‹ Cours de psychologie et de morale [microform]Chapitre 83 sur 115 · Malebranche. Morale, ch. îv · texte numérisé non relu

Malebranche. Morale, ch. îv

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de satisfaction et de contrainte, d'espérances laissées et ôtées qui changent en passions des inclinations souvent même inoffensives. Quelle leçon de prudence et d'hygiène morale ressort de ces simples remarques! Il ne faut rien faire ni laisser faire qu'on ne consente à l'avance à recommencer ou à voir recommencer. Nos volontés ne limitent point arbitrairement leur propre portée. Mais comme.elles gagneront en fermeté et en dignité chez ceux qui prendront l'habitude de ne vouloir que ce qu'ils se sentent prêts à toujours vouloir!

Ce ne sont pas seulement les actes qui sont à surveiller, mais, comme l'enseignent les moralistes chrétiens, aussi les pensées. « D'abord il ne se présente à Tesprit qu'une simple pensée; elle est suivie d'une forte imagination et puis du plaisir, et enfin viennent les désirs déréglés et le consentement K » Ce travail intérieur si simplement et si puissamment décrit tout à la fois n'est encore qu'une manifestation particulière de la loi d'habitude. L'idée d'une action est le commencement de cette action, elle en est la menace. Et cette menace grandit chaque fois que renaît l'idée. Céder en pensée à la tentation ne nous dispense donc pas d'y céder en fait, comme nous réussissons parfois à nous le faire croire, mais nous y prépare. Or c'est déjà céder que de laisser l'idée revenir dans l'esprit, raéniè pour y être discutée et combattue. Beaucoup de défaites morales ont cette première compromission pour origine. Si rien ne se perd dans l'âme, rien non plus n'y vient de rien. Les passions les plus soudaines en apparence ont une histoire; mais elles éclatent souvent avec d'autant plus de violence que leur croissance a été occulte. L'idée qui ne s'est pas manifestée au dehors a trouvé au dedans de nous une expansion d'un nouvean genre, et y est devenue le centre de tout un système d'émotions, de tendances et de sophismes qui la font irrésistible. De même donc qu'il ne faut pas laisser échapper de notre volonté un acte que nous ne pourrions plus reprendre, et dont nous aurions peine à tarir plus tard la triste fécondité, il ne faut admettre en soi à la légère aucune pensée, aucune imagination. Car il y a une loi de développement intérieur et de germination des idées dont les effets

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viendraient un beau jour nous surprendre. Voilà pourquoi aussi Téducateur doit étendre sa surveillance sur les fréquentations, les lectures de celui qui lui est confié, sur les spectacles qu'il rencontre, sur les conversations qu'il entend, voilà pourquoi il doit épier toutes les idées qui traversent un jeune esprit, souvent pour y revenir et s'en emparer. — Heureusement pour lui, ces idées entrent en concurrence avec d'autres idées, du moins quand Tesprit de Tenfant a été largement ouvert. Et ces premiers obstacles qu'elles rencontrent lui donnent à la fois l'occasion et le temps d'intervenir. C'est un des bienfaits d'une éducation libérale. Un esprit où rien n'a été semé accepte au contraire la première semence venue et la fait innocemment fructifier.

L'habitude a un autre effet-. Elle accapare l'âme et tire ù elle toutes ses ressources. Aussi une habitude est-elle l'ennemie née de toute nouvelle habitude. « L'habitude lutte contre l'habitude », a dit L. Dumont, ce qui est vrai tout au moins lorsque l'habitude nouvelle dérange en quoi que ce soit celle qui est déjà en possession. Prendre une habitude c'est donc être pris par elle, et abdiquer sur un point en sa faveur. Nous renonçons ainsi partiellement à nous-mêmes. Ajoutons que l'habitude d'agir par habitude nous rend paresseux pour le reste de nos actions, et que peu à peu ainsi nous tournons à la machine, rétifs à toute nouveauté, incapables d'initiative. Cette forme de l'habitude s'appelle la routine. On peut être routinier dans ses idées <X)mme dans ses actes. Une idée à laquelle nous sommes faits lutte contre toute idée nouvelle venue et la traite en intruse. Et c'est ainsi que dans des conflits d'idées tout n'est pas intellectuel. Et nos préférences ne sont souvent que nos habitudes.

