E LA LIBERTÉ DE L 'INDUSTRIE
La société n'ayant d'autres droits sur les individus que de les empêcher de se nuire mutuellement , elle n'a de juridiction sur l'industrie qu'en supposant celle-ci nuisible. Mais l'industrie d'un individu ne peut nuire k ses semblables aussi longtemps que cet individu n'invoque pas en faveur de son industrie et contre la leur des secours d'une autre nature. La nature de l'industrie est de lutter contré l'industrie rivale par une concurrence parfaitement libre , et par des efforts pour atteindre une supériorité intrinsèque. Tous les moyens d'espèce différente qu'elle tenterait d'employer ne seraient plus de l'industrie, mais de Toppression ou de la fraude. La société aurait le droit et même l'obligation de la réprimer ; mais de ce droit que la société possède , il résulte qu'elle ne possède pas celui d'employer contre l'industrie de l'un , en faveur de celle de l'autre , les moyens qu'elle doit également interdire à tous.
L'action de l'autorité sur l'industrie peut se diviser en deux branches : les prohibitions et les encouragements. Les privilèges ne doivent pas être séparés des prohibitions , parce que nécessairement ils les impliquent.
Or , qu'est-ce qu'un privilège en fait d'industrie ? C'est l'emploi de la force du corps social pour faire tourner au profit de quelques hommes les avantages que le but de la société est de garantir à l'universalité des membres : c'est ce que faisait l'Angleterre , lorsque , avant l'union de l'Irlande à ce royaume, elle interdisait aux Irlandais presque tous les genres de commerce étranger ; c'est ce qu'elle fait aujourd'hui , lorsqu'elle défend à
(1) Ce nVst point comme pouvoir politique que Tétak doit salarier les cultes ; mais , comme représentant Passociation générale qui renferme toutes les associations partielles, il doit sanctionner et garantir les salaires que les citoyens assignent aux ministres des religions qu'ils professent , à ceux de toutes les religions , aux protestants comme aux catholiques, aux juifs comme aux protestants, aux sectes naissantes comme aux sectes établies ; car les sectes naissantes (je Tai dit ci-dessus ) ont les mêmes droits que les sectes anciennef. Si le salaire payé par TSUt ne s'étendait pas à toutes les communions, s'il était restreint à une ou à plusieurs communions privilégiées , il y aurait violation des principes de la toléranco et de la liberté religieuse.
tous les Anglais de faire aux Indes un commerce indépendant de la compagnie qui s'est emparée de ce vaste monopole ; c'est ce que faisaient les bourgeois de Zurich avant la révolution de la Suisse , en forçant les habitants des campagnes à ne vendre qu*à eux seuls presque toutes leurs denrées et tous les objets qu'ils fabriquaient.
Il y a manifestement injustice en principe. Y a-t-il utilité dans l'application? Si le privilège est le partage d'un petit nombre, il y a sans doute utilité pour ce petit nombre ; mais cette utilité est du genre de celle qui accompagne toute spoliation. Ce n*est pas celle qu'on se propose, ou du moins qu'on avoue se proposer. Y a-t-il utilité nationale? Non, sans doute ; car , en premier lieu , c'est la grande majorité de la nation qui est exclue du bénéfice. Il y a donc perte sans compensation pour cette majorité. En second lieu , la branche d'industrie ou de commerce qui est l'objet du privilège est exploitée plus négligemment et d'une manière moins économique par des individus dont les gains sont assurés par l'efiet seul du monopole, qu'elle ne le serait si la concurrence obligeait tous les rivaux à se surpasser a l'envi par l'activité et par l'adresse. Ainsi la richesse nationale ne retire pas de cette industrie tout le parti qu'elle pourrait en tirer. Il y a donc perte relative pour la nation tout entière. Enfin , les moyens dont l'autorité doit se servir pour maintenir le privilège et pour repousser de la concurrence les individus non privilégiés, sont inévitablement oppressifs etvexatoircs. Il a donc encore pour la nation tout entière perte de liberté. Voilà trois pertes réelles que ce genre de prohibition entraine, et le dédommagement de ces pertes n'est réservé qu'à une poignée de privilégiés.
