EN RÉPONSE AUX QUESTIONS CONTENUES DANS UN OUVRAGE
INTITULi
■0, BS 1815.
iSias^ïî&a sn3iassaâ!&a<
MoRsnuE ,
J'ai été aussi sarpris que flatte de la lettre que vous avez bien touIu m'adiesser, et des questions sur lesquelles tous m'avez fait l'honneur de cfeire que mes réponses pourraient ne pas être sans utilité. Qbelque difficiles que ces questions puissent être à résoudre , je dois m'efforoer de me montrer di^e , au moins par l'intention j de la confiance que tous semblez m'aooorder.
Sans avoir résidé dans le département du Gard , je n'ai rien négligé pour oonnaitre arec précision tout ce qui s'est passé depuis la révolution dans œ département, si malheureux par nos dissentions civiles. La persécution, qui a réveillé la sympathie des protestants jusque chez les nations voisines, a dû produire un effet plus puissant encore sur le cœur d'un protestant français dont les ancêtres ont été victimes du même esprit de fanatisme et d'intolérance.
J'espère toutefois que .ma qualité de protestant ne me fera point tomber dans une partialité contraire au reste de mes opinions et de mes principes. Li9 protestantisme ne prescrit la haine d'aucune religion ; il enjoint , au contraire, le respect pour toutes les croyances. Ce n'est jamais qu'en s'écartant de ces maximes fondamentales que les protestants ont imité d'autres sectes qui ont voulu faire prévaloir leurs doctrines par la force.
Sans doute, et tous les protestants éclairés en gémissent, l'on peut citer quelques faits qui prouvent que les réformateurs n'ont pas toujours pratiqué leur théorie. Mais ces faits sont en bien petit nombre ; et , quoique le supplice de Servet soit un crime exécrable, l'on aurait mauvaise
gràoe en opposant un exemple isolé et nne seule victime à quatre siècles d'oppression et à trente mille victimes périssant sur les bàchers de Finquisition.
Je voudrais pouvoir, en répondant aux questions que vous m*avez adressées, monsieur, laisser de côté toutes les époques propres à réveiller de tristes souvenirs. Mais obligé d'examiner, dès le commencement de mes recherches , s'il existe un moyen d'opérer une fusion entre les protestants et les catholiques , il faut bien qae je dise quelques mots des faits qui ont causé leurs dissentiments , et des accusations qui les perpétuent. Je le dois d'autant plus , qu'ainsi que le lecteur le verra tout-à-l'heure , des écrits récents ont reproduit ces accusations avec toutes les amplifications de la haine et toute la mauvaise foi du crime , empressé d'attaquer, parce qu'il ne peut se défendre. Il est naturel de chercher une ressource dans la calomnie , quand la justification est désespérée.
Je renonce toutefois aux avantages du terrain sur lequel je pourrais me placer, en remontant aux premiers temps du protestantisme. Il est bien certain qu'alors les protestants ne réclamaient que la liberté religieuse.
Leurs excès même n'étaient que des actes de résistance auxquels les contraignait l'acharnement de leurs ennemis. Leur désir d'acquérir de l'importance et du pouvoir dans l'Etat était justifié par le besoin de conquérir des garanties, et il n'est pas étonnant qu'ils fussent des sujets inquiets, et, ai l'on veut rebelles , quand François I"' les faisait bniler, et que Charles IX les fusillait. Depuis Henri IV, aucun reproche fondé ne peut être dirigé contre eux. Ils se sont affligés probablement de l'abjuration d'un prince qu'ils avaient si fidèlement soutenu dans l'adversité. Cependant leurs che& ne se sont point séparés de lui. Henri, devenu catholique , a trouvé parmi eux ses serviteurs les plus dévoués et les plus utiles. Leur lutte contre Richelieu n'a été qu'une légitime et naturelle défense ; l'effet d'une prévoyance que l'événement n'a que trop justifié. Ils savaient qu'en se laissant dépouiller de toutes leurs forces , ils perdaient tontes leurs sauvegardS. Le siège de la Rochelle était la préface de la révocation de l'édit de Nantes. La résistance même des protestants , a cette .époque , doit être attribuée bien moins au protestantisme qu'aux habitudes du siècle dans lequel ils vivaient. Lorsqu'ils prenaient les armes pour demander des villes de sûreté, ils obéissaient , comme l'observe très-justement M. de Rhulières, à l'esprit général des temps, plus qu'à l'esprit particulier de leur secte. Leur conduite sous Louis XIV a été plus irréprochable encore. C'est après soixantedix ans d'une tranquillité que rien n'avait troublée et d'une loyauté non démentie , c'est après être restés étrangers à la crise orageuse de la Fronde, qu'ils ont vu l'arrêt de proscription prononcé contre eux. Cet arrêt même, ils Tout supporté avec une résignation admirable. Bossuet , dont la superbe intolérance se repaissait de leurs désastres; Bossuet, qui a souillé sa gloire en exaltant les persécuteurs et en insultant aux victimes, Bossuet leur rend cet hommage dans l'éloge de leur bourreau le plus acharne. C'est dans l'oraison funèbre de Le Tellier qu'il atteste que tout est resté calme dans un si grand mouvement,,.
Quel mouvement, grand Dieu! que l'expulsion de cent mille pères de iamille ! quel mouvement que dix mille hommes expirant sur les échaiauds! quel mouvement que le massacre d'innocents désarmés, réunis pour prier Dieu ! quel mouvement , enfin , que les confiscations et les dragon-
nades ! Sous le régent , malgré les intrigaes de l'Espagne , la fidélité des protestants a été inébranlable. Privés encore , durant le règne de Louis XV, des droits qui appartiennent à tous les bommes en société , quelles révoltes ont-ils excitées? Quelle vengeance ont-ils tenté d'exercer? Et, cependant, sous Louis XV, ils étaient arrêtés, bannis, traînés aux galères; leurs ministres étaient condamnés à mort , et l'exécution du dernier arrêt de ce genre remonte à la date bien récente du 18 février 1762. Rétablis, sous Louis XVI , dans quelques-unes des conditions de l'existence civile , on ne les a point vus murmurer de ce que la justice qu'on leur avait rendue était incomplète. Ils n'ont point profité de ce qu'ils obtenaient pour s'arroger davantage. Leur nombre ne s'est point accru, preuve évidente qu'ils n'étaient animés d'aucun esprit tie prosélytisme. Jusqu'à la révolution , on ne peut citer un acte de sédition , un délit quelconque , commis par un protestant pour cause de protestantisme.
