SOI
Il y a donc dans l'homme de véritables affections, c'est-à-dire des inclinations non persouneUes, distinctes de l'amour-propre ou de l'intérêL
LEÇON XI
ftClTB. — DIVISION DES AFFKCTIOAt
SOMMAIRE
Quatre classes prineipales d'affeclions : !<> iDclications phtianihrO' piques; 2® Inclinations corporatives; S® Inclinations domestiques; 4® Inclinations électives.
I. Inclinations pliilantliropiqnes, ou envers les hommes en général : 1® Instinct de société ou sociabilité; 2® amour des hommes ou philanthropie, — Formes diverses : sympathie, bienveillance, pitié et penchant à l'imitation. Des penchants malveillants.
n. Inclinations corporatives. — i® Le patriotisme; 2^Vesp7itde
corps.
III. Inclinations doaACStiqncs. — !• Amour conjugal ; 2^ amour paternel et maternel ; 3o amour filial ; 4« amour fraternel.
IV. Inclinations électives. — Vamitié. Théorie d'Aric»tote, trois sortes d'amitié : Tamitié de plaisir ; l'amitié dHntérét ; Tamilié morale, ou des honnêtes gens : celle-ci est la seule véritable. — Citation de Montaigne.
Division des affections. — Les diverses affections sociales peuvent se diviser ainsi qu'il suit : I. Inclinations enven les hommes en général, ou philanthropiques ; II. Inclination! envers certains groupes particuliers, ou corporatives; III. Inclinations qui se rapportent au groupe le plus naturel de tous, la famille, ou domestiques ; IV. Inclinations qui reposent sur le choix, ou électives.
Inclinations pliilantliropiques. — Nous en distinguerons de deux sortes: l*L'instinct de société en général ou
LA SENSIBILITÉ MORALE 131
sociabilité ; 2» l'amour des hommes ou philanthropie^ avec ses différentes formes, sympathie, bienveillance, etc.
Instinct de sociabilité. — De toutes les incirnalions sociales, la première et la plus générale est le goût de la société, le besoin de vivre en société. Cet instinct a été considéré par Aristote comme naturel à l'homme, et il définissait T homme « un animal politique * n. Cet aphorisme a été combattu par le célèbre philosophe anglais Hobbes :
Ce n'est pas qu'il faille dire que l'homme n*est pas apte à la société : car il est certain qu'il la désire. La solitude lui est insupportable. Les enfants et les adultes ont besoin du secours des autres. Mais il ne suffit pas de désirer une chose pour y être destiné par la nature. Ce désir peut bien expliquer certaines réunions fortuites, mais non la société permanente. A bien examiner la nature humaine, on verra que l*homme n'est point sociable par nature, mais par accident. Si Thomme aimait l'homme en tant qu'homme, pourquoi n'aimerait-il pas chacun également? Ce que nous cherchons dans la société, ce ne sont pas des compagnons, c'est notre intérêt. De quoi s'occupent toutes les sociétés, et qui est-ce qui en fait le plaisir? C'est la médisance et l'ostentation. Chacua veut se faire valoir et déprécier les autres: tous disputent d'esprit et de science: autant d'hommes, autant de docteurs. Tous les hommes sont portés, non à la société, mais à la domination et par conséquent à la guerre. On nie que l'état naturel de l'homme soit la guerre ; mais alors pourquoi, en voyage, prend-on des compagnons et des armes? Pourquoi ferme-t-on sa maison par précaution contre les voleurs? Si la guerre de l'homme contre l'homme n'est point naturelle, pourquoi Caïn tua-t-il Abel? N'est-ce pas là la loi des peuples sauvages? Et cette loi ne reparalt-elle pas clans toute sa force dans les guerres civiles? Enfin, l'état de guerre q'est-il pas encofe aujourd'hui la loi des princes et des peuples entre eux? Ne sont-ils pas naturellement ennemis * ?
Telle est la célèbre critique de Hobbes contre l'instinct de sociabilité. Cette critique est désavouée par tous les philosophes. 11 n'y en a pas un seul aujourd'hui qui n'admette que ITiomme est un être naturellement sociable. Il est çn effet difficile de comprendre que l'homme, comme Hobbes l'accorde^
1. Polifiqvê,\. I, e. i. « Quiconque a ▼oyagé, dit encore Arîstote, a po voit eombien l'homme est sympathique à l'homme. n{Etk.Nic., liv. VIII, ch. i.) t. Hobbea, Leviathatit ch. xiu.