Les prohibitions en fait d'industrie et de commerce mettent, comme toutes les autres prohibitions, et plus que toutes les autres, les individus en hostilité avec le gouvernement. Elles forment une pénipière d'hommes qui se préparent à tons les crimes, en s'accoutumant à violer les lois, et une autre pépinière d'hommes qui se familiarisent avec l'infamie, en vivant du malheur de leurs semblables (1).
Non-seulement les prohibitions commerciales créent des délits factices, mais elles invitent les hommes à commettre ces délits par le profit qu'elles attachent aux succès de la fraude. C'est un inconvénient qu'elles ont de plus que les autres lois prohibitives (2). Elles tendent des embûches à la classe indigente , à cette classe déjà entourée de trop de tentations irrésistibles , et dont on a dit avec raison que toutes ses actions sont précipitées (8) , parce que le besoin la presse , que sa pauvreté la prive de lumières, et que son obscurité l'affranchit de l'opinion.
Beaucoup de gens mettent moins d'importance à la liberté d'industrie qu'aux autres genres de liberté. Cependant les restrictions qu'on y apporte entraînent des lois si cruelles , que toutes les autres s'en ressentent. Voyez en Portugal le privilège de la compagnie des vins occasionner d'abord des émeutes , nécessiter par ces émeutes des supplices barbares , décourager
(1) L*état des contrebandiers arrêtés en France sous la monarchie était, année conimune, de 10,700 individus, dont 3,300 hommes , 1 ,800 femmes et 0,600 enfanU. Adminiai, des fin., II, 57. Le corps de brigade chargé de cette poursuite était de plus de â,300 hommes et la dépense de 8 à 9 millions. Ibid, y 83.
(3) Smith , tome V, traduction de Garnier, p. 374 et suir.
(3) Administration des finances j II , 98.
le coimnerce par le spectacle de ces supplices, et porter enGn, par une suite de contraintes et de cruautës , une foule de propriétaires à arracher eux-mêmes leurs vignes , et à détruire dans leur désespoir la source de leurs richesses, pour qu'elles ne servissent plus de prétexte à tous les genres de vexations. (1). Voyez en Angleterre les rigueurs, les violences, les actes arbitraires que traîne à sa suite , pour se maintenir , le privilège exclusif de la compagnie des Indes (2). Ouvrez les statuts de cette nation, d'ailleurs* inhumaine et libérafe, vous y verrez la peine de mort prodiguée à des actions qu^il est impossible de considérer comme des crimes (3). Lorsqu'on parcourt l'histoire des établissements anglais dans l'Amérique septentrionale, on voit, pgur ainsi dire , chaque privilège suivi de l'émigration des individus non privilégiés. Les colons fuyaient devant les restrictions commerciales, abandonnant les terres qu'ils achevaient à peine de défricher, pour retrouver la liberté dans les bois, et demandent à la nature sauvage une retraite contre les persécuti<lns de l'état social (-4).
Si le système prohibitif n'a pas anéanti toute l'industrie des nations qu'il vexe et qu*il tourmente , c'est , comme le remarque Smith (5) , parce que l'efibrt naturel de chaque individu pour améliorer son sort, est un principe réparateur qui remédie à beaucoup d'égards aux mauvais effets de l'administration réglementaire , comme la force vitale lutte souvent avec succès dans l'organisation physique de l'homme contre les maladies qui résultent de ses passions, de son intempérance ou de son oisiveté. *
Je ne puis, dans cette note , poser que des principes : les détails m'entraineraient au-delà des bornes de cet ouvrage. J'ajouterai cependant quelques mots sur deux espèces de prohibitions ou de privilèges , frappées de réprobation depuis trente années , et qu'on a prétendu ressusciter dans ces derniers temps. Je veux parler des jurandes, des maîtrises, des apprentissages, système non moins inique qu'absurde : inique, en ce qu'il ne permet pas à l'individu qui a besoin de travailler , le travail qui seul le préserve du crime ; absurde, en ce que , sous le prétexte du perfectionnement des métiers, il met obstacle à la concurrence , le plus sûr moyen du perfectionnement de tous les métiers. L'intérêt des acheteurs est une bien plus sûre garantie de la bonté des productions que des règlements arbitraires, qui, partant d'une autorité qui confond nécessairement tous les objets , ne distinguent point assez les divers métiers , et prescrivent souvent un apprentissage aussi long pour les plus aisés que pour les plus difficiles. Il est bizarre d'imaginer que le public est un mauvais juge des ouvriers qu'il emploie , et que le gouvernement, qui a tant d'autres affaires, saura mieux quelles précautions il faut prendre pour apprécier leur
(1) Mémoirefl du marquis de Ponibal. Le gouvernement portugais plaça des soldats pour empêcher les propriétaires d'arracher leurs lignes. Qu'est-ce qu'un système qui force I*auiorité à garantir la propriété du désespoir des propriétaires?
