‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 2)Chapitre 5 sur 143 · LA LIBERTÉ ANCIENNE ET LA LIBERTÉ MODERNE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ ANCIENNE ET LA LIBERTÉ MODERNE

Benjamin Constant avait été un républicain de l'an III, et toute sa vie il a gardé l'amour d'Athènes et de Rome. « Les Républiques de l'antiquité, écrivait-il en 1813, où les facultés de l'homme se développaient dans un champ si vaste, — tellement fortes de leurs propres forces, avec un tel sentiment d'énergie et de dignité, — remplissent toutes les âmes qui oui quelque valeur d'une émotion d'un genre profond el particu-

X INTRODUCTION

lier. Les vieux éléments d'une nature, antérieure pour ainsi dire à la nôtre, semblent se réveiller en nous à ces souvenirs 1. » Mais quelle que fût son admiration pour la liberté antique, il avait trop de sens pour ne pas comprendre que les institutions de Sparte et de Rome faites pour une oligarchie oisive qui vivait de l'esclavage, ne conviennent pas aux sociétés modernes, qui vivent du travail et de l'industrie. La ruine de toutes les républiques imaginées de 1793 à 1800, n'avait fait que fortifier ses convictions. Suivant lui, les systèmes de Rousseau, de Mably et de leurs émules, systèmes renouvelés des Grecs et des Romains, avaient été la cause directe des erreurs et des excès mêmes de la révolution.

L'expérience et l'étude l'avaient donc amené à rechercher les conditions de la liberté moderne. Personne n'a marqué plus nettement en quoi les sociétés chrétiennes diffèrent politiquement des sociétés anciennes ; et comment ce que les anciens appelaient liberté, est précisément ce que nous appelons aujourd'hui le despotisme de l'État.

« La libelle (des républiques anciennes), nous dit-il 2, se composait plutôt de la participation active au pouvoir collectif que de la jouissance paisible de l'indépendance individuelle; et même, pour assurer cette participation, il était nécessaire que les citoyens sacriliassent en grande partie cette jouissance ; mais ce sacrifice est absurde à demander, impossible à obtenir, à l'époque à laquelle les peuples sont arrivés.

« Dans les républiques de l'antiquité, la petitesse du territoire faisait que chaque citoyen avait politiquement une grande importance personnelle. L'exercice des droits de cité constituait l'occupation et pour ainsi dire l'amusement de tous. Le peuple entier concourait à la confection des lois, prononçait les jugements, décidait de la guerre et de la paix. La part que l'individu prenait à la souveraineté n'était point, comme à présent, une supposition abstraite; la volonté de ehacun avait une influence réelle; l'exercice de cette volonté étant un plaisir vif et répété, il en résultait que les anciens étaient disposés, pour la conservation de leur importance politique et de leur part dans l'administration de l'État, à renoncer à leur indépendance privée.

1 Dr l'Usurpation, eh. i. Inf. t. Il, |>. 181.

2 De l'Usurpation, oh. vi. lui. t. II. p. -01.

INTRODUCTION *'

» ... Aussi ce que nous nommons liberté civile était inconnu chez la plupart des peuples anciens.

» ... Il en est tout autrement dans les États modernes...

» L'avantage que procurait au peuple la liberté, comme les anciens la concevaient, c'était d'être de l'ait au nombre des gouvernants : avantage réel, plaisir à la fois flatteur et solide. L'avantage que procure au peuple la liberté chez les modernes, c'est d'être représenté, et de concourir à cette représentation par son choix. C'est un avantage sans doute, puisque c'est une garantie; mais le plaisir immédiat est moins vif: il ne se compose d'aucune des jouissances du pouvoir; c'est un plaisir de réflexion, celui des, anciens était un plaisir d'action. Il est clair que le premier est moins attrayant; on ne saurait exiger des hommes autant de sacrifices pour l'obtenir et le conserver.

» En même temps ces sacrifices seraient beaucoup plus pénibles : le progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l'époque, la communication des peuples entre eux. ont multiplié et varié à l'infini les moyens de bonheur particulier. Les hommes n'ont besoin pour être heureux que d'être laissés dans une indépendance parfaite sur tout ce qui a rapport à leurs occupations, à leur entreprises, à leur sphère d'activité, à leurs fantaisies. »

C'est là une vue très-juste sur laquelle on ne saurait trop insister. La liberté, chez les anciens, c'était la souveraineté. A Rome, le peuple, était roi dans le. sens exact du mot; les provinces n'étaient que des fermes qui servaient à le nourrir et à l'amuser; le monde était le vassal et l'esclave d'une cité. Chez les modernes, au contraire, le citoyen ne demande qu'une chose : c'est d'être libre dans toutes ses actions privées. S'il veut avoir part au gouvernement, ce n'est pas pour régner au forum, voter des lois, rendre des jugements, élire des magistrats ; c'eut pour s'assurer que rien ne le troublera dans sa légitime indépendance. Le problème est renversé : l'antiquité place au premier rang la souveraineté politique, elle subordonne et sacrifie l'individu à l'État; les modernes mettent au premier rang l'individu; l'État n'est plus qu'une garantie. A Home, le citoyen éclipse l'homme; à Paris el à Londres, on est homme d'abord, c'est-à-dire chef de famille, propriétaire, fabricant, ouvrier, écrivain, artiste, chrétien, philosophe; el l'on n'est citoyen, c'est-à-dire électeur,

XII INTRODUCTION

garde national, que pour maintenir le libre exercice des droits individuels. L'État a perdu d'importance dans la proportion même où l'individu a grandi.