132 PSYCHOLOGIE THÉORIQUE
ait horreur de là solitude et recherche la société, sans admettre par là même qu'il a une inclination naturelle pour la société : car que serait de plus cette inclination qu'il lui refuse? Le besoin même que les hommes ont de la société parait bien prouver qu'elle est naturelle et non factice : l'enfant dans l'espèce humaine a trop longtemps besoin du secours de sa mère, et la mère à son tour a trop besoin du secours de son mari, pour que la première société, ceUe de la famille, qu'on ne peut nier, ne dure pas plus longtemps que chez les autres espèces animales et ne forme par là même un certain commencement de société. Outre ce premier germe, U y en a un autre que Rousseau a signalé, la pUié, qui, même dans l'état de nature, réunit et rapproche les hommes. Le philosophe allemand Schopenhauer, malgré sa misanthropie, croit à la pitié naturelle des hommes les uns pour les autres et en fait le principe de sa morale. Les objections de Hobbes sont très superficielles. Si nous aimions naturellement les hommes, dit-il pourquoi ne les ahnerions-nous pas tous autant? En quoi, je le demande, l'amour des hommes en général g'oppose-t-il à ce qu'on aime plus les uns que les autres? Les sociétés mondaines vivent de médisances ; elles ont tort ; mais souvent les hommes ont autant de plaisir à louer qu'à critiquer- d'ailleurs, si l'on aime à médire, c'est en société : on n'a aucun plaisir à dire du mal des gens quand on est seul; cela même est doncdéjàune preuve de sociabilité ; d'ailleurs, en quoi un vice peut-il prévaloir contre l'existence d'un insUnct naturel? Nous aimons la Société, mais nous nous aimons nousmêmes : par l'une de ces raisons, nous recherchons les autres hommes; par l'autre, nous les déprécions pour nous faire valoir • c'est une preuve qu'U y a en nous plusieurs mcUnations oui peuvent se combattre, et que la raison doit les régler ; mais rune n'exclut pas l'autre. Pourquoi sort-on armé? pourquoi ferme-tron sa maison? Pour la même raison ; c'est qu'à côté de l'instinct de société il y en a d'autres, celui de la possession, par exemple, qui, exagéré, devient l'amour de la possession d'autrui, c'est-à-dire le vol. U suffit qu'U y ait des voleurs pour prendre les précautions contre eux ; mais on ne s'arme pas contre tous les hommes en général, on ne ferme pa» «a maison
LA. SENSIBILITÉ MORALE 135
à tous les hommes, mais seulement à quelques-uns. N'oublions B,is d'ailleurs que si les voleurs font la guerre à la grande société, ils forment entre eux une autre société qui a sea règles comme la nôtre, ce qu'ont souvent remarqué les moralistes, lînfin, s'il est vrai que les hommes peuvent quelquefois avoir, par égoïsme, des sentiments de malveillance les uns pour les autres, il y en a d'autres, plus fréquents encore, et qui sont la parure même de la société, dans lesquels prédominent l'amoui
et la vénération.
PhUanthropie. — La sociabilité ne doit pas être confondue avec ce que l'on appelle l'amour des hommes ou philanthropie. Nous pouvons aimer la société sans aimer les hommes. Un homme du monde qui ne peut rester seul et qui a sans cesse besoin de société autour de lui n'est pas pour cela un ami des hommes. On peut être à la fois égoïste et sociable. Sans doute, c'est déjà un égoïsme plus élevé, ou un premier efifort audessus de l'égoïsme, que d'aimer à fréquenter les autres ; maw ce goût de la vie sociale n'entraîne aucunement avec lui le désir de vouloir du bien aux hommes, de les servir, de souhaiter leur bonheur. Il faut distinguer une nuance nouvelle, qui est l'amour des hommes proprement dit, ou philanthropie.
La pkUanthropie elle-même prend des formes différentes ; elle est en elle-même et surtout, l'amour du genre humain, l'amour de l'homme en tant qu'homme, « pour cette seule raison qu il est homme », ainsi que le dit Cicéron ». C'est ce sentiment, par exemple, qui animait Las Gazas lorsqu'il défendait la cause des pauvres Indiens, Wilberforce combattant la traite des nou-s. Voltaire plaidant pour la tolérance, Beccaria contre la torture, et tant d'hommes généreux qui ont voulu le bien des homme» sans les connaître et comme membres du genre humain.
La bienveillance est une nuance du sentiment philanthropique, qui ne s'étend pas autant que celui-ci ni si lom, mais qui marque une disposition à vouloir du bien à tous ceux avec qui nous pouvons être en rapport; la bimveillanee n'est pas nécessairement la otenfaisance : on peut désirer le bien des autres «ans agir po.r le leur procurer ; nous étudions ici, non pas les
t. Cic, De$ a-nmin, III, w.