(2) Baert.
(3) Par les statuts de la huitième année d^lisaheth , chap. 3 , quiconque exporte des brebis, agneaux ou béliers, doit , pour la première fois , avoir tous ses biens conGsqués à perpeiiuité , subir une prison d'un an , et , au bout de ce temps , a^oir la main gauche cx>upée , à un jour de marché , dans une ville où elle restera clouée. En cas de récidive , il doit être puni de mort. Par des actes de la treizième et qualoraiènie année de Charles II , Texportation de la laine fut déclarée crime capital. (Smith, liv. IV, chap. 8. )
(4) Mémoires sur les États-Unis.
(5) Richesses des nations , liv. lY, chap. 9.
mérite. Il ne peut que s'en remettre à des hommes qui , formant un corps dans rétat , ont un intérêt différent de la masse du peuple , et qui , travaillant d'une part à diminuer le nombre des producteurs , et de l'autre à faire hausser le prix des productions , les rendent à la fois plus imparfaites et plus coûteuses. L'expérience a partout prononcé contre l'utilité prétendue de cette manie réglementaire. Les villes d'Angleterre où l'industrie 'est la plus active , qui ont pris dans un temps très-court le plus grand accroissement , et où le travail a été porté au plus haut degré de perfection, sont celles qui n'ont point de chartes (I) et où il n'existe aucune corporation (2).
Une vexation plus révoltante encore, parce qu'elle est plus directe et moins déguisée , c'est la fixation du prix des journées. Cette fixation , dit Smith , est le sacrifice de la majeure partie à la plus petite. Nous ajouterons que c'est le sacrifice de la partie indigente à la partie riche , de la partie laborieuse à la partie oisive , au moins comparativement , de la partie qui est déjà soufirante par les dures lois de la société à la partie que le sort et les institutions ont favorisée. On ne saurait se représenter sans quelque pitié cette lutte de la misère contre l'avarice , cette lutte où le pauvre , déjà pressé par ses besoins et ceux de sa famille, n'ayant d'espoir que dans son travail , et ne pouvant attendre un instant sans que sa vie même et la vie des siens ne soit menacée, rencontre le riche, non-seulement fort d« son opulence et de la faculté qu'il a de réduire son adversaire , en lui refusant ce travail qui est son unique ressource , mais encore armé de lois vexatoircs qui fixent les salaires , sans égard aux circonstances , à l'habileté , au zèle de l'ouvrier. Et qu'on ne croie pas cette fixatioa nécessaire pour réprimer les prétentions exorbitantes et le renchérissement des bras. La pauvreté est humble dans ses demandes. L'ouvrier n'a-t-il pas derrière lui la faim qui le presse , qui lui laisse à peine un instant pour discuter ses droits, et qui ne le dispose que trop à vendre son temps et ses forces au-dessous de leur valeur? La concurrence ne tientelle pas le prix du travail au taux le plus bas qui soit compatible avec la subsistance physique? Chez les Athéniens, comme parmi nous, le salaire d'un journalier était équivalent à la nourriture de quatre personnes. Pourquoi de» règlements, lorsque la nature des choses fait la loi sans vexation ni violence?