Pénétré de cette vérité féconde, Benjamin Constant n'est jamais tombé dans les erreurs modernes; il n'a jamais demandé à l'État, à la centralisation, leur dangereux secours. Pour lui, la liberté n'est que le plein développement de l'âme humaine; écarter ce qui gêne ce développement, c'est toute sa politique. Il n'a aucune confiance dans des- combinaisons artificielles, dans la protection de l'État, dans la prudence de l'administration Sous ces grands mots d'État et d'administration, il ne voit qu'un certain nombre d'hommes, faillibles comme nous, et qui feront toujours nos propres affaires moins bien que nous-mêmes; car ils n'y ont ni le même intérêt, ni la même responsabilité. Maintenir la sécurité générale, garantir la liberté de chacun, punir le crime, c'est-à-dire toute attaque à la paix publique, à la liberté ou à la personne du citoyen, voilà le rôle de l'autorité ; tout le reste est non-seulement superflu, mais dangereux. L'État représente la justice et la paix ; c'est là sa sphère légitime ; dès qu'il en sort, il trouble la société, et se nuit à lui-même en affaiblissant l'individu.

Au premier rang des libertés que l'État doit respecter, Benjamin Constant place la liberté religieuse. « Erreur ou vérité, a-t-il dit avec autant de force que de noblesse, la pensée de l'homme est sa propriété la plus sacrée. Erreur ou vérité, les tyrans sont également coupables lorsqu'ils l'attaquent. Celui qui proscrit au nom de la philosophie la superstition spéculative, celui qui proscrit au nom de Dieu la raison indépendante, méritent également l'exécration des

[NTRÛD1 CTION XIH

hommes de bien '. » En ce point, Benjamin Constanl a devancé un des sages qui, de nos jours, ont vu le plus loin, Alexandre Vinet. Que demande Vinet pour ranimer le sentiment religieux, pour assurer à l'Evangile une plus grande et plus salutaire influence? C'est que le christianisme s'individualise de plus en plus ; c'est que chaque chrétien sente la nécessité de raisonner et de conquérir sa foi. Et pour en arriver là, que propose le philosophe chrétien? La séparation de l'Église et de l'État, c'est-à-dire une complète liberté religieuse; non pas, comme on le répète souvent, qu'il veuille rendre étrangers l'un à l'autre l'État et la religion; ce qu'il désire, au contraire, c'est de rendre l'État plus chrétien en ne l'attachant pas à une Église, en ne le mêlant pas à des querelles de théologie et à des intérêts d'ambition, en ne lui laissant que cette divine morale, qui est le fond commun de la civilisation.

Cette liberté que Vinet a si bien défendue, Benjamin Constant la réclamait dès 1815. Qu'on lise le dix-septième chapitre de ses Principes de Politique'2, on verra avec quelle chaleur il défend une liberté qui est la mère de toutes les autres. Combattant l'intolérance des philosophes, au?si bien que l'intolérance politique, il montre avec un sens exquis que, de quelque manière qu'un gouvernement intervienne dans ce qui touche à la religion, il est condamné à ne faire que du mal. Bien avant Vinet, Benjamin Constant a proclamé que la multitude des sectes, dont on s'épouvante, n'a aucun inconvénient pour l'État, en même temps qu'elle est ce qu'il y a de plus salutaire pour la religion. Cette division, dont saint Paul reconnaissait la nécessité, fait que la religion ne cesse pas d'être un sentiment pour devenir une simple forme, une habitude mécanique, qui se concilie avec tous les vices, et quelquefois avec tous les crimes. S'il en a été autrement, si l'établissement d'Églises nouv. Iles a i . accomj

1 lui. I. I, p. 142.

J Inf. i. I. p. 128 el suiv.

\l\ INTRODUCTION.

de désordres, c'est que l'autorité s'en est mêlée. Que l'État ne trouble pas les consciences, que sa lourde main n'opprime point celui qui ne demande qu'à croire en liberté, il y aura peut-être du bruit dans le temple, il n'y en aura point dans la rue.

