‹ Cours de psychologie et de morale [microform]Chapitre 81 sur 115 · JJ Enfant, ch. x · texte numérisé non relu

JJ Enfant, ch. x

LES DONNÉES DU CARACTÈRE 331

si faciles à prévoir? Puis ces caractères se modifient. Ces modifications aussi sont- elles fatales et indépendantes de notre intervention? Combien peu de caractères enfin, même faits, tiendraient dans un principe ou une formule!

Le commun caractère est de n'en pas avoir.

et Pincohérence nous semble être pour beaucoup la faculté maîtresse. Mais cela tient peut-être à notre ignorance, et il est vraisemblable qu'au fond des choses il y a dans la nature humaine, comme dans la nature extérieure, une grande simplicité de lois. Si bien qu'il existe sans doute des facultés maîtresses, mais que nous ne les connaissons pas.

« Le dernier mot d'un esprit, d'une nature vivante! répond Sainte- Reiive 1 à M. Taine, certes il existe, mais dans quelle langue le proférer?... Mais, avant de rarticuler, que de précautions, que de scrupules! Pour moi ce dernier mot d'un esprit, même quand je serais parvenu à réunir et à épuiser sur son compte toutes les informations biographiques de race et de famille, d'éducation et de développement, à saisir findividu dans ses moments décisifs,... à le suivre dans toutes ses variations jusqu'au bout de sa carrière, ce dernier mot, je le chercherais encore, je le laisserais deviner plutôt que de me dérider à l'écrire, je ne le risquerais qu'à la dernière extrémité. »

(Quelque chose est à retenir toutefois pour l'éducateur de la conception de M. Taine. Il y a dans le caractère une vraie perspective; toutes les qualités, bonnes ou mauvaises, ne sont pas sur le même plan. C'est à celles dont les autres dépendent qu'il faut s'adresser. Il faut remonter aux causes du bien et du mal. Car, ici comme partout, c'est en produisant ou en supprimant la cause qu'on produira ou supprimera l'effet.

Du diagnostic moral. — Il n'en reste pas moins vrai que pour la connaissance, comme aussi bien pour la formation du caractère, il n'y a pas de détail négligeable; car les éléments les plus importants ne sont pas toujours les plus en vue. Tel symptôme insignifiant en apparence est pour l'œil exercé une révélation. Il semble même qu'il y ait une ruse instinctive de certains défauts et une pudeur de certaines vertus, qui ne se livrent pas, et qu'il faut découvrir. Le diagnostic de l'éducateur demande

i. Causei^ies du lundi, t. 11 1.

PSYCHOLOGIE APPLIQUEE

donc une pénétration et une divination analogues à celles du médecin. La science psychologique, Texpérience acquise sont de précieux auxiliaires; il y faut encore, pourquoi ne pas le dire? de rinslinct et comme du flair. Mais il ne faut pas se hâter de se croire un pareil instinct. D'ailleurs il ne dispense ni de science, ni d'expérience, il sert seulement à les mettre en œuvre Tune et Tautre. Voyons donc de quelles précautions et de quels renseignements notre observateur moral doit s'entourer.

La physionomie de Tenfant tout d'abord nous prévient favorablement ou défavorablement, et cette prévention est d'une telle force que le risque est plus grand d'y obéir trop que pas assez. Il y a des relations incontestables entre nos différents sentiments et les mouvements de notre physionomie. De ces relations Darwin et d'autres ont donné les lois. Et même qui ne connaît pas ces lois peut suivre sur sa physionomie mobile ce qui se passe dans l'âme d'un enfant. L'analogie nous pousse à admettre, quoiqu'ici les lois soient à découvrir, qu'entre l'attitude générale de notre visage et celle de notre âme, pour ainsi parler, il existe aussi quelque lien. Le plus sage n'en est pas moins cette fois de s'interdire tout jugement téméraire et toute partialité, ou bien de n'en avoir que contre son propre instinct, et de s'obstiner à chercher, sous l'enveloppe la plus déplaisante, ce qui se cache peut-être d'exquis.

