DE LA PROPRIÉTÉ
Dins la première édition de cet ouvrage, en 1814, j'avais regardé comme inutile tout raisonnement en faveur de la propriété en elle-même. En I81S , je crus m'apcrcevoii^rquc l'effervescence des opinions mises en mouvement par le pouvoir, qui si long-temps les avait comprimik's , donnait à ces raisonnements une sorte d'à-propos, et j'insérai dans mes Pfineipet de Politique quelques considérations tendant à combattre des théories exagérées et anti-sociales. Je les reproduis ici, parce qu'il n'est que trop ordinaire en France de voir la partie active et passionnée du peuple,
fasser, avec une rapidité extrême , d'une opinion à l'autre. Telle erreur laquelle, à telle époque , on dédaigne de répondre , parce qu'elle parait décréditée, peut, au premier événement, se montrer appuyée sur des sophismes qu'on aurait dit frappés d'une réprobation universelle.
Ajoute! qu'il y a parmi nous un assetgraud nombre d'écrivains toujours au service du système dominant. Nous les avons vus déjà se vouer tour à tour à la démagogie et au despotisme. Rien ne serait moins étonnant de leur part qu'une nouvelle aposliflSe. Ce sont de vrais lansquenets , sauf la bravoure. Les désaveux ne leur coûtent rien , les absurdité ne les arrêtent pas , parce que les opinions ne sont pour eux qu'un calcul. Ils cherchent partout une force dont ils réduisent les volontés en principes. Leur lèle est d'autant plus actif et înlatigable, qu'il est indépendant de leur conviction. ■ ;.
Voici donc ce que je disais sur la propriété , considérée emmêla première et la plus nécessaire des eonvenlions d( l'état social. '. *
« Plusieurs de ceux qui ont défendu la propriété par des raisonnements abstraits, me semblent être tombés dans une erreur grave; ils ont représenté la propriété comme quelque chose de mystérieux, d'antérieur à la société.
d'indépendant d'elle. Aucnnede ces assertions n'est vraie. La propriété n'est point antérieure a la société; car, sans l'association qui lui donne une garantie, elle ne serait que le droit du premier occupant, en d'autres mots , le droit de la force , c'est-à-dire, un droit qui n'en est pas un. La propriété n'est point indépendante de la société; car un état social, à la vérité trèsmisérable , peut être conçu sans propriété, tandis qu'on ne peut imaginer de propriété sans état social .
1» La propriété existe de par la société ; la société a trouvé que le meilleur moyen de faire jouir ses membres des biens coimnuns à tous, ou disputés par tous avant son institution, était d'en concéder une partie à chacun, ou plutôt de maintenir chacun dans la partie qu'il se trouvait occuper, en loi en garantissant la jouissance avec les changements que cette jouissance pourrait éprouver , soit par les chances multipliées du hasard, soit par les degrés inégaux de Finëustrie.
n La propriété n'est autre chose qu'une convention sociale ; mab de ce qoe nous la reconnaissons pour telle , il ne s'ensuit pas que nous l'envisagions comme moins sacrée , moins inviolable , moins nécessaire , que les écrivains qui adoptent un autre système. Quelques philosophes ont considéré son établissement comme un mal , son abolition comme possible ; mais ils ont en recours , pour appuyer leurs théories , à une foule de suppositions dont quelques-unes peuvent ne se réaliser jamais , et dont les moins chimériques sont reléguées a une époque qu'il ne nous est pas même permis de prévoir. Non-seulement ils ont pris pour basç un accroissement de lumières auquel Thomme arrivera peut-être , mais sur lequel il serait absurde de fonder nos institutions présentes ; mais ils ont établi comme démontrée une diminution du travail actuellement requis pour la subsistance de l'espèce humaine, telle que cette diminution dépasse toute invention même soupçonnée. Certainement chacune de nos découvertes en mécanique , qui remplacent par des instruments et des machines la force physique de Thomme, est une conquête pour la pensée; et, d'après les lois de la nature , ces conquêtes devenant plus faciles à mesure qu'elles se multiplient , doiveni se succéder avec une vitesse accélérée ; mais il y a loin encore de ce que nous avons fait, et même de ce que nous pouvons imaginer en ce genre , à une exemption totale de travail manuel. Néanmoins cette exemption serait indispensable pour rendre possible l'abolition de la propriété, à moins qu'on vm voulût, comme quelques-uns de ces écrivains le demandent, répartir ce travail également entre tous les membres de l'association ; mais cette répartition, si elle n'était pas une rêverie , irait contre son but même , enlèverait à la pensée le loisir qui doit la rendre forte et profonde , à l'industrie la persévérance qui la porte à la perfectitin , a toutes les classes , les avantages de l'habitude et de Tunité du but, et de la centralisation des forces. Sans propriété, l'espèce humaine existerait stationnaire , et dans le degré le plus brut et le plus sauvage de son existence. Chacun, chargé de pourvoir seul à tous ses besoins, partagerait ses forces pour y subvenir , et , courbé sous le poids de ses soins multipliés , n'avancerait jamais d'un pas. L'abolition de la propriété serait destructive de la division du travail , base du perfectionnement de tous les arts et de toutes les sciences. La faculté progressive , espoir favori des écrivains que je combats , périrait faute de temps et d'indépendance , etrégalité grossière et forcée qu'ils nous recommandent, mettrait un obsta-
de invincible à rétablissement graduel de régalité véritable, celle da bonheur et des lumières (!)• »