‹ Cours de psychologie et de morale [microform]Chapitre 88 sur 115 · L'Esprit et le Corps, p · texte numérisé non relu

L'Esprit et le Corps, p

2, Trad. de M. E. ChaHes, Lectures fîe philosophie, 1, ii9.

CULTURE DE LA SENSIBILITE

Il ne faut pas vouloir forcer son talent ni celui des autres. Il y a deux espèces d'efforts, dirons-nous : autant l'un nous fortifie, autant l'autre nous épuise. — Il faut ensuite tenir compte de la durée de l'action. On se lasse des meilleures choses, et prolonger un exercice où l'enfant trouve du plaisir est le meilleur moyen de faire qu'il finisse par y trouver de l'ennui. Il faut s'arrêter à temps et, comme on dit qu'il faut sortir de table en gardant de Tappétit, il faut plutôt rester en deçà du désir de fenfant que d'aller au delà, et que d'user en un jour un intérêt que chaque jour eût pu renouveler.

Nous avons à tirer des remarques d'Hamilton une autre conséquence. Notre énergie dont on nous enseigne qu'elle est limitée, Fest-elle également dans tous les sens? L'activité physique sans doute a des limites que la fatigue des organes lui assigne. De ce côté notre faculté de jouir ne va pas loin. Mais l'activité intellectuelle, mais l'activité morale, plus indépendantes du corps, peuvent se dépenser plus librement. Nous ne verrions même pas pourquoi elles auraient une fin, l'homme, comme l'a dit Pascal, étant produit pour l'infinité, si quelque chose de matériel ne se mêlait même aux travaux de la pensée, même aux manifestations de la charité, par où la pensée et la charité reçoivent elles-mêmes des limites. Quoi qu'il en soit, ces limites sont reculées, la carrière ici est vaste pour notre activité et les joies qui attendent celui qui dirige de ce côté sa vie iront croissant et sans jamais rencontrer le dégoût. Est-il impossible de faire comprendre cela même à des enfants, et de leur persuader que ceux qui leur parlent de joies austères ne les trompent point?

Nous avons dit que le plaisir était un excitant de l'activité; il faut ajouter : à moins qu'il ne soit tel qu'il suffise à l'absorber. Il est en effet une loi psychologique que l'on formule ainsi : la sensation et la perception sont en raison inverse. Et l'on cite les exemples suivants : une lumière trop vive éblouit, mais n'est point perçue dans sa cause; un son trop bruyant nous assourdit au point que nous ne pouvons en distinguer ni la nature ni la direction. En un autre sens, la passion nous empêche de voir clair et d'entendre raison. Il en est de même d'un plaisir trop intense. Il occupe l'âme tout entière. De moyen il devient fin, et voilà pourquoi encore nous ne devons

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pas confondre le travail et le jeu, si nous ne voulons pas que le îlaisir reste au premier plan de notre activité actuelle et «jème de nôtre souvenir. Gela n'arrivera jamais d'ailleurs s. le plaisir n'est cherché que dans l'épanouissement de l'activ.te enfantme et n'est pas quelque chose d'ajouté et comme un condiment dont on risquerait de forcer la dose.

De la douleur. - Après le plaisir, et souvent avant Un, la douleur. - D'après ce qui précède, il semble que nous ne devions tendre qu'à l'éloigner de l'enfance, et à faire en sorte que son rôle dans l'éducation soit de nen pas avoir Et, de vrai, elle ramasse l'enfant sur lui-même, au lieu que la jo.e dilate son âme. Elle lui enseigne l'égoïsme. S'occuper de lui-même sufQ en effet à celui qui souffre. Il est donc rapetissé, Paralj«é. Et de cette forme de la douleur, qu'on appelle 1 ennui, il n a rien de mieux à dire. Elle est cause de la plupart des sottise aue font les hommes et les enfants. Du moins, avec de bonnes méthodes et de bons maîtres, on pourra peut-être supprime "ennui dans l'éducation. Mais on ne pourra jamais supprime la douleur. Il n'est pas d'ailleurs à désirer qu'on le puisse S, on le pouvait, et si on le faisait, l'éducation ressemblerait trop p^u à la vie et ne nous préparerait que des déceptions Nous ïvons dit qu'il fallait que l'enfance nous laissât de douces impressions, mais non pas telles que nous passions notre vie d'homme à regretter notre vie d'enfant. Faire al enfant une vie de cette sorte, ce ne serait pas l'aimer pour ui-même ce ne serait pas aim;r en lui l'homme de demain. Une éducation trop molle est une éducation sans prévision, ce qui revient a dire que ce n'est pas une éducation.

