‹ Cours de politique constitutionnelleChapitre 107 sur 128 · I.fc; NOl'VK.M' PHoJET l)K l.nl M k LUS KI.KCTKINS · texte numérisé non relu

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le courage sont des choses si rares, qu'aucun dissentiment d'opinion ne m'empêchera de leur payer un tribut d'éloges. M. Laine à bravé le vainqueur, mais en restant sur le sol français : et s'il a provoqué la guerre civile, ce (jui peut être undroit, dans quelques circonstances, il n'a jamais t'ait ce qui est toujours un crime, il n'a point mendié de l'étranger contre son pays, l'invasion, le carnage et»rincendie.

Aussi j'ai constamment repoussé, avec dégoût et répugnance, ces accusations empruntées de temps antérieurs, accusations dont il avait trop imprudemment donné l'exemple contre d'autres, et sur lesquelles, je dois le dire, il s'est faiblement justifié. Ces accusations m'étaient importunes. Je ne voulais pas qu'on vînt me gâter un caractère que j'avais aimé comme noble et intrépide. Je ne voulais pas voir dans le président courageux de la chambre des députés de mars 1 81 5, je ne sais quel agent d'un comité redoutable et je ne sais quel fonctionnaire de Cadillac : et je me suis toujours félicité, je me félicite encore de ce que mon ignorance sur certains faits permet à mon estime de demeurer intacte.

Mais, en m'attachant ainsi à des souvenirs qui me sont précieux, je dirai cependant que de tous les hommes qui pouvaient s'emparer de la direction de nos destinées, M. Laine était le plus dangereux.

A côté des qualités que je lui reconnais, l'on remarque en lui une véhémence d'impressions, une tendance et une exaltation presque fanatiques, un enivrement de paroles retentissantes, et de prophéties luguijres, que les événements ont dirigés, au moins depuis six années, contre tous les intérêts que la révolution à créés.

J'ignore a quelle époque la conscience de M. Laine s'est soulevée en secret contre le despotisme impérial. Membre du corps législatif de Bonaparte, il avait supporté lon^emps la tyrannie du inaitre du monde, lorsque la fameuse adresse présentée à ce conquérant revenu de Moscou, attira sur ses rédacteurs des naenaces qui semblaient annoncer la proscription. Retiré à Bordeaux, M. Laine contribua, comme on sait, à la restauration de 1814. Président de la cliambre des députés, il exerça toute son influence en faveur des lois contre la liberté de la presse, lois qui donnèrent le signal du mécontentement, avant - coureur du 20 mars.

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Dans celle grande crise, M. Laine se crul assez l'orl pour opposer, par son éloquence et son courage, une digue au torrent qui reportait Napoléon sur le trône. Les fautes de la cour, le départ du roi, rendirent tous ses eftbrts inutiles. Peut-être à la douleur patriotique du citoyen, se joignit alors la vanité blessée du président et de l'orateur. Cette vanité flattée ensuite à Bordeaux dans un sens contraire, acheva d'enraciner dans son âme la haine de tout ce qui lui rappelait une révolution qui l'avait humilié. Ce fut avec ces impressions qu'il reparut en 1815 sur la scène politique. Sans les outrages dont l'abreuvala faction contre-révolutionnaire, il ne se fût poinl séparé d'elle. Ces outrages le réunirent un instant à M. Decazes, et lors de rétablissement du système électoral que l'on veut détruire, il se déclara en faveur de ce système. Mais ce retour à des idées nationales ne fut (}ue passager, il ne tarda pas à conspirer l'anéantissement de son propre ouvrage.

Lors de la proposition de M. Barthélémy, il favorisa cette première tentative contre la loi protectrice de nos droits, et depuis cette époque, ceux qui ont voulu nous en dépouiller ont toujours vu en lui leur plus puissant auxiliaire et leuv principal espoir.

Avec ces dispositions, M. Laine, j'en suis convaincu, ne se croit point un contre - révolutionnaire. Ceux qui préparent la contrerévolution comptent sur lui, le flattent, l'entraînent. Les duchesses lui sourient, les vicomtes lui serrent la main, et il éprouve quelque plaisir à promener son autorité à travers des salons dont il s'imagine que ni la pompe ne l'éblouit, ni l'atmosphère ne l'enivre. Flatté d'être admis dans la caste orgueilleuse, il aime à la dire menacée pour avoir l'avantage de la protéger, au lieu de subir la faveur d'y être reçu. Le sentiment de son courage au sein de ces prétendus périls, excuse à ses yeux les jouissances de son amour-propre. Il ne s'aperçoit pas que les éloges mêmes qu'on lui donne portent ce cachet d'aristocratie qui accorde plutôt les supériorités intellectuelles que l'égalité sociale, parce que, dans l'opinion de la caste, ces supériorités sont des accidents, tandis que la distinction des rangs est un droit. Quand l'aristocratie a besoin d'un plébéien, elle le loue pour expliquer dans quel but elle l'admet, et, en motivant ainsi l'admission, elle se lave de la mésalliance. Lorsque la contré-révolution sera faite, lorsque M. Laine sera l'objet de l'insolence des vainqueurs dont il

