LX PRÉFACE
ble. L'intérêt en est dû en entier au ministère, qui, suivant une marche uniforme, calculée exclusivement pour l'intérêt de son pouvoir, est parvenu, par une progression admirable, à se séparer de tous les partis, de ttfutes les nuances qui divisent encore la nation, et à réunir contre lui, je ne dirai pas tous les vœux, mais toutes les opinions : si c'est un mérite à un ministère de mettre d'accord tout le monde, ce mérite appartient à nos ministres.
Les Questions sur la Législation de la presse, publiées immédiatement après des jugements, pour le moins sévères, qui avaient frappé des écrivains, dont plusieurs étaient dignes d'estime, ont donné l'éveil à l'opinion sur les doctrines étranges que les organes du gouvernement avaient professées; c'est la seule part de gloire que je réclame. Depuis la publication de ces Questions, tout ce qui a rapport à la liberté de la presse a été tellement approfondi, que mes écrits antérieurs, comparés à ceux qui ont paru ensuite, et aux discours lumineux prononcés à la tribune, soutiendraient mal sans doute le parallèle; mais j'ai fait l'office d'une sentinelle avancée. J'ai crié aux armes, et j'ai peut-être préservé l'armée.
Aujourd'hui la bataille est gagnée, et il est consolant à ce sujet de considérer quels immenses progrès a faits la nation. Je me souviens du temps où la liberté de la presse paraissait à beaucoup de gens, n'intéresser que les auteurs. Les ministres, ses éternels adversaires, reprochaient à ses partisans de mettre en balance le repos de l'État, et les jouissances d'amour-propre et de cupidité d'une classe peu nombreuse, qui réclamait, pour sa vanité ou son profit, des moyens de faire effet. On eût dit que les écrivains d'un pays n'écrivaient que pour eux-mêmes, que le résultat de leurs écrits ne pouvait être que leurs succès personnels, et alors sans doute, ceux qui n'avaient nulle prétention à de pareils succès, contemplaient avec assez d'indifférence la
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lutte de la presse contre le pouvoir. Chacun sait à présent que la liberté de la presse n'est autre chose que la publicité garantie, qu'elle est le seul moyen de publicité, que sans la publicité, l'autorité peut tout, et qu'enchaîner la liberté de la presse, c'est mettre la vie, les propriétés, la personne de tous les Français entre les mains de quelques ministres.
Ces vérités, connues comme elles le sont, rendront vaines toutes les tentatives destinées à prolonger des restrictions qui réunissent aujourd'hui au tort de l'injustice, le désavantage de l'impuissance. Nous aurons bien encore à supporter de temps à autre la répétition de ces lieux communs dits tant de fois que les phrases qui les expriment se forment, je suppose, d'ellesmêmes sur les lèvres de ceux qui les prononcent, sans qu'ils aient besoin d'y penser; mais ces lieux communs seront sans effet, leurs échos seront ridicules, et la France aura la liberté de la presse, parce qu'elle l'apprécie, et qu'elle la mérite en l'appréciant.
Les derniers ouvrages que l'on trouvera dans ce recueil ont rapport aux élections \ Les maximes établies, comme devant diriger les électeurs dans leur choix , sont indépendantes de toutes circonstances. Il sera certain dans cent ans, comme aujourd'hui, qu'il ne faut pas charger ceux qui profitent des mesures arbitraires de réprimer les mesures arbitraires; ceux qui s'enrichissent par les dépenses publiques, de limiter les dépenses publiques; ceux qui sont payés par le produit des impôts, de diminuer la masse des impôts; ceux qui doivent leur fortune et leur lustre aux prérogatives de l'autorité, de s'opposer à l'accroissement de l'autorité.
Quant aux événements que je m'étais permis d'annoncer, j'ai, au ministère et à ses défenseurs, l'obligation d'avoir vu mes pré-
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dictions devenir de l'histoire. Sans doute je me suis trompé dans quelques conjectures de détail. En parlant des moyens que l'on emploierait pour influer sur les élections, j'avais dit que les discours seraient spécieux, les allégations plausibles, et les ruses d'autant plus adroites qu'elles auraient l'air de la bonhomie et de la candeur. Je dois reconnaître que les discours n'ont pas été spécieux, que les allégations n'ont pas été plausibles, et que les ruses, maladroites, n'ont eu nullement un air de candeur et de bonhomie.
Mais j'ai eu toutefois raison pour l'ensemble. L'on s'est servi contre les hommes qui jouissaient de l'estime nationale, des moyens que j'avais indiqués : on les a renforcés d'autres moyens que j'avais eu la politesse de ne pas prévoir; il en résulte que mes avis, un peu amplifiés, seront utiles pour une autre année.
Depuis les élections, ce qui se passe fait encore honneur à ma prévoyance. Ne voyons-nous pas les partisans des lois d'exception « arriver avec leurs locutions consacrées, louant les principes, écartant leurs conséquences; admirant la règle, appuyant sa violation; érudits dans l'apologie de l'arbitraire, apôtres doucereux de la rigueur, et légitimes héritiers de nos législatures successives dans ce qu'un noble pair appelait, avec une vérité piquante : l'oraison funèbre de la liberté ' ».
Ainsi donc, soit que l'on considère ces deux ouvrages comme un avertissement, ou comme un récit, leur réimpression pourra être utile, ou pour le passé ou pour l'avenir.
J'avais eu l'idée de joindre à chaque ouvrage une notice historique, exposant ce qui avait eu lieu, ce qu'on avait à craindre, ce qu'on pouvait espérer à chaque époque, les fautes qu'on avait commises, les inconvénients résultant de ces fautes, et les hasards inattendus, mais heureux, qui, malgré beaucoup d'er-
i V. Inf. t. II, p. 329. (E. L.)
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reurs et quelques internions alarmantes, nous ont ramenés toujours dans la route constitutionnelle ; mais je me suis aperçu que j'entreprenais de la sorte une histoire de la révolution depuis quatre années, et ce sujet demande à être traité avec plus d'étendue et plus de maturité. Je me suis donc contenté de mettre en note les faits qui se sont présentés à ma mémoire, et les observations que m'ont suggérées des discussions, des attaques, ou des réfutations postérieures.
Il ne me reste, en terminant cette préface, qu'à réitérer aux amis de la liberté une invitation que je leur adressais quand nous avions bien moins de motifs d'espoir !.
« Quelqu'active que soit l'inquisition , leur disais-je , avec » quelque soin que ses précautions se multiplient, les hommes » éclairés conservent toujours mille moyens de se faire entendre; » le despotisme n'est redoutable que lorsqu'il étouffe la raison » dans son enfance : il peut alors arrêter les progrès de l'espèce » humaine et la retenir dans une longue imbécillité; mais, lors- » que la raison s'est mise en marche, elle est invincible; il » n'existe qu'un moment pour la proscrire avec fruit; ce mo- » ment passé, tous les efforts sont vains, la lutte intellectuelle » est engagée, l'opinion se sépare du pouvoir, la vérité se fait » jour dans tous les esprits.
» Missionnaires de cette vérité éternelle, si la route est in- » terceptée, redoublez d'efforts, redoublez de zèle; que la lu- » mière perce de toutes parts! obscurcie, qu'elle reparaisse! re- » poussée, qu'elle revienne! qu'elle se reproduise, se multiplie, » se transforme! qu'elle soit infatigable comme la persécution ! » que les uns marchent avec courage! que les autres se glissent » avec adresse! que la vérité se répande, tantôt retentissante et » tantôt répétée tout bas! que toutes les raisons se coalisent,
1 De l'Esprit de conquête, Inf .. t. Il, p. 259.