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PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE
CULTURE DE L'IMAGINATION
une idée n'en éveille qu'un petit nombre d'autres. L'enfant qui n'entrerait pas dans le même pli pour ainsi dire que ses petits camarades, et dont la pensée ferait toujours l'école buissonmère réclamerait du maître une sollicitude dont l'exercice est d'autant plus délicat qu'on craint toujours d'étouffer une originalité naissante. Mais il ne faut pas non plus prendre pour de 1 originalité et de l'esprit ce qui n'est qu'un manque de sérieux. Il n est pas de spécialité plus facile à acquérir que celle des calembours ou des coq-àl'àne. Mais il faut détourner les enfants de ces succès
de mauvais aloi.
Parmi les associations que le hasard crée, les associations dites par contiguïté sont d'un «rand intérêt pour l'éducateur Deux états de conscience se rappellent l'un l'autre quand ils ont été une fois associés. Descartes enfant a aimé une jeune fille louche. Toute sa vie il éprouve pour les personnes louches une instinctive sympathie. Tous les préjugés sont des associations de ce «enre Le jour où un événement triste s'est produit devient à iamais néfaste. Et la force de l'habitude est telle que, quand nous reconnaissons l'absurdité d'un pareil préjugé, nous n en sommes pas pour cela complètement guéris. Outre les préjugés de tout le monde, il y en a qui sont personnels à chacun de nous . et qui tiennent à une rencontre , à un ph accidentel mais dont notre sensibilité et notre intelligence ne se dé.ont iamais. Combien il emporte dès lors dépier les premières impressions pour couper court, quand il en est temps encore, a des habitudes d'autant plus tenaces que leurs débuts sont plus obs-
curs
Mais parfois il s'agira au contraire de les encourager et de les faire naître. Il y a d'heureux préjugés, et il peut n'être pas inutile par exemple de faire en sorte que l'enfant associe les mots et, par les mots, les idées de devoir et de bonheur. L'habitude les unira plus solidement que ne serait plus tard le raisonnement. De même on répétera devant lui et on lui fera répéter que la plus grande joie qu'on ressente vient de la joie qu'on donne. Et à force de le répéter, il finira par le croire.
Des idées maîtresses. — L'éducation a prise d'une autre manière sur l'imagination. Nos idées ne s'associent pas en séries unilinéaires, si on peut ainsi parler. Elles formeraient
plutôt quelque chose comme des organismes. Or à chaque organisme il faut une idée directrice, une âme. Aussi bien y a-t-il dans notre esprit des idées qui jouent ce rôle. On les appelle des idées maîtresses. Elles attirent à elles toutes nos autres idées et se les subordonnent. L'éducation, le métier ou simplement l'habitude les ont mises en nous; et elles font dès lors nos façons d'être et de voir. Bain cite un exemple frappant des orientations diverses que suit chez différents individus le cours des idées, un même point de départ étant donné, selon l'idée dominante qu'elles rencontrent, et au travers de laquelle elles se réfractent :
Une violente tempête a fait déborder les rivières, arraché les arbres, renversé les maisons, et jeté partout la terreur. Les séries des pensées que suggère chacun de ces incidents sont extrêmement variées, et dépendent de la disposition mentale de Tobservateur a d'autres points de vue, ou des idées spéciales qui se rencontrent avec le caractère qui est commun à tous. La femme du marin pense à son mari qui est sur mer Le marchand et l'assureur ont aussi leurs pensées attachées à cet élément. Le fermier calcule la perte de ses récoltes, le meunier entrevoit l'augmentation de la puissance motrice du canal qni fait tourner son moulin. Le météorologiste étudie la direction, la durée, la force de l'ouragan et les compare avec les cas qu'il a déjà observés. Le poète contemple des ettets grandioses. L'homme religieux élève ses pensées à Dieu.
Ces exemples supposent l'existence d'une attitude habituelle de resprit, une émotion, une occupation, un plan, toujours prêt a servir de point de départ au mouvement de l'esprit, et se combinant avec toute stimulation qui tend à mettre en jeu les séries de l'esprit, defaçon à constituer un élément de l'efTet compose *.
Ce phénomène intellectuel impose à l'éducateur un devoir double : surveiller les idées qui font ainsi la conquête d'une ame pour les y aider, ou, au contraire, pour les combattre à temps; puis faire observer aux esprits l'erreur d'optique dont les mieux intentionnés sont dupes, afin d'en tirer pour tous une leçon de modestie et de tolérance.