« L'autorité, dit-il, ne doit jamais proscrire une religion, même quand elle la croit dangereuse. Qu'elle punisse les actions coupables qu'une religion fait commettre, non comme actions religieuses, mais comme actions coupables, elle parviendra facilement à les réprimer. Si elle les attaquait comme religieuses, elle en ferait un devoir, et si elle voulait remonter jusqu'à l'opinion qui en est la source, elle s'engagerait dans un labyrinthe de vexations et d'iniquités qui n'aurait plus de terme. Le seul moyen d'affaiblir une opinion, c'est d'établir le libre examen. Or, qui dit examen libre, dit éloignement de toute espèce d'autorité, absence de toute intervention collective : l'examen est essentiellement individuel ' . »

En un seul point Benjamin Constant s'éloigne de Vinet et de son école, c'est en ce qui concerne le salaire du clergé. Vinet s'en remet aux fidèles du soin de soutenir leur Église. L'exemple des États-Unis prouve que le culte n'a point à souffrir de cette parfaite liberté; les fidèles sont plus généreux que l'État ; Benjamin Constant, qui fuit toujours les moyens extrêmes, encore bien qu'il ne reconnaisse la liberté que lorsqu'elle est complète , Benjamin Constant fait de l'État un simple intermédiaire entre le clergé et les fidèles, un caissier qui paye toutes les communions, sans les con trôler.

« Il n'est pas bon, dit-il, de mettre dans l'homme la religion aux prises avec l'intérêt. Obliger le citoyen à payer directement celui qui est, en quelque sorte, son interprète auprès du Dieu qu'il adore, c'est lui offrir la chance d'un profit immédiat s'il renonce à sa croyance; c'est lui rendre onéreux des sentiments que les distractions du monde pour les uns, et ses travaux pour les autres ne combattent déjà que trop. On a cru dire une chose philosophique en affirmant qu'il valait mieux défricher un champ qu.' payer un prêtre ou bâtir un temple; mais qu'est ce que bâtir un temple, payer un prêtre, sinon reconnaître qu'il existe un être bon, juste et puissant, avec lequel on est bien aise d'être en communication ? J'aime que

' Int. t. !, |i. 141.

INTRODUCTION

l'État déclare, on salariant, je ne A\< pas un clergé, mais les prêtres de foutes les communions qui sont un peu nombreuses, j'aime, dis-je, que. l'État déclare ainsi que cette communication n'est pas interrompue et qui; la terre n'a pas renié le ciel.

» Les sectes naissantes n'ont pas besoin que la société se cbarge de l'entretien de leurs prêtres. Elles sont dans toute la ferveur d'une opinion qui commence et d'une conviction profonde. Mais dès qu'une secte est parvenue à réunir autour de ses aulels un nombre un peu considérable de membres de l'association générale, cette association doit salarier la nouvelle Église. En les salariant toutes, le fardeau devient égal pour tous, et au lieu d'être un privilège, c'est une cbarge commune et qui se répartit également.

» Il en est de la religion comme des grandes routes ; j'aime que l'État les entretienne, pourvu qu'il laisse à cbacun le droit de préférer les sentiers '. »

L'opinion de Vinet me semble tout à la fois plus conforme au principe de la séparation, et plus favorable à l'Église ; mais, comme transition, comme moyen de calmer des craintes mal fondées, on peut se rapprocher des idées de Benjamin Constant. C'est ainsi du reste qu'en France, à mesure que la liberté religieuse a grandi, on en est venu à salarier les cultes juifs, et peut-être paye-t-on aussi le culte musulman en Algérie. Le seul danger de ce système, et il est grand, c'est de favoriser dans l'État le penchant à protéger les ministres des cultes pour s'en faire un instrument. C'est peut-être ce que n'a pas assez vu Benjamin Constant.

Partisan de la liberté religieuse, notre publiciste ne l'était pas moins de la liberté d'enseignement. Comment la pensée serait-elle libre, si on pouvait confisquer et fausser l'esprit des générations nouvelles? En ce point, comme en beaucoup d'autres, Benjamin Constant était en avant de son temps ; nous le comprenons mieux que ne faisaient ses contemporains. Il repoussait comme une erreur de l'antiquité, sinon même comme un roman philosophique, la doctrine qui remet l'éducation dans la main de l'État. Eu fait d'opinions, de

1 lui. l ;. |> I ii

XVI INTRODUCTION

croyances, de lumières, il voulait ta neutralité complète du gouvernement « parce que le gouvernement, composé » d'hommes de la même nature que ceux qu'il gouverne, n'a » pas plus qu'eux des opinions incontestables, des croyances » certaines, ou des lumières infaillibles '. » Pour le perfectionnement de l'esprit humain, il attendait beaucoup plus des efforts individuels, des établissements particuliers, que de l'université la mieux organisée.

