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sortait à peine des roaios du chirargien qu'il reçut un billet de Lafayette : u II se joue ici un jeu terrible : nos têtes servent d*enjeu ; apportez la TÔtre. » Benjamin Constant ne fit faute ni à la liberté , ni à ses amis.
Âpres le 7 août , il causait au Palais-Royal avec M. Laffîtte ; le roi vint à lui : (c Vous avez , lui dit le prince , fait des sacrifices au-dessus de vos forces pour la liberté ; cette cause nous est commune , et c'est avec joio que je viens à votre secours. » — «t Sire , j'accepterai ce bienfait , répondit-il , mais la liberté passe avant la reconnaissance ; je veux rester indépendant , et si votre gouvernement fait des fautes , je serai le premier à rallier l'opposition. » — u C'est ainsi que je l'entends , répliqua le roi. » Mais la mort était là. Les fautes du pouvoir la hâtèrent. Cadavre rejeté dans l'opposition , au milieu de l'ivresse du peuple , il vit déjà les périls de la liberté , il avait cru mourir dans le triomphe , et il s'éteignit dans le désespoir.
Il est d'autres ouvrages de Benjamin Constant qui assurent à sa mémoire une impérissable renommée. Ils n'entrent pas dans mon sujet , et cependant je ne saurais m'en taire. Lorsque l'empereur, irrité de l'opposition du publiciste, lui ordonna de quitter la France , il se retira à Weymar. Là , Gœthe et Schiller lui inspirèrent l'idée de transporter sur notre stène le génie du théâtre allemand. A qui connaît la difiërence des mœurs et des langues de ces deux peuples que le Rhin sépare , l'entreprise devait sembler difficile. Benjamin Constant osa la tenter; et si TVaUenstein n'a pas atteint ce but peutrCtre impossible à atteindre , l'admirable préface de cet ouvrage introduisit chez nous ce goût de la littérature allemande dont l'imitation touche à l'excès.
Wieland , esprit voltairien , avait tenté de donner aux Allemands le génie français ; le succès trompa son audace. Le romantisme essaie de don* ner à la France le génie germanique ; il échouera comme Wiqland : à chaque peuple sa littérature.
Quelques orages de la vie intime le contraignirent à sonder cette lutte mystérieuse d'une âme qui a besoin d'amour contre un caractère qui s'in. digne de cette faiblesse. Adolphe est une étude ingénieuse du cœur humain ; et la finesse de l'observation , les charmes du style, le combat entre la passion qui veut et le monde qui défend , feront toujours oublier presque avec bonheur l'absence du drame et de l'action.
Durant ce long exil , il dut se souvenir et du pouvoir qui l'avait frappé et des amis qui l'avaient trahi ; la vengeance est quelquefois justice , et il formula son arrêt dans le poème de Floresian j ingénieuse satire où l'élégance du langage et l'ironie piquante éparpillent le ridicule sur la renommée de ses ennemis , de ses adversaires et de ses envieux. Ce poème est inédit. La grâce ou la force n'y manquent jamais , la poésie y fait
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quelquefois faute , et Bouvent la colère y frappe trop haut et trop fort.
Pour en finir avec la vie littéraire de Benjamin Constant , je dirai que le premier publiciste de notre époque , Fécrivain le plus pur , le plus élégant , le plus ingénieux de notre âge , se présenta , mourant , à FAcadémie française : les portes lui furent fermées; M. Viennet lui fut préféré.
Cest ici le lieu de parler des œuvres philosophiques de Benjamin Constant. Ame douce et tendre, esprit méditatif, caractère mélancolique, sa philosophie devait sans cesse le ramener à la religion. Il commença d'écrire à Fépoque où le xviu° siècle avait soulevé contre le chrbtianisme toute la riolence de l'incrédulité. Entre ces fanatiques criant contre le fanatisme , Helvétius avait soutenu la prééminence de la religion païenne sur la relicbrétienne. Benjamin Constant voulut appuyer cette assertion renouvelée de Julien et qu'on donnait pour nouvelle. Heureusement ce livre des révolutions qui détruit les sophisme^ par les faits , s'ouvrit en France pour rinstruction , la grandeur et l'effroi du monde. On vit alors ce qu'était l'homme sans Dieu , et la société sans religion. L'athéisme et Robespierre reculèrent d'horreur : le scepticisme rejeta le doute , l'incrédulité rappela la foi. Où la terre faillit , on s'appuie au ciel ; où l'homme manque , Dieu est la.