S'ils ont eu des torts , s'ils ont mérité la haine des catholiqpes , c'est donc depuis la révolution ; et , en effet , c'est des événements de cette époque que veulent s'appuyer tous les apologistes des attentats de 1815.
En 1790, disent-ils, les protestants ont ensanglanté leur victoire ; en 1798, ils ont partagé les excès d'une révolution désastreuse; sous Bonaparte, ils se sont emparés de toute l'autorité ; durant les Cent-Jours, ils ont profité d'un ascendant passager pour menacer et pour opprimer leurs adversaires.
Telles sont les accusations répétées depuis près de deux ans, tantôt dans les libelles anonymes , écrits ou commandés par les assassins mêmes , tantôt dans les mémoires prétendus justificatifs , destinés à pallier la connivence ou à excuser la lâcheté.
Ces accusations viennent d'être reproduites, comme je l'ai dit en commençant cette lettre , dans un pamphlet récent, tel qu'il n'en a jamais paru , j'ose l'affirmer, chez aucun peuple civilisé ; tel que n'en ont jamais publié les révolutionnaires les plus fougueux ou les plus atroces. Dans ce pamphlet, on érige en principe les massacres populaires ; on réclame , pour quiconque se dit offensé, le droit de vengeance illégale que l'homme abdique par cela même qu'il entre en société ; enfin , l'on imprime que le meurtre ne fait que prévenir et remplacer la justice.
Ne me demandez pas , monsieur , comment il arrive que , dans un moment où certes la liberté de la presse est suffisamment surveillée, et où les phrases les plus innocentes en apparence sont interprétées de manière a valoir à leurs auteurs de longues détentions et d'énormes amendes , un tel pamphlet circule librement sous les yeux du ministère public. Je ne suis pas chargé d'expliquer ce phénomène ; je raconte ce fait et je le prouve , laissant a MM. les avocats du roi le soin de nous faire concevoir comment un livre où assassiner s'appelle remplacer la justice , et où, par conséquent, la classe peu éclairée trouve d'avance des apologies pour tous les désordres et des justifications pour tous les crimes, est moins dangereux que tel écrit où l'on insinue qu'un préfet a commis quelque acte arbitraire, ou qu'un maire a dépassé son pouvoir (2).
Le pamphlet dont j'ai parlé est dirigé contre vous, monsieur. Il est destiné à légitimer toutes les horreurs commises à Nimes. Pour y parvenir , l'auteur attribue aux protestants les premières violences qui ont souillé
— ttie —
la rëToludon dans le Midi. Il y parle deê miUe otc^tMef égorgées par eur en 1790 y lorsqu^ aucun parti n'avait encore souffert.
Il évoqae contre eux les ombres d'infortunés religieux qai ont péri dans un mouvement à jamais déplorable , mais dont j'indiquerai plus loin la cause et l'origine. Il yeut soulever jusqu'aux pierres des édifiées dévastés dans une émeute , pour détourner les regards du public d'autres ruines encore fumantes et ensanglantées; et après avoir peint les protestants , à cette époque , comme des assassins et des incendiaires , il les présente comme ayant été plus tard les fauteurs , les favoris , les seuls instruments de Bonaparte.
Sans doute, lors même que ces assertions seraient fondées, lors même que l'horrible événement de 1790 serait le crime des protestants, ce crime ne légitimerait pas des attentats commis vingt-cinq ans plus tard, à moins qu'on ne veuille établir parmi nous une succession de meurtres et de ven* geances. Sans doute , encore , il serait vrai que, durant les dix années de l'empire, les protestants auraient occupé toutes les places, qu'il n'en serait pas plus équitable sous le règne de la charte , après les mots union et oubli y de les priver de droits qui sont garantis à tous les Français et de proposer au monarque constitutionnel d'imiter ce que l'on reproche à l'homme qui s'était saisi d'un pouvoir illimité.
Cependant , puisque les faits allégués sont faux , il est bon d'ôter ce misérable prétexte à des criminels démasqués , et de les chasser de leur dernier refuge. Je consacrerai donc à ce travail quelques pages , et je m'y livre avec d'autant moins de rf^)ugnance , que certes , en disculpant les protestants, je suis loin d'accuser les catholiques. Il faut se pénétrer d*une vérité : depuis assez longtemps il n'existe plus de fanatisme religieux ou politique. Les assassins de nos jours n'appartiennent à aucune croyance , comme ils n'appartiennent à aucune opinion. On leur fait trop d'honneur en les associant à une doctrine quelconque. Ceux de la classe supérieure veulent du pouvoir ; ceux des classes inférieures du pillage. Ils arborent toutes les couleurs , parce que leurs propres couleurs sont flétries ; ils empruntent tous les masques , parce que tout déguisement diminue l'horreur qu'ils inspireraient en se montrant tels qu'ils sont.
Depuis le commencement de la révolution , jusqu'au mois d'avril 1790, Nimes avait joui de la tranquillité la plus parfaite. L'union des catholiques et des protestants paraissait , et certainement, dans la partie éclairée des deux communions , elle était sincère. Sur huit députés du tiers-état, cinq catholiques et trois protestants avaient été nommés (3). Les seuls symptômes d'agitation qu'on put remarquer, c'étaient quelques brochures publiées dès le mois d'octobre 1789. Une de ces brochures était intitulée: Pierre Romain y aux catholiques de Nimes; une autre : Lettre de Charles Sincère à Pierre Romain (4). Dans la première, on recommandait aux catholiques de fermer l'entrée des charges et des honneurs aux protestants , leurs ennemis nés; dans la seconde , l'on examinait s'il ne serait pas avantageux d'expulser les protestants du royaume, et l'on conseillait aux habitants du Languedoc de révoquer ceux de leurs députés, et de désarmer ceux de leurs gardes nationaux , officiers et soldats, qui appartenaient à cette communion. Je ne pense pas qu'on attribue aux protestants ces brochures, qui néanmoins sont antérieures de six mois aux troubles dont on les accuse d'avoir été les auteurs.