« Qui peut, disait-il, qui peut, limiter le développement de la passion des lumières dans un pays de liberté ? Vous supposez aux gouvernements

l'amour des lumières pourquoi ne supposez-vous pas le même amour

dans les individus de la classe cultivée, dans les esprits éclairés, dans les âmes généreuses? Partout où l'autorité ne pèse pas sur les hommes, partout où elle ne corrompt pas la richesse en conspirant avec elle contre la justice, les lettres, l'étude, les sciences, l'agrandissement et l'exercice des facultés intellectuelles, sont la jouissance favorite des classes opulentes de la société. Voyez en Angleterre comme elles agissent, se coalisent, s'empressent de toutes parts. Contemplez ces musées, ces savants voués uniquement à la recherche de la vérité, ces voyageurs bravant tous les dangers pour faire avancer d'un pas les connaissances humaines!

» En éducation comme en tout, que le gouvernement veille et qu'il préserve, mais qu'il n'entrave ni ne dirige; qu'il écarte les obstacles, qu'il aplanisse les chemins; on peut s'en remettre aux individus pour y marcher avec succès 2. »

Benjamin Constant n'a touché qu'en passant cette question délicate et compliquée. Si, suivant son habitude, il avait été jusqu'au fond des choses, il aurait rencontré une liberté dont il ne parle guère, et qui joue ici le grand rôle : la liberté d'association. C'est l'association seule qui peut résoudre le problème ; des efforts individuels n'y suffisent pas. L'exemple, de la Belgique nous montre comment on peut terminer à la satisfaction générale une question qui nous divise depuis trente ans. En Belgique, on n'a pas ôté à l'État le droit d'enseigner, mais le clergé a reçu le droit d'ouvrir des collèges et des universités, les particuliers ont obtenu le même droit

1 Mélanges, etc. Préface, \>. xi.

a Mélanges, p, 253,

INÏ'ltUItlt.TION.

que le clergé. Ainsi se sout établie- re de

Bruxelles et l'Université catholique de jncur-

rence avec les Universités publiques» ît'de Gand.

Reconnaître au clergé le droit de fui • une université à Toulouse, aux protestants le droit d'< - uue autre à

Strasbourg ou à Montau ban, et laisser r iseurs le

droit d'en faire autant de leur côté, ce serait une mesure qui peut-être étonnerait Les libéraux aussi bien que les catholiques français, mais qui n'en serait pas moins excellente. La libert.é pour nous, c'est une commune servitude sous la main de l'État Nous nous croyons indépendants quand nous sommes tous également esclaves, et broyés sous le même niveau. Quand donc sentirons-cous que la liberté d'autrui est la condition nécessaire de notre propre liberté ?

C'est encore l'associatiou qui, en Angleterre, représente la charité publique. Qui n'a vu à Londres ces hôpitaux, fondés, entretenus, administrés, par le seul effort des citoyens? Qui a pu les voir sans comprendre qu'il y a là une admirable application des idées chrétiennes? Chez nous l'État, avec une jalousie extrême, combat et poursuit toute espèce d'association. Rien entre l'administration et l'individu : c'est la devise de nos hommes d'État, c'est ce qu'on appelle le règne de l'égalité ! Qu'en résulte-t-il ? C'est que la liberté e?t étouffée dans son germe. Nous sommes sans force coutre cette énorme machine qui nous éciase; le sentiment de notre impuissance nous donne le goût de la résignation. C'est l'État qui règle sinon notre foi au moins notre Église, qui dirige notre éducation, qui fait la charité pour notre compte. On nous dispense de penser et d'agir à la seule con lition de payer et de payi r beaucoup. Nous sommes pieux et charitables par procuration. Il en serait autrement si la liberté nous accoutumait à remplir nous-mêmes les plus sacrés de nos devoirs; non.- ne laisserions pas à l'État notre âme et celles de nos enfants, nous garderions pour nous le devoir glorieux d aider nos frère- souffrants, vieillis, ou malheureux. L'erreur

XVIII INTRODUCTION

de nos politiques, c'est de ne pas voir qu'il y a une foule de choses qui appartiennent à la société et non pas à l'État. L'Église, l'école, l'hospice sont de ce nombre. C'est à l'association que revient le droit et le devoir de les entretenir. C'est ainsi qu'où habitue les citoyens à cette vie moyenne, intermédiaire entre l'isolement de la vie privée et le trouble de la vie publique. C'est ainsi qu'on les tire de leur égoïsme, et qu'on leur apprend de bonne heure à considérer l'intérêt social du même œil que leur propre intérêt. Tant que nous n'aurons pas introduit l'association dans la cité, toutes nos réformes seront vaines : il n'y aura jamais en face de l'État que des individus sans énergie civique, sans moyen de résistance ; de la poussière dans les beaux jours, et dans les temps d'orage, de la boue.

Après ces grandes libertés, que nous regardons presque comme le luxe d'une civilisation, mais que Benjamin Constant considérait avec raison comme la source de toutes les autres, car l'homme n'est rien que par la conscience et la pensée, notre publiciste défendait la liberté individuelle.