La fixation du prix des journées, si funeste à l'individu, ne tourne point à l'avantage du public. Entre le public et l'ouvrier s'élève une classe impitoyable , celle des maîtres. Elle paie le moins et demande le plus qui
(1) Birmingham , Manchester, f^. Touvrage de M. Baert.
(3) La plus sacrée et la plus inviolahle de toutes les propriétés de lliomme est celle de sa propre industrie, parce qu^eile est la source originaire de toutes les autres propriétés. Le patrimoine du pauvre est dans la force et Tadrcsse de ses mains, et Tempècher d'employer cette force et cette adresse de la manière qu^il trouve la plus convenable , tant quHl ne porte de dommage à personne , est une violation manifeste decette propriété primitive. C^est une usurpation criante sur la liberté légitime tant de Touvrier que de ceux qui seraient disposés à lui donner du travail : c'est empêcher à la fois Pun de travailler co^me il le juge à propos, et Tautre de choisir qui bon lui semble. On peut en toute sûreté s'en fier à la prudence de celui qui occupe un ouvrier, pour décider si cet ouvrier mérite de l'emploi , puisqu'il y va de son intérêt. Cette sollicitude qu'afifecte le législateur pour prévenir qu'on n'emploie des personnes incapabHw, est évidemment aussi absurde qu'oppressive. SfiiiTn. Foyez aussi BcDtham. Principes du Code civil, partie 5 , chap. 1.
lui est possible , profilant ainsi seule tout à la fois et des besoins de la classe laborieuse et des besoins de la classe aisëe. Etrange complication des institutions sociales ! Il existe une cause éternelle d*équilibre entre le prix et la valeur du travail , une cause qui agit sans contrainte de manière a ce que tous les calculs soient raisonnables et tous les intérêts contents. Cette cause est la concurrence ; mais on la repousse. On met obstacle à la concurrence par des règlements injustes, et on veut rétablir Téquilibre par d'autres règlements non moins injustes , qu'il iaut maintenir par les châtiments et par les rigueurs.
Le système des prîmes et des encouragements a moins d'inconvénients que celui des privilèges. Il me semble néanmoins dangereux sous plusieurs rapports.
Il est à craindre premièrement que l'autorité , lorsquelle s'est une fois arrogé le droit d*intervenir dans ce qui concerne l'industrie , ne fût-ce que par des encouragements, ne soit poussée bientôt, si ces encouragements ne suffisent pas, à recourir à des mesures de contrainte et de rigueur. L'autorité se résigne rarement à ne pas se venger du peu de succès de ses tentatives; elle court après son argent comme les joueurs. Mais au lieu que ceux-ci en appellent au hasard, l'autorité souvent en appelle à la force.
L'on peut redouter en second lieu que l'autorité , par des encouragements extraordinaires , ne détourne les capitaux de leur destination naturelle , qui est toujours la plus profitable. Les capitaux se portent d'euxmêmes vers les emplois qui offrent le plus à gagner. Pour les y attirer , il n'y a pas besoin d'encouragement : pour ceux où il 7 aurait à perdre, les encouragements seraient funestes. Toute industrie qui ne peut se maintenir indépendamment des secours de l'autorité, finit par être ruineuse (1). Le gouvernement paie alors les individus pour que ceux-ci travaillent à perte. En les payant de la sorte, il parait les indemniser; mais comme ) indemnité ne se peut tirer que du produit des impôts, ce sont en définitive les individus qui en supportent le poids. Enfin , les encouragements de l'autorité portent une atteinte très-grave à la moralité des cLisses mdustrielles. La morale se compose de la suite naturelle des causes et de.s effets. Déranger cette suite, c'est nuire à la morale. Tout ce qui introduit le hasard parmi les hommes , les corrompt. Tout ce qui n'est pas Tefiet direct, nécessaire, habituel d'une cause connue et prévue, tient plus ou moins de la nature du hasard. Ce qui rend le travail la cause la plus efficace de moralité , c'est l'indépendance où l'homme laborieux se trouve des antres hommes , et la dépendance où il est de sa propre conduite et de l'ordre , de la suite , de la régularité qu'il met dans sa vie. Telle est la véritable cause de la moralité des classes occupées d'un travail uniforme et de l'immoralité si commune des mendiants et des joueurs. Ces derniers sont de tous les hommes les plus immoraux, parce que ce sont eux qui, de tous les hommes, comptent le plus sur le hasard.
