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LA SENSIBILITÉ MORALB

lis

lellectuelles et morales. L'ensemble des sensations et des appétits comprend ce qu'on appelle \sl sensibilité physique; l'ensemble des sentiments correspond à ce qu'on appelle la «en-

sibilité morak.

Par exemple, les sentiments esthétiques, religieux, moraux^ n'ont pour objet aucun être sensible déterminé, aucun être matériel. Le patriotisme ne s'adresse qu'à une idée. Même les affections pour les autres hommes, amitié, amour filial, paternel, sociabilité, qui s'adressent à l'homme tout entier, âme et corps, n'ont pas pour objet le corps en lui-même, mais le corps seulement comme la manifestation de l'âme. Enfin, quand nous recherchons la grandeur, la puissance, la gloire, ce n'est pas précisément les avantages de notre corps que nous recherchons: c'est encore une idée, l'idée de notre excellence et delà supériorité de notre esprit qui nous commande et qui nous subjugue.

Division des sentiments. — Les sentiments, en tant qu ils nous portent vers les objets, sont ce que nous avons appelé des inclinations (25). Les inclinations peuvent se diviser en trois classes : 1® celles qui sont relatives à nousmêmes, ou inclinations personnelles; 2» celles qui sont relatives aux autres hommes, ou inclinations sociales; 3* enfin celles qui s'adressent à des objets supérieurs à nous-mêmes ou aux autres : nous les appellerons, faute de mieux, inclinations supérieures.

Parmi les inclinations personnelles, les unes sont relatives au corps, ce sont les appétits^ dont il a été parlé dans la première section (27). Les autres sont relatives à l'esprit : ce sont celles dont il nous reste à parler.

Si nous faisons abstraction de l'instinct de conservation, qui embrasse l'homme tout entier et que nous avons signalé en parlant des appétits, il ne reste dans le moi que deux choses susceptibles d'être aimées et désirées: !• Vexcellence ou la supériorité ; 2® la force ou le pouvoir.

De là deux inclinations : 1» le désir de l'excellence, ou amourpropre (estime de soi-même), d'où naît le sentiment de l'émulation; 2® le désir du pouvoir, ou ambition^ qui n'est qu'une de3 formes de l'instinct d'activité.

PSYCHOLOGIE THÉORIQUE

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Désir de l'excellence ; amour-propre. —

Lliomme n'est pas satisfait lorsqu'il a seulement pourvu à ses besoins, rassasié ses appétits, comblé les désirs des sens. Il ne lui suffît pas d'être, ni même d'être agréablement; il veut ^tre avec la plus haute perfection possible. Cet instinct nous porte à jouir de nos facultés, à en désirer et à en aimer le perfectionnement : c'est V amour-propre, instinct plutôt noble que blâmable tant qu'il se renferme dans l'estime modérée et légitime de soi. Il peut prendre deux formes : l«restîme de soi-même considéré comme honmie en général ; c'est ce que l'on appelle le sentiment de la dignité humaine ; 2* l'estime de soi-même comme individu, en tant que chacun se compare aux autres hommes, heureux quand il se sent égal ou supérieur à eux, malheureux quand il se sent inférieur : c'est Vamour-propre proprement dit. 11 n'est guère possible d'étouffer ce sentiment naturel qui veut que nous soyons flattés des éloges, que nous souffrions du blâme et du mépris; c'est donc là un instinct légitime et salutaire au progrès de l'humanité. Quant aux excès dont cet instinct est susceptible, comme tous les autres, ils regardent la morale, non la psychologie.

On remarquera d'ailleurs que cet instinct peut se porter sur n'importe quel genre d'excellence, selon les idées que chacun se fait de la perfection. Outre les qualités générales que l'on est porté à estimer chez tous les hommes et qu'on désire pour soi-même, soit dans le corps, soit dans l'âme (beauté, esprit, force, etc.), chacun éprouve un amour-propre différent, suivant son âge, ses occupations, ses idées sur la vie humaine. Le saltimbanque peut être sans doute aussi fier de sa souplesse et de son adresse que le poète de son génie. Les vices mêmes peuvent être l'objet d'orgueil chez celui qui manque du sens moral. Un don Juan sera fier de ses aventures, un Cartouche de ses vols. On peut aller jusqu'à l'orgueil du crime ; mais ces aberrations de l'amour-propre nous en montreront l'essence persistante ; c'est parce qu'on admire en soi une certaine force, adresse, audace, qu'on se vante de ce qui devrait être lobjel du mépris.