Mais la philosophie ne put retourner comme le peuple de la négation à la croyance; reconnaissant avec Rousseau le sentiment religieux comme inhérent à la nature de l'homme , elle admit avec le genre humain la nénécessité de Dieu.
Dès lors la philosophie se crut religieuse ; mais , répudiant , comme œuyre sacerdotale , la religion sous toutes ses formes , elle contesta sa source divine , son origine révélée , ses développements prédits , sa durée attachée à celle de l'univers; et la philosophie religieuse sapait ainsi la base même de tonte religion. Sans doute , en revenant de Fincrédulité au théisme, il y avait progrès : mais en allant du christianisme au panthéisme, la science rétrogradait de deux mille ans. Elle cessait de matérialiser l'intelligence, mais elle spiritualisait la matière; vieille erreur chassée par le christianisme , et que le monde est forcé de traverser encore pour retourner a la religion. C'est je ne sais quel mélange de la nature matérielle et de la nature intelligente; c'est une poésie, une philosophie , une religion sanctifiant des passions que toute morale réprouve ; c'est l'Evangile , cette sublime abnégation de la terre , appelé à consacrer tous les intérêts de lliomrae. Parce que Dieu est tout amour, on dit que Dieu est toute passion. Les ims s'établissent protecteurs d'une croyance ainsi dénaturée; et les autres la prenant pour une doctrine philosophique , tentent une nouvelle école d'Alexandrie et rêvent un néo -christianisme. La réforme , du moins, respecta la main de Dieu dans l'Ecriture; la philosophie de notre âge ne
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voit que poésie, politique, la maia de Thomme, eu un mot, dans les livres saints.
Ces idées naissent à peine que Benjamin Constant s*en empare. li leur doit ses deux plus beaux ouvrages : La religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements , et le Polythéisme romain. Est-ce circonspection ou croyance? Il s'arrête à rétablissement du christianisme : ses recherches, sa critique, son examen, ses allusions même respectent la religion établie. L'on ne peut tirer d'induction des formes qu il attaque au culte qu'il n'examine pas ; et si l'on se rappelle que l'esprit philosophique dédaignait alors toute alliance avec l'esprit chrétien, on lui tiendra compte de cette réserve et de cette pudeur.
Et toutefois , alors même il importait d'Allemagne ces idées qui ne sont pas neuves pour être modernes ; et les sentiments qui naissent du rapport d'un sexe a l'autre, de l'homme à l'hAnme, du citoyen à la patrie, sont complètement assimilés au sentiment qui fonde les rapports de l'homme à Dieu , de l'intelligence bornée à l'intelligence infinie , et de la conscience a l'auteur du bien. Ainsi, la corrélation de l'esprit à l'esprit ne saurait être, dans le système panthéistique, un sentiment consciencieux , intime, intelligent , complètement dégagé des organes physiologiques et des formes extérieures. C'est toujours l'action de la matière sur l'intelligence et la réaction de Tintelligence sur la matière qui produisent et vivifient le sentiment religieux des modernes philosophes, u Tout ce qui au physique , dit Benjamin Constant, tient à la nature, à l'univers, à l'immensité; tout ce qui au moral excite l'attendrissement et l'enthousiasme : le spectacle d'une action vertueuse , d'un généreux sacrifice , d'un danger bravé courageusement , de la douleur d'autrui secourue ou soulagée ; le mépris du vice , le dévouement au malheur, la résistance à la tyrannie , réveillent et nourrissent dans l'âme de l'homme cette disposition mystérieuse. »
Aussi , lorsqu'il faut dire ce qu'est , ce que peut être le sentiment religieux , la langue philosophique s*y refuse ; et c'est encore dans la nature matérielle qu'elle va chercher des rapprochements et des similitudes, u Définissez, dit Benjamin Constant, le vent qui gémit à travers des ruines , l'harmonie des sons ou celle des formes. Définissez la rêverie , ce frémissement intérieur de l'âme , où viennent se rassembler et comme se perdre dans une confusion mystérieuse toutes les jouissances des sens et de la pensée. »
Bossuet a dit : « Dans l'idolâtrie , tout était Dieu excepté Dieu. » Dans le panthéisme , tout est religion excepté la religion .