Il parait qu*elles prodaisirent peu d*effet. Toat resta calme jusqu'aux décrets de rassemblée constituante sur les propriétés du clergé. Malheureusement à cette époque, la révolution qui, dans ses premiers actes, n'avait froissé que des préjugés et des ambitions , en vint à froisser des intérêts. Ce n*e8t point ici le lieu de juger les mesures qui furent adoptées à cette époque. Sous quelque point de vue qu'on les envisage, soit qu'on les déclare conformes aux principes du droit public; ou simplement justifiées par les nécessités financières, soit qu'on les condamne comme imprudentes et précipitées , il est évident qu'à Nimes, comme ailleuiN , elles ne purent occasionner de fermentation que parmi les catholiques. Les protestants durent y rester tout-à-fait étrangers. Ce fut en effet parmi les premiers que des symptômes d'agitation se manifestèrent.
Le 20 avril 1790, des ciloyens se disant catholiques, de Nimes, prirent une délibération (5), où ils témoignaient de vives alarmes sur le sort de la religion catholique, et où ils protestaient contre tout changement dans la hiérarchie ecclésiastique, réclamant pour le catholicisme la jouissance exclusive des honneurs du culte public» Ils nommèrent des commissaires chargés de transmettre cette délibération aux diverses municipalités du royaume, avec une lettre dans laquelle, au nom de la religion et du roi , ils les sollicitaient d'y adhérer (6).
Le P' et le 8 mai, ce ne fut plus par des délibérations ou par des libelles que les prolestants furent attaqués : des attroupements se formèrent contre eux ; ils furent menacés, poursuivis, blessés : cette fois encore, ils n'opposèrent point la force à la force. Protégés à peine par des autorités timides ou malveillantes, ils se contentèrent d'invoquer la sauvegarde des lois. Et j'ajouterai que l'immense majorité de la population catholique de Nimes était si peu disposée à se laisser égarer par le fanatisme , qu'en dépit de la faiblesse et de la partialité de plus d'un magistrat, la proclamation de la loi martiale, enfin obtenue, suffit pour rétablir l'ordre. Je suis heureux de rendre un pareil témoignage à cette majorité catholique. Il prouvera , j'espère, qu'en rétablissant des faits qui, défigurés, perpétuent depuis longtemps des haines injustes, je n'accuse aucune communion, et que je sépare d'un petit nombre d'insensés et de brigands une population respectable (7).
Voilà donc , monsieur, trois occasions dans lesquelles les protestants ne furent nullement les agresseurs; et jusqu'à présent l'on ne peut leur refuser le mérite prolongé d'une patience soutenue et difficile. •
J'arrive à la journée du 18 juin, journée déplorable, où les deux partis se livrèrent à d'inexcusables excès. Si je ne les décris pas en détail, ce n'est certes point que je ne les déteste également dans tous les partis; je serais enclin même à les juger plus sévèrement dans celui dont j'embrasse la défense. 11 est mille fois moins douloureux d'avoir à condamner ses adversaires que ses alliés. Mais la question n'est pas , tout lecteur équitable doit le sentir, de savoir si, dans la mêlée, au milieu du danger, après un triomphe disputé, quelques protestants abjurèrent la modération dont ils avaient si longtemps donné l'exemple ; la question est de déterminer si les protestants en général furent les auteurs des premiers désordres qui signalèrent cotte funeste journée, ou si, forcés à se défendre, ils abusèrent des succès auxquels on les avait contraints malgré eux. Pour décider cette question , trois faits me paraissent plus que suffisants.
Premièrement , lorsqu'après le commencement de ces violences , deux
hommes , signalés comme les chefs des perturbateurs , voulurent aUribaer aux protestants les atteintes portées à la paix publique , rassemblée électorale , composée en majorité de catholiques , déclara , dans un procèsverbal unanime , «qu'elle avait vu avec indignation que ces deux hommes » rejetaient sur les victimes de leur agression , et sur celles de leurs com- » plices , le coupable projet d'insurrection dont ils étaient eux-mêmes les » auteurs (8). » En secofid lieu , ce fut après avoir enfoncé les portes d'un couvent que les protestants, innocents jusqu'alors de toutes cruautés, n'imitèrent que trop (qui pourrait ne pas en convenir et le déplorer l ) les misérables qui les avaient provoqués ; mais les témoins déposent que leurs ennemis, retirés dans ce couvent, s*en étaient fait une citadelle, du haut de laquelle ils les fusillaient en liberté (9). Ce fut à la fin d'une journée entière, qu'entourés des cadavres de leurs compagnons ainsi massacrés , ils s'emparèrent de ce refuge de leurs assassins , et que Tivresse de la victoire les rendit coupables. Troisièmement enfin , le mouvement qui occasionna toutes les calamités du 13 juin avait si manifestement pris sa source dans les manœuvres du parti opposé aux protestants, que, lors même que ces derniers s'en furent rendus maîtres dans l'intérieur de Nîmes, ce mouvement conserva dans les campagnes sa direction première. Le peuple, dit un document bien authentique , égaré par des insinuations perfides , et convaincu que la religion catholique était en danger^ croyait deroir la venger y et des forfaits exécrables furent commis avec un sang-froid qui glace d'épou^ vante (10). Ces forfaits, d'une portion des catholiques, je ne les détaillerai pas non plus. Ceux qui les connaissent , ceux qui peuvent les retrouver dans des ouvrages ouverts a tout le monde, me sauront gré de mon silence (11).
