I.VrilODUCTION. Xl.l
erreurs. Une seule cause, suivant lui, perdait les gouvernements et ruinait les peuples ; ce n'était pas la liberté de la presse, c'était l'arbitraire, ou, sous un autre nom, le pouvoir absolu.
« Ce ne fut point, disait-il, la liberté de la presse qui causa le bouleversement de 1789; la cause immédiate de ce bouleversement fut le désordre des finances ; et si, depuis cent cinquante ans, la liberté de la presse eût existé en France ainsi qu'en Angleterre, elle eût mis un terme à des guerres ruineuses et une limite à des vices dispendieux. Ce ne fut point la liberté de la presse qui enflamma l'indignation populaire contre les détentions illégales et les lettres de cacbet; au contraire, si la liberté de la presse eût existé sous le dernier règne, on aurait su combien ce règne était doux et modéré; l'imagination n'aurait pas été frappée par des suppositions effrayantes, dont la vraisemblance n'était fortifiée que du mystère qui les entourait. Les gouvernements ne savent pas le mal qu'ils se font en se réservant le privilège exclusif de parler et d'écrire sur leurs propres actes : on ne croit rien de ce qu'affirme une autorité qui ne permet pas qu'on lui réponde; on croit tout ce qui s'affirme contre une autorité qui ne tolère point d'examen.
» Ce ne fut point la liberté de la presse qui entraîna les désordres et le délire d'une révolution malheureuse : c'est la longue privation de la liberté de la presse qui avait rendu le vulgaire des Français ignorant et crédule, et par là même inquiet et souvent féroce. Dans tout ce qu'on nomme les crimes de la liberté, je ne reconnais que l'éducation de l'arbitra ire.
» Dans les grandes associations de nos temps modernes, la liberté de la presse étant le seul moyen de publicité, est en conséquence, quelles que
soient les formes du gouvernement, l'unique sauvegarde des citoyens
Toutes les barrières civiles, politiques, judiciaires, deviennent illusoires sans la liberté de la presse. Buonaparte a souvent violé l'indépendance des tribunaux, mais ce délit restait couvert d'un voile; les formes étaient supprimées, mais la seule garantie des formes n'est-ce pas la publicité? L'innocence était plongée dans les fers, mais nulle réclamation n'avertissait les citoyens du danger qui les menaçait tous également ; les cachots retenaient impunément leurs victimes à la faveur du silence universel. La représentation nationale était mutilée, asservie, calomniée; mais l'imprimerie n'étant qu'un instrument du pouvoir, l'empire entier letentissait de ces calomnies , sans que la vérité trouvât une voix qui s'élevâl en sa faveur '. »
1 inr. 1. 1, p :y>.
XL1I INTRODUCTION
Ces quelques citations suffisent pour montrer avec quelle force, quelle' verve et quelle chaleur, Benjamin Constant soutenait des vérités vieilles comme le monde, mais qu'il faut sans cesse défendre contre le flot toujours débordé des ambitions, des convoitises et des lâchetés humaines. La devise de notre publiciste était celle de Gœthe : « Ne nous lassons pas de défendre la vérité, l'erreur ne se lasse jamais d'agir. »