Nous comprenons maintenant pourquoi certains pédagogues et certains moralistes se défient de l'habitude. Ils ont eu trop souvent à lutter contre elle, et préfèrent trouver une âme neuve •et docile à toutes les empreintes. Mais pour plus tard même ils lui veulent conserver cette fraîcheur et cette souplesse. Rousseau habitue Emile à tout, ce qui revient à ne lui donner aucune habitude en particulier. La théorie morale de Kant fournit aux ennemis de l'habitude un nouvel argument. Un acte perd de sa valeur à être fait par habitude. L'intention qui s'y «lêlait à l'origine s'est retirée de lui peu à peu. L'habitude a

supprimé l'effort; or sans effort et sans intention point de moralité. Et voilà comment on peut faire le bien sans mérite, voilà comment même plus nous faisons le bien, et plus notre mérite décroit. Il ne faudrait pourtant pas se hâter de sourire. Le nom de Kant nous le défend. Puis l'objection est sérieuse. Même de la routine du bien on peut dire qu'elle est une routine, et que mieux vaut une énergie toujours entretenue et prête à tout événement. Une vertu routinière est une vertu bornée et qui a dit son dernier mot. Or la vraie richesse morale est cefle qui n'a jamais donné tout ce qu'elle peut donner. Elle seule peut fournir aux grands dévouements et nous faire sortir d'un ordinaire de vertu qui n'est certes pas à dédaigner, mais qui n'est pa^ non plus toute la vertu. Il faut donc avoir des réserves et ne pas laisser s'épuiser en petits devoirs régulièrement remplis tout ce que nous avons d'ardeur pour le bien.

Cela dit, il n'en est pas moins vrai que ne pas donner d'habitudes équivaudrait à ne pas donner du tout d'éducation. L'éducateur ne se fait aucun scrupule d'empiéter sur la liberté de l'enfant et de diminuer son mérite absolu en pesant sur ses délibérations futures. Il n'existe guère même que pour cela. Un respect excessif de l'autonomie de chacun est incompatible avec ses fonctions. Quelle part lui sera imputable dans les destinées morales de l'enfant qu'il forme, quelle part à l'enfant lui-même, peu importe. Les bonnes habitudes qu'il a réussi à créer n'en sont pas moins autant de pris sur l'ennemi commun. Et un souci exclusif de la répartition des mérites n'irait pas ici sans quelque étroitesse d'esprit et de cœur. S'il y a quelque part une solidarité dans le bien comme dans le mal, et une confusion difficile à démêler des responsabilités, c'est en effet surtout dans l'éducation. Là même cette solidarité est acceptée et voulue. On aime à sentir son action efficace, à mettre quelque chose de soi, à se retrouver, comme on dit, en autrui. Et l'influence que nous saisissons, n'est encore que la moindre partie de celle que

nous exerçons,

A plus forte raison y a-t-il solidarité, ou, si l'on veut, continuité dans une vie individuelle. Sans doute quelques actes exceptionnels viennent, comme nous le disions tout à l'heure, trancher sur cette continuité, et celui qui n'en est point capable

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à l'occasion n'a qu'une vertu de second ordre. Mais d'autre part beaucoup en sont capables qui n'ont point de vertu du tout. Il leur arrivera de relever en une minute par une belle inspiration un niveau assez bas de moralité. Bien téméraires toutefois ceux qui compteraient sur de pareilles occasions de rédemption , outre qu'en agissant comme s'ils y comptaient, ils se prépareraient mal à en profiter; et ces béros en disponibilité risqueraient de n'être jamais d'honnêtes gens. L'honnêteté n a point de ces intermittences. Elle est la qualité morale d'une vie où tout se tient, où les actes s'enchaînent aux actes, et les pensées aux pensées, et aussi celles-ci à ceux-là. En d'autres termes elle se compose de bonnes habitudes d'intelligence el de volonté. Par là elle peut et elle doit être l'œuvre de l'éducation.

Disons même que si l'éducation ne nous donnait ces habitudes qui nous dispensent de mille volontés spéciales et d'autant d'efforts éparpillés, les devoirs de chaque jour épuiseraient et lasseraient notre vertu, à moins que nous ne prenions le parti de ne pas les remplir. Et par là tout progrès moral dans Tespèce et dans l'individu serait rendu impossible. La même tâche serait à recommencer à chaque heure, comme s'il nous fallait apprendre à lire à chaque mot ou à marcher à chaque pas. L'habitude est donc la meilleure auxiliaire de la liberté dont on la croit l'ennemie. Elle fait à sa place les menues besognes de la vie quotidienne. Elle consolide ses conquêtes et lui permet ainsi d'en faire de nouvelles.

