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iâ8 COURS DE PSYCHOLOGIE.
des classifications superficielles. Car qui oserait prétendre que par ces notions de plante, d'homme, etc, on ait saisi Tessence , la véritable nature de ces êtres. La nature dWêtre est une, et se réfléchit dans toutes les parties , et on ne saurait la définir par quelques attributs qui excluent toutes les autres particularités aussi essentielles peut être que celles, à l'aide desquelles on a composé la notion abstraite. Car il faut bien remarquer, que ces notions ne sont formées que par des attributs particuliers , qu'on a choisis entre beaucoup d'autres également communs et auxquels on fait ensuite l'honneur de les généraliser. La marche droite de l'homme est une particularité , comme l'est la forme particulière de sa figure , de son corps , de tout ce qu'il possède. Si un habile anatomiste peut distinguer au moindre os l'homme de l'animal, certes il ne «aurait le faire d'après la définition vulgaire de l'homme, qui ne lui est d'aucune utilité. Cet anatomiste s'est fait nécessairement une idée détaillée, un chêma, ou même un idéal (}) d'un corps humain , qui n'exclut rien, qui embrasse tout jusqu'au moindre des os ; et tel doit être le caractère d'une bonne notion ; elle doit déterminer tout ce qui se trouve dans un objet, parce que dans chaque objet le caractère de l'ensemble se laisse encore reconnaître dans chaque partie. Mais on ne parvient pas à de telles notions totales ou complètes par l'abstraction , qui a été appelée avec raison un procédé de vide/action , parce qu'elle rend la notion vide au lieu de la remplir de tout le contenu d'une chose, et ne fournit ainsi que des notions creuses , dépourvues du contenu substantiel , qui consti-
(i) Dans le sens qui a élé indiqué p. i:'5.
tue l'essence d'une chose. Dans une des nos premières séances (l) , ou nous avons considéré la nature de l'homme , nous en avons donné une définition , qui le caractérise dans ses rapports extérieurs avec la nature en général , aussi bien que dans son intérieur, et nous avons vu d'importantes conséquences dériver de cette notion de l'homme , notion bien plus propre à distinguer l'homme . de tous les animaux et à caractérisés son corps dans toutes ses parties, que la définition ordinaire , dans laquelle on ne saisit que la marche droite de l'homme. Cette marche n'est qu'un simple résultat de toute la construction du corps humain, différente de la construction du corps des animaux , mais n'en est nullement le caractère constitutif. Il en est de même de toutes les notions abstraites, elles sont superficielles , et ne servent qu'à des classifications superficielles. Il vaut mieux sansdoute classer les objets d'une manière quelconque , que de ne pas les classer du tout , et dans les premiers temps que l'on a cultivé les sciences , ces classifications ont eu leur utilité, mais par la suite elles sont devenues un grand obstacle aux véritables progrès. Car comme elles donnaient à ces sciences au moins l'apparence d'un arrangement méthodique de toutes les parties^ on croyait avoir saisi la nature des choses qui entraient dans ces cadres artificiels , et on ne s'occupait plus d'y chercher des caractères plus décisifs. Les sciences et surtout les sciences naturelles n'ont fait de progrès que depuis qu'on a abondonné les notions abstraites pour chercher les caractères fondamentaux et constitutifs des choses, qu'on a remplacé par exemple , dans
(•) V. vol. I, p. !i5 - i^y.
t40 COURS m PSYCHOLOGIE.
la botaniqae , le système superficiel de Linné par le système de Jussieu, qui divise les plantes d'après des caractères plus complets en acotylédones , monocotylédones et dycotylédones. Depuis ce temps et depuis que Lamarque et Cuvier ont établi des distinctions plus complètes entre les animaux, les divisant en vertébrés et non vertébrés , ou mieux encore, depuis qu'Oken et Carus les ont caractérisés d'après la prédominance des systèmes anatomiques qui se développent successivementd'unemanièreascendantedeplusenplus complètement dansles différents genres d'animaux, qui présentent autant de degrés de manifestation de la vie animale, (l) les classifications ont été appelées systèmes naturels, parce qu'elles constituent au moins des tentatives faites dans le but de saisir le caractère fondamental d'un genre d'être, l'idée, que la nature même a voulu réaliser en lui. On voit ainsi que, pour arriver à ces classifications naturelles, il fallait abandonner l'ancienne manière de former des notions par l'abstrao-* tion.