Une erreur d'optique du même genre est due à l'influence du sentiment sur l'imagination, «ous n'évoquons que les souvenirs qui sont de la couleur de notre âme, pour ainsi dire; tristes, il
I. Bain, Lph nom ot Vinfellifjpnre, trad. française, p. 518-519.
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ne nous revient que des idées tristes, comme si nous cherchions non pas à nous consoler, mais à nous donner de bonnes raisons d'être ainsi que nous sommes. De même toute passion teinte nos impressions et nos jugements. De là l'éternelle illusion décrite par Molière, l'illusion des amants pour qui dans l'objet aimé tout devient aimable. Mais nous reviendrons sur les passions et leur rôle.
De l'Imagination créatrice. — Lorsque la volonté, au
lieu d'abandonner le mécanisme mental à lui-même ou aux influences de la sensibilité, en prend la direction, c'est un pas de plus fait vers l'indépendance de l'esprit, vers la création, et imagination devient synonyme d'invention. Telle l'imagination de l'industriel, de l'homme d'affaires. Telle l'imagination de l'homme de bien. Car il faut de l'imagination à l'homme de bien pour traduire en actes ses intentions. Il en faut, disons-le, a tout le monde ; car toute conjecture, car toute entreprise est œuvre d'ima- "ination. Il en faut au savant, et l'imagination dans les sciences s'appelle l'hypothèse. Il en faut à l'artiste, ou, plus simplement, à quiconque veut comprendre une œuvre dart.
Si variée que soit cette faculté dans ses applications, elle n'échappe pas tout à fait à la culture. Les jeux de l'enfant sont des exercices d'invention pratique ; les petits problèmes qu if résout des exercices d'invention scientifique. Mais c'est dans la vie usuelle, c'est à la maison que se multiplient les occasions de stimuler sa curiosité, son esprit de combinaison, son ingéniosité. — L'école au contraire développe surtout l'imagination artistique, ou du moins ce qui y ressemble chez l'enfant du peuple. Et l'école a, malgré l'apparence, de bonnes raisons pour
agir ainsi. .
Malebranche a tout dit contre la « folle du lof^is », et il ne semble pas au premier abord que ce soit à notre siècle positif plus que tout autre de prendre parti pour elle contre lui. Mais n'est-ce pas justement dans un temps où les préoccupations positives dominent, que l'école doit à l'imagination de rétablir réquilibre? D'ailleurs elle se ferait sa part si on ne la lui faisait, (c Exercer l'imagination, a ditMmeNecker de Saussure, est aussi nécessaire que de la contenir; et peut-être ne la contient-on que lorsqu'on l'exerce. » En d'autres termes, l'exercice normal de
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rimagination est ce qui ôte à la rêverie nonchalante et maladive ou à la fantaisie extravagante leur prise surl'àmeet leur séduction. Souvent, dit encore Mme Necker de Saussure, « un rien suffit pour conjurer les prestiges les plus effrayants de l'imagination. »... « Livrez-lui des tleurs, des oiseaux, des crayons, que sais-je? procurez-lui le plaisir de chercher, d'inventer, de créer quoi que ce soit. On ne peut la faire mourir, mais on la charme, on la réduit avec des accents, on l'amuse avec des couleurs*. »
Des fables. — Dira-t-on que la musique et le dessin exigent, pour que l'imagination s'y complaise, une vocation spéciale? Les contes, les fables seront pour les imaginations enfantines une pâture plus commune et qui plaira à toutes. Rousseau a condamné les fables pour cette raison qu'on doit aux enfants la vérité. Il oublie là ce qu'il a dit ailleurs, qu'il faut traiter l'enfant en enfant. Or l'enfant vit naturellement dans un monde imaginaire qu'il crée tout seul, si nous ne l'aidons à le créer. « Austères philosophes, logiciens à outrance, allez-vous, par horreur des fictions, au nom de la vérité, enlever à ma fille^ses poupées? Eh bien, laissez-lui ses fables, autres fictions \ » D'ailleurs ni les fables, ni les poupées ne sont de vrais mensonges. L'enfant, tout en s'en amusant, n'est dupe que dans la mesure où son plaisir l'exige, et parce qu'il veut bien être trompé. — Ajoutez que ce monde imaginaire des fables est en même temps son monde idéal, celui par lequel toute vérité doit passer pour arriver à lui :
Un enfant a eu une querelle avec des camarades: il ne voit pas ses torts; en vain vous vous efforcez de les lui faire comprendre, de les lui mettre sous les yeux; il ne voit que ceux des autres, et il est de bonne foi, car il les a sentis vivement, il en a ete blesse. Laissez là cette affaire; transportez-le loin d'elle, dans un monde tout autre, dans ce monde des bêtes où se plaît la fable; rendu a lui-même, il jugera juste; bientôt la morale le ramènera brusquement en face de cette vérité qui tout à l'heure lui était cachée, voilée; il sera bien obligé de reconnaître que cette vente est vmte; <ar vraie pour d'autres, fût-ce des bêtes, elle doit 1 être pour lui \
i. Éducation progressive, \l, S.
