DU U[SC(1URS
Enlin, qu'il me soit permis de revenir une dernière fois sur ce terme d'individu sans mission, pour examiner ce qu'il signifie dans le cas particulier. Lord Stanhope avait proposé défaire peser indéfiniment sur nous le poids humiliant et ruineux des troupes étrangères. Il avait proposé de partager la France. Est-ce que tout Français n'a pas intérêt à ce qu'elle soit délivrée, à ce qu'elle ne soit pas déchirée comme la Pologne ? Est-ce que tout Français n'a pas mission de dire que la prolongation de nos maux, le morcellement de notre territoire, seraient des injustices, des manques de foi, des attentats aux engagements jurés, des crimes, en un mot, dont les conséquences retomberaient sur leurs auteurs? Malheur au pays où les fonctionnaires publics seraient les seuls à éprouver de tels sentiments et à prononcer de tels paroles I
« Il (M. Fiévée) n'a fait que surcharger les sombres couleurs du » tableau que cet étranger ( lord Stanhope) a exposé sur notre situa- » tion morale et politique. Et d'abord, c'est un moyen peu propre » à venger l'honneur national, que dédire, avec le sieur Fiévée, » qu'il n'y a pas de nation en France, dans le vrai sens que la poli- » tique attache à ce mot; et d'ajouter, page 23 : depuis 1793, la » France n'aurait dû être considérée par l'Europe que comme un
» repaire d'oii les barbares se ruaient pour la piller et l'asservir
» Quoi! les sentiments élevés, les sciences, les talents et l'indus- » trie, qui parmi nous obtiennent les hommages des étrangers » eux-mêmes, ne trouveront-ils pas grâce aux yeux du sieur » Fiévée? Il ne tiendra pas compte des héroïques protestations, » des résistances magnanimes opposées par une notable partie de » la génération aux crimes de quelques factieux 1 II foulera sans » les voir les tombeaux des vallées vendéennes, et n'aura pas » entendu les acclamations de ces villes, fidèles en 1793 avec » tant de douleur, fidèles en 1814 avec tant d'allégresse I »
Assurément je ne partage point les opinions de M. Fiévée; j'en ai plus d'une fois combattu plusieurs : je crois qu'au milieu de beaucoup de malheurs, et à travers des crimes auxquels les amis de la liberté furent toujours étrangers, et dont ils furent souvent victimes, les annales de la révolution offrent d'admirables souvenirs de courage, de désintéressement, d'enthousiasme pour la patrie et pour l'honneur national; mais je ne connais aucune loi qui déclare coupable celui qui penserait et parlerait sur la révolu-
DE M. DE AIAUOHANGV. 15
tioii tout dilïéremmeiit. Rien dans la loi du 9 novembre elle-même ne. peut s'interpréter de manière à ce qu'en regardant la révolution comme un acte condan)nabk' dans son principe et dans tous SCS détails, on puisse être accusé dall'aiblir indirectement le respect dû à la personne ou à l'autorité du roi, ou de répandre des nouvelles alarmantes. La révolution est de l'histoire '. On peut porter sur cette époque un jugement très-erroné, très-absurde; mais ce jugement absurde ou erroné n'est point un délit. La loi du 9 novembre n'astreint point les citoyens à s'attendrir en foulant les tombeaux des vallées vendéennes. Avoir été sourd aux gémissements de 1793 et aux acclamations de 1814 peut être une infirmité physique ou un tort moral, mais n'est nullement du ressort de la police correctionnelle.