Et toutefois, considérés comme œuvre de philosophie, d'histoire, d'érudition , de style , ces deux ouvrages de Benjamin Constant sont un admirable livre , non parce qu'il est d'un grand écrivain; d'un penseur profond ,
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mais parce qu'il sort d'an esprit net, d'un cœur droit, d'un homme de bien. Et le respect qu'on doit à la tombe , et une affection reconnaissante et douloureuse pour un ami qui protégea mes premiers pas dans la carrière des lettres , qui m'ouvrit son âme avec candeur et que la mort a frappé dans mes bras lorsque je croyais encore à sa vie , peut-être même à son bonheur , rien ne saurait m'aveugler ; c'est le sentiment raisonné , et le jugement froid d'an homme qui sépare les beautés de l'ouvrage de la constante amitié qui l'unissait à l'auteur , et des tendres souvenirs qui l'attachent à sa mémoire.
Ce livre est un tableau qu'on ne pouvait peindre qu'en ce moment. Il fallait que le christianisme , en lutte avec l'incrédulité , nous Ùt deviner tous les efforts du polythéisme pour résister à la raison humaine. II y a un siècle j la foi était trop vive , trop générale , et le peintre n'eût pas trouvé de couleurs. Dans un siècle , la religion aura jeté de nouvelles racines , et les couleurs seront perdues.
M. l'abbé de La Mennais avait admirablement jagé notre époque : son ouvrage De V indifférence en matière de religion en fait foi. Si les pontifes romains eussent , après Lucrèce et Cicéron , possédé le génie de La Mennais, ils auraient fait le même livre qui, en France, ne pouvait se faire qu'après Voltaire et Rousseau.
Il a vu que le christianisme tombait; Benjamin Constant a voulu voir comment les religions étaient nées , comment elles s'étaient développées , comment elles se transformaient. La Mennais a fait de la clinique en présence du malade ; Benjamin Constant , de l'anatomie ; il procédait sur un cadavre. Mais jamais scalpel plus délié, conduit par une main plus habile, n'a mieux mis à nu tout une organisation jusque dans ses derniers linéamen ts.
Les livres sur la religion par ces deux écrivains sont, à mon sens, dictés par un même esprit. La Mennais est poussé vers la philosophie par le sentiment du siècle ; le philosophe est poussé vers la religion par le sentiment du cœur. Ils partent d'un point qu'ils croient opposé ; ils pensent marcher en sens contraire , et ils se rencontrent dans les résultats. Telle est la puissance de la vérité sur les talents supérieurs , qu elle les mène ou à leur insu on malgré eux. Les hommes d'un cœur droit et d'une haute portée d^esjirit sont prédestinés à s'entendre.
L'ouvrage sur la Religion^ etc. , fait plus d'honneur à l'écrivain; le Polytkéiême honore plus le philosophe. Le premier est plus beau , mais il pouvait être fait par plus d'auteurs ; le second avait besoin de Benjamin Constant. Il fallait trouver réunies les qualités de son cœur et les hautes facultés de son esprit pour le concevoir. Aussi était-ce son dernier livre , son livre de prédilection , celui auquel il promettait ses derniers jours , ses dernières méditations , comme si l'homme eàtrainé par 1q politique et les
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révolutions, avait des pensées et des jours à promettre. La mort est là , qui empêche de tenir parole même à la gloire.
Dans l'un, Benjamin Constant peint la naissance, la grandeur, la transformation des religions; dans Taiitre, il montre comment les dieux tombent de rOlympe; et tous les deux s'expliquent par les belles pages du philosophe sur le Christianisme (1), qui complètent sa pensée et qui couronnent
son œuvre.
Voici comment procède la pensée puissante de Benjamin Constant. Quel rang occupe la morale dans le polythéisme ? Quels furent ses rapports avec la religion? Quelle influence a dû naître de ce rang et de ces rapports? Voilà une grande idée, un noble sentiment. Dès l'abord, la tête et le cœur, tout est plein. Mais pour découvrir ce procédé , il fallait être chrétien , et chrétien du dix-neuvième siècle; il fallait avoir une lumière à porter dans ces ténèbres : celle d'un prêtre n'eût éclairé que le dogme; celle d'un philosophe n'eût jeté quelque reflet que sur la morale; il fallait avoir passé les quinzième et dix-huitième siècle tout ensemble , et posséder la foi et la philosophie. Benjamin Constant pouvait seul faire ce livre.
Le monde se divise en deux parts : celle à qui on impose la foi , et celle qui croit après examen.
Les esprits faibles , les cœurs timorés se hâtent de sortir de la religion , elle ne saurait leur suflire : la magie, la sorcellerie, l'anthropomorphisme; voilà qui les séduit. En quittant la lumière du prêtre, ils retombent dans les mêmes erreurs d'où la religion les avait tirés. Le peuple de Rome et le peuple de France sont passés par là. Mais quand il faut des miracles , des sortilèges , des revenants , on voit que la religion ne peut suflire.
