Voir Bévue pédagogique, 1888, II, p
rien à celui qu'en font les Allemands, la question de savoir s'il existe est à débattre pour nous comme pour eux, problème comparable à certains égards à celui qu'agitent les philosophes, quand ils s'interrogent sur le fondement du droit de punir que s'attribue la société.
L'illustre et généreux Tolstoï a supprimé tout châtiment de son école à la suite d'une expérience malheureuse, et où toute mesure avait été dépassée. Nous ne savons pas assez, prétend-il, ce qui se passe dans une âme d'enfant, et quel effet y produisent nos moyens d'action, et quels sentiments nous risquons d'éveiller, différents de ceux que nous attendions, pires même que ceux contre lesquels nous voulions lutter. Pour mystérieuse que soit une àme d'enfant, Tolstoï exagère ici le mystère; et, s'il ne faut pas, comme il l'avait fait ou laissé faire, soumettre le coupable à une humiliation trop profonde, ni déchaîner contre lui les mauvais instincts de ses petits camarades (car alors en effet le remède serait pire que le mal), ne peut-on créer en lui un remords artificiel et une crainte salutaire que l'on épurera et que Ton transformera ensuite peu à peu? Nous comprenons encore moins dans l'ordre moral que dans Tordre intellectuel la doctrine qui supprime dans l'éducation le rôle de l'homme, et pour laquelle la pédagogie se résume, comme pour d'autres l'économie politique, en ce mot : laisser faire. Quoiqu'on y voie d'ordinaire un excès d'optimisme, c'est en un autre sens scepticisme et doctrine de défiance qu'il faut l'appeler, car elle met en suspicion un instinct qui en vaut bien d'autres, l'instinct qu'ont les pères, et ceux qui les représentent, de prendre au sérieux leur fonction morale, et d'aider la conscience de l'enfant à s§
former.
Il n'est pas mauvais toutefois que de temps en temps on noue suggère sur notre droit de châtier l'enfant quelques scrupules. l\k en tempèrent l'exercice, et nous remettent en l'esprit cette pensée que seul l'intérêt de l'enfant le fonde et l'excuse. Le droit de légitime défense n'a pas à être invoqué, comme lorsque la société châtie un de ses membres. On ne se défend pas contre dek enfants. Nous ne devons pas punir les enfants pour qu'ils nous laissent tranquilles. Leur bien à eux, et non le nôtre, peut seul justifier le mal que nous leur faisons. C'est ce qu'il faut se dire,
PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE
non une fois pour toutes, mais à chaque fols que l'on punit, si l'on veut être sûr de ne jamais commettre d'abus de pouvoir. Bain parle sur ce sujet en termes élevés :
L'autorité, le gouvernement, le pouvoir sur les autres, n'est pas essentiellement un but; ce n'est qu'un moyen." De P'us, son action est un mal : elle diminue le bonheur d'une façon notable. Restreindre la libre action de l'homme, infliger des peines, établir le règne de la terreur, tout cela ne peut se justitler que s'il s'agit d'empêcher des maux infiniment plus grands que les souITrances que 1 on cause soi-même *.
Méthode des réactions naturelles. — Il nous faut encore dire un mot de Télégant paradoxe de Rousseau et de Speiicer, d'après lequel les châtiments naturels, ou mieux les réactions naturelles, comme dit Spencer, suffiraient à discipliner renfant. « Maintenez l'enfant dans la seule dépendance des choses 2 », avait dit Rousseau; ou encore : « Il ne faut jamais inlliger aux enfants le châtiment comme châtiment; il doit toujours leur arriver comme une suite naturelle de leur mau- Taise action 3. » H. Spencer a ingénieusement développé et commenté cette méthode :
Quand un enfant se laisse tomber, ou se heurte la tête contre la table il ressent une douleur dont le souvenir tend à le rendre plus attentif et, par la répétition de ces expériences, il arrive à savoir Guider ses mouvements. S'il touche la barre de fer rouge de la cheminée, s'il passe la main sur la flamme d'une bougie, ou répand de l'eau bouillante sur une partie quelconque de son corps, la brûlure Qu'il reçoit est une leçon qui ne sera pas aisément oubliée. L impression produite par un événement ou deux de cette nature est si forte qu'aucune persuasion ne pourra, dans la suite, l'amener à mépriser ainsi les lois de sa constitution. Or, dans des cas comme ceux-là, a nature nous montre, de la manière la plus simple, quelles sont la vraie théorie et la vraie pratique de l'éducation morale.
Et un peu plus loin :
Nous nous servons du mot de châtiment faute de mieux; car ce ne sont pas des châtiments dans le sens littéral; ce ne sont pas