Jusqu'à présent je n'ai pas encore montré comment on forme de véritables notions à l'aide d'idées qui ne sont pas abstraites de l'expérience, mais que l'esprit porte en lui , comme on dit , à priori et qui, quoique très simples, sont cependant les idées fondamentales, propres à déterminer tous les objets dans leur nature intime, et paraissent ainsi être dans l'esprit les reflets idéels, les types fondamentaux, d'après lesquels tout a été organisé dans la nature. Je pourrais montrer l'application de ces idées dans toutes les sciences , mais comme dans la plupart des sciences les faits mêmes
(i) Voy; vol. !, 119- i:.5.
qu^on veut expliquer, sont encore contestés, je yaw choisir la science des mathématiques , où les faits sont certains, et choisir des exemples, qui pfeuvent être immédiatement compris. De toutes les sciences , les mathématiques se prêtent le moins aux notions abs-^ traites , néanmoins elles y existent aussi , et quoi-» qu'elles aient dans ce domaine un caractère plus général, elles sont loin, de déterminer la nature des objets. Prenons les notions les plus simples , celles de ligne, de ligne droite, courbe, cercle, ovale, etc. Quelle définition donne-t-on ordinairement de la ligne droite ? On dit : la ligne droite est le chemin le plus court pour arriver d'un point à un autre. Il n'y a pas ici l'ombre d'une définition de la qualité d'être droite considérée en elle-même. Voyons quelles ressources nous fournissent les idées générales. Nous avons vu dans la séance précédente (1), que l'esprit possède originairement les idées à! unité, d\'dentitéf de diversité etc. Ces idées , quoiqu'en petit nombre , nous suffissent déjà, pour déterminer les objets en question ; nous avons seulement à les appliquer à la notion de l'espace , qui est l'expansion de la nature en trois directions. C'est de la combinaison différente de ces trois directions que résultent toutes les figures géométriques ; mais cette combinaisons doit être faite méthodiquement, par l'application des idées de l'/denti'té et de la diversité. L'identilé est dans l'ordre de ces idées la première. Or qu'est ce que Vidcntiié de direction dans i^espacel C'est précisément la ligne droite ; ligne en général est direction dans re8i)ace , ligne droite est toujoui*8 la même direclion, par cou-
(i) Voy. 1'. io8.
eéquent Fidentité de la direction. Voilà une notion positive , et la première notion positive qui ait été donnée d'une ligne droite, et Fait déterminée en ellemême. Pourquoi aucun géomètre ne s'est-il avisé de donner une définition si simple ; c'est parce que les mathématiciens , n'ayant pas foi dans les idées philosophiques , veulent tout déterminer par l'observation, qui les conduit alors à des définitions aussi étranges que celle qu'ils ont donnée de la ligne droite. Mais poiu^uivons : nous avons à appliquer également la seconde idée, celle de la diversité k la direction dans l'espace. Or de cette combinaison résulte la ligne courbe, qui est la diversité ou le changement continuel de directtan.^Mais il y a beaucoup d'espèces de lignes courbes, depuis le cercle jusqu'aux courbes les plus composées; comment déterminer toutes ces différences par nos idées fondamentales? La méthode est fondée sur la règle philosophique suivante , que je. puis ici seulement énoncer; que ces idées, quelques hétérogènes qu'elles paraissent être entre elles , doivent être réciproquement combinées l'une avec l'autre . Que résulte-t-il de l'application de l'identité à la diversité dans l'objet que nous nous proposons ? C'est qu'il y a des lignes courbes, dont la courbure, c'està dire , la diversité de direction dans l'espace est toujours la même , identique. Ces lignes courbes dont la courbure est toujours la même , égale, identique sont celles qu'on appelle cercle, et il en résulte comme conséquence , que tous les points de la courbure sont également éloignés d'un point donné. Quand donc la définition ordinaire définit le cercle ; une ligne , dont tous les points sont également éloignes d'un point
donné y elle ne détermine nullement en quoi consiste la courbure , mais elle prend ce qui n'en est qu'une conséquence pour le principal caractère du cercle. Maintenant après avoir combiné l'identité avec la diversité de direction dans l'espace , nous avons à appliquer la diversité elle-même à cette diversité, ce qui constitue une diversité à la seconde puissance. Il en résulte la ligne , dont la courbure est , non pas égale , mais toujours différente , changeante ; telle est par exemple la ligne spirale.MaX^ les sous-divisions de la ligne courbe vont à l'infini , en constituant des degrés toujoiu's plus compliqués de courbure , déterminés par les combinaisons incessantes des idées de l'identité et de la diversité. Il est à remarquer que la division est toujours faite en deux termes, dont le premier n'admet pas de nouvelle division , étant constitué par l'idée d'identité, mais dont le second a toujours deux sous-divisions, selon que la diversité même est égale , identique, ou différente. Ainsi la ligne en générale se divise en ligne droite et courbe. La ligne droite n'a pas de sous-division; la ligne courbeenadeux formées par l'identité ou la différence de courbure. Le premier terme est le cercle, qui n'a pas de sousdivisions , mais le second terme en a deux , dont le premier e^t constitué par la ligne spirale ^ qui a toujours la même diversité dans sa courbure. La spirale n'a pas de sous-division , mais bien l'autre terme , dont la première sous-division constitue la ligne ovale, et ainsi de suite. C'est de cette manière, qu'on peut former le véritable système des courbes, système que les mathématiciens ne connaissent pas encore , parce qu'ils continuent à suivre la mauvaise méthode, de
