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de leur côté on complot de la royauté contre les libertés publiques. Chacun pouTait voir dans le lointain la révolte suscitant un coup d'É tat, ou un coup d*£tat suscitant la révolte.
Mais entre ces esprits exagérés , le champ était vaste pour les esprits prudents. Là se trouvaient tous les royalistes qui croyaient à la liberté, et tous les libéraux qui croyaient à la monarchie. Toutefois, commentées hommes pouvaient-ils s'entendre ? ils n'osaient parier. Les directeurs des deux parlis avaient imaginé le puritanisme politique. Celui qui abandonnait , je ne dis pas un principe , mais l'exagération de ce principe , était soudain traduit comme apostat sur le banc de la cour d'assises de l'opinion. Dès lors tout rapprochement devint impossible; les royalistes ne pouvant se faire interdire la cour, et les libéraux ne pouvant se destituer de popularité.
Ainsi parurent seuls , sur le premier plan , les agitateurs de tous les partis avec lesquels il était impossible de s'entendre , et qui tous parlaient au nom du pays avec lequel sans eux , on se serait facilement entendu. Les Hus marchant vers une contre-révolution toujours lente , timide , incomplète, avec une dynastie qui croit à sa légitimité ; les autres tendant à une révolution nouvelle toujours possible et prompte chez un peuble mobile intrépide et fier.
Entre eux se plaçaient deux hommes : l'un voulant afiFermir la monar- C5hie par la liberté ; l'autre voulant établir la liberté par la monarchie : tous deux ayant à leur disposition les choses et les paroles ; tous deux connaissant mal les hommes. M. de Chateaubriand a eu l'avantage , bien rare dans les révolutions, de jouir de sa gloire ; peut-être pourrait-il dire que ce breuvage n'est pas sans amertume. Depuis que la tombe s'est fermée sur lui , la renommée de Benjamin Constant n'est plus contestée , et la mort a désarmé l'esprit de parti.
Ils possédaient un génie divers. Leur pensée dominante était la même. Tous deux avaient un défaut qui rendait impuissantes leurs belles et nobles facultés : ils aimaient dîfiëremment mais sincèrement la liberté. Et dans les jours de révolution , c'est un grand crime que cette vertu.
A la liberté qu'ils défendaient , s'attachaient le bonheur , la prospérité des peuples ; et leur nom fut bientôt populaire. A la liberté qu'ils défendaient, s'attachaient ce progrès humanitaire que la religion, la morale et la politique assurent aux destinées du monde; et la jeunesse, à qui l'avenir appartient, s'éprit d'enthousiasme pour les écrivains révélateurs de sa vie future. A la liberté qu'ils défendaient, s'attachait ce développement de l'esprit humain , tendant sans cesse vers l'absolu qui n'appartient pas à lliomme ou vers l'infini qui ne tient pas au monde ; et tous ceux qui , dans l'Europe , sentaient une pensée profonde ou un sentiment élevé battre
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dans un cœar d'homme , s'associaient a des gloires dont ils connaissaient , pour ainsi dire, la famille et la prédestination.
Mais la haine du pouvoir contre rintelligence est toujours là qui veille pour écarter le génie qui se consacre à Fapostolat du progrès ou de la novation. Le talent lui apparaît comme un pouvoir rival et partant ennemi. 11 faut l'assouplir par des caresses , le corrompre par l'or , ou le punir par des arrêts. Un secret instinct révèle à la puissance politique du présent que le génie est la puissance de l'avenir , et qu'à la fois , témoin , accusateur et juge , il survit longuement aux ennemis qu'il condamne.
Et ceux qui veulent envahir le pouvoir par des révolutions ressemblent à ceux qui veulent le conserver par l'arbitraire. Us s'appuient, il est vrai, sur les apôtres de la liberté pour faire croire à des sympathies communes : mais dans les replis du cœur , leurs alliés sont déjà leurs ennemis.
M. de Chateaubriand , qui voulait la monarchie par la Charte , fut l'instrument des hommes qui, indifférents à la Charte et à la monarchie, ne voyaient en France que le pouvoir et le budget. Benjamin Constant , qui voulait la liberté par la royauté , fat l'instrument des hommes qui tentèrent une révolution aussitôt que le pouvoir et le budget furent placés pour eux au-delà d'une révolution. On invoquait l'autorité de leurs paroles ; on se cachait au sein même des clartés qu'ils répandaient sur le pays , et leurs livres étaient des chemins couverts à l'abri desquels on sapait la monarchie et la liberté.
Ce que les royalistes ont fait de M. de Chateaubriand , chacun le sait. Quelle fut l'autorité de Benjamin Constant pour les révolutionnaires? L'un est mort le jour des ordonnances , l'autre , le jour de la révolution.
