‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 2)Chapitre 8 sur 143 · XXXV1IJ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXV1IJ INTRODUCTION

ter des conflits qui ne sont pas sans péril, il faudra sous une forme ou sous une autre, reprendre l'ancien principe et retourner à l'école de l'expérience. C'est alors qu'on reconnaîtra la sagesse de Benjamin Constant.

Reste enfin une dernière liberté qui tient à toutes les autres, et que notre publiciste a constamment réclamée : c'est la liberté de la presse. Ce qu'il a déployé de courage et d'intelligence pour défendre ce droit précieux contre l'arbitraire du pouvoir, contre les préjugés ou l'indifférence du pays, est chose incroyable. Dans ces deux volumes, qui contiennent des écrits publiés à vingt-cinq ans de distance, il n'y a guère de page où Benjamin Constant ne répète sur tous les tons, qu'avec la liberté de la presse on a toutes les autres; que quand elle est étouffée, tout le reste périt. Certains de ces pamphlets sont de petits chefs-d'œuvre, notamment les Observations sur le Discours de S. E. le ministre de Vintérieur que Lafayette comparait aux Lettres provinciales. Depuis Voltaire, jamais la raison n'a parlé avec plus de malice et de gaieté.

Ces brochures délaissées en un temps où, suivant l'usage, nous ne sentions pas le prix de l'héritage que nos pères nous avaient conquis; ces brochures ont aujourd'hui ce mérite qu'elles nous rappellent des principes trop facilement oubliés. Les objections que les beaux esprits du jour font à la liberté de la presse, n'ont de force que par notre ignorance ; ce sont des vieilleries qui, il y a quarante ans, faisaient lever les épaules au moindre lecteur de journaux. Qui se serait attendu à voir renaître les fameuses comparaisons de la torche incendiaire, de l'arme dangereuse, du poison terrible? Ce sont là des sophismes renouvelés des Grecs ; c'est ainsi qu'on attaquait la parole, il y a quelque mille ans; et déjà Aristote répondait : « Cette objection s'applique à tout ce qui est bon, hormis la vertu. Plus une chose est utile, plus il est aisé de lui adresser ce reproche ; prenez pour exemple la force, la santé, la richesse, les armes. Dans les mains du juste

INTRODUCTION. XXXIX

qui en use, c'est un bienfait ; dans celles du méchant qui en abuse, c'est un danger l. »

Benjamin Constant raisonnait comme Aristote, que, du reste, il avait lu. Dans un livre ou un journal, il ne voyait que la parole multipliée par l'impression 2 ; aussi réclamait-il la liberté de la presse comme n'étant autre chose que la liberté de la parole et de la pensée, c'est-à-dire le premier droit de l'homme et du citoyen. La censure avait en lui un redoutable adversaire (de son temps on n'avait pas imaginé les avertissements) ; rien ne lui semblait plus injuste que de donner à l'administration un droit de direction ou de contrôle sur la pensée ; suivant ses propres expressions, c'était consacrer l arbitraire dans toute sa latitude.

« On dirait, écrivait-il avec sa finesse habituelle, on dirait que les verbes impersonnels ont trompé les écrivains politiques. Ils ont cru dire quelque chose en disant : // faut réprimer les opinions des hommes ; il ne faut pas abandonner les hommes aux divagations de leur esprit; on doit préserver la pensée des hommes des écarts où le sophisme pourrait l'entraîner. Mais ces mots : on doit, il faut, il ne faut pas, ne se rapportentils pas à des hommes? Est-il question d'une espèce différente? Toutes ces phrases se réduisent à dire : « Des hommes doivent réprimer les opinions » des hommes. Des hommes doivent empêcher les hommes de se livrer » aux divaguions de leur esprit. Des hommes doivent préserver d'écarts » dangereux la pensée des hommes. » Les verbes impersonnels semblent îmus avtiir persuadé qu'il y avait autre chose que des hommes dans les instruments de l'autorité.

» L'arbitraire que vous permettez contre la pensée pourra donc étouffer les vérités les plus nécessaires, aussi bien que réprimer les erreurs les plus funestes.

» Toute opinion pourra être empêchée ou punie. Vous donnez à l'autorité toute faculté de mal faire, pourvu qu'elle ait soin de mal raisonner3. »

Parmi les avocats de la liberté de la presse, personne n'a surpassé Benjamin Constant. Il a été le prejnier à la réclamer; il la défendait en 1814 contre Royer-Collard aussi bien que contre l'abbé de Montesquiou : il la défendait encore

1 Rhétorique, liv. 1, ch. i.

2 Inf. t. I, p. 258.

3 Inf. 1.1, p. 256.

XL INTRODUCTION

après la révolution de 1830 : son dernier diseours a été pour proposer l'abolition du monopole des imprimeurs. Ce n'est pas seulement sa constance ni son esprit qu'il faut louer, c'est aussi l'originalité et la justesse de ses vues. Dès 4814, dans son écrit : De la liberté des Brochures, des Pamphlets et des Journaux, il montrait que cette liberté était dans l'intérêt du gouvernement, non moins que dans l'intérêt des citoyens. S'il a fait peu de convertis, la faute n'en est pas à lui, mais à cet aveuglement qui saisit tous les pouvoirs, et les pousse par l'arbitraire à la ruine. Quoi de plus sensé et de plus fort que les réflexions suivantes?

« Quel est le résultat de toutes les atteintes portées à la liberté des écrits ? D'exaspérer les écrivains qui ont le sentiment de l'indépendance, inséparable du talent; de les forcer à recourir à des allusions qui deviennent amères parce qu'elles sont indirectes; de nécessiter la circulation de productions clandestines et d'autant plus dangereuses; d'alimenter l'avidité du public pour les anecdotes, les personnalités, les principes séditieux ; de donner à la calomnie l'air toujours intéressant du courage; enfin, d'attacher une importance excessive aux ouvrages qui sont défendus. On confond toujours les libelles avec la liberté de la presse, et c'est l'esclavage de la presse qui produit les libelles et qui assure leur succès. Ce sont ces précautions minutieuses contre les écrits qui, en leur attribuant une influence imaginaire, grossissent leur influence réelle. Lorsque les hommes voient des codes entiers de lois proliibitriees et des armées d'inquisiteurs, ils doivent supposer bien redoutables les attaques ainsi repoussées. « Puisqu'on se donne tant de peine pour écarter de nous ces écrits, doivent-ils se dire, l'impression qu'ils produiraient serait bien profonde ! Ils portent sans doute avec eux une évidence bien irrésistible • . »

Mais, s'écriait-on alors, la liberté de la presse n'a-t-elle pas amené tous les maux de la révolution? N'est-ce pas elle qui a enflammé les passions, égaré les esprits ? Benjamin Constant avait vécu sous la révolution, il n'aimait ni la Convention, ni le Directoire, il avait les jacobins en horreur; mais il connaissait trop bien l'histoire pour accepter des reproches qui traînent partout, et n'eu sont pas moins des

« Inf. t.I.p. 557.

Page 1