De plus (et je suis forcé de revenir ici à un raisonnement que j'ai déjà employé), nous ne manquons pas d'écrivains qui, depuis quatre ans, ont épuisé sur la France toutes les invectives que noire langue fournit. Ils ont injurié la génération en masse; ils ont calomnié nos armées; ils se sont félicités de leur destruction. Un seul d'entre eux a-t-il été mis en jugement? Un seul de leurs écrits a-t-il été l'objet d'une saisie? Bien au contraire. Nos journaux ont annoncé ces ouvrages, ce qui est une faveur : il les ont loués, et l'on sait que leurs louanges ont besoin d'être permises. D'où viennent donc et ce courroux tardif, et cette indignation inattendue, et cette susceptibilité de si fraîche date? Je me les explique d'autant moins, de la part de M. de Marchangy surtout, que je lis, précisément dans la Gaule poétique, un passage à peu près pareil à celui de M. Fiévée. « Après les années » honteuses de révolution, où la terreur, le carnage, la famine et » tous les fléaux creusaient l'effrayant tombeau de la France, on >' voit luire l'aurore qui, dissipant tant de nuages, enfante un astre » réparateur. La patrie refleurit à son éclat, et, sous les arcs de » triomphe qui consacrent mille victoires, entre dans nos remparts
' Il est assez curieux que j'aie réclamé le même principe, en faveur d'un écrivain prévenu d'un délit tout opposé à celui qu'on met aujourd'hui à la charge de M. Fiévée. V. Questions sur la Législation de la presse (Tom. I, p. 507J. M. Hioust avait loué les premières années de la révolution, et on lui en faisait un crime. Les véritables principes de la liberté ont cet avantage, qu'ils protègent tour à tour tous les partis.
» étonnés l'héritage de Rome et d'Athènes '. » Voilà bien toutes les années de la révolution flétries comme honteuses. Voilà la France déclarée, durant toute la révolution, le théâtre du carnage et de la terreur. Il n'y a point d'exception pour les vallées vendéennes. Il n'est pas fait mention des gémissements des villes fidèles. L'auteur, il est vrai, nous console, en nous parlant d'un astre réparateur et de l'héritage de Rome et d'Athènes, entrant dans nos remparts étonnés. J'ignore quel était cet astre réparateur dont l'éclat brillait en 1813. Je ne cherche point à le savoir. Si je hasardais une conjecture, M. l'avocat du roi me poursuivrait peut-être, comme ayant donné de la publicité à un passage répréhensible de M. de Marchangy. Mais enfin, qu'à dit M. Fiévée, de plus, dans le morceau qu'on lui reproche, à l'exception de l'astre réparateur dont cette fois il n'a pas parlé? J'ai remarqué ci-dessus avec surprise qu'il subissait un jugement pour une réfutation qui avait valu des éloges à d'autres. Ceci est plus fort. M. de Marchangy poursuit M. Fiévée pour avoir dit en d'autres termes les mêmes choses que M. de Marchangy.
Ce n'est pas tout. Tandis qu'il veut punir M. Fiévée d'une faute que lui-même a commise, si tant est qu'il y ait faute dans l'opinion énoncée, il lui lait un crime de n'avoir pas dit ce qu'il a au contraire dit en toutes lettres. « Les sentiments élevés, » demande M. l'avocat du roi, « les sciences, les talents et l'industrie ne trou- » veront-ils pas grâce aux yeux du sieur Fiévée? » Or, je vois que M. Fiévée dit en propres termes : a Quel peuple a jamais montré » plus de calme au milieu de circonstances aussi difficiles? A » quelle époque a-t-on vu des charités plus abondantes faites avec » moins d'efforts?... Oîi trouverait-on plus de douceur dans le » commerce de la vie, moins de prétention de personne à per- B sonne? Quelle nation témoigne plus de disposition pour les » sciences, pour les arts, compte un plus grand nombre d'écrivains » distingués et plus d'hommes sincèrement dé voués à leur patrie?» Que penser maintenant de l'accusation ? M. de Marchangy auraitil déféré l'ouvrage aux tribunaux sans le lire?
Je m'aperçois que si je me livrais à toutes les observations que fait naître le discours que j'examine, cet examen formerait presque
' Gavde poétique, vol. I, |i. 19. l'aris, 1815.
DK M. m: MAIlCIliiNi.^
un voliiine. Il me tarde de liiiir ; je supprime donc tout ce «|ue j'auiaisà dire sur la logique avec laciiielk M. de Marclian^;y prétend que M. Fiévée, en disant qu'une nouvelK' révolution n'aurait pas lieu au profit de Bonaparte, n'a pas rélulé lord Stanliope, .pii avait affirmé qu'une nouvelle révolution n'aurait lieu cpi'au profit de Bonaparte. J'omets le calcul des trois mois et dix jours, où M. de Marchangy a vu une allusion coupable à l'époque des Gent- Jours. Je laisse encore de côté les raisonnements (|ui tendent à appliquer la loi du 'J novembre a tous les écrits contraires, nonseulement a la majesté du royaume, mais à la confiance cl au cràlil, de sorte (|ue la loi du 9 novembre peut se trouver incessamment appli([uée à tout essai sur les finances; car tenter de convaincre notre système financier de (juelquc vice notable est une manière de nuire au crédit; mais il est un endroit (jue je ne saurais passer sous sileuce, parce que la tliéoiie des iiilirprelations s'y dé|)loie dans tout son éclat.