Non seulement donc la douleur existe même pour les enfants mais il ne faut pas se plaindre qu'elle existe. Allons plus lom et disons qu'une sensibilité plus subtile dénote une nature morale eltelLtuelle d'un degré plus élevé. Les idiots ne souffrent pas, les sauvages souffrent moins que nous, et parmi nous ceux qui sont plus cultivés souffrent plus que les autres. Les occasions de souffrances ont été multipliées pour eux en même temps que les points de contact avec les hommes et avec les choses, et chaque souffrance est en outre plus vivement re sentie. C'est donc plutôt un heureux symptôme qu une faculté

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de souffrir largement dotée. Mais il reste qu'on en tire un bon parti et qu'on l'empêche de réduire l'àme entière à l'impuissance.

Prise du bon côté, la souffrance devient pour l'enfant, comme pour l'homme, l'apprentissage de la sympathie, au lieu d'être celui de l'égoïsme. Il suffit pour cela qu'une comparaison soit établie entre ce que nous avons souffert et ce que nous voyons souffrir. Au lieu de nous diminuer, la souffrance, s'il est fait appel à notre résistance et à notre fierté, devient une mâle éducatrice, et crée en nous la personnalité, qui est la forme la plus élevée de la conscience et de la volonté. Aussi dit-on de certains enfants qu'ils ont été mûris par la souffrance. Ce ne sont plus des enfants aux yeux de ceux qui savent ptr quelle expérience ils ont passé, et comment ils s'y sont comportés. Enfin, comme nous ne sommes jamais sans avoir commis quelque faute, la souffrance (je ne sais en vertu de quel instinct ou de quelle association d'idées) a cet effet bienfaisant de nous sembler un rachat et de noys faire rentrer en paix avec nous-mêmes. Aussi de bonnes âmes, lorsque cette souffrance expiatoire ne vient pas d'elle-même, s'offrent-elles à nous la procurer. Et il faut croire qu'elles n'ont pas tout à fait tort, puisque celui qui a failli ne se sent à l'aise qu'une fois sa peine subie. Témoin cet élève anglais qui, une verge dans sa valise, courait dans toute l'Europe à la recherche de son maître, pour s'offrir à un châtiment auquel il avait frauduleusement échappé. Nous voici amenés à parler des douleurs artificielles, et par suite aussi des plaisirs artificiels dans l'éducation, c'est-à-dire des peines et des récompenses. Mais ce sujet doit être traité ailleurs. Citons seulement ici une loi psychologique qui est bien du domaine de la sensibilité. En la dépouillant de son appareil technique et aussi de ce qu'elle a de contesté, cette loi nous enseigne que la sensation ne croît pas comme l'excitation, c està-dire qu'il faut des moyens bien plus forts du double pour produire le double d'effet. Deux bougies, par exemple, n'éclairent pas deux fois plus qu'une bougie. Une punition physique doublée ne produit pas un effet double; deux retenues ne punissent pas deux fois plus qu'une retenue.

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Si on prend pour mesure de Tefficacité des punitions non l'effet moral, tout de convention et d'opinion, qu'on réussit à en obtenir en les graduant, mais la quantité de douleur physique infligée, le fouet paraîtra bien vite insuffisant, car c'est par l'idée morale qu'on y attache qu'il produit chez nos voisins de si bons effets; il faudra scalper les élèves pour qu'ils se laissent émouvoir *.

On pourrait dire la même chose des récompenses. On ne sait plus comment faire plaisir à un enfant gâté.

De la peur. — Voici maintenant deux manières d'être,

qui peuvent passer pour primitives et irréductibles au même

titre que le plaisir et la douleur, ce sont la peur et la colère.

C'est traiter la peur superficiellement que de croire qu'elle est

un effet de l'éducation. Elle a quelque chose de spontané, de

physiologique. Le sang fuit des mains et des pieds et afflue

aux centres nerveux, la respiration se précipite, on a la chair de

poule, on tremble, la voix s'altère, les jambes flageolent.

(( C'est surtout chez les enfants que ces désordres sont le plus

visibles et peuvent être le jplus funestes : à la suite d'une

émotion violente, c'est un cri aigu, des pleurs bruyants;

d'autres fois, une suspension complète de la respiration, des

arrêts spasmodiques, des syncopes, l'asphyxie 2. » Même de

grandes personnes meurent de peur. L'éducation, plutôt que

d'avoir à guérir du mal de la peur, doit chercher à l'éviter le

plus longtemps possible. 11 est des peurs d'enfant dont il faut

en effet renoncer à triompher par le raisonnement, ou par la

menace, qui ne ferait qu'ajouter à une peur une autre peur.

La seule chose à faire est de tenir les enfants loin de ces

rencontres où ils apprennent à trembler, ce qui est un mal, et

dont le souvenir trouble leur veille, quand il ne trouble pas leur

sommeil, ce qui est un autre mal. Il faut avoir peur de la

peur.

A plus forte raison, ne faut-il pas la faire naître. Effrayer les enfants par des histoires de diables et de brigands est un procédé barbare d'éducation. 11 faut tout faire au contraire pour les rassurer. Car c'est l'habitude de la confiance qui devient du courage. On préviendra, par exemple, le saisissement que pro-

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