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aura servi la victoire, lorsque, après les avoir secondés contre l'immense masse nationale, il se verra traité par eux connue ils traitentchaque jour ceux qui autrefois les sauvèrent; lorsqu'on lui reprochera d'avoir concouru au 5 septembre, d'avoir détendu la première loi des élections ; lorsqu'en remontant plus haut, l'on traduira l'adresse même à laquelle il a coopéré en 1813, et dont maintenant on lui t'ait un titre, en hommages rendus à l'usurpation, parce qu'il reconnaît Bonaparte comme souverain, et qu'il mêle des éloges assez directs à des censures assez détournées, alors ses yeux se dessilleront : mais il sera trop tard ; il faudra qu'il recueille ce qu'il aura semé. Son dévouement méconnu, son service oublié, ses réminisceuccs d'égalité châtiées, lui apprendront la gratitude de l'oligarchie, et c'est beaucoup si ses alliés d'aujourd'hui lui pardonnent de s'être arrogé l'honneur de leur dédier son zèle.

Certes, ce sera bien là le moins fâcheux des résultats d'un travail funeste. Le trône et la liberté remis en question, l'espoir des amis de l'ordre et de la justice trompé, les germes de la dissension jetés sur un terrain volcanique, la grande et la petite propriété devenant ennemies, l'une présentant sans cesse des candidats qu'elle s'irritera de voir repoussés, l'autre se jouant de la première, dont ses choix accuseront l'impuissance : voilà des maux sérieux, et si l'auteur de ces maux s'afllige pour lui-même, M. Laine pourra bien être le seul à pleurer sur M. Laine. Mais, en attendant, ce ([u'on vient de lire explique comment il s'est rendu l'organe d'un projet, qui n'est autre chose que la contrerévolution. Dès que la chute de M. Decazes lui a fait entrevoir la possibilité de substituer aux combinaisons d'un ministère dont il avait cessé de faire partie, celles des hommes avec lesquels il croit reprendre l'autorité, il a mis ses talents, sa dialectique spécieuse, son éloquence, à leur service, et si la contre-révolution triomphe par des élections toutes antinalionales,M. Laine en aura été le premier, le plus actif artisan.

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Je me suis étendu luiigement peut-être sur ses intentions et

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son caractère, parce qu'il est le chef d'une des minorités de la chambre, et le lien de cette minorité avec le côté droit. Ce n'est pas que cette minorité ne s'etfraye souvent des violences de la faction avec laquelle elle a fait alliance. Il y a dans cette minorité de la réserve, de l'expérience, et ce qui est une suite assez naturelle de l'expérience, une défiance qui ressemble à de la timidité: mais ses intérêts sont nationaux, et ses intentions ne sont pas inconstitutionnelles. Livrée à elle-même, et rassurée sur les vues quelle attribue très à tort à un parti qu'elle a toujours eu le malheur de soupçonner, tandis que le parti contraire est le seul dangereux, elle ajournerait bien quelques libertés du régime nouveau, mais elle ne reprendrait point volontairement les voies de l'ancien régime. Elle ne se réunit jamais sans douleur à la faction de 1815, qu'elle a honorablement combattue à cette époque. Mais un mot violent, une allusion indiscrète, une attaque trop peu mesurée la rejettent vers ces alliés suspects, qui se prévalent de cette coalition passagère pour l'entramer fort au delà de ses opinions et de ses vœux.

Si cette minorité, en qui la prudence n'exclut ni la justesse du jugement, ni l'étendue des lumières, avait un chef uni à elle de' sentiments, elle exercerait dans la chambre ulc grande et utile autorité. Mais M. Laine, qui s'est arrogé le droit de la conduire, l'égaré souvent par un ascendant qu'il ne déguise point et dont il abuse. Il l'affaiblit ainsi, en excitant contre elle les mêmes soupçons qu'il excite en elle contre d'autres, et il est peut-être l'une des principales causes des divisions qui empêchent la chambre de faire le bien. Tantôt, rhéteur adroit, il tâche d'endormir la prévoyance du parti qu'il dirige, par des explications subtiles, ou, si l'on veut, ingénieuses ; tantôt, dialecticien élégant, il déguise ou il obscurcit, par d'apparentes analyses, les dispositions les plus manifestement contraires aux vrais principes de la liberté constitutionnelle et du système représentatif. D'autres fois,orateur facile, il doniie aux inquiétudes le temps de s'apaiser, en les berçant doucement de paroles sonores et vides d'idées ; ce qui, vu le motif, n'est qu'un talent de plus : enfin, ce qui est un argument bien plus persuasif, avocat plébéien, il se montre à ses partisans et à ses collègues, comme une preuve vivante que l'on sexagère le-danger des préteniioiis nobiliaires. Ainsi, en maintenant sa minorité

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flans la discipline, il la lait voter souvent nialiiré elii',(;t l'a [ovc.rr à persévérer dans un roule dont elle redoute le but.