Les encouragements ou les secours du gouvernement pour l'industrie sont une espèce de jeu. Il est impossible de supposer que l'autorité n'accorde jamais ces secours ou ces encouragements à des hommes qui ne les méritent pas, ou n'en accorde jamais plus que les objets de ces faveurs
(1) Smith, IW. IV, chap. 9.
n'en méritent. Une seule crrenr dans ce genre fait des encouragements une loterie. Il suffit d'une seule chance pour introduire le hasard dans tous les calculs, et par conséquent pour les dénaturer : la prohabilité delà chance n'y fait rien, car sur la probabilité, c'est l'imagination qui décide. L'es* poir, même éloigné , même incertain , de l'assistance de l'autorité jette dans la vie et dans tes calculs de l'homme laborieux un élément tout>à-faît difierent du reste de son existence. Sa situation change , ses intérêts se compliquent, son état devient susceptible d'une sorte d'agiotage. Ce n'est plus ce commerçant ou ce manufacturier paisible qui faisait dépendre sa prospérité de la sagesse de ses spéculations , de la bonté de ses produits , de l'approbation de ses concitoyens , fondée sur la régularité de sa conduite , et sur sa prudence reconnue : c'est un homme dont l'intérêt immédiat , dont le désir pressant est de s'attirer l'attention de l'autorité. La nature des choses avait, pour le bien de l'espèce humaine, mis une barrière presque insurmontable entre la grande masse des nations et les dépositaires du pouvoir. Un petit nombre d'hommes seulement était condamné à s'agiter dans la sphère de la puissance , à spéculer sur la faveur, à s'enrichir par la brigue. Le reste suivait tranquillement sa route, ne demandant au gouvernement que de lui garantir son repos et l'exercice de ses facultés ; mais si l'autorité, peu contente de cette fonction salutaire , et se mettant par des libéralités ou des promesses en présence de tous les individus , provoque des espérances et crée des passions qui n'existaient pas; tout alors se trouve déplacé. Par-là , sans doute , se répand dans la classe industrielle une nouvelle activité ; mais c'est une activité vicieuse , une activité qui s'occupe plutôt de l'effet qu'elle produit au dehors que de la solidité de ses propres entreprises , qui cherche l'éclat plus que le succès , parce que le succès pour elle peut résulter d'un éclat même trompeur ; c'est une activité enfin qui rend la nation entière téméraire , inquiète , cupide , d'économe et de laborieuse qu'elle aurait été.
Et ne pensez pas qu'en substituant aux encouragements pécuniaires des motifs tirés de la vanité, vous fassiez moins de mal. Les gouvernements ne mettent que trop le charlatanisme parmi leurs moyens , et il leur est facile de croire que leur seule présence comme celle du soleil vivifie toute la nature. En conséquence ils se montrent, ils parlent, ils sourient, et le travail à leur avis doit se tenir honoré pour des siècles ; mais c'est encore sortir les classes laborieuses de leur carrière naturelle; c*est leur donner le besoin du crédit ; c'est leur inspirer le désir d'échanger leurs relations commerciales contre des relations de souplesse et de clientèle. Elles prendront les vices des cours, sans prendre en même temps l'élégance qui voile du moins ces vices.
Les deux hypothèses les plus favorables au système des encouragements ou des secours de l'autorité sont assurément , l'une, l'établissement d'une branche d'industrie encore inconnue dans un pays , et qui exige de fortes avances; l'autre, l'assistance donnée à de certaines cl asse^ industrielles ou agricoles, lorsque des calamités imprévues ont considérablement diminué leurs ressources.
Je ne sais cependant si , même dans ces deux cas , à l'exception peut-être de quelques circonstances très-rares , pour lesquelles il est impossible do tracer des règles fixes , Vintervcntion du gouvernement n'est pas plus nuisible qu'avantageuse.