Jetons un voile sur tant d'horreurs ! Reconnaissons que la guerre une fois engagée , les deux partis ont mérité de cruels reproches ; mais n'accusons pas ceux qui longtemps étaient demeurés victimes patientes d'avoir donné le signal des excès qu'ils n'ont que le tort d'avoir imités. Quel intérêt avaient, en effet, les protestants à exciter des troubles? qu'avaient-Us à regretter? que perdaient-ils? Ce n'était point aux protestants que la révolution enlevait des privilèges flatteurs , des dignités éminentes, un rang éclatant dans la contrée, des richesses immenses : ils gagnaient tout à la révolution, car ils étaient privés de tout sous l'ancien régime. Ils recouvraient la plénitude des droits civils ; et, voués aux manufactures et au commerce , ils devaient désirer la tranquillité publique , et voir avec un transport de joie s'établir un gouvernement libre, dont l'heureuse influence devait ajouter à leur fortune en favorisant leur industrie et en agrandissant leurs relations commerciales (12). Qu'on n'attribue donc plus aux protestants de Nîmes les malheurs de 1790; qu'on ne s'en autorise pas pour légitimer les attentats de 1815 ; et qu'enfin, aujourd'hui que tous les partis sont désarmés, l'ère de la réconciliation commence !
Vous remarquerez sans doute , monsieur, que j'ai laissé de côté un fait qui m'eût fourni des armes bien plus acérées et bien plus irrésistibles que toutes celles que j'ai employées. Je n'ai point parlé de cet étrange mémoire, rédigé, imprimé, publié par l'un des chefs de la révolte et des massacres exercés sur les protestants en 1 790 , mémoire dans lequel cet homme se vante d'avoir travaillé à organiser, sous un prétexte religieux , là guerre civile dans le Midi (18). Ce mémoire toutefois existe; il est au-
thentiquG ; plusieurs exemplaires en sont déposés dans des mains sures : je le possède moi-même. Mais il tient à des questions trop délicates ; ii réveillerait des souvenirs trop tristes ; et , si je n'y suis pas réduit par des dénégations imprudentes, ou par des attaques qui seraient mal calculées, je ne m'en prévaudrai pas.
Je crois avoir rempli la première partie de ma tâche. Les protestants n^ont point immolé de victimes à Nimes , lorsqu'aucun parti n'avait encore souffert. Les premières victimes immolées ont été des victimes protestantes.
Je passe à la seconde assertion. Les protestants de Nimes ont-ils exercé ' de l'ascendant durant la révolution ? En ont-ils abusé? Se sont-ils emparés de toute l'autorité sous Bonaparte ? Etrange délire de leurs accusateurs ! Tout ce qu'ils allèguent contre les hommes qu'ils veulent attaquer retombe sur le parti qu'ils pensent défendre ; et , si je n'étais pas empressé moimême de répéter sans cesse que la religion n'a rien de commun dans notre siècle avec les fureurs des factions et les désastres des guerres civiles , les réfutations auxquelles me forcent ces prétendus catholiques si zélés, deviendraient en apparence des accusations contre les catholiques.
En effet, après le 31 mai 1793 , toutes les autorités établies à Nimes, et parmi lesquelles siégeaient quelques protestants , furent destituées par un conventionnel catholique. Un catholique fut nommé maire ; un tribunal révolutionnaire fut organisé , et tous les membres de ce tribunal furent pris parmi les catholiques. Ce tribunal condamna à mort cent quarante-six victimes , et dans la liste de ces victimes , on voit les noms de cent vingtcinq protestants , signataires de l'adresse en faveur de Louis XYI, après la journée du 20 juin 1792. Plus de cinq cents protestants furent mis hors la loi, ou portés sur des listes d'émigrés. Leurs biens furent vendus , leurs femmes, leurs enfants emprisonnés. Plus de deux mille furent arrêtés comme suspects.
Mais , sous Bonaparte , ils ont été les principaux instruments de son gouvernement despotique ! Répondons de nouveau par des faits positifs , par des calculs précis. Vous-même , monsieur, semblez avoir ignoré quelques** uns de ces faits , et n'avoir pas eu les données de ces calculs ; car vous me faites , dans votre lettre , l'honneur de me dire que les protestants et les catholiques eurent , sous l'empire , un partage à peu près égal dans les emplois et les administrations. Or , jusqu'au 31 mars 1814, il y a eu deux cent soixante habitants de Nimes, ou du département du Gard, appelés, soit aux différents corps législatifs, soit aux emplois administratifs ou judiciaires. Sur ces deux cent soixante employés, il y a eu soixante-quatre protestants et cent quatre-vingt-seize catholiques. En 1811 , le tribunal civil et le tribunal d appel furent établis à Nimes , et sur quarante-cinq individus (0i y entrèrent, il y eut quarante-un catholiques et quatre protestants. •
A qui fera-t-on croire, en effet, que les protestants eussent tant de droits à la bienveillance de Bonaparte ? Y avait-il disette de catholiques pour le servir ? Manquait-il de préfets pour vanter le restaurateur du culte , et d'évêques pour célébrer le conquérant du monde ? Les mandements étaient-ils tellement rebelles qu'il lui fallût recourir aux prônes? Favorisait-il le protestantisme, celui qui, lorsque tous les liens avec la cour de Borne paraissaient rompus , a conclu au nom de la France un concordai
qui n*est devenu tolérable que comme point de comparaison? Fa¥orisait-il le protestantisme , celui qui , dans ses manifestes contre T Angleterre , dénonçait aux fidèles les hérétiques Anglais? Certes , je ne veux pas insinuer que Bonaparte préférât un culte à l'autre. La véritable religion est toujours amie de la liberté ; et quiconque veut un pouvoir absolu , rencontre dans toutes les religions des bornes importunes. Mais Bonaparte , tel que nous l'avons connu , avec le génie qui en fit un héros , avec les erreurs qui en firent un despote , peuvait-il aimer le protestantisme , qui , en France , a devancé dans ses conceptions hardies les premières idées de liberté politique ; le protestantisme , qui , sous Charles-Quint , a mis un obstacle à la monarchie universelle ; le protestantisme , auquel l'Angleterre doit le triomphe du système représentatif?