Émulation. — Une forme très importante et plus complexe de l'estime de soi est Vémulation, qui a lieu lorsque l'individu

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se compare aux autres hommes et cherche à les égaler ou à les surpasser, en même temps qu'il souffre d'en être devancé. Ce sentiment est un des plus énergiques pour favoriser le perfectionnement de nous-même et des autres.

L'émulation doit se distinguer de V envie: l'une cherche à nous élever nous-même, l'autre à déprécier autrui ; l'une sert à notre progrès, l'autre nous abaisse.

L'émulation, dit La Bruyère, est un sentiment volontaire, coura geux, sincère, qui rend l'âme féconde, qui la fait profiter des grnnds exemples et la porte souvent au-dessus de ce qu'elle admire. La jalousie (ou l'envie), au contraire, est un mouvement violent, et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle; elle va jusqu'à nier les vertus dans les sujets où elle existe : passion stérile qui laisse l'homme dans l'état où elle le trouve. (De l'homme, 85.)

Défiance de soi. — Si nous considérons dans l'âme les différents états opposés aux précédents, nous trouvons la modestie, VhumilUé, Vhumiliatîon, Yabjection, degrés divers d'un même sentiment, !a défiance de soi-même. On peut, avec Descartes, ramener toutes ces différentes nuances à deux principales: y humilité vertueuse et Vhumilité vicieuse. {Traité des passions, 111, art. 155-159.)

Amour de la gloire. — A l'estime de soi se rattache comme une dépendance nécessaire le désir d'estime chez les autres. Dug. Stewart combat ceux qui veulent ramener le désir d'estime à une inclination intéressée et à un calcul réfléchi : il oppose à celte doctrine la force de ce principe chez les enfants, si sensibles à la louange et au blâme, bien avant le temps où ils ont pu éprouver les avantages ou les dommages de l'une et ie l'autre. De très bonne heure, en effet, on peut conduire les enfants par l'estime et le blâme sans aucun avantage matériel qui y soit attaché.

On a soutenu aussi que le désir d'estime ou de renommée n'est qu'un penchant vide de sens, qui ne résulte que d'une fausse association d'idées. WoUaston * essaye de montrer tout ce qu'il y a de vain et d'absurde dans l'amour de la gloire :

1. WoIIastoD, Religion naturelle t cité par D. Stewart {Facultéi activei, kv. I, èb.'u, sect. III}.

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£d réalité, dit-il, riiomme lui-même n*e8t jamais conna de la postérité, ce n'est que son nom qui survit ; mais l'homme ne vit pas parce que son nom vit. Lorsqu'on dit que J. César battit Pompée, c'est comme si on disait que le vainqueur de Pompée fut César: César et le vainqueur de Pompée fut une seule et même personne, et César est beaucoup plus connu par une de ces dénominations que par l'autre. Cela revient à dire que le vainqueur de Pompée a vaincu Pompée ou que quelqu'un vainquit Pompée; ou plutôt, comme Pompée n'est pas plus connu que César, que quelqu'un vainquit quelqu'un. Voilà à quoi se réduit cette immortalité si vantée que l'on appelle la gloire I

Dug. Stewart répond à Wollaston : 1» Quand même le désir de gloire serait un effet de rimagination et une pure illusion, il ne s'ensuivrait pas que ce ne serait pas un principe naturel de notre constitution; c'est peut-être une loi de notre nature, pour nous pousser aux grapdes choses. 2* En raisonnant comme Wollaston, il faudi*ait dire que, même durant notre vie, le désir d'estime n'a de valeur qu'à l'égard de ceux qui nous connaissent personnellement; car pour les autres, aussi bien que pour nos successeurs, la gloire n'est que le bruit d'un son.

Diderot, dans ses Lettres à Falconet, a peint admirablement ce qu'il y a d'effectif et de solide dans lamour de la gloire.

