La psychologie de l'enfant, p. 7Vf
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PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE
CULTURE DE LA SENSIBILITÉ
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civilise, ses sentiments, et surtout leurs manifestations, deviennent plus paisibles. Il s'aperçoit que la colère ne sert à rien, ou nuit à ceux qui s*y livrent. Ne pas savoir se maîtriser est, à partir d'un certain âge, un signe de mauvaise éducation.
L'éducation est donc pour beaucoup dans cet adoucissement de notre humeur. Elle y concourt de mille manières. Mais elle peut aussi agir plus directement. Aussitôt après un accès de colère par exemple, on amènera l'enfant à s'examiner et à se juger. On en appellera de l'enfant colère à l'enfant raisonnable. On lui fera honte d'avoir perdu, ne fut-ce qu'un instant, la direction de sa pensée et de ses actes; et le souvenir de cette honte salutaire lui reviendra peut-être à temps pour empêcher qu'il ne l'encoure de nouveau. — Plus tard on lui démontrera que la colère contre les choses n'est que ridicule. Quant à la colère contre les personnes, elle implique des sentiments de jalousie et de vengeance auxquels on aura, autant que possible, substitué les différentes formes de la sympathie. On fera enfin goûter aux enfants la douceur de pardonner et de rendre le
bien pour le mal.
Une trop grande bonté d'âme toutefois serait un signe de faiblesse et d'indifférence, à moins qu'elle ne soit celui d'une rare perfection. Et, comme on ne pput espérer cette perfection de tous, il ne faut pas souhaiter à tous de devenir incapables de colère. En d'autres termes, la colère est un mal dont on peut faire un bien. Il faut moins la supprimer que l'apprivoiser et la transformer en force morale.
L'irascibilité est tellement dans la nature de rhomme que Platon en avait fait un des trois attributs de l'âme, principe de toute virihté. Son disciple Aristote, sans confondre le courage avec la colère, a pourtant pensé que « le courage le plus naturel est celui que donne la colère, pourvu qu'il soit précédé d'un choix, d'une préférence, qui apprécie les motifs qui le déterminent. » Le doux Fénelon luimême a écrit : « Les naturels vifs et sensibles sont capables de terribles égarements : les passions et les présomptions les entraînent; mais ils ont de grandes ressources, et reviennent souvent de loin. » A mon avis, un enfant de dix mois, qui ne pleure pas et qui ne crie pas au moins quatre ou cinq fois par jour, qui ne s'amuse pas et ne s'irrite pas, comme le sauvage et le jeune animal, pour une bagatelle, manque de sensibilité, d'intelligence, et manquera sans doute de caractère; je dirais de lui ce que Mme Pape-
Carpantier disait de Tenfant sage, qui ne remue pas en classe et qui ne joue pas dans le préau : « Enterrez-le, il est mort . »
C'est au contraire avec des colères d'enfant bien gouvernées que l'on fera les généreuses indignations de l'homme et
ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Après la colère des enfants, traitons de la colère des parents ou des maîtres. Il ne faut pas punir par colère, cela va sans dire. La colère fait perdre de l'autorité, du respect. Ici encore cependant on peut, en la contenant, tirer d'elle un bon parti. « Il ne suffirait pas au genre humain que le fauteuil du juge fut occupé par une machine à calculer, donnant une condamnation à cinq livres d'amende ou à un mois de prison toutes les fois que l'on mettrait certains faits dans l'appareil récepteur. Une expression de colère contenue est en soi une force: comme elle est à la fois régulière et modérée, elle devient l'image redoutée de la justice, et suffit souvent par sa seule vue à réprimer toute insubordination ^. »
De rcducatîon du cœur. — Il nous reste à parler des incHnations et de la culture qui leur convient. — Mais Kant a prononcé contre elles, au nom de la moralité, une sentence d'exclusion. Elles tiennent en nous, selon lui, à l'ammalite; c est en dehors d'elles, et par la raison seule que nous devons agir, si nous voulons bien agir. A la même époque, d'autres philosophes, Rousseau, Jacobi, faisaient au contraire du cœur et de ses inspirations la source dernière de toute vertu. Dans cette question de morale, une question de pédagogie est engagée. Selon la place qui sera faite au sentiment dans la morale, 1 attitude de l'éducateur envers lui variera, la moralité étant toujours le but suprême. Disons donc qu'il ne nuit point, pour être un homme de bien, d'être en même temps un homme de cœur, si cela ne suffît pas. Cela ne suffit pas parce que le cœur est sujet a des emportements, à des égarements. Une règle est nécessaire Mais une règle toute seule non plus ne suffirait point. Ce n est
1 Bernard Ferez, L'Éducation dès le berceau, p. 251-252. 2. Bain, Science de l'éducation, trad. française, p. oi.
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pas être complètement vertueux que de Têtre toujours par ordre et par effort. Il y faut en outre une inclination de notre âme entière, inclination que Thabitude peut donner, à défaut de la nature, et qui devient alors à la fois un mérite et une récompense.