Cette liberté, personne ne l'attaque en théorie. C'est le but de toute société ; sans elle il n'y a pour les hommes ni paix, ni dignité, ni industrie, ni bonheur. Mais si toutes les constitutions proclament le respect de la liberté individuelle, il s'en faut que les lois donnent à cette liberté les garanties promises par les constitutions. Ces garanties, Benjamin Constant les énumérait dans l'ordre suivant : « La liberté de la presse, placée au-dessus de toute atteinte, grâce au jugement par jurés; la responsabilité des ministres, et surtout celle de tous les agents inférieurs, enfin l'existence d'une représentation nombreuse et indépendante ; tels sont les boulevards de la liberté individuelle '. » Voilà en effet l'ensemble des garanties que Benjamin Constant avait introduites dans Y Acte additionnel de 1815, garanties dont Napoléon, éclairé par de

1 Principes de Politique, ch. win. Inf. t. i. p. 144.

iDUCTION. \i\

rudes épreuves, reconnaissait enfin la nécessité. Combien nous en reste-t-il aujourd'hui?

Défendre la liberté individuelle, c'est l'œuvre à laquelle Benjamin Constant a voué toute sa vie. En 1818, il pouvait dire avec un légitime orgueil aux électeurs de Paris qui voulaient le nommer député : « Me porter , c'est dire : nous consacrons la liberté individuelle, la liberté de la presse , et la sûreté des garanties judiciaires. » Qu'on ne s'étonne pas de voir la liberté de la presse mise au premier rang parmi les remparts qui protègent la vie, l'honneur et la fortune du citoyen ; c'est là ce que l'expérience enseigne en tuut pays. Ce qui distingue un peuple libre, c'est que l'opinion y forme un tribunal suprême, plus puissant que tous les tribunaux, et qui, au besoin, tient en échec le pouvoir lui-même, et le force à respecter la loi. « En Angleterre, dit un écrivain libéral ', et heureusement pour le pays, le juré sait que son verdict, le juge sait que ses discours, seront soumis au public et à un public fin, intelligent, sans pitié pour la corruption. Il n'y a pas un homme en place qui ne sente en chaque affaire qu'il lui faut ou faire son devoir ou perdre sa réputation. Sans publicité, nul bien n'est durable ; avec la publicité, nulle injustice ne peut se perpétuer. Un étranger qui visitait nos Cours de justice, disait un jour à lord Manstîeld, qu'il était étonné d'y voir si peu de monde. — « Qu'importe, répondit vivement le Chief Justice, nous siégeons tous les matins dans les journaux. » Dire qu'un juge anglais est incorruptible, à vrai dire ce n'est pas même le louer.

Cette importance judiciaire attachée à la liberté de la presse, nous semblera peut-être une opinion paradoxale; nous avons oublié tant de choses. En 1818, c'était un lieu commun.

«Je me souviens, écrit Benjamin Constant -, du temps où la liberté de la paraissait à beaucoup de gens n'intéresser que les auteurs. Les un-

' 77 rvice. London, ISJT. p. G.

:onstitut., fnf. p. < \i\ .

XX INTllODUCTlON.

nistres, ses étemels adversaires, reprochaient à ses partisans de mettre en balance le repos de l'État et les jouissances d'ainour-propre ou de cupidité d'une classe peu nombreuse, qui réclamait pour sa vanité, ou son profit, des moyens de faire effet. On eût dit que les écrivains d'un pays n'écrivaient que pour eux-mêmes, que le résultat de leurs écrits ne pouvait être que leur succès personnel, et alors sans doute ceux qui n'avaient nulle prétention à de pareils succès contemplaient avec assez d'indifférence la lutte de la presse contre le pouvoir. Chacun sait à présent que la liberté de la presse n'est autre chose que la publicité garantie, quelle est le seul moyen de publicité, que sa7is la publicité l'autorité peut tout, et qu'enchaîner la liberté de la presse, c'est mettre la vie, les propriétés, la personne de tous les Français entre les mains de quelques ministres.

» Ces vérités sont connues et la France aura la liberté de la presse,

parce qu'elle l'apprécie, et la mérite en l'appréciant. »

Avais-je tort de dire que Benjamin Constant n'avait pas vieilli? Que n'avons-nous sa jeunesse et sa foi?

Benjamin Constant a usé largement de ce droit de critique, qu'il revendiquait pour le moindre citoyen. Les Questions sur la Législation de la presse en France, publiées en 1817, la Lettre a M. Odilon Barrot sur le procès de Wilfrid Regnault, sont à la fois des pamphlets courageux et, des actions excellentes. Épouser la cause de l'opprimé, défendre un condamné inconnu, ce sont là des témérités qui effrayent notre prudence, mais qui font la gloire des vrais patriotes. Jamais Benjamin Constant n'a été mieux inspiré; on n'a pas plus raison avec plus d'esprit.