Omis le piiBimer cas , nul doute que la noaTello branche d'industrie' ainsi protégée ne s'établisse plus tôt avec plus d'étendue ; mais , reposant plus sur l'assistance du gouvernement que sur les calculs des particuliers , elle s'établira moins solidement. Ceux-ci , indemnisés d'avance des pertes qu'ils pourront faire, n'apporteront pas le même zèle et les mêmes seins que s'ils étaient abandonnés a leurs propres forces , et s'ils n'avaient de succès à attendre que ceux qu'ils pourraient mériter. Ils se flatteront avec raison que le gouvernement, en quelque sorte engagé par les premiers sacrifices qu'il aura consentis , viendra derechef à leur secours s'ils échouent, pour Be pas perdre le fruit de ces sacrifices , et cette arrière-pensée , d'une nature difiërente de celle qui doit servir d'aiguillon à l'industrie, nuira plus ou moins et toujours d'une manière notable à leur activité et à leurs > efforts.
L'on imagine d'ailleurs beaucoup trop facilement , dans les pays habitués aux secours factices de l'autorité, que telle ou telle entreprise est an-dessus des moyens individuels, et c'est une seconde cause de relâchement pour l'industrie particulière ; elle attend que le gouvernement la provoque, parce qu'elle est accoutumée à recevoir l'impulsion première du gouvernement.
A peine en Angleterre une découverte est-elle connue , que des souscriptions nombreuses fournissent aux inventeurs tous les moyens de développement et d'application. Seulement les souscripteurs apportent plus de scrupule dans l'examen des avantages promis , qu'un gouvernement n'en pourrait apporter , parce que l'intérêt de tous les individus qui entreprennent pour leur compte est de ne pas se laisser tromper , tandb que l'intérêt de la plupart de ceux qui spéculent sur le secours du gouvernement est de tromper le gouvernement. Le travail et le succès sont l'unique ressource des premiers. L'exagération ou la faveur sont pour les seconds ane ressource beaucoup plus certaine et surtout plus rapide. Le système des encouragements est encore, sous ce rapport, un principe d'immoralité.
Il est possible , je ne le nie pas , que l'industrie des individus , privée de tout secours étranger , s'arrête quelquefois devant un obstacle ; mais d'abord elle se tournera vers d'autres objets , et l'on peut compter , en second lieu, qu'elle rassemblera ses forces pour revenir tôt ou tard à la charge et surmonter la difficulté. Or , j'affirme que l'inconvénient partiel et momentané de cet ajournement ne sera pas comparable au désavantage général du désordre et de l'irrégularité que toute assistance artificielle introduit dans les idées et dans les calculs.
hes raisonnements à peu près pareils trouvent leur application dans la seconde hypothèse qui , au premier coup-d'œil , paraît encore bien plus légitime et plus favorable. En venant au secours des classes industrielles ou agricoles, dont les ressources ont été diminuées par des calamités imprévues et inévitables , le gouvernement affaiblit d'abord en elles le sentiment qui donne le plus d'énergie et de moralité à l'homme , celui de se devoir tout à soi-même et de n'espérer qu'en ses propres forces. En second lieu , l'espoir de ces secours engage les classes souffrantes à exagérer leurs pertes , à cacher leurs ressources , et leur donne de la sorte un intérêt au mensonge. J'accorde que ces secours soient distribués avec prudence et parcimonie ; mais l'effet, qui n'en sera pas le même pour l'aisance des individus , en sera le même pour leur moralité. L'autorité ne leur en aura pas
moins enseigné à compter sur les autres au lien de ne compter que sur eux-mêmes. Elle trompera ensuite leurs espérances ; mais leur activité n'en aura pas été moins relâchée : leur véracité n'en aura pas moins souffert une altération. S'ils n'obtiennent pas les secours du gouvernement, c'est qu'ils n'auront pas su les solliciter avec une habileté suffisante. Le gouvernement s'expose en^n à se voir déçu par des agents infidèles. Il ne peut suivre dans tous les détails l'exécution des mesures qu'il ordonne , et la ruse est toujours plus habile que la surveillance. Frédéric-le-Grand et Catherine II avaient adopté pour l'agriculture et l'industrie le système des encouragements. Ils visitaient fréquemment eux-mêmes les provinces qu'ils s'imaginaient avoir secourues. On plaçait alors sur leur passage des hommes bien vêtus et bien nourris, preuves apparentes de l'aisance qui résultait de leurs libéralités , mais rassemblés à cet effet par les distributeurs de leurs grâces , tandis que les véritables habitants de ces contrées gémissaient au fond de leurs cabanes dans leur ancienne misère , ignorant jusqu'à l'intention des souverains qui se croyaient leurs bienfaiteurs.