J'ai suivi le nouveau projet de loi depuis son origine. J'ai prouvé, qu'objet pendant ([uatre années du désir secret ou publie des contre-révolutioiniaires, il a été, dans une occasion désastreuse, substitué par eux à un autre projet, très-déleetueux, très-condamnable, mais cpii n'opérait pas la destruction qu'ils réservent à nos droits, à nos garanties, <i tout ce (jue la France a obtenu par des sacrifices immenses, de longs malheurs, de sublimes dévouements.

Il est facile maintenant de juger des conséquences inévitables ([u'aura ce projet, s'il est adopté. Il détruira tout ce que nous avions conquis, tout ce que nous pouvions espérer encore, tout ce qui nous avait été promis et juré. 11 rompra les liensqui commençaient à s'établir entre le gouvernement et la nation; il livrera celle-ci à la domination d'un petit nombre de familles, et ces familles asserviront le trône après l'avoir séparé du peuple. Elles asserviront le trône; car elles composeront une corporation permanente, dont la dissolution sera impossible, et qui rendra celle de la chambre des députés également illusoire. Nous aurons acclimaté dans notre belle France tout ce qu'il y a de mauvais en Angleterre : la concentration des propriétés, la détresse de la classe laborieuse, le monopole de la représentation sous des formes d'élection vaines, le désespoir chez les pauvres, le péril chez les riches, la corruption chez les puissants : et nous n'aurons pas, comme les Anglais, l'excuse d'avoir respecté les traditions, le droit immémorial, l'ordre de choses existant; nous aurons refait à plaisir un ordre vicieux; nous aurons emprunté de nos voisins, sans nécessité, les abus dont ils soulfrent et qui les dévorent.

Qu'on dise que le régime de 1815 ne saurait durer, je le conçois, c'est mon opinion, comme celle de quiconque a observé la disposition des esprits en France, et cette opinion, je le déclare, en me rassurant sur le terme d'une navigation orageuse, ajoute à mon inquiétude sur la traversée; mais qu'on dise que ce régime ne peut revenir, c'est fermer obstinément les yeux à la lumière. Il est tout entier dans le projet actuel. La grande propriété territoriale, les degrés d'élection, l'inégalité entre les électeurs, la défau. 34

veur jetée sur les droits de l'industrie, les candidats de la minorité , sont autant de vœux exprimés jadis par la chambre introuvable'. Le projet de loi est sa lettre de créance pour rentrer dans l'enceinte et remonter sur ses anciens bancs.

Aussi toutes les prétentions renaissent : déjà l'on proclame f[u'il ne faut pas des institutions, mais qu'il faut les hommes. Le parti ne peut tempérer son impatience. Les destitutions sont rédigées, les listes sont prêtes, les noms des remplaçants circulent et sont connus. Les modérés qui céderaient à de fausses alarmes, ou se rendraient à des sollicitations doucereuses, peuvent savoir d'avance quel sera leur salaire. L'on ajourne, il est vrai, l'usage des lettres de cachet jusqu'après le renversement du système électoral 2; maison abuse scandaleusement de la censure.

Les journaux, toujours pertldes, sont souvent féroces, et les lecteurs restent stupéfaits de leurs déclamations furibondes. Ce n'est point dans les contre-révolutionnaires un mauvais calcul. L'effet que produisent ces journaux profite à leur cause, et la défaveur en retombe sur le ministère qui est censé les permettre, puisqu'ils ï^ont soumis à sa surveillance. Entin, comme je l'ai dit ailleurs, tout s'organise, la faction avance, et par des nominations successives, elle s'empare chaque jour de quelque poste, et cerne la Charte avant de la frapper.

Que résultera-t-il de cette marche? qu'en résultera-t-il, je ne dis pas pour la nation, l'expérience nous l'apprend de reste, mais pour les ministres, pour les pouvoirs constitutionnels, enfin, pour le trône?

Le ministère est encore l'objet de quelques ménagements éphémères de la part de la faction de 1815. Elle n'impose pas à sa faiblesse des actes trop forts. Ses plaintes sont plutôt une désapprobation douce qu'un blâme intolérant. Elle contient assez habilement les enfants perdus de l'armée. Mais comment le ministère ne s'aperçoit-il pas que la condescendance dédaigneuse qu'elle lui accorde, ses réticences, ses soupfrs mal étouffés, toutes ces preuves! de l'indulgence présente sont autant d'accusations à venir? Elle le déclare timide et lent, c'est un acheminement à le proclamer incapable. Bientôt son incapacité lui sera imputée à

' Voyez en 1816 les discussions sur les élections. 9 V. Slip. t. ir, p./iSG, (E. L.)

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