Il est enfin une habitude sur le mérite de laquelle tout le monde est d'accord, c'est celle qui consiste à agir librement et à savoir s^affranchir des autres habitudes. Mais celle-là aussi l'éducation peut, sinon la donner complètement, car par sa nature elle échappe à une discipline trop déterminante, du moins la conseiller et en faire voir le prix. Elle peut même fournir à l'enfant quelques occasions de secouer un joug et de vouloir vraiment, et lui faire goûter le charme profond de ces minutes décisives où l'on se sent être une personne, et où l'on se respecte. L'habitude qui fortifie nos muscles, qui rend toutes nos fonctions plus faciles rend la liberté elle-même plus alerte et plus vaillante. Mais il faut au contraire une rare vigueur pour

ressaisir, quand on l'a trop longtemps abandonnée, la direction de soi-même.

La distinction classique des habitudes passives et des habitudes actives nous fournit une dernière remarque. L'habitude, on le sait, émousse la sensibilité et développe l'activité. D'où il résulte que notre faculté de jouir est bornée et que notre faculté d'agir ne l'est point ou Test moins. D'où il résulte que ceux qui font du plaisir leur fin voient peu à peu s'évanouir entre leurs mains les réalités qu'ils croient étreindre. Là n'est donc point la vraie destinée de l'homme.

Une autre conséquence de la loi des habitudes passives est (ju'il faut être économe dans l'éducation des plaisirs et des récompenses artificielles , entendez des plaisirs et des peines. Car l'enfant s'habitue à tout, même aux coups de bâton, comme on dit familièrement, et il faudrait, pour être assuré de l'émouvoir, administrer les récompenses et les peines à des doses toujours croissantes. Nous arriverons, dans la prochaine leron, et par d'autres chemins, à des vérités morales analogues à celles que nous venons de formuler. Deux démonstrations valent mieux qu'une.

Loi d'organisation. — Non seulement un état d'âme pousse des racines profondes dans notre être et se multiplie lui-même, mais il agit sur les états voisins, les attire, les modifie, et forme avec eux un tout, un organisme. Après la loi d'habitude vient une loi que nous nommerons la loi d'organisation. Il exi>te en effet entre certains sentiments et certaines manières d'être des affinités, et l'une se complète par l'autre.

Certaines inclinations marchent par groupes, et ont entre elles une sorte d'association et de parenté. Les affections pour les objets naturels, l'amour du gain, delà bonne chère et de tous les plaisirs tlu corps marchent le plus souvent de compagnie; les inclinations (|ui se renferment quelquefois sous le nom ^l'amour-propre semblent s'attirer l'une l'autre; l'amour du pouvoir est souvent associé à l'amour de la gloire, à la confiance en soi-même, au désir de la prééminence en tout genre. D'un autre côté, l'amour du beau réveille «lans nos âmes l'amour du vrai et du bien; enfin, les affections dites du cœur se tiennent ensemble; celui qui a été tendre fils est tendre père et ami de l'humanité *.

1. (iuniiei-, TraiO' dea finuiUi's de l'âme, liv. IV, eli. v.

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Et ces sentiments de même nature se renforcent l'un l'autre, loin de se limiter, de sorte qu'en s'associant ils produisent une résultante supérieure à leurs forces additionnées. Bain a signalé cette arithmétique spéciale aux choses de Tâme : « Ceci n'est pas seulement un effet d'addition comme celui de deux feux allumés dans la même chambre, c'est un effet d'inflammation mutuelle, comme si Ton réunissait deux masses embrasées en une seule ^ »