Instinct d'activité. Désir du pouvoir. — Indépendamment de l'estime que nous avons]de nous-mêmes, ily a encore un plaisir propre qui consiste dans le sentiment de notre force et dans le déploiement de notre activité. C'est l'instinct d'activité, identique en essence avec le désir ou l'amour du 'pouvoir. Ce sentiment se manifeste de différentes manières : Plaisir de l'action. — C'est d'abord un fait que l'homme aime à agir pour agir. Nous avons déjà remarqué, parmi les appétits purement corporels, le besoin d'activité musculaire (Leçon m) ; le même penchant se manifeste aussi dans l'esprit. C'est ce sentiment que Bain (Emotions and Will, ch x) appelle le plaisir de la poursuite [plot interest). C'est le plaisir que Pascal désignait en disant que, « si l'on offrait à un chasseur le lièvre pour lequel il se fatigue toute une journée, ille refuserait. » Par ces paroles, Pascal cherche à incriminer la condition humaine et à la taxer de contradiction ; mais il n'y a là nulle contradiction : le plaisir de la chasse n'est pas le même que

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celui de posséder un lièvre ; celui-ci né peut donc pas remplacer celui-là. Le vrai plaisir du chasseur consiste à déployer son activité, ses forces, son adresse et à tenir ses facultés en éveil par la crainte et par l'espérance. Donnez-lui ce qui est l'objet de sa poursuite; cet objet qu'il n'aura pas gagné ne lui causera aucune satisfaction.

11 semble inutile de prouver l'existence d'un plaisir inhérent à l'exercice de l'activité, puisque nous avons déjà établi que tout plaisir vient de lactivité (22) ; mais il est évident que le terme doit être entendu ici dans un sens plus restreint. Eu effet, toute faculté de l'âme en un sens est une activité ou un mode d'activité : penser et aimer sont des actions, aussi bien que Faction proprement dite ; mais nous n'entendons ici le mot d'action que dans le sens étroit et habituel, c'est-à-dire comme manifestation extérieure de nos pensées par des actes ; c'est dans ce sens qu'on dit d'un homme qu'il est actif en comparaison d'un autre qui est contemplatif, quoique la contemplation so aussi une action : enfin, nous parlons ici surtout de Faction en elle-même, indépendanmient des avantages qu'elle peut procurer.

Plaisir du repos. — S'il y a un plaisir de Faction, il y a aussi un plaisir du repos ; mais ce plaisir est un plaisir relatif, qui vient de ce qu'un trop grand effort d'activité peut devenir douloureux en exigeant de nos organes et de nos facultés plus qu'ils ne peuvent fournir. Tout en aimant l'activité, l'âme n'aime pas les obstacles qui s'opposent à son activité ; et c'est au contraire parce qu'elle aime agir qu'elle s'irrite des obstacles : de là la nécessité et le plaisir du repos, quand les obstacles ont été trop prolongés; mais, d'un autre côté, l'absence d'obstacles dégoûte facilement du but en nous ôtant le plaisir de l'effort : il nous faut assez de difficultés pour nous stimuler, mais pas assez pour nous fatiguer. D'ailleurs 11 faut bien distinguer entre les différents modes d'activité : tel est plein d'ardeur pour les exercices corporels qui néglige les travaux de l'esprit ; tel est froid pour Fétude et le travail qui sera plein de feu pour le jeu; or, c'est encore là de l'activité.

Al ce principe général peuvent se rattacher plusieurs phénom lies différents: par exemple, le sentiment de la responsabilUé^

rr^

^20 PSYCHOLOGIE THÉORIQUE

le sentiment de l'indépendance et de la liberté, enfin Yamour du pouvoir.

Sentiment de la responsabilité. — Ce sentiment est quelquefois pesant pour Tâme humaine; mais en même temps il procure de miles plaisirs, et il y a peu d'âmes qui n'en soient capables à quelque degré. Qui n'a mille fois observé que Ton obtient beaucoup plus des hommes en se confiant à eux, en leur laissant le mérite de leurs entreprises, le choix des moyens, qu'en leur imposant un joug servile, une règle mécanique et extérieure ? Ce qui le démontre sans réplique, c'est la supériorité du travail libre sur le travail servile. Tel qui, obéissant mollement à une règle imposée, exécuterait sans plaisir et sans succès des actions prescrites, se montrera peutêtre un homme supérieur le jour où, livré à lui-même, il aura le choix entre ses actions et pourra s'attribuer le succès obtenu; tel autre qui, n'ayant connu que la prospérité, la fortune, le plaisir^ se sentira tout à coup seul en face d'une carrière à se faire, d'une famille à aider, d'un nom à conquérir, trouvera en lui-même des facultés inconnues.