Sans doute , leurs livres survivront dans les archives du genre humain ; mais ils ne seront rouverts qu'au moment où le pouvoir , frappé de l'impuisàance du génie des révolutions, voudra s'asseoir sur la large base de la justice et de la vérité : principe éternel et principe unique ; car la vérité, c'est la justice de l'esprit; la justice , c'est la vérité du sentiment. Qu'on ne s'y trompe pas : l'état social du midi de l'Europe sera révolutionnaire aussi longtemps qu'un homme ne s'élèvera pas entre les hommes pour accomplir les destinées de ce vieux pouvoir fondé sur la force et la ruse , en ouvrant le monde à cette grande et religieuse rénovation de morale et de liberté , du droit et de la raison. Quand ces temps seront venus , l'homme de ces temps surgira ; et jusqu'alors le genre humain , espérant toujours et tonjours trompé, se débattra dans des intermittences révolutionnaires, comme pour susciter le messie qu'il appelle.
Malheur à nous qui , après avoir vu la tempête briser tous les pouvoirs contre l'écueil des révolutions , les liens sociaux rompus , nos pères
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eoglontis tour à tour par rabimc , redoatons encore le naufrage , et ne pouvons léguer à nos fils un port à l'abri de Fouragan !
Aux hommes qui marchent à la conquête de la liberté , la tribune , la presse et l'opinion suffisent; à ceux qui veulent conquérir le pouvoir , il faut une révolution.
Mais pourquoi les prophètes d'une castastrophe n'osent-ils en répudier les complices ? Les abandonner dans le péril , ne serait-ce pas d*un lâche ? Livrer leurs secrets qu'on a surpris, ne serait-ce pas d'un traître? Les mœurs , en France , ne sont-elles pas toujours au-dessus de la politique et des iois ?
Pourquoi cependant, à Faspect d'un grand cataclysme, les aitiis de la liberté n'ont-ils pas répudié leur noble mission humanitaire ? Mais fallaitil se taire au profit du despotisme , parce que la parole pouvait servir à l'anarchie ? Tous les gouvernements , cependant , exagèrent l'efiroi des novateurs ; mais n'est-ce pas pour tendre à la tyrannie que les rois voudraient empêcher les peuples de marcher vers la liberté ? Ne finissent-ils pas sans cesse par placer les nations dans cette terrible alternative de se courber sous le joug ou de le briser ? Otez aux princes la salutaire terreur des révolutions , et c'en est fait de rindépendance des peuples. Qui peut s'opposer à la force et à la nature des choses ? Le pouvoir vrai sera toujours en présence d'une liberté légitime. Si le pouvoir usurpe sur la liberté , la liberté sera contrainte d'usurper sur le pouvoir : et le despotisme se trouvera toujours face à face de la révolte.
La restauration d'ailleurs n'en était déjà plus à pouvoir conjurer l'orage. Lorsqu'un sujet est donné , et qu'un écrivain le dispose à la scène , il est maître de son action , il peut l'exposer comme il le veut , la nouer comme il Fentend ; il parvient toujours à la péripétie par des moyens de son choix et à la merci de sa volonté. Mais le drame est-il noué , la catastrophe est fatale. Il en est ainsi dans le grand drame de la politique. Tout gouvernement organise sa vitalité comme il lui plait. Les éléments de sa vie , les ressorts de son jeu , ses organes d'action , les moyens qu'il emploie , le but q?i*il Ycut atteindre, tout est à lui , tout lui appartient. Mais dès qu'il s'est enchaîné lui-même dans Forganisation qu'il s'est faite , que par des causes qu'il a créées et qu'il pouvait éviter , il a suscité des conséquences qu'il a rendues inévitables, il s'est volontairement placé sous Fempire d'une fatalité qui est son ouvrage et dont il ne lui est plus donné de briser le joug.
Ainsi le pouvoir seul fait sa destinée. Aussi la mission d'un homme isolé de Fautorité , est d'agir sur Fétat social plus que sur la puissance. C'est au grouvemement d'apprécier le parti qu'il peut tirer pour la politique de cette gloire solitaire , de son influence sur la société , de son ascendant sur l'avenir. Le talent étranger au pouvoir lui est toujours nuisible par cela seul
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qu'il lai est étranger. Les nations se demandent alors comment le génie qui les éclaire est ainsi répudié par le pouvoir qui les gouverne , et la lutte commence entre la puissance et Topinion. Tout mérite repoussé devient à son tour ombrageux. Désapprouvant avec une conscience égale l'exagération des partis et l'arbitraire de l'autorité , sa vie est toute polémique; son action, toute de critique, d'examen, de réprobation. Il discute plus qu'il ne juge, tachant sans cesse d'éviter l'inimitié des factions et Thostilité dfis magistrats.
