‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 3)Chapitre 27 sur 105 · CHAPITRE TH · texte numérisé non relu

CHAPITRE TH

DE l'hérédité de la PAIRIE.

De toutes nos institutions constitutionnelles, la pairie héréditaire est peut-être la seule que l'opinion repousse avec une persistance que rien n'a pu vaincre jusqu'ici. Toutes les fois qu'elle retrouve la liberté de se faire entendre, ou qu'elle ressaisit l'espérance de voir cette institution modifiée , elle s'exprime contre tous les priviléges^^héréditaires avec une force et une unanimité qu'on ne saurait méconnaître. J'ai eu l'occasion de m*en convaincre , à mon grand regret , au moment où parut cet acte additionnel , dont on m'a si gratuitement attribué toute la rédaction. Ceux qui avaient regardé ma coopération à cette refonte des constitutions précédentes , comme une sorte de garantie que les principes libéraux seraient respectés , virent , dans l'admission d'une classe héréditaire , l'abandon des opinions que jusqu'alors j'avais professées.

Bonaparte lui-même, qui, sans avoir le sentiment de la liberté , avait Tinstinct de ce qui était populaire , s'était aperçu de cette disposition générale. 11 disait sur la pairie : « Prenez garde qu'elle est en désharmonie » avec l'état présent des esprits. Elle blessera l'orgueil de l'armée ; elle » trompera l'attente des partisans de l'égalité , elle soulèvera contre moi » mille prétentions individuelles : où voulez-vous que je trouve les élé- » ments d'aristocratie que la pairie exige? Les anciennes fortunes sont » ennemies, plusieurs des nouvelles sont honteuses. Cinq ou six noms » illustres ne suffisent pas. Sans souvenirs, sans éclat historique, sans » grandes propriétés, sur quoi ma pairie sera-t-elle fondée? La pairie » anglaise est tout autre chose. Elle est au-dessus du peuple, mais elle n'a » pas été contre lui. Ce sont les nobles anglais qui ont donné la liberté à » l'Angleterre. La grande charte vient d'eux. Ils ont grandi avec la consti- » tution, et sont un avec elle. Mais d'ici à trente ans, mes champignons » do pairs ne seront que des soldats ou des chambellans. L'on ne verra » qu'un camp ou une antichambre. »

Malgré ses observations , je dois l'avouer , je persistai dans ma convie-

tîon , que , poar maintenir une monarchie constitutionnelle , Fhéréditë de la pairie était indispensable. Je vais exposer mes raisons.

Personne «0^a combattu Théréditë plus vivement que moi ; Ton a voulu me nuire et cru me déconcerter, en publiant de nouveau ce que j'avais imprimé contre l'hérédité sous la république; Ton s'est trompé. J'ai dit , je suis loin de le nier, que l'idée de l'égalité était une idée qu'on ne saurait arracher du cœur de l'homme ; qu'il n'y avait pas une religion naissante qui n'eût proclamé cette idée ; que le genre humain s'était avancé ▼ers l'égalité sur les débris d'institutions de tous genres ; qu'il avait passé de la division en castes (1) à l'esclavage , de l'esclavage à la féodalité , de la féodalité à la noblesse ; que la noblesse , la féodalité , l'esclavage , la division en castes , faisaient partie du même système , reposaient sur la même base ; et que si Ton voulait éviter des secousses sans cesse renaissantes, et toujours terribles, il fallait enfin consacrer l'égalité. Mais, dans le même ouvrage et dans le chapitre même où j'exposais ces principes, je me déclarais aussi en faveur du gouvernement républicain, et je réunissais tous les raisonnements qui peuvent faire préférer la république à la monarchie. La république" est tombée : je n'ai certes ni contribué , ni applaudi à sa chute. Je l'ai défendue sous Bonaparte ; il n'y a pas un de mes discours au tribunat , dans lequel je n'aie rappelé son nom et consacré ses principes : et dans un ouvrage composé sous l'empire des rois ligués contre la France , je parlais encore «< de l'émotion profonde qu'éprouvaient » toutes les âmes qui avaient quelque valeur en songeant aux républiques 9 anciennes, où les facultés de l'homme se développaient dans un champ *> si vaste avec un tel sentiment d'énergie et de dignité ; les vieux éléments » d'une nature antérieure, pour ainsi dire, à la nôtre, semblent, disaisn je , se réveiller en nous à ce souvenir (2). » Mais , enfin , la république est tombée. Dès lors j'ai dû appliquer toutes les facultés de mon esprit à découvrir comment on concilierait la monarchie et la liberté. Je me suis convaincu que la conciliation n'était pas impossible , et qu'avec la neutralité complète et formellement reconnue par le pouvoir royal , une monarchie constitutionnelle ne s'opposait point à cette liberté paisible qui convient particulièrement à nos temps modernes. Une fois persuadé a cet