Amour de la liberté. — A l'instinct d'activité se rattache encore manifestement le goût de l'indépendance et de ce qu'on appelle la liberté; car, par cela même qu'on a du plaisir à déployer ses forces, on désire être affranchi de tout ce qui gêne, soit du côté des choses, soit du côté des hommes. C'est ainsi que les hommes ont horreur de la maladie, de la pauvreté, parce qu'elles leur ôtent les moyens d'agir. Ceux qui ont dit que les choses extérieures sont indifférentes et ne nous regardent pas, parce qu'elles ne dépendent pas de nous (comme les stoïciens), ont cherché un moyen d'être indépendants dans la dépendance même. C'est encore le goût de l'indépendance qui tantôt, mal entendu, soulève les hommes contre l'autorité des lois et engendre Yesprit de révolte, tantôt les anime et les arme contre l'oppression et l'arbitraire et devient Yesprit de liberté.

Amour du pouvoir *. — Il faut avouer que c'est de la même source que naissent souvent et Yamour de la liberté, et Yamour

1 . Bain distingue Tamour du pouvoir {Emotion of power, ch. vii) et rémoticn de Taction {Emotion of action, ch. x); il nous semble que ce sont des pbéno* mènes du même ordre.

ul sensibilité morale

du pouvoir. En effet, l'homme qui ne veut pas obéir trouve que le meilleur moyen d'échapper au commandement des autres, c'est de commander soi-même; et comme il arrive toujours, quelque haut placé que l'on puisse être, que l'on a encore quelqu'un au-dessus de soi, l'amour de la souveraine indépenpendance conduit souvent à l'amour du souverain pouvoir. Ce n'est là sans doute qu'un faux amour de la liberté ; mais c'esl néanmoins un même principe qui conduit à des conséquencef si différentes.

L'idée du pouvoir entre pour quelque chose encore dana notre attachement à la propriété : n C'est un plaisir indicible, dit Addison, d'appeler chaque chose son bien. Un franc-alleu *,

fût-il de glace ou de neige, rendra son propriétaire satisfait de sa propriété et lui donnera le courage de la défendre. »

Problèmos et exercices pratiques.

Nous rassemblerons plus loin en un seul tableau toutes les questions relatives à la sensibilité morale. (Voir, à la suite, U leçon XV.)

1. Un franc-alleu au moyen âge était un domaine libre de toute rcd> Tance féodale.

LEÇON XIII

hL &KNSlfilLITâ MORALB. ^ LES INGUMATIOMS OÉSUITÂRBSSÉBS.

SOMMAIRE

T a-t-il dans rhomme des inclinations désintéressées?

Deux sens du mot désintéressé : le désintéressement spontané; le désintéressement réfléchi.

Opinion de La Rocliefoucaiild. — Tous nos sentiments ne sont que des formes de Tamour de soi.

La Rochefoucauld confond deux questions : !<> nos inclinations sont-elles par elles-mêmes et par nature réductibles à l'amour de 8oi?2<> L'homme, quoique ayant des inclinations naturellement désintéressées, les sacrifie-t-il toujours (ian^ /a pra^e^ue à ses inclinations égoïstes?

Critique de La Rochefoueauld. — Fausse analyse de Tamttiéf de la bonté, de la générosité, de la pitié.

Autre formule de la doctrine égoïste. — Tout amour est accompagné de plaisir, et par conséquent se rapporte à nousmêmes.

Réponse. Oui, nous aimons avec plaisir ; mais nous n'aimons pas pour avoir du plaisir.

Après avoir parlé des inclinations qui rattachent l'homme à lui-même, et qui ne sont que les formes diverses de l'amour de soi ou amour-propre (selon l'expression de La Rochefoucauld), nous avons à étudier les inclinations qui nous portent vers le? autres hommes, ou affections. Le premier point de cette étude est de rechercher s'il y a dans Thomme de pareilles affections, c'est-à-dire des inclinations différentes de l'amour de soi, qui ne

LA SENSIBILITE MORALE

puissent s'y réduire, qui soient enfm, comme on les appelle, désintéressées.