L'autre classe veut croire après examen. L*examen tue le dogme : opium pour les uns , il les endort dans l'indifférence ; poison pour les autres , il détruit la foi même. Les uns veulent savoir comme la religion est née , Cicéron et Voltaire ; les autres veulent discuter son principe , Lucrèce et Rousseau ; ceux-ci veulent expliquer les miracles de Dieu par les phénomènes de la nature , Pline et Lalande ; ceux-là veulent n'y voir que des allégories , Ovide et Dupuis.
Que peut faire le prêtre alors ? Trois époques s'offrent qui nécessitent trois conduites différentes. D'abord , aussi longtemps que la religion est plus puissante que la politique et les lumières, elle se défend par elle-même et par elle seule. En lutte avec la politique isolée , elle est aidée de la foi et des lumières, et finit par triompher. L'embarras commence au moment où la religion se trouve face à face avec une opinion hostile.
Durant cette première époque , elle se hâte d'appeler la politique à son
(1) Encyclopédie moderne , article Christianieme,
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secours , le poaToir du Ciel se met sous la protection du pouvoir des bom- • mes , et Socrate boit la ciguë , et Jean Hus meurt sur le bûcber. Dieu promet d*aider les rois à condition que les rois Faideront : Dioclétien ouvre le martyrologe , Charles IX , fait la Saint-Bartbélemy , Louis XIV commande les dragonades. Cette première époque finit toujours mal pour le prêtre. L'épée a tué bien des raisonneurs , mais iTa jamais blessé la raison. La victoire en définitive ne reste jamais à la violence. Les chrétiens 8*établisseut en dépit des empereurs polythéistes ; les dissidents chrétiens s*établissent malgré les rois et les papes.
Ici la seconde lutte commence. Quand le prêtre ne peut plus compter sur la force , il essaie d'en appeler à la raison. Mais la première époque a gâté la seconde. Des hommes qui descendent d'un échafaud brisé pour monter en chaire , inspirent peu de foi. Ils ne peuvent plus frapper par la parole, parla seule raison qu'ils ont voulu parler avec l'épée. C'est le temps de Julien , de ses philosophes et de ses prêtres. C'est parmi nous le temps des jésuites. Les uns viennent après les persécutions impériales , les autres après les guerres de la réforme. Tous étaient également impuissants.
Cependant il s'opère alors en leur faveur un mouvement réactionnaire. Les nations sentent par politique le besoin d'une morale religieuse , rhorame sent dans son cœur le besoin d'un Dieu; et chacun se hâte de raviver la foi qui s'éteint : le pouvoir rappelle la religion comme une impérieuse nécessité : le peuple revient à elle par un insurmontable instinct. L^incrédnlité , qui a rendu déserts le ciel et le cœur , se perd , isolée , dans ce vide : le sentiment religieux réagit , et ce sentiment doit triompher parce qu'il est l'homme même , et que la société ne peut se concevoir sans lai.
Ici commence la troisième époque : c'est la nôtre. Elle s'ouvre vers le dix-septième siècle et tend à sa fin.
Le prêtre veut rendre la foi à sa religion. La portion du peuple la moins intelligente suit ce mouvement. Mais les clauses de ce pacte qui doit rattacher l'avenir au passé , sont controversées : Bossuet et Pascal sentent qu il faut tout ramener à la grande idée d'unité religieuse , ou que tout est perdu. Être comme on fut ou cesser d'être , voilà leur devise ; le paradis ou l'enfer, voilà leur étendard. Il faut choisir : aucun terme moyen n'est admis. Quand on combat pour l'unité , il faut être un.
Les autres consentent à abandonner quelques maximes du passé pour rendre plus facile la transaction avec l'avenir. Mais ce langage de la politique ne va pas à la religion. La philosophie s'en accommode ; elle vit d'investigations, d'observations, de découvertes ; l'homme est progressif, mais Dieu est stationnaire ; il est ce qu'il fut , il sera ce qu'il est; s'il change , il n'est plus Dieu. Toucher au dogme, c'est changer la religion.