M En \ingl endroits de l'ouvrage ^aisi, le sieur Fiévée lait pré- » sager une nouvelle résolution. Les habiludcs, les inlcrcls, dit-il, » qui dcfendirenl l'ancienne monarchie, sont mille fois moins puis- » sants qu'en 1789 : d'où il faut conclure que nous sommes mille » t'ois plus exposés qu'à celte époque aux bouleversements qui » l'ont suivie. Par bonheur, cette théorie est erronée. N(jas avons » un avantage immense et qui délénd toute com()araison entre » les deux époques. C'est que l'on connaît de nos jours ce qu'on » désirait en 1789. Ce qui était alors espérance, est maintenant » satiété. Ce qui était innovaticm, est devenu expérience. On » n'avait que des opinions, let 1 on n'a que des intérêts. On était » alors en contradiction par entraînement, enthousiasme ci dé- « lire. On ne l'est à présent que méthodiquement, par spéculation » et contrariété. Grâce à Dieu, l'on n'est donc plus en verve pour » les révolutions. Le volcan est épuisé. La lave éteinte n'est plus )) qu'une vjle poussière qu'il ne faut pas laisser soulever, parce » qu'elle peut aveugler et flétrir : mais elle ne pourra jamais » détruire et ravager. »
Il y a dans ce passage plusieurs choses que je n'enten(l> p.is. Un reproche grave qu'on peut adresser à l'un des écrivains les plus distingués de ce moment, c'est d'avoir créé, malgré lui, sans doute, mais par ^on exemple, une tor.le (rimilatein-s Je ne sais
18 un DISCOURS
quelle teinte du slyle de René se glisse partout. Or, ce style n'est admirable que dans René : ailleurs, c'est une calamité. Tant qu'elle n'est que littéraire, elle est supportable, parce qu'on ne l'encourt que volontairement ; mais lorsqu'elle pénètre dans une sphère où l'on est obligé de la subir, c'est alors une peine ultralégale, que la loi ne devrait pas tolérer.
Ce que je comprends néanmoins très-bien, c'est que ce paragraphe est le commentaire d'une seule phrase ; et ce qui me semble évident, c'est que le commentaire, destnié à prouver que cette phrase est coupable, tend directement à démontrer qu'elle est innocente.
Si l'on connaît maintenant ce qu'on désirait en 1792, si ce qui était espérance est satiété, si ce qui était innovation est devenu expérience, si l'on n'est plus en verve pour les révolutions, il n'y a nul danger à reconnaître que les habitudes et les intérêts qui détendaient l'ancienne monarchie sont moins puissants qu'autrefois. Caria monarchie n'a pas besoin d'être si fortement défendue, puibque rien ne tend à l'attaquer. M. de Marchangy, j'en conviens, s'est trouvé dans un dilemme assez difficile. Il voulait à la fois qu'il n'y eût point de danger, et que l'ouvrage de M. Fiévée fût dangereux. De là celle lavo éleiiile, et cette poussière vile qui aveugle sans détruire et flétrit sans ravager. La nécessité de prouver deux choses contraires embarrasse le style.
Mais ce ne sont pas ces cuntradictions que je veux relever. Je voudrais fixer l'attention de l'auteur sur cette puissance d'induction, en vei'tu lie laquelle, parce qu'un écrivain a remarqué un changement dans la disposition morale d'un peuple, M. l'avocat du roi applique cette assertion générale, vraie ou fausse il n'importe, à un tait particulier; et, après avoir déduit de cette assertion une conséquence que l'auteur n'a point exprimée, requiert son emprisonnement, non pour ce qu'il a dit, mais pour la conséquence que lui, M. l'avocat du roi, a tirée d'une thèse abstraite : conséquence qui peut être vicieuse en logique, et qui, fùt-elle exacte, e^t tellement éloignée du principe dont on la fait découler, que l'auteur peut ne l'avoir nullement prévue, ou avoir tiré de son principe des iuférences tout autres.