Inclinations désintéressées. — Pour résoudre cette question, il faut savoir dansquelsens on prend ici le mot de désintéressement. Dans le sens rigoureusement philosophique, nos inclinations en elles-mêmes ne sont ni égoïstes y ni désintéresséeSy mais seulement spontanées; c'est seulement lorsque la réflexion s'ajoute à la passion, et que l'homme est éclairé par la raison, lorsqu'il a appris à distinguer les autres de lui-même et le bien d'autrui de son propre bien ; c'est alors seulement qu'il mérite d'être appelé égoïste s'il sacrifie le bien d'autrm au sien propre, et désintéressé s'il sacrifie le sien au bien d'autrui. Mais jusque-là nos inclinations peuvent être appelées personnelles si elles ont pour but nous-mêmes, mais non égoïstes : et la seule question est de savoir si toutes nos inclinations sont personnelles et s'il n'y en a pas quelques-unes qui nous portent spontanément et sans réflexion vers autrui; si enfln, comme le prétend La Rochefoucauld, toutes nos affections ne sont que des formes de l'amour de soi.

11 y a une distinction importante que l'auteur des Maximes a négligée et qui est la cause de l'équivoque qui plane sur son livre. Il est en effet deux questions qu'il ne faut pas confondre : [o Y a-t-il naturellement dans l'âme humaine certaines inclinations distinctes de l'amour de soi ? 2o L'homme suit-il d'ordinaire ces inclinations, et ne les sacrifie-t-il pas souvent, ou même toujours, à ses inclinations personnelles ? On voit la différence de ces deux questions : la première regarde la nature de l'homme ; la seconde sa conduite. Autre chose est de rechercher quelles sont les facultés de l'homme, autre chose de rechercher l'usage qu'il en fait. La première question est une question de psychologie ; la seconde est une question de morale. S'il n'y a rien de désintéressé dans la nature même, ce n'est plus l'homme qui est coupable : c'est cette nature môme, c'est Dieu. Au contraire, lorsqu'on reproche aux hommes leur égoïsme, il semble bien que c'est parce qu'il peut y avoir en eux autre chose que l'égoïsme : car, autrement, pourquoi faire un tableau si sévère des vices humains, si ces vices sont les instincts mêmes de l'homme ? Eux-mêmes se font les plus amers reproches quand

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ilsagissent exclusivement parintérêtpersonnel: c'est doncqa'ils sentent en eux-mêmes des instincts plus élevés, auxquels ils n'obéissent pas. Il ne faut pas confondre Tobservaiion extérieure, qui nous apprend comment les hommes agissent, e( l'observation intérieure, qui nous apprend ce qu'ils sont. Quand même on trouverait qu'en fait, dans la plupart des cas, la plupart des hommes sont égoïstes, il ne s'ensuivrait pas qu'il n'y a pas d'affections sociales naturelles ayant pour objet le bien d'autrui, mais seulement que nous ne les écoutons pas. L'homme peut se rendre volontairement égoïste sans l'être naturellement. Or, La Rochefoucauld, placé au point de vue de l'observation extérieure et mondaine, ne s'est pas demandé ce que les hommes sant^ mais ce que les hommes font. Tel est le malentendu qui obscurcit cette question ^

Critique de LaRoeiiefoucauld. — Est-il vrai d'ailleurs qu'en fait l'homme ne recherche jamais dans le bien d'autrui que le bien qui en peut résulter pour lui-même, et que sous l'action en apparence la plus généreuse se cache toujours l'intention secrète d'en tirer quelque profit? Nous ne le croyons pas. Par exemple, La Rochefoucauld nous dit :

Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu*une société, un ménagement réciproque d'intérêts, un échange de bons offices ; ce n'est qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.

Il n'est pas nécessaire d'être Oreste ou Pylade, Oamon ou Pythias pour savoir qu'une telle pensée est fausse. Il n'est pas d'homme qui n'ait eu un ou plusieurs amis, auxquels il s'est attaché par un autre lien que l'espérance du profit. Il y a dans l'amitié elle-même un plaisir naturel, indépendant de tout calcul. Ce qui le prouve, c'est qu'il y a beaucoup d'hommes auxquels nous sommes liés parl'intérêt et le besoin, par l'espérance et par la crainte, sans éprouver pour eux aucun sentiment d*n« mitié. Nous ne nous y trompons pas. Souvent la même person* ne nous intéresse à la fois, et pour elle-même, et pour les ser-

1. La discussion suivante de la doctrine 4e La Rochefoncauld eit tirée de •notre Phihtophit du bonheur (cb. vi). P. J.

nces qu'elle peut nous rendre ; et nous savons très bien distinguer dans le sentiment qu'elle nous inspire l'affection et l'intérêt. Enfin, quelquefois il nous est arrivé en effet d'avoir besoin de l'aide et du secours de nos amis : ce devrait être alors que nous éprouvons, selon La Rochefoucauld, le plus grand plaisir deTamitié; au contraire, nous souffrons de cette rencontre, tant nous craignons de voir s'altérer à nos yeux et aux yeux de notre ami le vrai caractère du sentûnent qui nous unit. La Rochefoucauld dit encore :

Il en est de la reconnaissance comme de la bonne foi du marchand : elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent. La reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu'une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaiU.