Non seulement un sentiment devient un centre d'attraction pour les sentiments de la même famille, mais il va s'étendant sur tout ce qui entoure son objet propre. Spinoza a remarqué que lorsque nous voulions renouveler en nous une sensation agréable, il fallait que toutes les circonstances qui l'avaient accompagnée une première fois fussent reproduites. Elles sont devenues éléments essentiels de cette sensation que pourtant elles n'ont en rien déterminée. En vertu de la même loi nous éprouvons de l'aversion pour les lieux ou nous avons souffert. Et inversement, comme le remarque Malebranche^, «nous ne bornons pas notre amour dans la personne de nos amis, nous aimons encore avec eux toutes les choses qui leur appartiennent en quelque façon » ; si bien que nos opinions dépendent souvent de nos amitiés. Platon avait fait la même observation : « Ln père aime son fils; si ce lils a bu de la ciguë, et que le vin puisse le guérir, le père fera grand cas de cette liqueur, et du vase qui la contient. Nous estimons l'or et l'argent à cause des biens qu'ils nous procurent ^. » Il arrive même que le sentiment principal se déplace et change d'objet. Nous estimons l'or et l'argent, disait tout à l'heure Platon, à cause des biens qu'ils nous procurent. Mais Stuart Mill a merveilleusement montré comment nous en venons peu à peu à estimer l'or et l'argent pour eux-mêmes, et plus que ces biens à l'estime desquels ils ne faisaient d'abord que participer.

A un sentiment qui s'est créé dans l'âme tout ce système d'alliances que nous venons de décrire, il reste, pour être tout à fait maître, une dernière chose à faire, c'est d'expulser les sen-

1. Bain, Émotions et volonté, trad. française, p. 45 *2. Malebranchc, Uecherche dp la vérité. IV, 13. '^, Lysia^ trad. Cousin, t. IV, p. 71.

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timents contraires. 11 les expulse en effet. « Quand une émotion possède Tesprit puissamment, rien de ce qui est en désaccord avec elle n'y trouve place, tandis que le lien le plus faible suffit à rappeler les circonstances qui sont en harmonie avec l'état dominant *. » Ce qui se produit pour une émotion passagère se produit à plus forte raison pour un sentiment plus stable. Notre énergie affective est en quantité limitée. Ce qu'elle donne en plus à droite, elle le prend à gauche. Ainsi l'exaltation d'un groupe de sentiments a pour conséquence l'affaiblissement du groupe opposé, ce qui augmente l'écart qui s'établit entre eux, et fait verser l'âme tout entière du côté où elle n'avait cru que pencher.

Mais les enfants sont dans un perpétuel état d'équilibre instable. Leurs impressions dominantes ne dominent que quelques instants de leur vie agitée, et laissent la place à d'autres. Il y a cependant certains retours de la même humeur qui sont déjà des symptômes. Quand une impresion en vient à dominer pour tout de bon, le caractère se fixe avec elle. 11 y a des circonstances qui donnent à un sentiment ou à un groupe de sentiments un tel relief que la vie entière eût été différente si elles n'eussent pas existé. Une lecture, un accident (la vie de Pascal pourrait nous servir ici d'illustre commentaire), un deuil font sur une âme d'ailleurs préparée à la recevoir une impression que rien dès lors n'efface. Dans toute carrière morale il y a de ces dates décisives. Il en est qui sont prévues et que chaque vie voit se reproduire, l'entrée à l'école, la première communion, la puberté, le choix d'un métier. Ces époques de crises sont dans la vie, dit M. Marion 2, « ce que sont les points de bifurcation dans un réseau de chemins de fer. C'est alors qu'il faut savoir où l'on veut aller; c'est là qu'il s'agit de ne prendre qu'à bon escient une voie plutôt qu'une autre. Le tout est d'aiguiller bien et à propos. » Si d'autres décident pour nous, c'est le moment pour eux des plus redoutables responsabilités.

Une fois la physionomie générale du caractère définie, soit à la suite de l'une de ces crises, soit par une lente évolution, elle

1. Bain, Les sens et V intelligence, trad. française, p. 51i. •?. De la Solidarité morale, p. 139.

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letîd à s^afliriïier de plus en plus. Non seulement un sentiment dominateur, quand il en existe vraiment un, se subordonne un grand nombre d'autres sentiments, en élimine d'autres encore, mais sur tous ceux qui restent il met sa marque, et dans toules les circonstances et dans toutes les démarches de la vie on le retrouve présent. C'est lachèvement de cette organisation que nous nous efforçons de décrire. Telle une tache d huile qui tons les jours s'étend un peu plus loin, jusqu'à ce qu'elle ait tout envahi. L'avare de Molière devient, par le fait de son avarice, mauvais maître, mauvais père, amant ridicule. Il a une taie; morale qui le suit partout. L'Hamlet de Shakspeare voit également les choses et les gens au travers du soupçon qui l'obsède. C'est qu'il est malaisé de tailler en soi deux ou plusieurs personnes distinctes, étrangères aux affaires l'une de l'autre, même quand on ferait bon marché de la loj^ique et de la sincérité. Et il n'y a pas que les personna^'es de Molière et de Shakspeare qui nous soient des exemples d'une âme entière transformée et modelée par un seul sentiment. Quelle est la vie dont la présence ou l'absence d'une foi religieuse profonde n'a pas en partie déterminé la teinte morale? Uien n'est indill'érent dans un caractère qui se forme. 11 y a cependant des degrés dans l'importance et Tintluence des différents éléments appelés à le composer. Et il en est qu'il ne faut laisser passer qu'à bon escient. Car, lorsque ceux-là entrent quelque part, ils ne sont pas assimilés, ils assimilent.

