Lof/ique de Povt-Jioj/al, ■i'" partie, ch. i
2, Logique, trad. fran(jaisc, t. If, p. ill.
constances difficiles en réfléchissant à la manière dont nous avons fait spontanément la même chose dans des cas plus faciles. » — Ces méthodes, qui ressortentde l'exercice spontané de notre raison, puis en inspirent et en guident les démarches réfléchies, méthodes instinctives avant d'être scientifiques, se ramènent à deux, la déduction et Tinduction. La première est encore appelée méthode a priori, méthode démonstrative, la seconde méthode a posteriori, méthode expérimentale.
I, De la déduction. — La déduction a son expression parfaite et comme son symbole dans le syllogisme. « Le syllogisme, dit Aristote, est un discours dans lequel, certaines choses étant posées, une autre chose en résulte nécessairement, par cela seul que celles-là sont posées.... Far cela seul qu'elles sont posées signifie qu'on ne doit avoir besoin d'aucun autre terme pour que la conclusion soit nécessaire. »
Voici un exemple de syllogisme :
Tout homme est mortel;
Or le duc de Welhngton est homme;
Donc le duc de Wellington est mortel.
On a prétendu que le syllogisme ne nous apprenait rien. Car, pour savoir que tous les hommes sont mortels, il faut que je sache que le duc de Wellington, qui est un homme, est mortel lui-même. Soit, mais l'essence du syllogisme est de démontrer plutôt que de découvrir. Si je sais que le duc de Wellington est mortel, je le sais en vertu d'une inférence des faits particuliers qui sont passés à un fait particulier à venir. Mais tant qu'entre le fait observé et le fait prévu ne s'est pas interposée l'idée de loi, mon inférence n'est qu'empirique. Car il n'y a pas de science du particulier, a dit un ancien. Il n'y a de science que lorsque l'esprit a substitué aux choses sensibles des idées qui sont ses choses à lui, et qui, étant simples, stables et universelles, peuvent être matière de science. Il n'y a de science que lorsqu'avec ces idées comparées, séparées, combinées ou dissociées, l'esprit a refait un monde idéal où tout se tienne et se subordonne. Et il arrive que, lorsque de ce monde idéal Tesprit redescend dans le monde réel, ses déductions s'y trouvent vérifiées et contrôlées, sans qu'il ait pris d'autre gage contre l'erreur que de rester toujours d'accord avec lui-même.
PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE
LA METHODE
Cet instinct logique, ce sens de Tordre qui règne dans les choses est ce qui distingue Tintelligence humaine de rintelligence des bêtes. Celles-ci raisonnent comme on prétend à tort que rhomme fait lui-même. « l/ombre de raison qui se fait voir dans les bêtes, dit Leibniz, n'est que Tattente d'un événement semblable, dans un cas qui paraît semblable au passé, sans savoir si la même raison a lieu. Les hommes mêmes n'agissent pas autrement dans les cas où ils sont empiriques seulement. Mais, ajoute Leibniz; ils s'élèvent au-dessus des bêtes en ce qu'ils voient les liimons des vérités ^. »
La déduction est par excellence la méthode d'enseig'nement. — Et voilà pourquoi aussi la méthode déductive sera par excellence la méthode d'enseignement , car c'est là que nous voulons en venir. Elle ne présente pas la science par bribes et par affirmations de détail, si justifiées qu'elles soient par l'expérience. Elle tire les vérités les unes des autres, et les tient comme assemblées dans certains principes généraux qui procurent à la raison en même temps qu'à la mémoire une sorte de bien-être. — Cela est tellement vrai que les lois découvertes par voie inductive ne nous semblent ellesmêmes avoir toute leur valeur de lois que lorsqu'elles ont été ramenées à d'autres lois d'où elles se déduisent. Alors seulement elles sont confirmées, expliquées, et les exceptions apparentes qui gênaient l'esprit sont expliquées en même temps. C'est ce que remarque le logicien pédagogue Bain :
L'ascension de l'eau dans les pompes jusqu'à trente-deux pieds était, avant qu'on eût découvert la pression de l'atmosphère, une loi empirique. Depuis que cette loi est devenue une loi dérivée, la limitation de la loi a été définie avec précision : nous pouvons dire exactement dans quel cas la loi n'est pas vraie. Par exemple, nous savons que sur les hautes montagnes le maximum de hauteur sera au-dessus de trente-deux pieds; que la hauteur ne sera pas la même daus tous les temps; que d'autres liquides, comme l'acide sulfurique, le mercure, ne s'élèveraient pas à la même hauteur 2.
En d'autres termes, les choses sont vues de plus haut. La
déduction non seulement nous dit le fait, mais le comment et le pourquoi du fait; elle nous montre la vérité s'engendrant. Elle satisfait enfin l'esprit dont l'ambition dernière serait d'enserrer le plus grand nombre de vérités possible dans le moins grand nombre de lois.
De la log*ique comme gymnastique Intellectuelle. — Le moyen âge a usé de la déduction jusqu'à en abuser; et, vide de faits, l'esprit se donnait l'illusion stérile de tirer de lui-même toute la vérité. Le syllogisme était devenu, pour les combinaisons diverses qu'il présente et les règles auxquelles il doit obéir, l'objet d'une science spéciale, la logique formelle, et cette science a fait, presque à elle seule, l'éducation intellectuelle de plusieurs siècles. Elle a encore aujourd'hui sa raison d'être. Car on a beau prendre son point de départ dans l'expérience, il n'y en a pas moins une bonne et une mauvaise façon de raisonner. Et on apprend à bien raisonner. « Bien des gens, écrit Stuart Mill *, nous diront que la logique n'est d'aucun secours à la pensée, et que l'on n'apprend pas à penser par règles. Sans doute les règles sans la pratique ne mènent pas bien loin; mais, si les règles ne perfectionnaient pas la pratique de la pensée, je dirais que c'est la seule des œuvres difficiles de l'homme où il en soit ainsi. L'homme apprend à scier du bois par la pratique, mais il y a des règles pour le faire, et, si on ne les lui montre pas, il sciera mal jusqu'à ce qu'il les ait trouvées luimême. » Et Stuart Mill qui fut un maître en dialectique en reporte tout l'honneur aux études logiques : « La première opération intellectuelle où je fis des progrès, ce fut la dissection d'un mauvais argument et la recherche du gîte de l'erreur; toute l'habileté que j'ai acquise en ce genre, je la dois à la persévérance infatigable avec laquelle mon père m'avait dressé à cette gymnastique intellectuelle où la logique de l'École et les habitudes d'esprit qu'on acquiert en l'étudiant jouaient le principal rôle 2. » — D'aucuns prétendent que c'est à celte même gymnastique, pratiquée pendant des siècles, que l'esprit français et aussi la langue française doivent leurs qualités de clarté, de précision et de rigueur. —