C'est là encore une fausse et superficielle analyse. Si La Rochefoucauld disait que l'homme n'est souvent reconnaissant que par orgueil, par fierté, pour ne pas rester en reste des services reçus, ou encore pour se donner la satisfaction de faire du bien à son tour après la secrète humiliation d'en avoir reçu, cette interprétation, très défavorable encore pour le cœur humain, pourrait être admise comme vraie dans une certaine mesure. Mais il est faux qu'on ne montre jamais de reconnaissance que pour recevoir de nouveaux bienfaits. Nous sommes souvent reconnaissants pour ceux qui ne peuvent plus rien pour nous. Confondre la reconnaisance avec un calcul de marchand, c*est ne chercher la nature humaine que dans le cœur des

valets.

Qu'est-ce que la bonté?' Selon La Rochefoucauld,

C'est prêter à usure sous prétexte de donner, c'est acquérir tout e monde par un moyen subtil et délicat

Qu'est-ce que la générosité?

Ccst une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts pour lier à de plus grands.

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Qu'est-ce que la libéralité?

Cest la vanité de donner que nous aimons mieux que ce que uous donnons.

Qu'estrce que la pitié?

C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber ; nous donnons des secours aux autres pour les engager à nous en donner dans de semblables occasions ; et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, du bien que nous nous faisons à nous-même par avance.

Tout cela est faux, superficiel et grossier. La bonté est un sentiment qui nous porte naturellement à vouloir le bien d*autrui : ce sentiment peut être accompagné ou suivi d'un calcul, il peut être combattu ou vaincu par Tégoïsme (car l'homme n'est pas parfait) ; mais il n'en existe pas moins dans l'homme (je parle des plus froids, des plus égoïstes) un plaisir naturel à faire du bien, et cela sans espoir de retour; car ce bien peut être ignoré, il peut tomber sur un misérable, et le plaisir sera le même, peut-être plus vif. Je ne dis pas que l'homme, placé entre son intérêt et la bienveillance, ne sacrifiera pas l'une à l'autre ; mais d'abord sa conscience en souffrira : d'où il suit déjà que la bonté n'est pas l'intérêt. En outre, on ne parle ici que des affections naturelles, et non de la vertu, ce que La Rochefoucauld n'a pas démêlé. 11 aurait pu avoir quelque raison s'il eût dit : En fait, l'homme sacrifie le plus souvent ses affections naturelles à régoisine. Mais pour cela il eut fallu reconnaître Texistence de pareilles alfections ; c'est ce qu'il ne fait nulle part ; il croit décrire la nature liumaine, tandis * qu'il ne décrit que ses

vices.

Comment soutient-il que la libéralité n'est que la vanité de donner? Elle est, au moins aussi souvent, le plaisir de donner. Que de fois ne donne-t-on pas sans chercher à en faire ostentation, sinon en secret, du moins dans l'intimité? La gloire de donner n'est qu'un mensonge de libéralité, ce n'est pas la libéralité même. Un avare peut donner par gloire, il ne cesse pas d'être avare pour cela. Être libéral, c'est aimer à donner pour

LA. SENSIBILITE MORALE

donner; ce n'est pas là un grand héroïsme : il n'y a rien de si commun. Et j'ajoute que la plupart des hommes donnent sans réflexion, sans prévoir de retour; cette pensée est trop éloignée, trop compliquée ; peu d'esprits calculent si loin ; la plupart vivent ou agissent au jour le jour : c'est l'instinct ou le sentiment qui les détermine. Cela est vrai surtout de la compassion : elle n'est pas une habile prévoyance des maux : c'est là un trop grand raffinement. La pitié est tout ce qu'il y a de plus naturel et de plus spontané dans le cœur humain; la présence de la souffrance nous fait souffrir, sans aucun retour sur nous-mêmes. C'est là un fait simple et immédiat, qui fait aussi bien partie de notre constitution que l'amour de soi.