Ainsi, M. Fiévée, dit-il : que c'est par trop méconnaître la vérité 'juc Dieu a mise dans ckaqUe chose, que de croire que les hommes
1)K M. m: MAUC.IIVNCY. ' Wi
puissent souloiir une sociclé organisn- contre la nature dis lois sociales ?l\ résulte, suivant M. de Maichaiigy, de ces induclioiis, non-seulement que le gouvernement ne peut subsister, mais quê ce serait en quelque sorte s'opposer aux décrets de la Providence qw de chercher à soutenir itne société organisée contre la nature des lois sociales. M. Fiévée répète-t-il une chose dite mille fois (qu'elle soit juste ou non est inclinèrent) savoir : que drpuis Vnsscnddéc constituante jusqu'au second retour du roi, si aucun gouvernemeiit n'a pu durer, c'est que les conditions essentielles de l'ordre social n'existent plus? M. de Marcliangy l'accuse de dire : qu'il n'y a pas de sûreté pour le gouvernement actuel, et que sa chute est donc infaillible et prochaine.
Remarque/ <{ue, sur presque tous ces cliet's d'accusation, si M. Fiévée avait dit le contraire de ce qui lui est imputé à crime, M. de Marchangy aurait pu le poursuivre avec une égale justice, et sur des inductions tout aussi fondées. Je suppose que cet écrivain eût prétendu que les habitudes et les intérêts qui défendaient l'ancienne monarchie étaient plus puissants qu'en 11S9, au lieu de l'être moins: qu'est-ce qui empêchait M. de Marchangy d'en conclure de même que .1/. Fiévée nous faisait présager une nouvelle révolution? Car r.ous ne vivons plus sous l'ancienne monarchie. Cette ancienne monarchie est détruite; une monarchie constitutionnelle toute neuve la remplace. Or donc, si les intérêts et les habitudes qui défendaient cette ancienne monarchie sont plus puissants qu'ils ne l'étaient lorsqu'elle est tombée, il est clair qu'ils doivent" tendre à la relever. l)o)ic M. Fiévée nous annonce de nouveaux boulevcrsemrnis. Donc il est passible, non pas de l'article 8, mais de l'article 9 de la loi du 9 novembre : car, dit M. de Marchangy, l'on objecterait vainement que celte loi n'a entendu parler que d'assurances positives, que de faits précis, en un mot, que de nouvelles alarmantes. Il est question (dans l'article 9) d'une autre variété du délit. Cette variété consiste à punir ceux qui auraient DONNÉ A CROIRE, tandis que l'article 8 punit ceux qui auraient FAIT CROIRE, donner à croire est moins que faire cnnre, moins qu'affirmer positivement, moins cju articuler des faits. C'est simplement fournir des éléments à la crédulité.
La même faculté de poursuivre le pour et le contre ne s'exercerait pas moin? orficacemenl sur une antrf ;!>s> rtifin déclarée
coupable dans M. Fiévée. // faut à la monarchie, dans son opinion, des appuis indépendants des senlimenls et de Vaffcction des peuples. Rien de plus éloquent que la réfutation dans laquelle M. de Marcliangy, repoussant ce qu'il nomme un désolant sophisme,-réclame pour le pacte le plus respectable qui ait été tracé sur les pierres fondamentales de la monarchie, et veut qu'elle repose sur la magie de Vamour, sentiment miraculeux, plus puissant que le levier d'Archimède... anneau d'alliance, et politique d'inspiration. Je suis tout à fait de son avis, je lui demande seulement la permission de l'exprimer un peu plus simplement, et je dirai qu'il est très-désirable pour les peuples d'avoir des motifs d'aimer leurs rois, et très-désirable pour les rois d'être aimés de leurs peuples.
