‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 2)Chapitre 12 sur 143 · I. INTRODUCTION · texte numérisé non relu

I. INTRODUCTION

Je sais qu'on ne triomphe pas en un jour quand on s'attaque à des préjugés invétérés. Il y a si longtemps que nous marchons avec des lisières, que nous craignons toujours d'abandonner ce lien qui nous soutient ; oui, il nous soutient, mais à la condition de rester toujours enfants, et de n'aller qu'où l'on nous conduira. Voulons-nous être des hommes, marchons au risque de tomber quelquefois ; mais ne gardons pas ces demi-lisières qui nous gênent et nous intimident. L'individu ne vaut que par le sentiment de sa responsabilité. Tout ce qui affaiblit la responsabilité énerve l'homme et l'empêche de savoir ce qu'il veut, de faire ce qu'il peut. Pleine liberté, pleine responsabilité, c'est la devise des pays libres ; c'est celle que Benjamin Constant nous proposait il y a quarante ans. Elle a si peu servi qu'elle a encore tout le charme de la nouveauté.

Quant au talent littéraire de Benjamin Constant, je n'ai point qualité pour l'apprécier. Les contemporains admiraient en lui une magie de style qui m'échappe ; il me semble même qu'il a un défaut commun aux écrivains sortis de la révolution : il se sert des mots comme de chiffres, comme de signes algébriques, sans trop s'inquiéter delà façon dont les figures de langage s'accordent entre elles. Sans être un méchant écrivain, il n'a pas l'art de peindre la parole et de parler aux yeux; et s'il s'inquiète 4e la justesse de l'idée, il semble ne pas se soucier toujours de celle de l'expression. Mais ce défaut est racheté par la clarté de la pensée, par la vivacité delà parole, par la finesse des aperçus, par une malice ingénieuse qui met le lecteur de moitié dans la critique, et qui rend à la fois la raison aimable, et l'erreur ridicule. De ce côté, on a pu comparer Benjamin Constant à Voltaire ; c'est le même tour d'esprit, la même ironie et le même bon sens.

Quoi qu'il en soit de ces réflexions, voici l'écrivain libéral qui se représente au public après trente ans d'oubli. Reconnaîtra-t-on cette voix toujours jeune, recevra-t-on comme

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un vieil ami celui qui parle si bien de liberté ? je l'espère. La France est aujourd'hui dans une situation qui donne un singulier à-propos au retour de Benjamin Constant. Ce qu'on avait de liberté en 1820 ressemblait assez à ce qu'on nous en laisse aujourd'hui ; je ne vois pas que les apologistes de l'autorité à outrance aient inventé un sophisme nouveau, je ne vois pas une raillerie de Benjamin Constant qui ait vieilli. La seule différence, c'est qu'en 1820 notre publiciste se glorifiait de parler à un pays qui aimait la liberté, et qui la méritait parce qu'il l'aimait ; mais il me répugne de croire que la France ait perdu le souvenir de ses premières amours. Puissent le nom et la parole de Benjamin Constant nous rendre la passion de nos pères., et nous inspirer cette foi généreuse sans laquelle il n'y a pour un pays ni prospérité, ni grandeur, ni dignité !

Paris, le 30 octobre 1861.

Edouard Laboulaye.

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