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PSYCHOLOGIE APPLIQUEE
LES FACULTES DE REFLEXION
montrer l'unité foncière. L'affirmation la plus élémentaire est un jugement dans le sens strict. Les jugements des magistrats, des critiques littéraires, des moralistes sont aussi des jugements. Et entre ces deux formes extrêmes du jugement, il y a place pour bien des formes intermédiaires, puisqu'à chaque minute de la journée, sur les faits, sur les géhs, sur les idées, quoi que nous disions, quoi que nous pensions, nous portons des jugements.
Le jugement est la faculté chère à la pédagogie française qui est surtout une pédagogie du jugement. De Montaigne à Port- Royal, de Port-Royal à Rollin, de Rollin à Rousseau, de Rousseau à cette école de pédagogie contemporaine qui sera un des honneurs de notre temps, c'est cette vérité qui est sans cesse redite qu'il faut former l'esprit plutôt que de le meubler. Au point, avons-nous vu, qu'il arrive à nos pédagogues d*étre injustes et ingrats envers la mémoire. Ils sont surtout préoccupés de cette idée généreuse que l'éducation doit apprendre à se passer de maîtres, à agir, à penser par soi seul. Or l'éducation du jugement est éminemment libérale et libératrice. C'est l'éducation qui convient plus que jamais aux petits Français, citoyens libres et électeurs de demain. Puis le jugement joue un tel rôle dans la conduite que l'éducation du jugement est intellectuelle et morale tout à la fois. R ne suffit pas de vouloir ce qui est bien, il faut savoir ce qui est bien. Que de faux pas ont été causés par un jugement faux!
Les jugements de l'enfant ne sont que les reproductions des jugements qu'il a entendus. Il imite en cela comme en tout. Aussi ces premiers jugements n'auraient-ils point d'importance, n'ayant rien de personnel, s'ils devaient toujours être re visés et si l'enfant, par une insensible transition, n'arrivait à les répéter plus tard, en croyant qu'ils viennent de lui. Puis le tour d'esprit qui y préside s'impose peu à peu par leur intermédiaire. On prend ainsi sans s'en apercevoir des habitudes d'indulgence ou de mépris, de tact, de réserve ou d'outrecuidance intellectuelle. R arrive souvent que l'enfant redit, comme un écho, des phrases toutes laites qu'il ne comprend même pas. C'est du psittacisme, comme disait Leibniz, ce qui signifie que les hommes, et à plus forte raison les enfants, ressemblent
quelquefois à des perroquets. Mais cette sorte de jugements non plus n'est pas indifférente. Car de ces phrases toutes faites le sens peu à peu se dégagera dans l'esprit de l'enfant et y sera reçu comme une vérité depuis longtemps familière. Que de préjugés ont cette origine! Leur antiquité leur tient lieu de preuve. Il y a ainsi des préjugés de famille, de classe, qu'on a acceptés avant de pouvoir les comprendre, et que l'idée ne vient même pas plus tard de discuter.
Quand l'enfant juge par lui-même, les qualités qui lui font surtout défaut sont le tact et la mesure, « L'esprit des enfants, dit Toppfer, est absolu, parce qu'il est borné. Les questions, n'ayant pour eux qu'une face, sont toutes simples; en sorte que la solution en paraît aussi facile qu'évidente à leur intelligence. C'est pour cela que les plus doux d'entre eux disent parfois des choses dures, que les plus humains tiennent des propos cruels. »
Culture du jugement. — Comment former ces jugements inexpérimentés? La première éducation a ici, commesouveut, les premières et les plus grandes responsabilités. C'est dans la vie de famille que le jugement trouve le mieux à s'exercer sur des cas complexes, sur des réalités plutôt que sur des abstractions. C'est là aussi que le jugement est suivi de près par l'action, et trouve en elle une garantie de sérieux et de sincérité. Mais si le jugement ne recevait une éducation d'autre part, on pourrait prendre l'habitude de juger trop vite, ou même de ne pas juger du tout, et de s'en tenir à des impressions irréfléchies. Il n'est donc pas mauvais, même pour la vie pratique, que Técole apprenne à juger pour juger, qu'elle apprenne à douter, et à discuter avec soi-même. Il ne peut y avoir de classe de jugement, pas plus qu'il ne peut y avoir de classe de vertu, quoi qu'en ait pensé Tabbé de Saint-Pierre. Mais le jugement s'exerce à propos de tout. Chaque étude, chaque science doit être une gymnastique du jugement. Et de chaque étude, et de chaque science ressort pour le jugement une qualité spéciale. Les mathématiques lui donneront la rectitude. Les sciences physiques le rendront plus circonspect, la lecture expliquée plus délié et plus subtil. L'histoire fournira comme une transition entre le jugement théorique et le jugement pratique. Arrêtons là cette énumération sur laquelle nous aurons à revenir.
PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE
LES FACULTÉS DE RÉFLEXION
Le danger de réducatioii du jugement est que, par excès de zèle, le maître prenne Télève par la main au lieu de le laisser « trotter devant lui », et finisse par toujours juger à sa place. Or on apprend à juger comme on apprend à nager. Il faut se jeter à Teau. On commettra sans doute quelques bévues. Mais elles ne seront point perdues et serviront de leçons. Il faut s'être trompé en effet pour devenir prudent et pour acquérir cette précieuse qualité qu'Ampère appelle le tact du vrai.
N'offrez jamais que des vérités à votre élève et il n'apprendra jamais à les distinguer de Terreur; il ne sentira point au premier faux raisonnement qu'il entendra en quoi consiste sa fausseté; il sera infailliblement dupe de celui qu'on lui présentera sous les formes auxquelles il est accoutumé. Ce n'est qu'en analysant des raisonnements spécieux, en discutant des opinions dénuées de fondement que Ton acquiert ce tact du vrai qui distingue si éminemment certains hommes >.
L'enfant a en lui, comme l'homme, une puissance d'infaillibilité à laquelle il faut faire un pressant appel. On le déshabituera donc de croire sur parole ; on stimulera sa propre réflexion, on inculquera à sa jeune raison Tamour et le respect d'elle-même. — Ce qui ne signifie pas qu'on lui fera perdre le respect de l'opinion des maîtres et des gens âgés. Il y a là un redoutable écueil à éviter. Et l'on risque, pour guérir de la servilité, d'engendrer l'impertinence. Reprend-on l'enfant trop vivement, alors, pour lui faire honte, on le découragera peut-être pour longtemps. Lui impose-t-on de se taire, il prendra son parti de ne pas penser, ou, ce qui est pis, de toujours cacher sa pensée. Il faut trouver d'autres moyens. Les moyens préventifs sont, comme toujours, les meilleurs. Et, pour ne pas avoir à mortîQer l'enfant, on ne le laissera pas devenir présomptueux. L'expérience de ses propres erreurs, par laquelle nous l'avons fait passer, l'aura déjà assagi. Puis, nous ne dédaignerons pas, même quand il se sera trompé grossièrement, de discuter avec lui, et de lui montrer où et comment il a fait fausse route. Si nous sommes patients, nous finirons par le convaincre de son erreur et de son tort, et cette double conviction vaudra mieux pour lui