CHAPITRE XX
DE LA PROPRIÉTÉ IINTRL1.ECTUELLE,
Quelques publicistes ont cru reconnaître qu*il y «vait une espèce de propriété qu'ils ont nommée intellectuelle , et ils ont défendu leur opinion d'une manière assez ingénieuse. Un homme distingué dans une profession libérale, ont-ils dit, un jurisconsulte, par exemple, n*est pas attaché moins fortement au pays qu'il habite que le propriétaire territorial. Il est plus facile à ce dernier d'aliéner son patrimoine , qu'il ne le serait au premier de déplacer sa réputation ; sa fortune est dans la confiance qu'il inspire. Cette confiance tient à plusieurs années de travail , d'intelligence, d'habileté , aux services qu'il a rendus , à Thabitude qu'on a contractée de recourir à lui dans des circonstance^ difficiles , aux connaissances locales que sa longue expérience a rassemblées. F/cxpatriation le priverait de ces avantages. Il serait ruiné par cela seul quSl se présenterait inconnu sur une terre étrangère.
Mais cette propriété qu'on nomme intellectuelle, ne réside que dans l'opinion. S'il est permis à tous de se l'attribuer, tous la réclameront sans doute ; car les droits politiques deviendront non-seulement une prérogative sociale , mais une attestation de talent , et se fes refuser serait ua acte rare de désintéressement et de modestie a la fois. Si c'est l'opinion des autres qui doit conférer cette propriété intellectuelle , VcMÛnion ne se manifeste que par le succès et par la fortune qui en est le récitât nécessaire. Alors la propriété sera naturellement le partage des hommes distingués dans tous les genres.
Mais il y a des considérations -d'une plus haute importance à faire valoir. Les professions libérales demandent plu^4me toutes les autres peutêtre , pour que leur influence ne soit pas fune^fdans les discussions politiques , d'être réunies à la propriété. Ces professions , si recommandables à tant de titres , ne comptent pas toujours au nombre de leurs avantages celui de mettre dans les idées cette justesse pratique nécessaire pMr prononcer sur les intérêts positifs des hommes. L'on a vu, dans notre révolution , des littérateurs, des mathématiciens , des chimistes, se livrer aux opinions les plus exagérées, non que sous d'autres rapports ils ne fussent éclairés ou estimables ; mais ils avaient vécu loin des hommes : les uns s'étaient accoutumés à s'abandonner à leur imagination ; les autres à ne tenir compte que de l'évidence rigoureuse ; les troisièmes à voir la nature, dans la reproduction des êtres , faire l'avance de la destruction. Ils étaient arri-
(1) Principes de politique , pages 20 et 24.
vës, par des chemins dissemblables , au même résultat, celui de dédaigner les considérations tirées des faits , de mépriser le monde réel et sensible , et de raisonner sur l'état social en enthousiastes , sur les passions en géomètres , sur l08 douleurs humaines en physiciens.
Si ces erreurs ont été le partage d'hommes supérieurs, quels ne seront pas les égarements des candidats subalternes, des prétendants malheureux? Combien n*est-il pas urgent de mettre un frein aux amours-propres blessés , aux vanités aigries , à toutes ces causes d'amertume , d'agitation , de mécontentement contre une société dans laquelle on se trouve déplacé, de haine contre des hommes qui paraissent d'injustes appréciateurs! Tous les travaux intellectuels sont honorables, sans doute : tous doivent être respectés. Notre premier attribut, notre faculté distinctive, c'est la pensée. Quiconque en fait usage a droit à notre estime , même indépendamment du succès. Quiconque l'outrage ou la repousse , abdique le nom d'homme , et se place en dehors de l'espèce humaine. Cependant chaque science donne à l'esprit de celui qui la cultive une direction exclusive qui devient dangereuse dans les affaires politiques, à moins qu'elle ne soit contre-balancée. Or, le contre-poids ne peut se trouver que dans la propriété. Elle seule établit entre les hommes des liens uniformes. Elle les met en garde contre le sacrifice imprudent du bonheur et de la tranquillité des autres, en enveloppant dans ce sacrifice leur propre bien-être, et en les obligeant à calculer pour eux-mêmes. Elle les fait descendre du haut des théories chimériques et des exagérations inapplicables , en établissant entre eux et le reste des membres de l'association , des relations nombreuses et des intérêts communs.
Et qu'on ne croie pas cette précaution utile seulement pour le maintien de l'ordre; elle ne l'est pas moins pour celui de la libevté. Par une réunion bizarre , les sciences qui , dans les agitations politiques , disposent quelquefois les hommes à des idées de liberté impossibles , les rendent d'autres fois indifférents et serviles sous le despotisme. Les savants proprement dits sont rarement froissés par le pouvoir, même injuste. 11 ne hait que la pensée; il aime assez les sciences tK)mme moyens pour les gouvernants , et les beaux-arts comme distracticms pour les gouvernés. Ainsi la carrière que suivent les hommes dont les études n'ont aucun rapport avec les intérêts actifs de la vie , les g^iantissant des vexations d'une autorité qui ne voit jamais en eux des rivaux , ils s'indignent souvent trop peu des abus de pouvoir qui ne pèsent que sur d'autres classes (1}.