Il me reste à traiter de la part que les protestants du Gard ont prise a la révolution du âO mars. Quant à leur conduite durant les Cent-Jours, et à l'affreuse réaction dont ils ont été victimes , tout se trouve dans les trois parties de votre excellent ouvrage. Je pourrai donc, après avoir rétabli encore quelques faits antérieurs, tâcher de répondre aux questions que vous m'avez adressées, et m'appuyantde la connaissance du passé, essayer de tracer des règles pour l'avenir.
J'ai l'honneur d'être, etc.
3a(a(î>sr&>3 sba^^saa^
MOTISIEDR ,
J'ai dit en terminant ma première lettre, que j'examinerais encore, avant de répondre à vos questions, la conduite des protestants au moment duretour de Bonaparte. Je ne m'arrêterai cependant pas à réfuter certains griefs qu'on veut faire remonter à 1814, griefs qui ont pu être accueillis en 1815, comme ils l'avaient été, sous une autre forme, en 179S, mais qu'il suffit maintenant d'énoncer, pour les couvrir du ridicule et du mépris qu'ils méritent. Les uns reposent sur la suppression d'une devise, royaliste il est vrai, mais qui ressemblait déplorablement aux inscriptions révolutionnaires ( 14). Les autres sur une pensée coupable ( 15), ou sur une ariette d'an opéra connu (16), ou sur un projet que rien n'atteste , ou sur le nom d'un café (17), ou même sur le silence (18).
Certes, si je laisse de côté ces griefs absurdes , ce n'est pas qu'ils pussent m'embarrasser dans la défense que j'ai entreprise. Il me seitf t facile de prouver que ce que Ton a nommé la malveillance des protestants en 1814 n'était qu'une inquiétude assez naturelle. Cette inquiétude neprovenaitd'ancun doute sur les intentions du Roi, mais elle était le produit inévitable des démonstrations imprudentes de quelques hommes qui voulaient alors , comme ils le veulent encore aujourd'hui, faire tourner tous les événements au profit d'une faction (19). Ces hommes, dès le 18 avril 1814, avaient troublé, par des insultes prodiguées au maire , en sa qualité de protestant, des réjouissancespubliques (20). Dans le mois de mai , ils avaient invoqué le
pouvoir absolu au lieu de la constitution que Louis XVIII avait promise (21). lis avaient déposé chez un notaire une pétition pour solliciter le rétablissement des Jésuites (22). Enfin durant dix mois, ils avaient répandu J*in« certitude et l'alarme sur la liberté des cultes, comme sur toutes les autres garanties que la cbarte a consacrées. Toutefois» les protestants ne fournirent, par aucun acte , un prétexte d'accusation raisonnable , et , pour les calomnier, il a fallu recourir à la logique et aux inductions dont la loi des suspects nous a laissé un si brillant et si heureux modèle.
Je n'ai point retracé ces imprudences de leurs ennemis , afin de me livrer à des récriminations contraires au but que je me propose, mais afin d'indiquer que , si je repousse ce genre de souvenirs , ce n'est nullement que les protestants aient besoin de mes réticences , mais parce que je retranche tout ce qui , n'étant pas indispensable , réveillerait sans utilité des ressentiments qu'il faut étoufier. Pour juger l'innocence ou la culpabilité des protestants lors du retour de Bonaparte , la seule chose qu'il importe de déterminer, c'est à quel point ils ont contribué à son triomphe avant la soumission du reste du royaume. Or, la révolution du 20 mars n'était-elle pas accomplie ? le Roi et les minbtres n'avaient-ils pas quitté Paris? les Chambres n'étaient^elles pas dissoutes? tous les centres auxquels les protestants auraient pu se rallier pour défendre le gouvernement royal, n'avaient-ils pas disparu treize jours avant que le drapeau tricolore ne flottât dans Nimcs (23)? Si aucune de ces questions ne peut se résoudre qu'affirmativement , si Nîmes est l'une des dernières villes qui aient arboré l'étendard de l'empire, si le département du Gard na cédé qu'avec la France , et après la France , Nimes , le Gard , et les protestants qui l'habitent n'ont aucun tort particulier. Pour les regarder comme coupables , il faudrait prouver qu'avant le débarquement de l'ex-empereur, ils ont conbpiré pour lui. Mais les preuves d'une conspiration pareille , recherchées longtemps et partout, avec le zèle le plus implacable, n'ont pu se trouver nulle part. Croit-on qu'on les eût passées soussilence, si elles se fussent offertes, ou si elles eussent pu être découvertes ou seulement supposées par des hommes qui en avaient besoin pour se justifier, et qui devaient transformer en criminels leurs victimes sous peine de s'avouer eux-mêmes les plus odieux et les plus lâches des criminels ?
Maintenant, monsieur, j'aurais à traiter des événements des Cent-Jours , et de l'horrible réaction qui les a suivis; mais vous avez vous-même approfondi ce sujet avec tant d'étendue et tant de clarté, qu'il ne me reste rien à dire. Aucun des faits que vous avez allégués n'a été réfuté de manière à ébranler la conviction des hommes impartiaux. Vous airez repoussé victorieusement et par des p#uves incontestables, quelques dénégations audacieuses. Vos adversaires même ont confirmé vos assertions par les aveux qui leur ont échappé , ou malgré eux , ou à leur insu. Le succès a déjà , en récompensant vos efforts, rendu hommage à votre véracité. Les mesures réparatrices qui ont eu lieu^ et celles qui s*^nDoncent sont en partie la suite d'une publicité salutaire à laquelle vos écrits ont puissamment contribué.
Je puis donc m'affranchir de la tâche affiigeante de raconter encore des crimes et des erretfrs et me livrer au travail plus doux d'indiquer les moyens de réparer ces erreurs et de faire oublier ces crimes.