Dans. les pays qui ont des constitutions libres, la question des encouragements et des secours peut encore être considérée sous un autre point de vue. Est-il salutaire que le gouvernement s'attache certaines classes de gouvernés par des libéralités qui , fussent-elles sages dans leur distribution, ont nécessairement de l'arbitraire dans leur nature? N'est-il pas à craindre que ces classes, séduites par un gain immédiat et positif, ne deviennent indifférentes a des violations de la liberté individuelle ou de la justice? On 2>ourrait alors les regarder comme achetées par l'autorité.
En lisant plusieurs écrivains, on serait tenté de croire qu*il n'y a rien de plus stupide , de moins éclairé , de plus insouciant, que l'intérêt individuel. Ils nous disent gravement, tantôt, que si le gouvernement n'encourage pas l'agriculture, tous les bras se tourneront vers les manufactures, et que les campagnes resteront en friche ; tantôt, que si le gouvernement n'encourage pas les manufactures, tous les bras resteront dans les campagnes ; que le produit de la terre sera fort au-dessus des besoins, et que le pays languira sans commerce et sans industrie (1), comme s'il n'était pas clair, d'un côté, que l'agriculture sera toujours en raison des besoins d'un peuple, car il fant que les artisans et les manufacturiers aient de quoi se nourrir; de l'autre, que les manufactures s'élèveront aussitôt que les produits de la terre seront en quantité suffisante, car l'intérêt individuel poussera les hommes à s'appliquer à des travaux plus lucratifs que la multiplication des denrées, dont la quantité réduirait le prix. Les gouvernements ne peuvent rien changer aux besoins physiques des hommes; la multiplication et le taux des produits, de quelque espèce qu'ils soient, se conforment toujours aux demandes de ces produits. H est absurde de croire qu'il ne suffit pas, pour rendre un genre de travail commun, qu'il soit utile à ceux qui s'y livrent. S'il y a plus de bras qu'il n'en faut pour mettre en valeur la fertilité du sol, les habitants tourneront naturellement leur activité vers d'autres branches d'industrie. Ils sentiront, sans que le gouvernement les en avertisse, que la concurrence, passant une certaine ligne , anéantit l'avantage du travail. L'intérêt particulier, sans être encouragé par l'autorité, sera suffisamment excité par ses propres calculs à
(1) f^oy. Filangieri et beaucoup d'autros.
chercher un genre d'ocoapation plus profilahle. 81 la nature du terrain rend nécessaire un grand nombre de cultivateurs , les artisans et les manufacturiers ne se multiplieront pas , parce que le premier besoin d'un )>euple étant de subsister, un peuple ne néglige jamais sa subsistance. D'ailleurs Tétat d'agriculteur étant plus nécessaire, sera par cela même plus lucratif que tout antre. Lorsqu'il n'y a pas de privilège abusif qui intervertisse Tordre naturel , l'avantage d'une profession se compose toujours de son utilité absolue et de sa rareté relative. Les productions tendent à se mettre au niveau des besoins, sans que l'autorité s'en mêle (1). Quand un genre de production est rare , son prix s'élève. Le prix s'élevant, cette production, mieux payée, attire à elle l'industrie et les capitaux. Il en résulte que cette production devient plus commune. Cette production étant plus commune, son prix babse; et le prix baissant, une partie de l'industrie et des capitaux se tourne d'un autre côté. Alors la production devenant plus rare, le prix se relève et l'industrie y revient, jusqu'à ce que la production et son prix aient atteint un équilibre parfait. Le véritable encouragement pour tous les genres de travail , c'est le besoin qu'on en a. La liberté seule est suffisante pour les maintenir tous dans une salutaire et exacte proportion.