A propos de l'hérédité, nous tiendrons à peu près le même langage. Par ses brusques interventions, elle ménage souvent à l'éducateur, qui a compté sans elle, de vilaines surprises. Mais il faut attendre Tévénement, et ne jamais désespérer à l'avance. Les lois de l'hérédité sont aussi mystérieuses que sa toute-puissance est reconnue. Il reste toujours quelque chance d'échapper à leur fatalité, surtout l'éducation aidant. Il faut donc s'informer, mais pour se tenir sur ses gardes et se défendre, bien loin de se laisser paralyser. Il faut savoir pour prévoir et pour pourvoir, et ne jamais tenir le mal pour inévitable ou pour invincible. Nous parlons de l'hérédité jusqu'ici comme s'il n'y avait d'hérédité que pour les vices. L'éducateur avisé n'ignorera pas non plus à l'occasion sur quel fond généreux il travaille, mais il demandera plus aux natures plus riches et qui ont sur les autres comme une avance de moralité.

LES DONNÉES DU CARACTÈRE

il connaîtra aussi les milieux d'où lui viennent ses élèves. La gêne, l'aisance ont leur répercussion sur toutes nos manières d'être morales. — Tel est fils unique ; tel autre partage avec de nombreux frères et sœurs les soins et les caresses de ses parents. — Tel, à la maison, est gâté; tel autre, qui sait? brutalisé. Au premier l'école paraîtra inhospitahère ; le second s'y épanouira comme dans un royaume de justice et de bonté. — Nous ne prétendons pas analyser ici toutes les influences si complexes du milieu où l'enfance se passe. Et d'ailleurs le maître ne peut tout savoir. Mais, sans que son enquête ait rien d'indiscret, il lui sera facile d'en savoir assez pour s'expliquer bien des singularités de caractère.

Mais il faudra se garde)* aussi de construire des caractères a priori, et c'est sans préjugé qu'on observera l'enfant en lui-même et pour lui-même. On tiendra compte dans cette observation de la psychologie propre à l'enfance. Il ne faut pas toujours raisonner par analogie de nos propres mobiles aux mobiles enfantins. Deux actions identiques, accomplies par un enfant et par un homme, peuvent très bien n'avoir de commun que cette ressemblance extérieure. L'enfant a parfois même des façons à lui d'agir, impétueuses, irréfléchies, qui déroutent notre analyse. — On tiendra compte aussi de la contrainte que l'enfant subit dans ses rapports, surtout dans ses premiers rapports avec ses maîtres. Et ce ne sont pas toujours les pires, ceux qui ne vont pas au-devant des confidences et dont l'âme a un dedans. 11 y a donc une optique spéciale pour l'observation des élèves par le maître, comme le maître lui-même apparaît à ses élèves dans sa chaire tout autre qu'il n'apparaîtrait dans sa famille ou dans les relations de la vie. Aussi doit-on saisir, comme des bonnes fortunes, les occasions de prendre le naturel de l'enfant sur le vif. Son attitude envers ses camarades, envers leurs succès, leurs chagrins, sa façon de prêter, d'emprunter, de partager, voilà ce qu'il faut épier, sans en avoir l'air, et en évitant surtout de mêler l'autorité du maître à ces libres rapports qui, du coup, seraient gênés et faussés. — Mais c'est dans les jeux surtout que le caractère se révèle. Vie plus intense, absence absolue de contrainte, surexcitation de la sensibilité, les jeux sont pour les enfants ce que sont pour les

334 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE

^'randes personnes les voyages. De même que Ton dit que pour connaître les gens il faut avoir voyagé avec eux, c'est au jeu que les enfants font vrainjent connaissance entre eux, et se livrent le mieux aussi à notre observation.