Je prends vos questions dans l'ordre dans lequel vous me les avez
adressées , monsieur , et je les transcris pour essayer de les résoudre Tune après l'autre.
u Existe- t-il, demandez-vous, un moyen d*opérer une fusion entre les n catholiques et les protestants, formant des sociétés séparées, et quel est n ce moyen ? n
J'ai dit précédemment que je ne croyais point les dissentions religienses susceptibles, de nos jours , d'exciter un véritable fanatisme. Ceux qui 8*en servent comme d'une arme sont , au fond de l'âme , indifférents à toute croyance. On ne fait point de la religion un instrument , quand on la respecte. Ceux qui se rendent les agents des vengeances illégales que Ton couvre de ce prétexte , sont mus par des motifs plus ignobles qu'ils s'em* pressent de déguiser. L'histoire des troubles du Gard prouve ces deux assertions d'une manière évidente. Mais , indépendamment des haines que la religion peut faire naître, il y a une autre espèce de haines qui peuvent être produites et prolongées dans les partisans de chaque croyance, par une malheureuse conviction que les sectateurs de la croyance opposée nourrissent contre eux des desseins funestes. Les catholiques ne sont plus, comme dans les temps d'intolérance, disposés à faire main basse sur les protestants pour les forcer à devenir catholiques. Les protestants ne l'ont jamais été à contraindre les catholiques àse faire protestants. Mais la partie peu éclairée des uns et des autres peut encore ajouter foi à des suggestions perfides , et cédant à la persuasion qu'elle est menacée , se trouver entrai* née à l'attaque lorsqu'elle ne songe qu'à la défense. Ainsi, comme vous le rapportez vous-même , les habitants de Cévennes sont doux et paisibles : mais une nouvelle imprévue peut troubler leur tranquillité et répandre dans leurs montagnes une alarme universelle. Au bruit d'un danger pour leurs co-religionnaires, ils deviennent terribles envers ceux qu'ils croient leurs ennemis. De même , dans l'année 1790 , ce fut en répandant le bruit que les catholiques étaient proscrits , qu'on souleva contre les malheureux protestants les villages voisins de Nimes.
Ce n'est donc pas le fanatisme proprement dit , c'est la crainte et la défiance réciproque qu'il est désirable d'extirper. Prouvez à chacune des communions que l'autre ne veut et surtout qu'elle ne peut pas lui faire du mal , vous les verrez toutes deux tranquilles. Cette conviction doit précéder les mesures partielles que vous indiquez, monsieur, et dont je reconnais d'ailleurs la sagesse , mais qui resteraient sans effet aussi longtemps que les appréhensions ne seraient pas dissipées.
Or, comment produire cette conviction. Remontons à quelques principes bien simples.
Qu'est-ce qui maintient l'ordre dans les socirflH? N'est-ce pas la fermeté et l'impartialité du pouvoir suprême? Ce moy^, qui s'applique aux germes innombrables de dissentions et d'inimitié, résultats nécessaires de l'opposition des intérêts, est le seul dont le succès soit infaillible. Quand le gouvernement n'esrpa^d une impartia^té constante et complète, tous les autres palliatifs sont inefficaces. Protection à tous les innocents , châtiment pour tous les coupables, et la sécurité renaîtra ; et cette sécurité produira aussitôt l'amour de l'ordre. Il est inhérent à l'homme. L'immense majorité , la presque totalité des individus qui composait les associations humaines, n'a de bien-être, de prospérité , de moyens d'industrie qu'au sein du repos. Le gouvernement qui garantit ce repos, est sûr d'être en-
louré et soutenu par une masse innombrable et invincible. Par le mot de repos , j'entends la liberté légale ! car , sous l'arbitraire , il n*y a point de repos. Pourquoi les propriétaires et les non-propriétaires , dont les directs intérêts semblent bien opposés, ne sont-ils pas dans une lutte constante? C'est que les uns savent que la loi les protège dans ce qu'ils possèdent; les autres, qu'elle les garantit dans ce qu'ils acquièrent par le travail ; et en conséquence , ils transigent au lieu de combattre. Appliquez ce principe à la religion comme à tous les autres intérêts , à toutes les autres pnssions des bommes. Que cbaque croyance sache en même temps, et qu'elle est en sûreté , et qu'elle ne peut rien contre les croyances différentes : toutes co-existeront en paix.
Sans . doute , si les agents d'un gouvernement avaient pratiqué longtemps un système déplorable de bascule ; si , appelant tour a tour à l'appui de leur politique incertaine et vacillante chaque opinion et chaque intérêt , ils les avaient armés de leurs propres mains, pour effrayer le parti ou l'intérêt opposé , jusqu'à ce que , effrayés eux-mêmes de la force de leurs alliés du moment, ils se fussent jetés de l'autre côté, reniant et livrant leurs précédentsauxiliaires, cette conduite actucieuseetfaible aurait répandu sur leur sincérité de tels doutes , que les premières preuves d'impartialité qu'ils donneraient , ne suffiraient pas pour rassurer la confiance effarouchée. Mais elle reviendrait néanmoins, si l'impartialité était durable. Les gouvernés ont besoin de se fier aux gouvernants. Ils oublient volontiers les fautes qu'on répare. Quelques actes de fidélité financière font renaître le crédit après mainte banqueroute; quelques actes de justice raniment la sécurité après des années d'arbitraire.
Bonaparte nous a légué un mémorable exemple de la possibilité de fondre ensemble les partis , soit politiques . soit religieux , et de la rapidité avec laquelle cette fusion s'opère, quand la volonté do l'opérer est ferme , et surtout quand elle est franche. Sous son empire , et malgré son concordat de 1802, les protestants sont toujours restés en paix. Bien que le principe de tout concordat avec le chef d'une église soit une préférence accordée à cette église, et, par conséquent une défaveur pour les autres croyances , cependant la connaissance qu'avaient les protestants de l'impartialité, ou si l'on veut, de l'indifférence du chef de l'Etat, leur conviction qu'il ne permettrait point qu'ils fussent persécutés , les préserva de toute inquiétude, et les catholiques ne songèrentjamais à faire valoir une prééminence idéale , parce que les partis s'arrêtent toujours devant ce qu'ils savent n'être pas possible.
A Dieu ne plaise que je recommande au gouvernement actuel d'imiter Bonaparte sous d'autres rapports! Mais le talent des hommes d'Etat est de profiter de toutes les expériences. Il serait fâcheux que Ton marchât sur ses traces, pour emprunter des traditions d'arbitraire , et qu'on s'en écartât précisément dans ce qui tient au respect pour les consciences et à la liberté des opinions religieuses.