(1) La dWisioxi en castes diffère de resclavage, en ce qu^elle établit deux races d^hommes distinctes, dont Tune est supérieure à Tautre par la volonté divine et par une espèce de nature mystérieuse. LVsclavage civil se fonde sur une inégalité de force , la division en castes sur une distinction d^eiTeurs. Vesclave du guerrier ou de ragricuUeur est un homine comme lui , seulement plus faible ou moins favorisé du sort. Vesclave du prêtre n*est pas un homme comme lui. Il est d*une nature intrinsèquement inférieure : Tun a quelque chose d^tmmonde, Tautre quelque chose de divin. Il est probable que la division en castes , idée purement théocratique , et dont on trouve des traces chet les Hébreux , a précédé Tesclavage civil , qui lui-même a été remplacé par la féodalité, adoucie ensuite et roodiGée sous le nom de noblesse. Ces quatre révolutions nous offrent une suite d*améliorations progressives. Ce sont des échelons disposés régulièrement. La noblesse est plus prés de nous que la féodalité , la féodalité que Tesclavage , Tesclavage que la division en castes. Si nous voulions rendre la noblesse plus oppressive , nous en ferions la féodalité. Si nous voulions rendre la féodalité plus odieuse, nous en ferions Tesclavage. Si nous voulions rendre Tesclavage plus exécrable, nous en ferions la division en castes. Par une marche inverse, pour adoucir Tétat des castes immondes , nous élèverions ces castes au rang d^esclavei. Pour diminuer Tavilissement des esclaves , nous leur donnerions Timparfaite garantie des serfs. Pour affranchir les serfs , nous leur accorderions rindépendanoe des roturiers.

(2) Esprit de conquête , 4« édition 9 p. 71 .

égard , j'ai dû aussi me résigner à toutes les conditions que la monarchie impose. Celle de Thérédité d*une classe, servant de rempart à Théréditë d'une famille , m'a semblé essentielle. Cependant je ne me sui^ pas décidé sans hésitation. J'ai cherché dans la neutralité du pouvoir royal, neutralité qui change entièrement la nature de la monarchie , un moyen de la délivrer de cette condition onéreuse et impopulaire. Mais cette neutralité du pouvoir royal n'est pas encore , ce , me semble , assez bien comprise, pour que le trône cesse de nos jours d'être le but de tous les désirs, de tous les essais des ambitieux. Sans doute, dans une monarchie vraiment constitutionnelle , l'ambition personnelle devrait préférer le rôle brillant de député, même au titre auguste de roi. Tout en rendant hommage aux qualités vénérables de Georges III , j'aimerais mieux avoir été M. Fox que monarque d'Angleterre. Mais nous ne sommes pas arrivés à Tépoque où l'on pourra fonder la tranquillité publique sur cette appréciation philosophique des choses; et comme jusqu'alors le trône sera toujours un objet d'envie , i[ faut l'entourer d'institutions défensives.

Une seconde considération m'a semblé venir à l'appui de la première. On a vu plus haut combien la division en deux chambres dans le pouvoir représentatif était indispensable. Or, dans l'hypothèse de deux chambres électives , ou dont l'une serait à vie , il faudrait ou que le roi pût dissoudre l'une ou l'autre , ou qu'il pût augmenter l'une des deux à son gré ; car une chambre à l'abri de la dissolution, et ne se renouvelant qu'à des époques fixes, nécessairement assez éloignées, deviendrait un corps indépendant, non-seulement de tous les pouvoirs constitutionnels , mais de la nation même (1). Maintenant , si le roi pouvait augmenter à son choix la première chambre, elle serait bien plus entièrement dans sa dépendance. Il n'y aurait pas l'élément héréditaire qui, en mettant certaines familles au-dessus des faveurs de la cour , en fait nécessairement le centre d'une opposition d'autant plus 'solide , qu'elle est calme et régulière. Voyez les Devonshire , les Portland , les Bedford dans la chambre des pairs d'Angleterre ; c'est là qu'est la force de résistance. Les nouveaux pairs , les Liverpool , les Lonsdale , les Colchestcr , sortant fraîchement des mains de la couronne , sont empreints de son esprit. D'un autre côté, si le roi pouvait dissoudre les deux chambres, il n'y aurait plus dans l'une cette stabilité qui sert de contre-poids à la tendance démocratique.