Parmi les sentiments du cœur humain, il est remarquable qu'il en est un au moins que La Rochefoucauld n'a pas essayé de ramener à l'amour de soi : c'est l'amour maternel ; il aurait eu honte sans doute de réduire à un calcul un sentiment aussi évidemment désintéressé et si prêt à tous les sacrifices. Sans doute, la mère trouve son bonheur dans ces sacrifices mêmes : mais c'est précisément le propre des sentiments désintéressés de trouver le bonheur dans l'oubli de soi-même, et non dans le calcul qui prévoit et prépare le payement des avances que l'on aura faites. Dites à la mère qu'en se dévouant pour ses enfants elle ne fait que des ingrats, et qu'elle ne retirera aucun bénéfice de ce qu'elle fait pour eux : la certitude d'un sacrifice en Dure perte ne diminuera en rien son dévouement.

Autre Torme de la doctrine égoïste* — U y aJirait peut-être une seconde forme plus philosophique de la doctiine égoïste, qui pourrait être présentée avec plus d'avantage que la première et échapperait aux reproches d'égoïsnie grossier que nous venons de développer. Oui, dirait-on, nous aimons lesautres, mais ce que nous aimons toujours dans tous nos at tachemenls, c'est nous-mêmes, a J'aimais àaimer, » disait saint Atigustin. Quel plus doux plaisir que d'aimer les êtres qui nous entourent! Celui qui se renferme en soi diminue le nombre de ses plaisirs; il ne s aime pas lui-même avec intelligence. L'amour de sc)i le mieux entendu est celui qui se procure à lui-même le plus de bonheur; et le bonheur se mesure par les plaisirs. Or chaque affection nouvelle ajoute un plaisir nouveau à notre

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existence; multiplier ses affections, c'est multiplier son bonheur; et ainsi l'amour-propre est intéressé à se sacrifier luimême. Il recouvre avec usure les avances qu'il a faites, non par les bénéfices incertains et précaires qu'il attend d'autrui, mais par lesfruits solides et durables qui naissent de l'affection ellemême. , , Voilà ce qu'on pourrait dire de plus spécieux en faveur de lo

théorie de La Rochefoucauld. . ... -,

Admettons d'abord un instant la vérité de cette théorie : il n'en ««rail pas moins vrai que l'amour de soi, racine commune par hypothèse de toutes nos affections, est susceptible de prendre deux formes : dans l'une, l'objet direct et immédiat de la passion est nous-mêmes, comme lorsque l'avare entasse et accumule pour jouir de ses trésors ; dans l'autre, au contraire, l'objet direct est autrui, comme lorsque le père consume tous ses efi'orts à amasser du bien à ses enfants. Toujours est-il qu'il sera permis d'établir quelque différence entre un amour de soi qui sacrifie tous les autres à lui-même, et un amour de soi qui peut aller jusqu'au martyre et à l'immolation volontaire pour

autrui. j r • jx •

Cependant ce serait encore trop accorder que de faire dériver de la même source deux classes d'inclinations si différentes. Sans doute il est vrai que toute affection est accompagnée de plaisir ; mais il n'est pas vrai que le plaisir soit la cause et la fin de toute affection. Aimer est un plaisir ; mais on n'aime pas pour avoir ce plaisir; autrement, on aimerait h volonté, ce qui n'est pas. Qui est-ce qui détermine l'amitié, l'amour, tous nos sentiments sympathiques? C'est la nature de l'objet aimé. Par l'affection, l'âme sort de soi, elle va à autrui. C'est cela même qui est agréable : c'est l'abandon de soi-même, c'est cet oubli en autrui, c'est ce redoublement de vie par autrui, c'est là ce qui nous procure du plaisir. Supposez que l'âme pense à ellemême dans ce mouvement, qu'elle réfléchisse aux avantages d'une liaison, d'un amour, aussitôt le charme est rompu, le plaisir d'aimer disparaît. On se retrouve en face de soi-même : le vide, le désert nous reprennent et nous enveloppent ; le triste moi reste seul avec ses pauvres joies, ses mornes plaisirs, son insatiable ennui. Oui, aimer est un plaisir ; mais c'est à la

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condition d'aimer, c'est-à-dire de s'attacher à un autre que

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