Mais de cette observation il faut toujours déduire ce qui est accidentel. Nous ne voyons le caractère de l'enfant qu'au travers de son humeur plus mobile encore. Sans doute il est une mobilité qui tient au caprice, et qui serait elle-même un trait de caractère. Mais il en est une aussi qui tient aux mille riens de la santé. Une mère devine aux moindres dépressions de son humeur les accidents de la dentition de son enfant. N'avonsnous pas nous-mêmes un caractère spécial pour les jours de migraine et de lassitude? Mais, outre ces accidents, il y a des états généraux de la santé qui ont leur contre-coup sur tout notre être moral. Il y a même des altérations de caractère, dit-on, propres à chaque genre de maladie. Pourquoi les mêmes excuses n'existeraient-elles pas pour l'âge intermédiaire entre le premier âge et notre âge à nous? De combien de boutades, de combien de journées maussades, par exemple, la croissance n'est-elle pas coupable?

Nous avons à opérer encore quelques déductions du même genre. Il ne faut pas mettre au passif de l'enfant certains défauts que nous lui apprenons, soit par notre exemple, comme la colère, soit par notre prudence exagérée à son endroit, comme la peur, soit, comme la vanité, par la vanité que nous-mêmes tirons de lui. — Beaucoup d'autres défauts tiennent à ce que nous appellerons la condition sociale de l'enfance, à la place de l'enfant dans notre société. Il y a des devoirs d'enfant : le respect de tout et de tous, le silence, auxquels certaines natures s'adaptent mal. L'espièglerie est leur revanche. Il ne faut pas y applaudir, bien entendu, mais il ne faut pas non plus prendre trop au tragique des manières qui n'ont qu'un temps. Il faut savoir distinguer du moins, entre les défauts, ceux que l'âge grossira, et ceux qu'il suffira à faire disparaître. Il y a des défauts d'enfant qui ne sont que des défauts d'enfant; il y en a qui sont le commencement de quelque chose de pis. Il faut réserver pour ceux-ci le fort de son action. Qui, par exemple, n'a été gourmand? Mais les passions plus fortes ont vite fait de mettre

LES DONNÉES DU CARACTÈRE

la gourmandise au second plan. Cela excuse les parents qui, sans scrupule, aident parfois ce défaut à naître. Il y a loin en vérité de cette gourmandise d'enfant au vice de la gourmandise. Nous avons déjà dit que certaines formes du mensonge étaient aussi comme une phase dans le développement intellecluel et moral de l'enfant, qu'il fallait se résigner à lui voir traverser, pourvu qu'il ne s'y attarde pas.

Nous irons plus loin maintenant, et nous dirons que l'éducation morale doit redouter les petits prodiges comme l'éducation intellectuelle. Une sagesse trop précoce a toujours déplu à la pédagogie populaire, « qui ne se fie pas à l'eau qui dort ». H. Spencer * a la même défiance :

Nos facultés morales supérieures, de même que nos facultés intellectuelles supérieures, sont comparativement complexes. Par consé- (luent, elles sont les unes comme les autres tardives dans leur évolution. Pour les unes comme pour les autres, la culture hâtive a lieu aux dépens du développement futur. De là cette anomalie assez commune qui nous montre des enfants qui ont été des modèles dans le premier âge, subissant, à mesure quHls grandissent, un changement en apparence inexplicable, et finissant par tomber au-dessous de la moyenne intellectuelle et morale, tandis qu'une maturité relativement heureuse succède à une enfance qui ne promettait rien de semblable. Une moralité supérieure, de même (|u'une intelligence supérieure, doit être le fruit d'un long développement.

Il faut que l'enfant soit enfant; mais il ne faut pas qu'il ne devienne en vieillissant qu'un grand enfant. Et si c'est une erreur de montrer de rimpalience et de trop hâter son développement moral, c'en est une pire de tout prendre de sa part pour des gentillesses, et d'attendre tout progrès de l'excellence de sa nature. Mais si cette attitude contemplative est parfois celle des parents, elle est rarement celle de l'éducateur public que ses fonctions, que son désir louable de sentir sa propre influence s'exercer poussent à agir, et auprès duquel il y a lieu plutôt de plaider les circonstances atténuantes de l'enfance.

Deux sens du mot caractère. — Il nous reste à dire quïl y a deux sens du mot caractère et presque deux caractères.

Page 1