousie de la loi force toutes les nuances d'un parti à se fondre ensemble; il n'est une tribune politique que lorsque la loi contraint des gens qui ne pensent point de même à se servir du seul organe qu'on leur laisse. De leur nature, les partis et les opinions tendent à se diviser et à se disséminer à l'infini ; ne gênez point ce penchant, vous aurez toutes les variétés de l'opinion, au grand profit de la liberté, et sans inconvénient pour l'État. Le danger s'évanouit quand on cesse de le prévenir.
Si j'ai choisi cette question pour montrer la différence des deux politiques libérales, c'est que l'erreur de M. Royer- Collard est ici tout à fait visible ; mais, sur dix autres points, on trouverait la même distinction. Il y a toujours eu du système dans l'école doctrinaire. Elle s'est crue plus sage que les libéraux, en cherchant une conciliation entre deux politiques contradictoires; elle a toujours plus ou moins mêlé la prévention à la répression; elle n'a pas eu moins de confiance dans la sagesse de l'administration que dans le libre effort de l'individu; Benjamin Constant, au contraire, n'a qu'une idée. En religion, en éducation, en politique, en industrie, sa devise est toujours la vieille devise française : Laissez faire, laissez passer ; point de prévention, mais répression énergique. Et pour ce qui touche les droits individuels : Rien à l'administration, tout à la justice.
INTRODUCTION, XLIX
Cette logique rigoureuse est au goût des Français. Nous allons facilement aux extrêmes, au risque de dépasser le but, aussi avons-nous eu plus d'une fois à regretter de ne pas nous être tenus dans un juste milieu ; mais ce juste milieu, excellent quand on traite avec des hommes, et qu'on ménage des intérêts, n'a aucun avantage, quand il s'agit de vérité et de liberté. Une demi-vérité, une demi-liberté, c'est une alliance contre nature avec le mensonge, et avec la force; alliance qui cache une guerre sourde entre deux ennemis irréconciliables. Union de l'Église et de l'État, enseignement réglé par l'État, industrie protégée par l'État, élections dirigées par l'État, presse défendue par l'État contre ses propres excès : autant d'erreurs qui n'enfantent que la discorde. Tout au contraire, séparez l'Église et l'État, les querelles religieuses, qui depuis quinze siècles troublent le monde s'apaisent comme par enchantement; qui a entendu parler de question religieuse aux États-Unis? Donnez la liberté d'enseignement, comme en Belgique et aux États- Unis, vous en finissez du même coup avec l'inquiétude du clergé et l'oppression de la pensée. Établissez la libre concurrence, vous voilà débarrassé de la lourde responsabilité qui vous écrase en temps de crise ou de pénurie. Laissez les électeurs choisir eux-mêmes leurs représentants, vous saurez ce que veut le pays; jusque-là vous n'aurez que l'écho de votre propre voix, ce qui n'a jamais instruit ni sauvé personne. Donnez pleine carrière à la presse ; on imprimera beaucoup, il y aura du bruit, de la poussière, de la fumée, mais du même coup s'évanouira ce fantôme qui depuis quarante ans effraye tous les pouvoirs. Cette grande publicité troublera sans doute l'indolence des uns, et le calcul des autres, mais elle assurera le règne de la conscience publique. Et pour m'en tenir à ce qui est aujourd'hui l'intérêt suprême d'un pays qui naguère n'estimait que l'honneur, sachez bien qu'il n'y a ni finances ni crédit sans cette surveillance que rien ne remplace et qui ne coûte rien.