PSYCHOLOGIE THÉORIQUE
LA. SENSIBILITÉ MORALE
Teriiis, maïs les sentiments. La bienveillance se distingue delà philanthropie en ce qu'elle ne s'adresse pas au genre humain conmie corps, mais aux hommes eux-mêmes individuellement. Elle n'est pas cependant l'amitié ; car l'amitié choisit, et la bienveillance ne choisit pas; elle est la même pour tout homme sans distinction; seulement, elle ne s'adresse pas, comme la philanthropie, à l'humanité en général >.
Une autre nuance de sentiment qui dérive de la bienveillance, c'est la gratitude, c'est-à-dire, selon Descartes :
Une espèce d'amour excité en nous par quelque action par laquelle nous croyons qu'on nous a fait quelque bien. Elle contient tout de même que la faveur, et cela de plus qu'elle est fondée sur une action qui nous touche et dont nous avons désir de nous revancher: c'est pourquoi elle a beaucoup )[>lus de force principalement dans les âmes tant soit peu nobles et généreuses. (Des passions, III, 193.)
Au sentiment de la bienveillance, on en rattache d'ordinaire un autre très voisin, qui est la sympathie. Dans le sens habituel et mondain du mot, la sympathie est la disposition naturelle qui vous porte vers certaines personnes de préférence à d'autres : ainsi nous dirons que nous avons de la sympathie pour cette personne quand elle nous plaît, quand nous aimons à la voir : la sympathie ainsi entendue serait déjà une inclination élective, une demi-amitié. Mais si nous remontons à l'étymologie du mot, nous retrouverons au mot de sympathie un sens plus étendu : c'est la faculté d'éprouver les mêmes sentiments qu'éprouvent les autres hommes quand nous en apercevons les signes extérieurs. Et c'est ainsi que depuis Ad. Smith on a entendu la sympathie en philosophie. Ce philosophe a fait remarquer que deux hommes ne peuvent se trouver ensemble sans que les sentiments de l'un influent sur ceux de l'autre. La gaieté des autres nous égaie et leur chagrin nous afflige : nos sentiments deviennent plus vifs en société, quand ils sont
1. A la bienveillance se rattache Taffection, que Descartes et Spinoza appellent faveur (favor) ou « désir de voir arriver du bien à quelqu*an pour qui on a de la bonne volonté en tant qu'elle est excitée en nous par quelque bonne action ; car nous sommes naturellement portés à aimer ceux qui font des choses que nous estimons bonnes. » (Descartes, Dei passions, III, \9t,)
partagés par les autres hommes. Il y a, comme on l'a dit, une sorte d'électricité ou eontagim des passions.
Rien de plus vrai que ces faits, qui jouent le plus grand rôle dans les passions de l'homme. Seulement, nous nous demandons s'il y a lieu de reconnaître une inclination particulière et spécifique appelée sympathie, ou si ce n'est plutôt pas une loi générale de toutes nos inclinations et passions. 11 n'y en a pa» une seule, en effet, qui ne soit susceptible d'être communiquée, et la sympathie est le caractère de toutes en général. De plus, on ne voit pas d'objet spécial à la sympathie, comme on en ▼oit un à la bienveillance, à l'amiUé, au sentiment du beau. Elle n'a donc pas d'objet propre, et eUe se mêle à toutes. EUe nest pas une passion parUculière, puisqu'elle s'applique aux passions aussi bien qu'aux incUnations. Enfin, elle n'est même pas un mode parlicuUer des inclinations sociales, puisqu elle s'applique même aux inclinations personnelles et qu'on peut être rendu égoïste par la société des égoïstes, comme généreux par la société des âmes généreuses ; il peut y avoir sympathie de cruauté comme de dévouement. Comment donc ranger dans la classe des inclinations philanthropiques une disposition qui peut prendre toutes les formes, même celle de la misanthropie, et du suicide ? car il y a contagion aussi bien pour ces affections que pour les autres.
Il y a cependant un cas particulier où la sympathie prend une forme assez distincte et se dessine en caractères assez frappants pour être mise à part et désignée par un nom particulier : c'est la pitié ou compassion, que Descartes définit « une tristesse mêlée d'amour ou de bonne volonté envers ceux à qui nous voyons souffrir quelque mal duquel nous les estimons indignes ' ... La pitié, en tant qu'elle est une disposition à souffrir le même mal que ceux qui souffrent, n'est qu'un mode de Ja sympathie : mais en tant qu'elle est une tristesse causée par lette douleur et un désir de soulager ceux qui souffrent, elle est un mode de la bienveillance et de la philanthropie.
Enfin, nous n'aurions pas achevé l'énumération des senUmenlsqui nous rattachent à nos semblables, si nous n indi