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Quand Fesprit et le cœur se perdent au sein de ces théories, on éprouve le besoin d'en finirlavec le doute. Ici deux issues s'offrent à l'homme. L'une conduit à l'éclectisme ; c'est Plotin , c'est le néo-platonisme qui le suit* : route malheureuse qui , en rien , ne conduit à rien ; qui substitue le chaos au chaos. Lorsque les philosophes et les sectaires ont choisi, chacun à leur guise , ce qui leur convient chez leurs prédécesseurs , leurs amalgames sont différents entre eux ; alors l'embarras est le même , et il faut choisir encore , et il faut éclectiser l'éclectisme , et il faut à perpétuité marcher de choix en choix, d'erreurs en erreurs, de systèmes en systèmes. Voilà l'état des sectes chrétiennes : autant d'esprits religieux, autant de religions; voilà l'état de la philosophie actuelle : autant de philosophes éclectiques , autant d'éclectismes différents.
A cet abime viennent se perdre le polythéisme antique et la philosophie moderne; leur cercueil est commun, parce que leur existence fut la même. La philosophie , qui choisit des membres appartenant à des corps divers pour en faire un corps nouveau , ne saurait faire qu'un monstre. Le polythéisme , qui choisit des dieux dans tous les Olympes pour en faire sa religion, fait un monstre aussi.
Nulle religion qui tombe ne peut transiger avec la religion qui s'élève. Jésus fut le complément de la religion de Moïse.
Le polythéisme dans sa décadence, voulut tendre la main au sentiment religieux sous quelque forme qu*il se présentât : il devait périr.
Les philosophes tentent en vain d'offrir leurs systèmes à ce besoin de croire qui tourmente l'espèce humaine ; la philosophie, si habile à ébranler les croyances, ne peut rien pour les fonder ou pour les affermir : elle soumet la loi à la raison , la religion soumet la raison à la foi.
Voyez avec quelle admirable loyauté , Benjamin Constant nous trace l'histoire de la philosophie cherchant une religion que le monde puisse admettre. Elle veut l'unité et ne peut trouver le théisme ; elle veut dégager l'intelligence de l'anthropomorphisme , et ne peut arriver à la spiritualité. C'est seulement vers la fin du troisième siècle que l'école d'Alexandrie parvient à un dieu unique, à un dieu spirituel. Mais est-ce là l'ouvrage des philosophes? Non, certes; ils ont perdu leur temps deSocrate à Plotin. Lorsque l'unité d'un dieu spirituel frappe leurs yeux , Dieu était déjà apparu à Moïse ; Christ l'avait offert aux hommes ; ses apôtres , ses disciples, ses fidèles l'évangélisaient depuis deux cent soixante-dix ans. A quoi servit toute cette philosophie théologique? A rien. Tout se fit sans elle. Je me trompe : elle servit au seul usage qui lui soit propre, à ébranler, à détruire. C'est d'elle que naquit la liberté de croire 'comme il plait et quand on veut : c'est-à-dire le droit de soumettre Dieu à l'homme.
En présence du théisme , le polythéisme devait succomber.
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L'époque de Fécole d'Alexandrie ressemble à la nôtre : même incrédulité, même besoin de croire , mêmes sophistes.
La matière deyait tomber devant Tesprit , les dieux devant Dieu : la chute du polythéisme devant Tintelligence était inévitable , nécessaire. Mais aujourd'hui, que veut-on? Dieu règne; Dieu, c'est le christianisme.
On ne peut sortir du christianisme sans sortir du théisme , sans ramener rintelligence a l'absurde, la matière au néant.
Voilà pourquoi toutes les tentatives seront vaines. Luther attaqua le catholicisme par le christianisme , et je conçois Luther. Voltaire attaqua le christianisme par le ridicule ; c'est armer les mauvaises passions contre ce que l'intelligence a de plus noble, le cœur de plus généreux ; mais n'importe, je connais les passions , je sais que l'arme est tranchante, et je conçois Voltaire et l'incrédulité dont il a troublé le monde.
Aujourd'hui l'incrédulité lasse le genre humain; il faut qu*il retourne à Dieu : c'est donc au christianisme qu'il va revenir. Mais reviendra-t-on à la forme antique, consacrée par la foi, sanctionnée par le temps ? mais le christianisme revètira-t-il une forme nouvelle adaptée au présent , à l'avenir? Je ne puis résoudre la première question ; la seconde me semble insoluble. Le problème est celui-ci : jusqu'à quel point la foi peut-elle se prêter à l'incrédulité ? Voilà la question : Que le lecteur réponde.
Ces deux questions cependant ne sont pas traitées par Benjamin Constant. L'illustre écrivain les réservait pour ses derniers jours , comme s*il espérait que la lumière du ciel viendrait illuminer l'esprit prophétique du vieillard et du mourant !
J.-P. Pages, Député de l'Ariège. ,