Loi d'îiiiîtatîoii et de contaK^îoii. — Jusqu'ici nou< avons suivi l'expansion d'un sentiment dans un même individu. L'imitation et la contagion morale nous en font sortir. Il est banal de dire qu'il y a une loi d'imitation. On ne saura pourtant jamais assez à quel point l'imitation est fatale et machinale. On croit imiter en le sachant, en le voulant. En réalité la conscience et la volonté sont ici postérieures à l'acte. On agit comme on voit agir, sauf à se donner ensuite de bonnes raisons, et à croire vraiment qu'elles ont servi à quelque chose. De sorte que nous imitons les actes d'abord, et par contre-coup seulement les sentiments et les idées des personnes que nous imitons. Certains faits bien connus montrent à quel point la volonté est ici comme si elle n'était pas. Le bâillement provoque le bâillement,

le rire le rire; les larmes se gagnent de la même manière. Puis, par le fait même que l'on rit ou que Ton pleure, l'attention est attirée sur les objets qui ont excité la gaieté ou la tristesse de nos voisins, et le rire et les larmes de redoubler. Mais ou peut aussi rire et pleurer sans même savoir pourquoi. Sur le champ de bataille, on court au danger ou on lui tourne le dos par un semblable entraînement, et c'est de cet entraînement dont on ne sait souvent pas qui l'a fait naître que dépend le sort d'une armée. — L'imitation prolongée a des effets plus singuliers encore. Elle fait ressembler Tune à l'autre, au physique comme au moral, deux personnes qui, dans une longue fréquentation, ont peu à peu pris les mêmes gestes, les mêmes attitudes, et aussi les mêmes idées, deux vieux époux par exemple.

Or ce ne sont là que les cas extrêmes d'une loi qui procède toujours de même. Dans toutes nos imitations il y a quelque chose du même automatisme moral. Les psychologues l'expliquent en disant que tous les actes, dont nous sommes les témoins, laissent dans nos esprits autant d'idées qui, en vertu d'une force propre, tendent à se traduire en actes, de telle sorte que les actes engendrent les idées, et les idées les actes, et qu'on ne voit pas a priori de terme assigné à une série de ce genre, une fois qu'elle est commencée.

Cette loi est la loi de tout le monde. Mais lés faibles d'esprit sont les imitateurs les plus dociles. Certaines affections nerveuses prédisposent ainsi à l'imitation. Mais l'enfant, même bien portant, est un faible d'esprit. Les livres de Ferez et de Preyer sont remplis des exemples de cette instinctive singerie de l'enfant. Ses premières imitations sont d'ailleurs pour lui le plus souvent tout profit. Car il apprend ainsi ce qu'il lui faudrait plus de peine et plus de temps à apprendre par principes. Mais, avec l'âge, il aura une tendance plus marquée à imiter seulement les actions qui l'auront intéressé. Sans doute il est malaisé à de grandes personnes de prévoir ce qui intéressera l'enfant. Aussi le. plus sage est-il de s'abstenir devant lui de tout ce qu'on veut soustraire à son imitation. On pourrait dire que presque toute . l'éducation consiste à ne donner que de bons exemples ; et il faut le dire en effet, car il est d'utiles banaUtés.