La responsabilité des agents du pouvoir est encore une réforme que Benjamin Constant avait fait promettre à l'empereur dans Y Acte additionnel; l'article 50 était ainsi conçu : « L'article 75 du titre VIII de l'acte constitutionnel du 22 frimaire an VIII, portant que les agents du gouvernement ne peuvent être poursuivis qu'en vertu d'une décision du conseil d'État; sera modifié par une loi. » Cette loi, ardemment désirée en 1815, nous l'attendons toujours. De la constitution de l'an VIII tout à péri, hormis cet article immortel qui perpétue l'arbitraire entre les mains de l'autorité, et défie toutes les lois. Un commisaire de police, un officier de

INTRODUCTION. \\l

gendarmerie reçoit, l'ordre de vous arrêter; que loi importe que cet ordre soit illégal? l'illégalité ne le touche pas, il n'est pas responsable. Vous adresserez-vous aux tribunaux? Ils n'ont aucun droit d'empêcher une illégalité flagrante, dès que c'est un fonctionnaire qui la commet. Vous plaindrezvons au commissaire qui vous arrête, et qui n'ignore pas qu'il le fait sans droit? Il vous renverra au préfet, qui vous renverra au ministre, qui ne daignera pas vous répondre. Vous n'avez pas même la ressource d'implorer le conseil d'État; l'article 75 excepte les ministres. Une pétition au sénat est votre seul recours ; mais alors même que ce grand Corps s'élèverait au-dessus de la raison d'État, prétexte commun de toutes les illégalités, le ministre saura bien trouver dans l'inépuisable arsenal des lois révolutionnaires quelque loi rouillée, mais toujours bonne quand au nom du salut public elle permet au pouvoir de se jouer de nos droits. Est-ce là une situation régulière? Est-on libre quand c'est la douceur des mœurs publiques, ou la modération d'un ministre, qui est la seule garantie du citoyen?

Benjamin Constant est sans cesse revenu sur cette question; il a toujours demandé la responsabilité judiciaire des ministres et des agents inférieurs1 ; il l'avait fait inscrire sur le programme de 1830, comme dans l'acte additionnel de 18 lo. Il voulait qu'en France, à l'exemple de l'Angleterre, tout agent de l'autorité, fût obligé de connaître et de respecter la loi, et qu'il fût responsable de son ignorance ou de son mépris. Qu'on ne s'imagine pas que l'autorité sera paralysée parce que nos droits seront garantis; elle agira, mais dans le cercle de la loi; c'est là 5eulement qu'elle est compétente. Sortie de sa sphère légitime, elle n'est que l'arbitraire, c'est-à-dire la violence sous un nom plus doux.

Cet arbitraire, qui trop souvent en France a été légal, Benjamin Constant l'a combattu sous tous les régimes. Il l'a

' V. Inf. t. I, p. 90.

XXII INTRODUCTION

attaqué sous le Directoire, dans son traité des Réactions politiques ' ; sous le Consulat, dans son Discours contre les tribunaux extraordinaires2; sous l'Empire, dans son Esprit de conquête3 ; sous la Restauration, dans tous ses pamphlets. Commissions militaires, tribunaux d'exception, cours prévôtales, c'était pour lui l'exécrable loi des suspects, ou le tribunal révolutionnaire sous un masque adouci. Un gouvernement qui invoque le salut public pour sortir de la justice, était suivant lui, un gouvernement qui abdique, et qui se suicide.

« Quand un gouvernement régulier, disait-il en 1815, se permet l'emploi de l'arbitraire, il sacrifie le but de son existence aux mesures qu'il prend pour la conserver. Pourquoi veut-on que l'autorité réprime ceux qui attaqueraient nos propriétés, notre liberté, ou notre vie? pour que ces jouissances nous soient assurées. Mais si notre fortune peut être détruite, notre liberté menacée, notre vie troublée par l'arbitraire, quel bien retireronsnous de la protection de l'autorité ?

» Ce qui remédie à l'arbitraire, disait-il en \ 798, c'est la responsabilité des agents. Les anciens croyaient que les lieux souillés par le crime devaient subir une expiation; et moi je crois qu'à l'avenir le sol flétri par un acte arbitraire aura besoin, pour être purifié, cle la punition éclatante du coupable. Toutes les fois que je verrai chez un peuple un citoyen arbitrairement incarcéré, et que je ne verrai pas le prompt châtiment de cette violation des formes, je dirai : Ce peuple peut désirer d'être libre, il peut mériter de l'être; mais il ne connaît pas encore les premiers éléments de la liberté 4. »

Benjamin Constant n'a jamais perdu ces généreuses illusions, si l'on peut appeler illusion une foi raisonnée, fruit de l'expérience et de la réflexion. Après avoir vu tant de gouvernements se perdre par le mépris de la justice et de la liberté, cet esprit sincère et droit ne pouvait comprendre qu'un nouveau pouvoir allât de gaieté de cœur se briser sur le même écueil. Cet écueil, il le signalait sans cesse aux ambitieux, aux téméraires, aux lâches; on ne l'écoutait pas,

• Inf. t. II, p. 71.

2 Inf. t. I, p. 325.

s Inf. t. II, p. 129.

