ATTENTION ET RÉFLEXION
L'usage actif de nos sens, et en général de toutes nos opéralions, non seulement sensitives, mais intellectuelles, s'appelle attention. C'est l'attention qui transforme les sensations en
idées.
Sensation et attention. — On a essayé d'assimiler l'attention àla sensation : l'attention ne serait, a-t-on dit, qu'une sensation exclusive, c'est confondre l'effet avec la cause. Une sensation très forte et très vive provoque Tattention, mais ne la constitue pas. Un coup de foudre éclate subitement et passe instantanément. Je n'étais pas attentif au moment où il a éclaté, puisque je ne m'y attendais pas : je ne deviens attentif que lorsque la sensation a cessé ; et si le coup ne se reproduit pas de nouveau, je suis attentif sans qu'il y ait sensation. Ce qui trompe ici, c'est qu'il y a très peu de sensations instantanées. En général, la sensation dure; or l'attention, une fois éveillée, se confond avec la sensation continue qui est à la fois la cause et l'effet de l'attention.
Un autre fait à signaler, c est que ce n'est pas toujours la sensation exclusive qui provoque l'attention; c'est l'attention qui rend la sensation exclusive. L'astronome observe le ciel, et tout d'abord il voit les étoiles en même temps, et plus nettement celles qui ont la lumière la plus vive; mais il sait qu'il y a dans tel endroit du ciel telle planète à peine lumineuse qui échappe à ses sens : il dirigera son attention de son côté, et finira par évoquer l'image qu'il attend, et qu'il distinguera mieux que toute autre, parce qu'il veut la voir. Ainsi de l'image au stéréoscope, qui ne jaillit pas du premier coup, mais qui se produit à la suite d'un effort d'attention. Un musicien qui écoute un orchestre peut, par l'attention, rendre exclusive une sensation qui ne l'était pas, ou qui même était effacée et couverte par toutes les autres.
Attention et idée flxe. — Il ne faut pas confondre davantage V attention avec Vidée fixe; être attentif, ce n'est pas être obsédé, poursuivi, possédé çdiT ses idées: c'est au contraire les dominer, les posséder, s'en faire obéir. Sans doute les idées, comme idées, ont leurs lois internes qui ne dépendent pas de nous; il en est d'elles comme des objets de la nature, et même de nos organes Mais de même que nous pouvons commander à
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nos organes et aux choses extérieures, précisément par la connaissance que nous avons de leurs lois, nous pouvons commander également à nos idées, ou du moins chercher à le faire : et cet effort même, heureux ou malheureux, suivi ou non d'effet, est ce que nous nommons l'attention. En un mot, ridée fixe est le caractère propre de la folie, et l'attention le caractère propre de la raison K
Attention et réflexion. — Généralement, le terme d attention s'entend de l'application de l'esprit à ce qui est hors de lui. Lorsque cette application porte sur l'esprit lui-même, ou ses diverses idées, l'attention devient ce qu'on appelle la réflexion. A un enfant qui n'écoute pas, le maître dit : Faites attention. A un enfant, même attentif, mais qui répond légèrement et trop vite, le maître dit : Réfléchissez. Le mot de réflexion exprime le retour de l'esprit sur lui-même et sur sa pensée : c'est l'attention en dedans.
Diverses espèces d'attention. — V application est un mode d'attention suivi et continu, plus actif encore que l'attention : « Avec Yattention, on se corrige de ses mauvaises habitudes, dit Condillac ; avec de Yapplication, on en acquiert de
bonnes. »
La contention est l'attention concentrée et condensée : elle implique Tintensité, Feffort, la fatigue : « Cette contention de rame, trop bandée et trop tendue à nos entreprises, la met au rouet, la rompt et l'empêche. » (Montaigne.)
La méditation est à la réflexion ce que l'application est à l'attention : on s'applique aux choses, on médite sur les idées; c'est une réflexion approfondie : « Méditer, dit Condillac, c'est réfléchir longtemps et profondément sur un sujet. » La méditation est plus créatrice que la réflexion. De plus, la réflexion porte plutôt sur le passé, la méditation, sur l'avenir. On réfléchit sur ce qu'on a fait, et on médite sur ce qu'on doit faire.
La contemplation est une sorte de méditation tournée vers le dehors. On médke sur la vérité et l'on contemple la nature. Dans la contemplation, il entre un élément d'admiration qui
1. Bossuet a signalé cette différence entre l'attention volontaire et ce qu'il appelle Vattention forcée. {Conn. de Dieu» III, § 17.)