Cette première base étant posée , et l'impartialité de tous les agents du gouvernement mise hors de doute, j'adopterais volontiers , comme moyen local et subsidiaire, la société de bienfaisance dont vous présentez le plan, et que vous voudriez composer d.'une portion égale des commerç;ints les plus riches des deux religions. Mais je désirerais écarter de cet établissement toute intervention de l'autorité. Je ne voudrab pas qu'un négociant,
qui aurait refusé d*étre membre de cette association, pût être signalé comme n*ëtant pas ennemi des troubles. Si Ton veut rester fidèle aux principes de la liberté individuelle (et s*en écarter , c'est marcber à tâtons vers un abime) , il ne faut exiger d'aucun citoyen ce qui n*est pas d'obligation stricte. Le préjugé qui empêcherait un catholique de s'associer à des protestants dans un but de bienfaisance , serait absurde sans doute : mais on ne peut savoir comment les préjugés se glissent dans la tète des hommes, et par quelle route détournée ces préjugés se rattachant à la conscience, se transforment en scrupules. Alors l'autorité les irrite et ne les surmonte pas. D'ailleurs, quel emploi ferait-on de ces signalements fâcheux? Ils ne pourraient servir devant les tribunaux. Exciter des troubles , ou y participer, est un délit; mais n'être pas ennemi des troubles ne saurait trouver une place dans un code pénal. Ces signalements seraient-ils destinés à motirer, dans des circonstances extraordinaires , des mesures extraordinaires , des lois d'exception ? Loin de nous cette idée , monsieur ; ni vous , ni moi , ni aucun ami de la charte ne peut admettre cette pensée. Le règne des lois d'exception doit être fini, ou la révolution ne sera jamais finie.
Vous rendrez justice , je l'espère, aux motifs qui me dictent ce» objections. Mon estime sincère pour vos intentions et vos lumières me fait une loi de chercher a m'éclairer avec vous et de vous soumettre tous mes doutes.
« Peut-on , sans danger , telle est votre seconde question , mêler des M hommes des différents cultes dans la garde nationale; et si l'on ne le il peut pas, lequel vaut mieux, ou d'en avoir une composée d'hommes I) d'une seule religion , ou de n'en point avoir? »
La réponse à cette question devient moins urgente , depuis les sages mesures qui ont ordonné la dissolution de la garde nationale du Gard (Ordonnance royale du 26 juillet 18 18). Cependant, comme sa réorganisation définitive est annoncée dans la même Ordonnance , je pense avec vous , monsieur , qu'avant de mettre en présence des hommes armés que des ressentiments trop récents agitent encore , il faut que la force publique soit bien assurée de maintenir l'ordre ; et , quoique la garde nationale me paraisse l'une de nos plus salutaires et nobles institutions, un ajournement vaut mieux que le renouvellement des scènes cruelles qui ont l'inconvénient double de jeter de la défaveur sur la plus civique garantie de notre tranquillité intérieure , et de léguer à l'avenir de nouvelles causes de haine et de nouveaux germes de discorde.
<( Comment peut-on dissiper , continuez-vous , la crainte qui empêche )i les témoins d'un crime d'aller déposer ,et qui force ainsi les tribunaux à )» acquitter les assassins ? »
Je crois avoir répondu à cette question , en examinant la première de celles que vous m'avez proposées. Comme vous le remarquez très-bien, la translation des procédures dans un autre département ne suffit pas. Le danger qu'on veut prévenir attend les témoins à leur rentrée. C'est à la fermeté du gouvernement, à la surveillance de la police, à la sévère impartialité de l'autorité locale , à les rassurer , en les entourant d'une protection forte vigilante. On s'exagère beaucoup la difficulté. N'avonsnous pas vu , dans le fameux procès de Rodez, tous les moyens mis en œuvre pour que les témoins fussent glacés d'épouvante ? N'annonça tt-on pas une ligue secrète déterminée à punir l'indiscret qui trahirait les auteurs
du crime ! Aucan témoin cependant n'a péri ; ancun n'a même été atta* qné. Toutes les fois qu'un gouyemement veut le triomphe dé la justice, il est le plus fort. Avec les moyens immenses qfÊe nos lois donnent aux dépositaires du pouToir pour étouffer toutes les semencses de désordre , c est toujours leur faute , si les citoyens que la justice appelle à déposer devant elle ont le sentiment qu'il y a du danger. Le préfet , dans le départenietit duquel un témoin tremble de dire la vérité, est un préfet mal intentionné ou un préfet inepte. Dans les deux cas, il &ut ôterÀ ses mains suspectes bu inhabiles la direction d'un pouvoir dont il nesait ou ne veut pas faire usage*
En général , monsieur, je profiterai de cette occasion pour 6k^ qu'on me parait , à plus d'une époque , s'être prescrit , parmi nous , la règle opposée à celle que tracent l'intérêt public et celui du gouvernement. L'on a pardonné la désobéissance dans les agents , et Ton s'est irrité de l'opposition dans les citoyens. L'on a oublié que dans les premiers l'obéissance ét^t un devoir , et que dans les seconds , les réclamations étaient un droit. Autant le gouvernement doit être lent et scrupuleux avant de sévir contre l'individu qui , n'occupant aucune place et vivant de sa fortune ou de son industrie, n'a d'obligation envers l'autorité que de re^ecter les lois et d'aequitter les charges nubliques , autant il doit être prompt à destituer le Upctionnaire qui iimrche dans une direction opposée a la sienne. Il faut bien se convaincre qu'une destitution n'est point une peine; que le gouvernement ne dttit d'emplois qu'à ceux qui les remplissent suivant ses intentions ; que celui qui ne veut pas les remplir ainsi peut être un citoyen très-estimable , mais qu'il ne doit pas feindre de servir une autorité qu'il désapprouve ; que ses droits individuels demeurent sacrés , mais que sa place doit lui être ôtée. SoUj^ent on a fait tout le contraire. On a toléré dans les agents ce qu'on eût puni sévèrement dans les particuliers. Mille arrestations arbitraires ont quelquefois été plus fecites à obtenir qu'une destitution légale , et de U sorte on a sans cesse en Tanarchie, et l'on n'a pas eu la liberté.