* Inf. t. I, p. 148.

1NTR0DI CTION.

mais en revanche on l'injuriait. En I7!)S, c'était un anar- •chiste; en 1802, c'était un jacobin ; en 1820, un séditieux. En France on a toujours un mot pour se dispenser d'avoir raison. La réputation de Benjamin Constant se ressent encore des haines qu'il a bravées, des préjugés qu'il a combattus. On sera, je crois, fort étonné en le lisant, de le voir défendre la justice avec plus de modération encore que d'esprit.

Il ne séparait pas de la liberté individuelle ce qu'il nommait l'inviolabilité des propriétés. Ce n'est pas, en effet, respecter notre personne que de nous troubler dans la jouissance de nos biens. Cette défense de la propriété contre les envahissements de l'État, est d'autant plus remarquable chez notre publiciste, qu'imbu des préjugés du xvnr9 siècle, il ne voyait dans la propriété qu'une convention sociale. Mais on n'aperçoit pas que cette fausse théorie ait troublé la justesse de ses vues ; il avait un sentiment si vif des droits individuels, qu'il tirait du respect de la personne et la sainteté de la propriété et la liberté du travail. Dans la Préface de ses Mélanges, traçant à grands traits l'avenir, voici ce que, suivant lui, devait être un jour la constitution delà propriété et de l'industrie. 11 était difficile de deviner plus juste, ou pour mieux dire, de tirer des conclusions plus sûres d'un principe clairement conçu :

« En fait d'économie politique, il y aura, quant à la propriété, respect et protection, parce que la propriété e>! une convention [égaie, nécessaire à l'époque; niais la disposition, la division, la subdivision, la circulation et la dissémination de la propriété, ne rencontreronl aucune restriction, aucune entrave, parce que la libei é illimitée de conserver, d'aliéner, de morceler, de dénaturer la propriété, est, dans notre état social, le droit inhérent, le besoin essentiel de tous ceux qui possèdent. Tous les genres de propriété seront également sacrés aux yeux de la loi; mais chacune prendra le rang et jouira de PinQuence que lui assigne la nature des choses. La propriété industrielle se placera, sans que la loi s'en mêle, chaque jour plus au-dessus de la propriété foncière^ parce que la propriété foncière est la valeur de la chose, l'industrielle, la valeur de l'homme.

» Il y aura de plus, relativement à l'industrie, liberté, conçurn

XXIV INTRODUCTION

absence de toute intervention de l'autorité, soit pour préserver les individus de leurs propres erreurs (c'est à leur expérience à les éclairer\ soit pour assurer au public de meilleurs objets de consommation .c'est à son expérience à guider son choix) } et tout monopole, tout privilège, toute corporation protégée au détriment de l'activité et des entreprises individuelles, disparaîtra sans retour '. »

Depuis trente ans nous n'avons pas manqué de prophètes, en citerait-on un second qui ait lu dans l'avenir avec autant de sûreté?

Il est enfin une dernière liberté que Benjamin Constant réclamait avec instance : c'est ce qu'il nommait le pouvoir municipal. « 11 faut, disait-il, introduire dans notre administration beaucoup de fédéralisme 2 ; » en d'autres termes, il voulait réduire la centralisation dans ses limites politiques, et retirer à l'État ce pouvoir excessif qui étouffe la vie dans les provinces, et concentre la France dans Paris. -

Ici encore il était infiniment plus large que les libéraux de la Restauration, toujours effrayés du spectre féodal. Benjamin Constant n'avait pas vécu inutilement en Allemagne : il en avait rapporté l'amour de l'indépendance locale, la haine de l'uniformité. « La variété, disait-il, c'est de l'organisation ; l'uniformité, c'est du mécanisme. La variété, c'est la vie ; l'uniformité, c'est la mort 3. » Avec son jugement ordinaire, il avait senti que cette uniformité, favorisée par la révolution et acceptée par l'empire, n'était rien de moins que la mort de la liberté.

« Il est assez remarquable, écrivait-il en 1813, que l'unité d'action absolue, sans limites, n'ait jamais rencontré plus de faveur que dans une révolution faite au nom des droits et de la liberté des hommes. L'esprit systématique s'est d'abord extasié sur cette symétrie. L'amour du pouvoir a bientôt découvert quel avantage immense cette symétrie lui procurait. Tandis que le patriotisme n'existe que par un vif attachement aux intérêts, aux mœurs, aux coutumes des localités, nos soi-disant patriotes ont déclaré la guerre à toutes ces choses. Ils ont tari cette source naturelle du

1 Mélanges, Préface, p. x.

5 Inf. t. I, p. 101.

' Fsprit de Conquête, Part. I, eh. xui. Inf. t. II, p. 173.