Personne plus que Benjamin Constant n'était l'homme d'une époque de critique et d'examen. Habitué dès son enfance à l'esprit investigateur de la réforme, il porta dans la politique cet éclectisme que la religion réformée avait porté dans le christianisme même. Celui qui se demande pourquoi il croit , ne doit pas hésiter à se demander pourquoi il obéit , à discuter l'origine du commandement et à le circonscrire dans les limites qui lui conviennent. Le caractère fier de Benjamin Constant abordait sans crainte les questions les plus délicates , et son esprit flexible pouvait les traiter sans péril. Avec une admirable finesse de pensée , il faisait dire au lecteur ce qu'il n'osait pas dire lui-même ; avec un art que personne n'a possédé au même degré , il exposait les vérités les plus irritantes : mais le charme de la parole , l'élégance du langage , les artifices du style ; mais un mélange heureux de bonnes manières et de spirituelle ironie ; mais le respect des convenances, l'absence de toute haine , une loyauté consciencieuse tempéraient sa polémique de tant d'égards , sa supériorité de tant d'indulgence , que ses ennemis hésitaient longtemps entre l'admiration et la colère.
Les époques transitoires sont le temps de la politique militante , et Benjamin Constant était toujours prêt au combat. Il commence par exposer ses principes dans son Traité de la doctrine politique et dans une Esquisse de constitution. Il plaçait la sincérité du gouvernement représentatif dans l'indépendance électorale, et il publie ses brochures Des élections del^M^ Des élections Je 1818 , L'entretien d'un électeur avec lui-même. Lui-même se présente aux suffrages de ses concitoyens ; et les amis de la liberté suscitant l'inimitié du pouvoir plus que les partisans des révolutions , il fut l'objet de nombreuses attaques. Pour la première et l'unique fois en sa vie, il crut devoir répondre à ses adversaires, et sa Réponse est un modèle de grâce naïve et de satire mordante. Toutes les fois que la liberté de la presse fut en péril , un nouvel écrit de Benjamin Constant venait sauver du naufrage tout ce que la colère des ministres et des majorités n'en avait pas brisé. La tribune gardera la mémoire de ses Discours, empreints d'un respect loyal et sincère pour la monarchie constitutionnelle , de vues neuves et profondes sur le système représentatif, et de cette éloquence vraie dont la raison fait la force , et la conviction la chaleur. Et cependant la
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part qu'il prenait aax débats parlementaires ne pouvait suffire a son activité. Acteur dans le drame , il voulait encore s'en rendre l'arbitre : et il publie avec l'ancien tribun Saint- Aubin , l'un de nos plus spirituels économistes, et l'auteur de cette notice, les Annales de la session de 1817 et la Session des chambres de 1818.
Son écrit sur la Prétendue conspiration de Lyon signale la part que prend le pouvoir daos les révoltes qu'il punit ; et seul peut-être il pouvait dire alors ce qu'il fut toujours périlleux de penser. Mais de tous ses ouvrages, le seul qu^il citait avec amour , avec orgueil , c'est le Mémoire pour ce Wilfrid Regnault , qu'un tribunal avait condamné à mort et que la clémence royale , cette autre justice heureusement supérieure à celle des juges, rendit à la vie.
Vers la fin d'une carrière qui semblait devoir se prolonger encore , Benjamin Constant écrivit son Commentaire sur Filangieri , comme pour compléter ses travaux politiques et pour traiter ici les questions qui n'avaient pu trouver place dans ses autres écrits.
Les livres peuvent suffire a la politique, au développement du génie de l'homme, au progrès de la civilisation ; ils sont insuffisants à la polémique. Aux attaques incessantes, il faut une résistance de chaque jour. C'est le fait des publications périodique;;, îiclidoumudires, quotidiennes. Benjamin Constant avait besoin de cette presse comme lance et comme bouclier ; et il se fit tour à tour un des plus infatigables rédacteurs du Mercure, de la Minertej des Tablettes, de la Revue de Parisy de La Renommée, du Courrier, du Temps»
Cette édition se compose des ouvrages de Benjamin Constant sur la politique constitutionnelle. Elle a été dirigée avec soin par M. Sarda, jeune littérateur plein de zèle, que l'étude et le travail ne découragent pas et qui promet un défenseur consciencieux aux libertés publiques. Benjamin Constant désirait revoir et publier lui-même ses écrits politiques, les coordonner , les fondre dans un seul cadre , en faire un livre complètement digne de son siècle et de lui. Mais la lutte avait épuisé ses forces. Pendant dix années , c'est lui que la haine absolutiste signalait plus particulièrement aux perturbateurs à ses ordres , lui qu'on menaçait à Strasbourg, lui dont on cernait la maison à Saumur , lui que les procureurs-généraux demandaient à poursuivre. Le courage restait , mais la force était abattue, et le contraste d'une haute intelligence tout entière encore dans un corps épuisé , frappait ses amis et la France d'un douloureux pressentiment. Contraint de subir une opération cruelle, U se retire à la campagne. Depuis qninie ans , et chaque jour, il indiquait le seul abime où la restauration put se perdre : la restauration ne faillit pas à sa destinée , les ordonnances parurent , et la révolution de juillet éclata. Benjamin Constant