Aucun système n'est plus désastreux, plus propre a corrompre tous les dépositaires du pouvoir dans les différents degrés de la hiérarchie , plus destructif de toute confiance et de toute estime, que cette espèce de tolé> rance , dont notre histoire constitutionnelle nous offre malheureusement de trop nombreux exemples. En contemplant l'indulgence bizarre témoignée à des agents indisciplinés , le peuple ne sait plus quelle est la véritable pensée du gouvernement ; il ouvre l'oreille aux suggestions les plus dangereuses. La faction vaincue se prévaut de cette tolérance inexplicable , comme d'une preuve qu'elle est l'objet d'une filveur secrète , et que l'autorité ne tardera pas à lui revenir. L'insubordination descend de degré en degré : chacun craint de se compromettre en exécutant les ordres qu'il reçoit. La désobéissance devient un calcul. On ne sert le gouvernement qu'en apparence, en rendant hommage par la connivence ou par l'inertie à la force occulte , qui parait d'autant plus redoutable , qu'elle est mystérieuse. Alors la justice se ressent de la désorganisation générale. Les juges craignent d'appliquer les lois, les jurés de déclarer les faits, les témoins de révéler ce qu'ils savent. Chacun cherche à se créer des titres auprès du parti qu'il considère comme l'héritier de la puissance. De là le relâchement dans les pour«|Bd^ , l'irrégularité dans les procédures , les réticences dansles^^témoignageni^e scandale dans les absolutions.
Cest donc aa gouFernement qu'il faut s'adresser ; c'est à lai à faire, nonseulement , comme vous le dites , que les hommes qui auraient osé parler ailleurs soient certains d'être en sûreté à Nimes ; mais que , même ânns Nimes , parler devant la justice ne soit pas un péril.
Vous me demandez enfin , monsieur , «< si la liberté des élections peut N exister dans une ville où une moitié des habitants tremble devant Fau- » tre ? »
Non , sans doute. Mais une moitié des habitants ne tremblera plus devant l'autre quand les autorités seront impartiales et inébranlables dans leur impartialité. Je suis contraint sans cesse à revenir à la même idée. La liberté des peuples est confiée a l'énergie de leurs représentants ; mais la sûreté des individus est sous la sauvegarde de l'autorité executive. Les dépositaires de celte autorité sont responsables de tous les attentats qu'ils négligent de réprimer. Les mêmes moyens qui maintiendront la paix entre les protestants et les catholiques, les mêmes moyens qui donneront aux témoins , dans les procédures criminelles , le courage de rendre hommage a la vérité , assureront aussi la liberté des élections. Tout se tient dan<$ l'administration des Etats. Quand toutes les croyances jouissent de la protection qui leur appartient à toutes également, quand les crimes sont punis, quel que soit l'étendard de la faction qui s'en rend coupable , la tranquilr lité règne , les citoyens exercent leurs droits , les élections sont libres.
Mais, monsieur, un gouvernement qui veut que les partis respectent cette liberté , doit la respecter lui-même. Si un ministère imaginait que les élections ne doivent être que des cérémonies illusoires , se reproduisant périodiquement pour donner aux actes de l'autorité une sanction trompeuse ; s'il prétendait placer , par la ruse ou la crainte, sur les bancs de la représentation nationale , des hommes â lui , nommés par lui , payés par lui, révocables par lui ; s'tl voulait que les employés du gouvernement fussent en même temps les mandataires du peuple, proposant au nom du premier, acceptant au nom de l'autre, et faisant ainsi de la tribune le théâtre d'un long monologue, divisé en demandes et en réponses , mais récité en chœurpar les mêmes voix : ce ministère , forcé pour atteindre un but aussi anti-national , de s'appuyer sur un parti quelconque , réveillerait les factions assoupies , afin de traiter avec elles ; il leur rendrait de l'existence par ses appels, de l'importance par ses promesses, de l'irritation par ses manques de foi : et ce serait bien à tort qu'il se flatterait qu'après les avoir ainsi ressuscitées pour un objet particulier , il les empêcherait de franchir ce cercle. Elles se seraient retrouvées en présence ; elles s'attaqueraient sur tons les terrains : et les discordes et les attentats , fruits inévitables des haines ranimées, seraient le résultat d'un calcul aussi dangereux qu'inconstitutionnel.
Je ne me livrerai point ici aux développements dont cette matièie serait susceptible. J aime à croire qu'instruit par rexpérience , le ministère sentira qu'il doit rester impartial pendant que le peuple exerce ses droits. H n'oubliera pas que ses alliés subits des élections dernières sont aujourd'hui ses ennemis les plus implacables , et que sa transaction d'un jour lui a valu de leur part des reproches et des attaques de toute une année. Dans les départements, les préfets ne se permettront point des moyens qui, même en réussissant, laissent au moins une tache facheu^k^r qui les emploie. Ils n'imposeront point des exclusions arbitraires etjJHbtes, comme prix
des réparations et des actes de justice. lUne répandront point de fausses nouvelles , ils n'accréditeront point de bruits calomnieux. De leur c6té , les citoyens réfléchiront que , s*ils ont déjà obtenu quelque chose , ils doivent ce qulls ont obtenu aux hommes qui l'ont demandé , et non pas a ceux qui disaient toujours que tout était bien; et ils ne verront qu'une dérision bizarre dans la promesse de les écouter, à condition qu'ils renonceront à choisir des organes qui aient le courage de se faire entendre.
Agréez encore une fois, monsieur, mes remerciments pour la confiance que vous m'avez témoignée , et pour l'occasion que vous m'avez fournie de plaider une cause qui est celle de ma famille et la mienne ; et qui intéresse Tesprit humain sous le rapport des lumières ; la France sous celui de l'industrie et de la tranquillité publique ; la morale , parce que la tolérance est une partie essentielle de la morale; l'humanité , enfin, parce qu'il s'agit d'effacer les vestiges et de prévenir à jamais le retour d'une persécution qui, sous diverses formes , a duré trois siècles.
J'ai l'honneur d'être , etc.