>. Antlioine, Dictionnaire pédagogique, pi-omicre partie, l. .^0.
:J. Id,
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Récemment, à propos de Perrault, un charmant écrivain prenait de même le parti de l'imagination contre Tesprit positif, et il ne se contentait pas de plaider pour les fées les circonstances atténuantes :
Laissez à Tenfant ses amis surnaturels, les doux redresseurs de torts, dont la pensée lui inspire une divine sécurité. 11 aime à sentir le monde peuplé d'êtres puissants parmi lesquels il ne se rencontre pas seulement de méchants loups et de vieilles Carabosses, mais aussi de bonnes fées et des animaux à Tesprit subtil, qui jouent le rôle de justiciers. L'enfant s'aperçoit de bonne heure que la vie et les hommes sont injustes. Il se rassure en songeant avec confiance au coup de baguette qui va sauver l'ianocence et confondre le méchant. A mesure que sa raison s'éveille, et sous l'obsession d'un persistant désir de justice, son penchant enfantin pour le merveilleux se développe en sentiment religieux. Il a cessé de croire aux baguettes magiques; il conserve l'habitude de regarder en haut*.
Des exercices de composîtîon. — La culture deTima. gination ne serait pas une culture active si Ton se contentait de faire lire ou apprendre à Tenfant des fables ou des contes tout faits. Il faut qu'il en fasse lui-même pour ainsi dire. Nous voulons parler des exercices de composition littéraire qui ont pour but, non pas tant de former le style, comme on dit souvent, que de former l'imagination elle-même, ce qiii est d une utilité supérieure. Et Tenfant intelligent trouve dans cet emploi d'une de ses activités les plus hautes un plaisir qui prouve l'excellence de la méthode. Le grand écrivain russe Tolstoï, dans Técole qu'il a fondée, et où il expérimente la pédagogie la plus libérale, a observé que l'enfant préfère inventer plutôt que de décrire. C'est que pour décrire, ajoute-t-il, il faut des qualités d'analyse et de méthode qui sont des acquisitions de la maturité, tandis que la réalité complexe est pour une imagination jeune plus facile à évoquer. Ce sera l'art du maître plus tard d'enseigner la précision sans enseigner du même coup la sécheresse.
De réducatîon esthétique. — Nous ne serions pas allé jusqu'au bout de notre pensée, si nous ne disions en terminant ce chapitre que ce n'est pas dépasser le but, en cultivant l'imagination, que d'éveiller l'esprit poétique et le sens du beau. Tout a
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été dit sur le rôle éducateur de la poésie et du sentiment esthétique. Et si l'école ne se borne pas à transmettre des connaissances utiles, mais prétend vraiment faire œuvre éducatrice, elle doit donner aux âmes la passion de la beauté, ce qui est un moven sûr de les élever. Mais nous ajouterons que c'est pour l'école la plus humble que ce devoir est plus strict. L'enfant des classes supérieures trouvera tôt ou tard dans les voyages, dans les musées, dans les livres, dans la conversation des hommes la beauté et le goût de la beauté. Mais à celui qu'attend une tâche grossière et monotone l'école doit donner pour sa vie entière une provision d'idéal. Qu'un rayon de poésie entre donc dans son âme pour l'éclairer et l'ennoblir à jamais ! C'est son imagination qui le recevra du maître habile à lui communiquer quelque intensité de vie, ardent à lui faire admirer la beauté des choses et la beauté des idées.
1. Aivode Baiiiio, nevite den Deux Momies, 1" décembre 1890, p. 073.
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LEÇON YII
LES FACULTÉS DE RÉFLEXION