Mais, pour des raisons opposées à celles de Kant, et précisément parce qu'ils attachent à ce qui vient du cœur un prix infini, d'autres voudraient que l'éducation en respectât la spontanéité. Qu'il y ait un apprentissage du cœur, cela les choque, et diminuerait à leurs yeux des qualités qui, pour avoir tout leur prestige, doivent ressembler à un don. Et il faut bien que cette façon de juger, si contraire à la règle qui proportionne le mérite à la peine, ait quelque fondement; car elle est assez générale. Il y a dans ce qui est naturel une aisance, une grâce qui font que certaines vertus, qui ne sont ni les plus méritoires, ni les plus respectables, nous attirent davantage. Peut-être fautil ajouter qu'elles nous inspirent plus de sécurité, ne venant pas d'une liberté que son effort peut lasser. Mais pour voir s'épanouir à leur aise ces fleurs exquises d'une nature bien douée, privera-t-on de culture les natures qui en ont besoin et qui, laissées à elles-mêmes, resteraient stériles ou moins fécondes? 11 y a dans ce respect scrupuleux de chaque individualité et de son originalité propre plus de dilettantisme encore que de respect. Nous essayerons donc d'agir sur la sensibilité des enfants, dussionsnous, pour quelques-uns, en diminuer le charme et la fraîcheur.
Hàtons-nous d'ajouter que cette action ne saurait être le tout de l'éducation. De combien d'enfants n'entendons-nous pas dire qu'il faut les « prendre par les sentiments »? Mais généralement cette affection qui les fait obéir, ils l'éprouvent pour une personne avec laquelle disparaîtra pour eux toute règle et toute sagesse. Il y a quelque volupté pour une mère à voir sa tendresse mieux réussir que toute discipline. Mais elle doit s'en défendre, et penser qu'un jour viendra où elle ne sera plus seule à séduire ce cœur d'enfant, si même elle est encore là pour le disputer. Puis il y aurait dans ce constant appel adressé à la sensibilité enfantine un double danger : ou la sensibilité de l'enfant serait émoussée, et il serait exposé à manifester, pour répondre à l'attente de ses parents ou de ses maîtres, des sentiments qu'il n'éprouverait plus vraiment;
ou elle serait au contraire surexcitée, et il souffrirait toute sa vie d'une sorte d'acuité de toutes ses impressions. Ne reconnaît-on pas d'ailleurs à cette marque les hommes dont toute l'éducation a été dirigée par des femmes, si elles n'ont pris soin de n'écouter qu'à demi leur instinctive préférence pour ce moyen d'action si puissant et si doux qu'elles font naître de la seule crainte de leur déplaire? Mais si ceux qui doivent parler à la raison des enfants ne parlaient aussi qu'à leur cœur, tous seraient comme s'ils avaient été élevés par des femmes, avec cette différence que cette sentimentalité entre hommes sonnerait faux parfois et risquerait de faire des âmes fausses. — On voit donc que l'éducation de la sensibilité, telle que nous l'entendons, n'en sera pas du tout l'exaltation.
I. Des înclînatîons égoïstes. — Notre sensibilité et complexe et, parmi toutes nos tendances, beaucoup sont pour la moralité des alliées naturelles; mais il n'en est peutêtre pas une qu'avec un peu d'art elle ne puisse tirer à elle. C'est à l'éducation à opérer cette sélection artificielle des tendances et à orienter vers le bien celles même qui semblent vouées à son contraire.