Ne serait-il pas dangereux d'ailleurs d'admettre des époques où il n'existerait aucun pouvoir , sauf celui du roi et de ses ministres? Actuellement la chambre des pairs est inactive , à la vérité , pendant la séparation de celle des députés : mais elle existe , et c'est quelque chose : c'est plus qu'on ne pense.

Ces considérations m'ont fait pencher pour une chambre héréditaire. Si elles ne ramènent pas à mon opinion ceux qui me lisent , elles doivent au moins les convaincre que ce n'est pas contre la liberté que je désire cette institution. J'y vois au contraire une garantie de plus pour la liberté. «

Je ne me déguise point , au reste , les difficultés immenses qu'il faut surmonter aujourd'hui pour constituer la pairie héréditaire. Je les ai développées ailleurs , quand l'homme le plus puissant de notre siècle travail-

(1) Voyes ci-dessus , p. 14.

lait à créer un pareil pouvoir. « Il y a, disais-je , confusion d^ées dans la » tête de ceux qui parlent des avantages d'une hérédité dipTreconnue , >• pour en conclure la possibilité de créer Thérédité. La noblesse engage , »• envers un homme et ses descendants , le respect des générations , non- » seulement futures, mais contemporaines. Ce dernier point est le plus V difficile. On peut bien admettre un traité de ce genre , lorsqu'on naissant » on le trouve sanctionné : mais assister au contrat et s'y résigner, estim- " possible , si l'on n'est la partie avantagée. L'hérédité s'introduit dans des » siècles de simplicité et de conquête : maison no l'institue pas au milieu » de la civilisation. Elle peut alors se conserver, mais non s'établir. ** Toutes les institutions qui tiennent du prestige ne sont jamais refibt de » la volonté ; elles sont l'ouvrage des circonstances. Tous les terrains sont * propres aux alignements géométriques: la nature seule produit les sites " et les effets pittoresques. Une hérédité qu'on voudrait édifier sans qu'elle " reposât sur aucune tradition respectable et presque mystérieuse , n^ do- " minerait point l'imagination. Les passions ne seraient pas désarmées : " elles s'irriteraient au contraire davantage «outre une inégalité subite- " ment érigée en leur présence et à leurs dépens. Ou peut créer de nou- " veaux nobles , quand l'illustration du corps entier rejaillit sur eux. Mais , » si vous créez à la fois le corps et les membres , où sera la source de l'il- » lostration? »

Nous avons sans doute des noms historiques : et il serait au premier coup d'œil assez naturel d'espérer que ces noms historiques répandraient sur leurs nouveaux collègues un peu de l'éclat qui les entoure. Mais ces noms historiques ont plus ou moins souffert du malheur des circonstances. Je ne parle pointde ce que lesnobles ont fait entre eux-mâmes, sous Louis XIV et sous Louis XY . Je laisse au défenseur le plus courageux de la noblesso , à M. le comte de Montlosier, le soin douloureux de décrire les géants de la féodalité devenant graduellement des nains , et se complaisant dans les atours puérilsdontilsaffublaientleurtaillerapetissée. Jeme borne à ce qui est plus voisin de nous , à ce qui s'est passé sous nos yeux.

Le gouvernement impérial n'a malheureusement pas laissé la noblesse aussi pure quill'avait trouvée; elle s'est pliéeaux nécessités avec trop de sa» ^ gesse. Elle a permis au pouvoir illégal de l'indemniser de son dévouement aif pouvoir légitime. Elle a mérité des restitutions, accepté des faveurs. A In vérité quand la restauration s'est opérée, il n'a plus été question des réparations récemment obtenues, mais des sacrifices faits anciennement , et en écoutant des plaintes fréquentes contre l'oppression d'un régime et contre l'ingratitude de l'autre , il est consolant de penser que certains noms illustres ont profité de tous les deux. Repoussant aujourd'hui le souvenir des faveurs impériales comme le vestige importun-d'un faux pas de jeunesse , la noblesse efface de ses annales cet épisode étrange : mais la mémoire nationale s'en souvient , et de la sorte, l'élément de respect et de considération qui semblait s'offrir le plus naturellement a nous comme soutien de la nouvelle pairie, ne nous assure que des ressources équivoques et inefficaces. Qne faut- il faire? Attendre , et désirer que la manière dont les pairs rempliront les fonctions que la constitution leur assigne, dissipe des préventions jasqn*ici plus déplorables qu'injustes. Il en est qui déjà ont plus contribue à réconcilier la nation avec la dignité qu'ils occupent, qne ne l'auraient fait huit siècles de traditions nobilières. Ce ne sont probablement pas ccn \

que la roajot^ de leurs collègues regarde comme les plus déyouës aux intérêts de iflfr corps : et ce sont eux pourtant qui le rendront populaire et le sauveront.

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