Mais si un auteur osait écrire que l'affection des sujets est la seule base du pouvoir des rois (et cependant si elle n'est pas la seule, il faut à ce pouvoir d'autres appuis, comme dit M. Fiévée), que ne pourrait pas opposer à cette assertion M. de Marcliangy, d'après les principes les plus évidents de la légitimité ! Quoi! l'on fondera l'autorité monarcliique sur une émotion qui peut être passagère, qui augmente ou diminue suivant les circonstances et l'esprit du temps, que les calamités affaiblissent, (|ue les revers forcent au silence, qui s'altère par la calomnie, et qui de nos jours a été minée par d'impies et séditieuses doctrines ? N'est-ce pas mettre la légitimité à la merci des jugements humains, mobiles, incertains, variables, susceptibles d'égarement et d'erreur I Que n'ajouterait pas dans ce système un avocat du roi plein de zèle, si l'écrivain malheureux ou imprudent avait parlé, comme M. de Marchangy dans sa plaidoirie, des prestiges de la royauté ! On a disputé sur le mot débonnaire, sur le mot bonhomie, sur le mot pitié, bien que leur acception favorable fût consacrée par de grands exemples : mais je pose en fait que le mot prestige sans épitliète n'a jamais été employé favorablement par aucun de nos classiques français. Que si l'auteur, sacriliant son amour-propre à sa sûreté, s'excusait par l'entraînement de la phrase, l'ambition du style et la séduction d'une espèce d'harmonie qui dicte souvent aux écrivains prétentieux des so- s vides de sens et des mots sans idées, M. de Marchangy ne lui répondrait-il pas, qu'on ne peut juger de ses intentions que par les expressions dont il revêt sa
DE M. UK MAUCIIA.Ni.Y. Vl
penscc^ i:l qu'il est factieux qu'un homme, pour qui lo lawjue française est si docile et si souple, n'ait pas arrangé sa phrase de manière à ce qu'elle ne pût être interprétée contre lui? Car, il [larait «jue, dans r()|)inioii de M. do Man^han^'V, la loi du '.) iiovcinluv signifie que les auteurs doivent arranger leurs phrases de inaiiirr.à ce qu'elles ne puissent pas être interprétées contre eux.
Je n'ai qu'une observation à Caire.
« Traduire le sieur Fiévée devant les tribunaux, a dit, en linis- » sant M. de Marcliangy, c'est prendre le solennel engagement » de poursuivre avec vigilance ces écrivains populaires, bien plus » dangereux encore, ces partisans invétérés des innovations ré- » volulionnaires, ces séditieux qui épient dans lOinbre l'occasion y> de porter des coups à la inonarcliie ; soit en atlarpiant les auy> torités instituées par elle et pour elle; soit en vouant à Inigra- » titude publique, au ridicule et au mépris, tout ce qui leur y> semble capable de dévouement et de fidélité ; soit en nuisant à ï une régénération complète, par l'etTrayante ironie de l'impiété.» J'ai beaucoup réfléchi sur cette péroraison, et j'oserai soumettre à son auleur quelques doutes. Le devoir du ministère publie n'estil pas toujours de poursuivre tout ce qui est coupable, et de ne rien poursuivre de ce qui est innocent? Tel est l'engagement que contractent, je pense, MM. les avocats du roi, en acceptant leurs fonctions importantes. Comment le fait d'avoir traduit un auteur devant les tribunaux peut il ajoutera la sainteté de cet engagement?
Je ne sais trop pourquoi M. de Marchangy nomme les ennemis de la monarchie des écrivains populaires. Je suis loin d'admettre que ce qui est opposé à la monarchie soit populaire, c'est-à-dire, agréable à la nation. Car M. de Marchangy sait trop bien le français pour ignorer qu'un écrivain populaire n'est pas celui qui écrit' pour le peuple, c'est celui qui plaît au peuple. Mais enfin, populaires ou non, si des écrivains transgressent les lois, M. de Marchangy doit les poursuivre. S'ils ne transgressent point les lois, comment serait-il obligé de diriger contre eux des poursuites, parce qu'il en a dirigé contre M. Fiévée ? Je ne croirai jamais qu'un magistrat projette d'oflVir à l'esprit de parti un procès en expiation d'un autre, et je m'afflige de voir des expressions arrangées de telle sorte, qu'elles suggèrent cette idée fâ-
clieuse. Je crains qu'elles n'affaiblissent l'autorité de M. de Marchangy dans l'opinion, en jetant sur son zèle un jour injustement équivoque. Le premier écrivain poursuivi, coupable ou non, semblera, j'en ai peur, une réparation, un holocauste, un dédommagement promis d'avance.