Ce qui trompe beaucoup d'écrivains , c'est qu'ils sont frappés de la langueur ou du malaise qu'éprouvent, sous des gouvernements arbitraires, les classes laborieuses de la nation. Ils ne remontent pas à la cause du mal , mais s'imaginent qu'on y pourrait remédier par une action directe de l'autorité en faveur des classes souJOfrantes. Ainsi ^ par exemple , pour l'agriculture, lorsque des institutions injustes et oppressives exposent les agriculteurs aux vexations des classes privilégiées , les campagnes sont bientôt en friche , parce qu'elles se dépeuplent. Les classes agricoles accourent le plus qu'elles peuvent dans les villes pour se dérober à la servitude et à l'humiliation. Alors des spéculateurs imbéciles conseillent des encouragements positifs et partiels pour les agriculteurs. Us ne voient pas que tout se tient dans les sociétés humaines. La dépopulation des campagnes est le résultat d'une mauvaise organisation politique. Des secours à quelques individus ou tout autre palliatif artificiel et momentané n'y remédieront pas , il n'y aurait de ressource que dans la liberté et dans la justice. Pourquoi y recourt-on le plus tard que l'on peut?
Il faut, nous dit-on quelquefois, ennoblir l'agriculture , la relever, la rendre honorable j car cest sur elle que repose la prospérité des nations. Des hommes assez éclairés ont développé cette idée. L'un des esprits les plus pénétrants, mais les plus bizarres du siècle dernier, le marquis de Mirabeau, n'a cessé de la répéter. D'autres en ont dit autant des manufactures; mais on n'ennoblit que par des distinctions, si tant est quon ennoblisse par des distinctions artificielles. Or , si le travail est utile , comme il sera profitable, il sera commun. Quelle distinction voulez-vous accorder à ce qui est commun ? Le travail nécessaire est d'ailleurs toujours facile. Or ,il ne dépend pas de l'autorité d'influer sur l'opinion de manière à ce qu'elle attache un rare mérite à ce que tout le monde peut faire également bien.
De toutes les distinctions que les gouvernements confèrent , les seujes
(I) f^oy. Smith , liv. I , chap. 7 j cl Sny, t!co». poL
vraiment imposantes sont celles qui annoncent dn pouroir, parce qu'elle» sont réelles , et que le pouvoir qui s^en décore peut agir en mal ou en bien. Les distinctions fondées sur le mérite sont toujours contestées par J opinion, parce que l'opinion se réserve à elle seule le droit de décider du mérite. Elle est forcée , malgré qu'elle en ait , de reconnaître le pouvoir j mais le mérite , elle peut le nier. C'est pour cela que le cordon bleu commandait le respect. Il constatait que celui qui le portait était un grand seigneur , et l'autorité peut très-bien juger que tel homme est un grand seigneur. Le cordon noir, au contraire , était ridicule. Il déclarait celui qui en était décoré, nn littérateur , un artiste distingué. Or, l'autorité ne peut prononcer sur les littérateurs ou les artistes.
Les distinctions honorifiques pour les agricultenrs , pour les artisans , pour les manufacturiers , sont encore plus illusoires. Les cultivateurs, 1es> artisans, les manufacturiers, veulent arriver à l'aisance ou a la richesse par le travail , et au repos par la garantie. Ils nejvous demandent point de vos distinctions artificielles , ou s'ils y aspirent , c'est que vous avez faussé leur intelligence , c'est que vous avez rempli leurs têtes d'idées factices» Laissez-les jouir en paix du fruit de leurs peines , de 1 égalité des droits , de la liberté d'action qui leur appartiennent. Vous les servirez bien mieux , en ne leur prodiguant ni faveurs , ni injustices , qu'en les vexant d'un côté , et en cherchant de l'autre à les distinguer.