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La tendance générale à imiter se renforce lorsqu'elle devient une tendance déterminée à imiter certaines personnes. On imite le premier venu. Mais combien plus fatalement ceux avec qui l'on vit d'ordinaire ! Les impressions que laissent en nous leurs manières d'être et d'agir se fortifient par la répétition même. Jusqu'ici nous n'invoquons aucun nouveau principe. Mais Faffection que nous leur portons est pour ces impressions une cause nouvelle de force, sans que l'imitation devienne pour cela volontaire. L'enfant imite tout de son père, non seulement parce que c'est le modèle qu'une présence continue impose à son imitation, mais parce que sa tendresse fait à ses yeux son père digne entre tous d'être imité. Toutes les affections qui traversent une vie d'enfant fournissent ainsi à son imitation autant de modèles successivement préférés. Quand on réfléchit à ce que les amitiés du premier âge ont de spontané et d'absolu tout à la fois, on peut bien craindre que du hasard d'une rencontre ne dépende tout un avenir moral, et on comprend la défiance de certains parents à l'égard des relations d'école ou de collège. Mais les choix des enfants sont dictés eux-mêmes par leur éducation antérieure, et il est curieux de voir comme des natures de même qualité se reconnaissent vite et vont droit l'une vers l'autre. Ces affinités morales prédisposent donc à l'imitation, mais du même coup la circonscrivent. Puis, de même que le cœur de fenfant prompt à se donner est aussi prompt à se reprendre, et ne se fixe pas pour longtemps dans la première amitié venue, son caractère se défait avec aisance des attitudes d'emprunt qu'il a prises. Que ce soit plutôt un mal ou plutôt un bien, la mobilité même de sa nature le préserve d'influences trop profondes. — Mais il viendra un âge où les amitiés, celles qui traverseront le plus sûrement une vie entière, se consolident, et si quelques-unes sont un soutien, une sauvegarde, s'il est des natures, selon l'exquise remarque de G. Eliot S « dont l'amour nous donne l'impression d'une sorte de baptême et de consécration > , il en est d'autres dont le contact est une souillure, et il e»l des amitiés d'enfance que l'on traîne après soi comme un boalefc. Avec ses parents et ses amis, et plus que ces dermel»», son

l. Middlemarch, trad. française, II, p. 417.

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maître est pour l'enfant le modèle qu'il préfère. Tout concoure à lui imposer cette préférence. Le maître est le maître, et c'est beaucoup dire. Il est là qui commande, qui reprend, qui instruit, et l'habitude de faire toutes ces choses ajoute à l'ascendant de l'âge une autorité d'un genre spécial. L'enfant ne peut douter que ce donneur de bons conseils ne soit un donneur de bons exemples. Il imite tout de lui indistinctement, la parole, les gestes, le costume, à moins, ce qui serait pis, qu'il ne critique tout. Mais il est une qualité du maître qui, entre toutes, est communicative, c'est la bonne humeur. Non seulement elle se répand dans la classe et fanime, mais, au sortir de la classe, les enfants en emportent quelque chose avec eux, et, par les enfants, le bienfait s'en propage à l'infini. Surtout s'il ne s'agit pas seulement d'une bonne humeur due à un* heureux tempérament, mais d'une douce philosophie à l'égard des choses et d'une large sympathie pour les personnes. Au contraire,, quoique leur jeunesse permette le plus souvent aux enfants de résister \ l'influence d'un esprit chagrin, elle peut aussi être attristée et déprimée par elle. Et, si elle résiste, à l'entente intime si désirable du maître et de l'élève se substituent, quand bien» même ils ne se manifesteraient pas extérieurement, le désaccord et la défiance.

Nous sommes arrivés insensiblement à considérer, au lieu de limitation proprement dite, la contagion morale. Ce n'est d'ailleurs que de l'imitation d*ans un sens plus large. Les actes n'en-^ gendrent plus directement des actes semblables, mais éveillent chez ceux qui en sont les témoins un état d'esprit en harmonie avec celui dont eux-mêmes sont nés, et de cet état d'esprit d'autres actes naissent à leur tour qui, pour n'être pas la reproduction des premiers, sont de la même famille morale. « Toutemanifestation des instincts de l'àme, des sentiments et des passions de toute nature, excite des sentiments et des passions semblables chez les individus qui sont susceptibles de les éprouver à un» certain degré *. » De là l'influence du milieu, que ce mileu soit une famille ou une classe. Dans ces sociétés limitées, tous les phénomènes de solidarité si bien décrits par M. Marion se reproduis