INTRODUCTION XXV

patriotisme, et l'ont voulu remplacer par une passion factice envers un être abstrait, une idée générale dépouillée de tout ee qui frappe l'imagination el de tout ce qui parle à la mémoire. Pour bâtir l'édifice, ils commençaient par broyer et réduire en poudre les matériaux qu'ils devaient employer. Peu s'en est fallu qu'ils ne désignassent par des chiffres les cités et 1rs provinces, comme ils désignaient par des chiffres les légions el les corps d'armées, tant ils semblaient craindre qu'une idée morale ne pût se rattacher à ce qu'ils instituaient.

» Le despotisme, qui a remplacé la démagogie, et qui s'est constitué légataire du fruit de tous ses travaux, a persisté très-habilement dans la roule tracée. Les doux extrémités m' sont trouvées d'accord sur ce point, parce qu'au fond, dans les deux extrêmes, il y avait volonté de tyrannie.

» Les intérêts et les souvenirs, qui naissent des habitudes locales, contiennent un germe de résistance que l'autorité ne souffre qu'à regret et qu'elle s'empresse de déraciner. Elle a meilleur marché des individus; elle roule sur eux sans effort son poids énorme, comme sur du sable '. »

Il est, impossible de mieux sentir le mal, et de le signaler avec plus d'énergie. C'est aujourd'hui une plainte commune que Paris est un cerveau énorme qui tire à lui toute la force du pays. « Avec la centralisation, disait Lamennais, vous avez l'apoplexie au centre et la paralysie aux extrémités. » Cela est vrai ; mais est-ce là un effet naturel de la sociabilité française, ou une maladie produite par une fausse politique? Chaque fois qu'on a rendu des droits aux communes, ont-elles refusé d'en user? Croit-on que si, demain, on réunissait les départements en régions, en tenant compte d'une parenté que la révolution n'a pas entièrement détruite, on ne verrait pas renaître une vie provinciale, qui ne gênerait en rien, et qui, selon moi, servirait beaucoup le gouvernement ? iMalgré la division en départements, y a-t-il un soldat, un général, un administrateur, un savant, qui se fasse gloire d'être né en Tarn-et-Garonne, ou dans rille-et- Vilaine ? Chacun, au contraire, n'est-il pas lier de se dire Breton, Normand, (iascon, ou Béarnais? N'y a-t-il pas là une étincelle qui brûle encore, et qui se ranimera le jour où l'État cessera de l'étouffer ? Benjamin

1 Esprit de Conquête, Part. 1, ch. xm. lnf. t. H, p. 171

XXVI INTRODUCTION

Constant avait raison contre l'école révolutionnaire ; l'uniformité, suivant une très- fine remarque de Montesquieu, séduira toujours les petits esprits; mais l'unité morale, l'unité vivante, plaira seule aux vrais politiques, et il n'y a de vie que par la liberté.

On voit maintenant ce qu'est la liberté moderne pour Benjamin Constant ; c'est la liberté de l'individu, le plein exercice de toutes les facultés humaines. Il ôte à l'État, il soustrait au monopole, l'Église et l'éducation, les deux sphères les plus élevées de la conscience et de la pensée. Il garantit la liberté individuelle ; il veut que la propriété soit respectée, et que l'industrie soit laissée à ses propres forces ; enfin il confie le soin des intérêts locaux et provinciaux à ces associations naturelles qu'on nomme la commune et la province. Voilà son programme : c'est celui de Tocqueville, c'est celui de tous ceux qui aiment la liberté ; nous n'y avons rien ajouté; nous n'en avons rien à retrancher ; seulement, chose triste à dire, si la pensée des hommes éclairés se rapproche de plus en plus des idées de Benjamin Constant, le gouvernement en est plus éloigné qu'à la fin de la Restauration et sous le dernier règne. C'est là sans doute une erreur fâcheuse aussi nuisible à la société qu'à l'État ; ce n'est pas une raison de désespérer. Les systèmes socialistes ont pu séduire un instant, mais leur ruine a dessillé les yeux des hommes qui réfléchissent ; le tour de la centralisation, qui n'est qu'un socialisme mitigé, viendra bientôt. Lorsque tant d'écrivains dévoués à la liberté et au pays, sont unanimes à signaler le mal, il est à croire que le gouvernement, qui a déjà cédé sur la liberté d'industrie, se rendra enfin à l'évidence sur d'autres points, et ne s'entêtera point dans une voie où il n'y a pour lui que des dangers.

L'ordre naturel de la société, suivant Benjamin Constant, c'est une large pyramide dont les droits individuels forment la base, et qui s'élève d'associations en associations, personnelles et locales, jusqu'à cette assise suprême où repose l'État. La

INTRODUCTION. XXVII

société toile que la révolution nous l'a faite, est une pyramide ruinée; la base est en pondre, l'État pèse d'un poids énorme sur l'individu qu'il écrase. Après tant de révolutions, amenées par l'excès de centralisation, n'est-il pas temps d'en revenir à une organisation mieux entendue, et de se rendre à des vérités que soixante années d'expérience n'ont que trop confirmées?

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