Les psychologues distinguent d'ordinaire trois groupes d'incUnations : les inclinations égoïstes, sympathiques, et supérieures. L'éducateur, est-on disposé à croire, ne peut avoir affaire avec le premier de ces groupes que pour le combattre et le réduire à la portion congrue. Encore faut-il prendre garde d'engendrer un état d'indifférence qui ne vaudrait pas mieux. Il faut conserver le sentiment vif de la souffrance et du bonheur, afin de craindre Tune et de désirer l'autre, au moins pour autrui. Trop de détachement ne laisserait plus en nous d'aliment pour la pitié. Puis jusqu'à quel point aurions-nous le droit de détacher les enfants de leur intérêt propre, de leur avenir même matériel? A ceux qui parlent au nom de Dieu d'oser sur certaines âmes de pareilles entreprises. L'État et les familles, dont les instituteurs tiennent leur mandat, attendent moins d'eux. Et, s'il ne se trouvait heureusement qu'un souci trop grand de l'intérêt est contraire à l'intérêt même, notre sollicitude paternelle irait jusqu'à désirer de voir nos fils égoïstes. - C'est se tromper d'ailleurs que de juger l'amour-propre mau-
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vais en soi. U est inférieur à coup sûr à la charité et, si de plus
il en prend la place, il mérite alors tout le mal qu'on pense de
lui. Mais il peut ne pas la prendre, et sa valeur morale dépend
alors des sentiments et des actions où nous nous complaisons
et l'entraînons avec nous. C'est ainsi que nous pouvons me tre
notre amour-propre à faire de grandes choses, et qu il est alors
«ne énergie le plus pour le bien dont il serait téméraire de
se priver. U peut arriver de la même manière qu'on se dévoue
par amour-propre. La Rochefoucauld a tort de ne voir dans
tous nos sentiments que des métamorphoses de ce sentimen
unique. Mais s'il a raison pour quelques cas, à nous éducateurs
d'aider à ces heureuses métamorphoses et de faire des vertus
avec ce que Ion considère comme le principe de tous les vices
Sans même se transformer, et en «'appliquant seulement à
ce qu'il y a de plus élevé en nous, l'amour de nous-mêmes
devient le souci de notre honneur, et s'appelle fierté, ou mieux
encore dignité. . r ^ ,,.,
Mais c'est surtout quand il s'agit d'obtenir d un enfant un effort pour apprendre qu on a peine à se passer de lui. Il vaudrait mieux sans doute que l'attrait de l'étude fût par lui seul suffisant. Mais s'il ne l'est pas et que l'on n'ait le choix qu entre exciter l'amour-propre ou user de violence! G est une question fort discutée en pédagogie que celle de la part à faire à l émulation. S'il s'agit de cette émulation qui ne va pas sans un grain de jalousie, s'il s'agit d'un apprentissage prématuré de la lut o pour la vie, disons-le nettement, le remède ici serait pire que le mal. Comme il est pourtant d^un maniement facile pour le maître, et comme cette facilité même crée la tentation d en user' On fait naître une rivalité entre deux élèves, les éloges adressés à l'un enllamment l'autre, les classements qui suivent chaque composition sont une occasion fréquente de marquer les points de chacun dans cette lutte à laquelle on les a conviés Mais aussi comme la franche camaraderie de deux paresseux est un spectacle plus honnête que l'acharnement de ces deux rivaux! Il est vrai que le plus souvent la loyauté enfantine triomphe des excitations malsaines de la concurrence; et cesi merveille que dans nos lycéen où, jusqu'à ces derniers temps, on abusait de la comparaison des élèves entre eux par la corn-
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position hebdomadaire, la camaraderie en ait rarement souffert. On y trouvait le moyen d'être rivaux et de rester amis. Il n'y en a pas moins là un risque que le maître ne doit pas courir, et, plutôt que de provoquer cet esprit d'émulation, il mettra son art à en amortir les effets dans les occasions trop nombreuses que le simple rapprochement des efforts et des ambitions lui donnera d'apparaître. Mais s'il craindra de comparer les élèves entre eux, il comparera chaque élève à lui-même, à ce qu'il a été, à ce qu'il peut devenir, et trouvera par là encore prise sur son amour-propre. C'est d'ailleurs émulation aussi qu'il faut appeler cette excitation que produit sur nous la vue du but à atteindre, ou bien, même dans l'enseignement individuel, cet impérieux besoin d'une approbation que le maître mesure et fait attendre. Il est enfin un cas où Kant excuse l'emploi même de l'autre émulation, et nul n'a le droit de se montrer plus rigoureux que Kant : c'est « celui où l'on voudrait persuader à quelqu'un qu'une chose est praticable, comme, par exemple, quand j'exige d'un enfant une certaine tâche et que je lui montre que les autres ont pu la remplir *. »
Nous avons dit quel usage pouvait être fait de l'amour-propre contenu dans de justes limites; il resterait donc à montrer comment on le peut contenir. Mais nous savons déjà qu'on fortifie souvent un sentiment en s'en prenant directement à lui, et ici en particulier le plus sage n'est pas d'appeler l'attention des hommes sur leur intérêt pour leur demander de l'oublier, si on veut vraiment qu'ils l'oublient. Mais il faut appeler cette attention ailleurs. Il faut créer ou développer d'autres courants de sentiments qui, en emportant l'ame, la détourneront tout naturellement des sentiments contraires. C'est là un des effets de cette loi de compensation qui a tant d'applications dans l'ordre naturel et dans l'ordre moral, et qui ne doit jamais être perdue de vue par l'éducateur. « Afin de dépenser d'un côté, disaient Goethe et Geoffroy Saint-Hilaire, la nature est forcée d'économiser de l'autre ^, » C'est donc en faisant l'éducation de la sympathie qu'on se trouvera par surcroît achever celle de