1. D' Despine, cité par Marion, De la Solidarité morale, p. 180.

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sent avec une intensité d'autant plus grande que le terrain est plus homogène et mieux clos. Une classe a ses traditions, son opinion indulgente à Texcès pour bon nombre de fautes, et pour d'autres impitoyable. Le seul fait. d'ailleurs qu'une règle est acceptée par tous, quelle que soit cetie règle, est déjà un élément de moralité. Mais il faut ajouter que cette règle diffère à chaque génération d'élèves. Tous ceux qui ont pratiqué l'enseignement dans un lycée ou dans une école savent qu'il est de ces générations qui restent, pendant tout le cours des études, animées d'un certain esprit, bon ou mauvais, et qui tient sans doute à la présence de deux ou trois meneurs souvent inconscients du rôle qu'ils jouent. C'est l'art du maître de les reconnaître, et d'agir de préférence sur ceux qui feront le mieux fructifier son action. Ceux-là ne sont point toujours les meilleurs de la classe, mais ils sont doués de ce que Stuart Mill appelle Je caractère actif, par opposition au caractère passif, mieux fait pour subir que pour exercer une influence. 11 arrive même le plus souvent que c'est dans le sens du mal qu'ils entraînent leurs camarades; car le mal seul, dans un milieu d'enfants, a un semblant d'originalité, l'originalité dans le bien étant d'un autre ordre et d'un autre âge.

Qu'un de ces agents de contagion malsaine pénètre, au milieu d'une année, dans une classe, la physionomie morale en est modifiée presque du jour au lendemain. Il y avait sans doute dans cette classe, comme dans toutes, de bons élèves et de moins bons. Mais l'esprit général était bon, les caractères dociles, les mœurs pures et laborieuses. Tout d'un coup la moyenne de la moralité et du travail subit une baisse appréciable. Le maître sent qu'entre ses élèves et lui quelque influence étrangère s'est interposée. C'est le nouveau venu qui l'a apportée. Ce qu'il faudrait ici, c'est ne pas attendre que le mal soit fait pour s'en apercevoir, mais saisir, dès les premiers symptômes, ces changements d'attitude, et varier en conséquence ses moyens. Le maître doit s'être iait sur Je nouveau une opinion avant quf la classe ait fait la sienne, et s'il est vraiment le maître, son opinion deviendra, sans qu'il l'impose, celle de la classe; il aura ainsi frappé à l'avance de discrédit une influence qu'il redoute. Besogne délicate entre toutes, mais dont dépend son autorité,

et, ce qu'U est plus important encore de sauver à tout prix, non seulement la moralité de la classe, mais la moralité individuelle de chaque élève.

Loi de suggestion. — Nous voudrions étudier maintenant une loi que nous appellerons la loi de suggestion, quoique ce soit là un mot dont aujourd'hui on abuse. Un savant contemporain écrit ce qui suit :

On sait, depuis les expériences de Braid, que, chez les individus^ hypnotisés ou somnambules, il suffit de donner aux membres une certaine attitude pour que des sensations en rapport avec cette attitude prennent aussitôt naissance. Ainsi, par exemple, à un individu hypnotisé, si l'on ferme le poing droit, et si Ton étend le bras, aussitôt la figure prendra l'expression de la colère, de la menace, et tout le corps se conformera à cette altitude générale de colère ou de menace. Si on lui fait joindre les mains, les traits prendront une expression suppliante; il se mettra à genoux, et semblera par tonte son attitude implorer humblement la pitié K

Mais, ce qu'il faut ajouter, c'est que ces phénomènes ne sont que l'exagération de ce qui se passe chez les personnes les plussaines d'esprit et de corps, et pendant l'état de veille. Nous avons déjà dit quel lien existe entre nos pensées et nos sentiments d'une part, notre physionomie, notre attitude, nos gestes d'autre part. A vrai dire, les manifestations extérieures d'un état quelconque de notre conscience font partie de cet état de conscience, au point qu'il n'est plus le même si on les supprime. Il faut parexemple un effort supplémentaire pour faire la même attention sans avoir l'air attentif. Il arrive même que le signe extérieur précède, sinon l'état interne, du moins la conscience que nous en prenons. C'est en baillant que nous nous apercevons de notre propre ennui. Cette association des manières d'être physiques et morales est si étroite enfin que de même que le sentiment se complète par le geste qui y correspond, le geste éveille et appelle Je sentiment. En d'autres termes, quel que soit le bout par lequel on commence, l'acte complet a une tendance à s'achever. Des observations familières confirment cette loi. Celui qui fait des armes sait qu'il faut être maître de soi, dans-

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