Mme Necker de Saussure, Éducation progressive, V
rfo
PSYCHOLOGIE APPLIQUEE
LES FACULTÉS DE RÉFLEXION
longue attention. Mais il faut commencer par le commencement,
et on n'arrive à commander à la nature qu'à force de lui
obéir.
La physionomie de l'enfant attentif. — La lassitude
de Tattention sq trahit d'ailleurs par des signes extérieurs qui sont pour le maître expérimenté des avertissements. On connaît ces appareils de sûreté adaptés aux chaudières de nos machines à vapeur, et qui marquent au dehors la tension du dedans, les manomètres. Il existe de même un système d'indications pour la tension de l'esprit. Le corps en effet prend sa part de tout travail intellectuel, et se tend lui aussi vers l'objet qu'on étudie, ou vers le maître qu'on écoute. Il y a en un mot une attention physique. Elle consiste dans Timmobilité tout d'abord, immobilité difficile à garder, plus fatigante que n'importe quel mouvement, ce qui a fait dire à un physiologiste * que « celui qui est incapable de gouverner ses muscles est mcapable d'attention. )> On a compté le nombre moyen des mouvements appréciables d'un auditoire attentif. Il n'y en a pas tout à fait un par personne et par minute. Le rythme de la respiration elle-même devient plus lent. Ajoutez à cela le froncement des sourcils, une protrusion des lèvres qui ressemble à une sorte de moue, des yeux tout grands ouverts, la tête parfois soutenue par la main, et vous aurez l'attitude de l'enfant attentif. S'il s'agite, s'il regarde de côté et d'autre, soyez sur qu'il n'écoute plus que d'une oreille, s'il écoute encore. Et le plus sage est de ne pas attendre qu'il- en arrive à la dissipation proprement dite. Car il vaut mieux prévenir que punir. Vous avez là un procédé de i*enseignement infaillible sur l'intérêt que les élèves prennent à la classe. Vous pouvez suivre, rien qu'en les écoutant respirer, les oscillations de leur attention, et la réveiller à temps par un changement de ton, une interrogation, un croquis, que sais-je? ou, tout simplement, plutôt que de la laisser prendre congé de vous, lui donner congé vous-même.
Il faut d'ailleurs compter avec ce besoin de mouvement de l'enfant, et quelquefois transiger avec lui. C'est une transaction de ce genre que la phonomimie, qui associe, dans l'étude de
ralphabet, une lettre à un geste. Mais elle risque de créer et de laisser après elle de ridicules habitudes. De grandes personnes même exécutent en travaillant de tête certains mouvements tout mécaniques qui suffisent à tromper le besom d'activité physique, comme on trompe la faim, quand on ne peut la satisfaire. Il est des cas enfin où une activité physique modérée exalte l'activité intellectuelle, bien loin qu'elles se contredisent l'une l'autre. Il s'agit, il est vrai, de cette activité qui consiste à produire et non plus seulement à écouter; et il s'agit aussi de mouvements avant le travail plus souvent que pendant. On s'étire quand on est sur le point de se mettre à une besogne difficile. Mais M. Bréal ^ indique un moyen analogue de réveiller une classe entière (moyen dont il faut user sans en abuser), et qui consiste à la faire lever, puis se rasseoir sur un mot de commandement. Par des procédés de ce genre, c'est-à-dire par de sages concessions à la pétulance enfantine, non seulement on relâche pour un instant un ressort trop tendu, mais on lui donne pour l'effort qui vient en^uite plus d'élasticité. L'important est que l'enfant ne renonce pas à suivre, et ne prenne pas son parti de ne plus écouter, et de ne plus comprendre.
L'éducation par l'attention. — Apprendre à faire attention est presque le tout de l'éducation intellectuelle. Le reste suit naturellement, et on peut être rassuré sur le compte de celui qu'on a une fois habitué à feffort. Un animal attentif est facilement dressé, et Darwin cite un éleveur de singes qui, en quelques jours, distinguait, à l'attention qu'ils manifestaient, ceux dont il ferait des animaux savants. L'attention vite usée, partant l'incapacité d'un travail soutenu, est la marque d'infériorité la plus sûre de certaines races humaines. Et, dans nos races civilisées, les incapables d'attention ce sont les idiots, les imbéciles. Un fou qui fait attention est un fou qu'on peut guérir. Et tout l'art de ceux qui le soignent est d'arriver à solliciter cette attention et à mettre dans son esprit vagabond, avec quelque fixité, quelque raison. On se réjouit, comme d'un symptôme heureux, de lui voir même ces attentions passives