Cette péroraison, malgré ses beautés de style, me paraît avoir encore un autre défaut. Sûrement, M. l'avocat du roi n'a voulu nullement nous annoncer qu'il considérait dans les prévenus autre chose que le délit. Il repousserait avec indignation tout ce qui tendrait à l'inculper d'une semblable partialité, tout ce qui terait présumer que l'ardeur de ses poursuites varie, non d'après le degré de culpabilité, mais d'après des souvenirs ou des préventions antérieures, et suivant l'affinité ou la différence de ses opinions et de celles des accusés. Nous sommes loin, bien loin, des temps désastreux, où la partie publique demandait si un homme était aristocrate pour le condamner. M. de Marchangy, saisi d'un livre qu'on lui aura désigné comme coupable, ne s'enquerra point si l'auteur est un partisan invétéré des innovations révolutionnaires . Il s'en abstiendra soigneusement, parce que cette façon d'agir serait une réminiscence révolutionnaire. Il lira l'ouvrage, seul corps du délit; et, en digne et loyal magistrat, il poursuivra l'auteur pour le délit seul. Je suis convaincu de toutes ces vérités, mais sa péroraison ne les exprime pas d'une manière satisfaisante : tant il est difficile à l'homme pour qui la langue est la plus souple et la plus docile, d'arranger sa phrase de telle sorte qu'elle ne puisse être interprétée contre lui !
Je me résume. Avec la faculté d'interprétation et d'induction, dont M. de Marchangy fait usage; avec son mode de considérer la loi du 9 novembre ; avec ses combinaisons , ses rapprochements, ses distinctions entre les délits qui résultent de ce qu'on fait croire^ et ceux qui résultent de ce que l'on donne à croire ; avec la pratique qu'il adopte de placer une inférence après chaque phrase, et de condamner la phrase sur l'inférence qu'il en tire, il y a, je l'affirme de nouveau, impossibilité complète d'écrire avec sûreté. On peut être épargné par le magistrat; on n'a plus la garantie de la loi. La tolérance n'est pas la liberté, un hasard heureux n'est pas une institution , un accident n'est pas une sauvegarde. Qu'il y ait encore aujourd'hui des écrivains hors
DK M lu: Mvncii \.NC,V. '2.']
fie prison, et des hrocliiires non saisies, cela n<; prouve point que la presse soit libre. 11 y a partout des gens qui ont encore leur tête sur leurs épaules, et cependant il n'y a de sécurité que là où l'autorité ne peut pas faire couper les têtes qu'cllf veut.
La question est posée bien clairement, et personne ne peut se faire illusion. C'est de la liberté de la presse toute entière qu'il s'agit. Veut-on la livrer à des subtilités jésuitiques, à des disputes de mots, plus abstraites, plus inintelligibles, plus puériles que celles des scolastiques du quatorzième siècle? Veut-on (|ii'il n'y ait pas une expression dans notre langue dont le sens ne puisse être perverti? Veut-on charger MM. les avocats du roi de composer le dictionnaire de V Académie? Veut-on qu'après trente ans d'efforts et de malheurs nous perdions tout le fruit de ces malheurs et de ces efforts? Je dis tout le fruit, car la liberté de la presse perdue entraînerait la perte de toutes les libertés. Non, on ne le veut pas; personne ne le veut; ce n'est pas l'intention du roi ; ce n'est pas le désir des chambres; ce n'est pas même, j'ose l'affirmer, un projet réfléchi dans le ministère. Des ministres peuvent avoir des vues erronées, desintérêtspersonnels,des amours-propres malentendus, des velléités d'arbitraire fort imprudentes, des préventions et des prétentions qui les égarent. Mais il ne saurait exister en France un seul homme assez ennemi de son pays et de lui-même, assez ignorant de ce qui est bon, assez aveuglé sur ce qui est possible, pour vouloir ce qu'aucune force sur la terre ne pourrait effectuer, ce que Bonaparte n'a pu accomplir, ce qui est repoussé par le bon sens, proscrit par la justice, interdit par les serments, ce qui ne saurait exister deux mois chez aucun peuple civilisé, sans que le gouvernement et les citoyens ne s'épouvantassent de la paralysie dont l'espèce humaine se verrait atteinte, de la mort intellectuelle dont un tel système frapperait nos plus nobles et nos plus nécessaires facultés. Et cependant c'est vers cet état que je ne sais quelle fatalité nous entraîne. Chacun en gémit, et chacun y contribue, en faisant pour sa part ce qu'il nomme son métier. L'amour des phrases séduit l'un; les subtilités éblouissent les autres : d'autres encore cèdent à l'humeur, à la rancune, à l'impatience de se voir désapprouvés. Chacun s'excusant tout bas, accusant son voisin et imitant son exemple, suit