baser leur théorie sur des notions confuses^ tirées de Texpérience par abstraction. Il est vraiment étonnant qu'aucun des géomètres qui se disent- en même temps philosophes^ n'ait essayé , d'appliquer aux mathématiques ces idées fondamentales , déjà connues dans la philosophie sous le nom de catégories depuis Aristote. Cependant l'application une fois faite , chacun est saisi de la vérité et de 1^ simplicité avec lesquelles l'objet est déterminé. La première idée de cet essai est venu d'un homme, qui philosophe et mathématicien à la fois, conçut les mathématiques comme une branche de la philosophie, et appliqua à cette science les idées premières de la philosophie, les catégories qu'il avait d'abord méthodiquement développées. C'est le système philosophique de Krause , qui, en donnant une nouvelle base à toutes les sciences , a établi sur ces idées un nouveau système de mathématiques (}) qui présente cette science sous un jour nouveau, et introduit un ordre méthodique là où règne encore le désordre, de l'aveu de tous les grands mathématiciens, dont plusieurs ont déclaré, que la base même ne leur paraissait pas assurée , et qu'il s'agissait encore de trouver les premiers principes. Cette confusion et ce manque de principes bien établis viennent de ce qu'on a méconnu la liaison qui existe entre les mathématiques et les idées premières de 1a philosophie , et qu'on a suivi la méthode ordinaire dans la formation des notions.
Après avoir remarqué l'erreur générale de la mé-
(i) Jusqu'à préseut il n'a paru des ouvrages matiicmatiques do Krause que le traité sur les courbes : Nova: Theoriœ linearum curuarum specimina quinque //i>4» Monachii i835 edidit Prof. K, Scki^edcr. Cet ouvrage fait partie des œuvres j^osthumes. Voy, aussi vol. i,p. 1 79, Note i.
thode d'abstraction^ nous allons considérer l'influence que la logique , fondée siir cette méthode^ a exercé sur la philosophie et sur la Tie.
Il faut remarquer d'abord que les philosophes les plus éminens ^ tels que Descartes/ Leibnitz^ Kant Fichte,Schellingetc, ne se sont pas servi de la logique <lans leurs spéculations philosophiques ; les deux derniers philosophes ont même professé hautement un profond mépris pour cette science. Mais le mal consiste en ce qu'ils n'ont pas pris à tâche , de démontrer l'erreur fondamentale de l'ancienne logique, de la renverser et de la remplacer par une logique plus conformée la vérité» Par cette négligence ils laissèrent la logique ordinaire aux mains de leurs adversaii'es , comme une arme légitime. Ceux-ci en appelleront du Dûépris, qu'on leur montrait, au sens commun qui , formé dans l'école de l'abstraction , se mit de leur côté. La philosophie a besoin d'un instrument méthodique. Cet instrument a toujours été la logique j et ce fondement intellectuel étant venu à manquer , ce fut un grand obstacle à la propagation des doctrines de Fichte et de Schelling. La logique ordinaire en effet restait la science préparatoire dont toiis ceux qui se destinaient aux études élevés apprenaient au moins les premiers élémens. Mais c'est par l'universalité même de l'enseignement de cette logique qu'elle a plus que toute autre science contribué à créer et à maintenir l'état d'isolement, de véritable abstraction ^àanslequel se trouvent tous les esprits, toute la société, état, qu'il faut analyser, non seulement pour en connaître toutes les conséquences funestes, mais aussi pour faire concevoir, comment une logique meilleure, si elle IL 19
parvenait à se faire dccepter y pourrait changer dans la base cet état intellectuel.
Avant d^entrer dans cet examen^ remarquons encore une foi«, que les notions abstraites , que la logiijne apprend à former de quelques particularités, ne saisissent pas xm objet dans sa nature et sa vie intinaes. L'abstraction n'a aucune réalité, ce n'est que le iMè superficiel de la chose qu'elle exprime. Il faut de plus remarquer, que la notion plus générale ne se forme pas d'après cette logique de çaanière , que le contenu de la notion moins générale entre et se conserve en eUe, et que de cette manière la notion plus générale devienne toujours plus substantielle. Au contraire la notion plus générale est toujours plus vide que la notion moins générale, et par ce procédé continu qui exclut successivement toutes les différences, la logique ^arrive , dans son dernier degré d'opération, à la notion abstraite de Fétre en général^ être qui n'est pas considéré comme l'Être vraiment universel et substantiel, contenant tout en soi, mais comme un être vidé, sans aucune réalité, comme une abstraction ainsi qu'on le dit naïvement. Or on conçoit que, s'il y avait une logique qui , en rejetant la méthode d'abstraction, formât des notions plus générales, en conservant essentiellement le contenu de toutes les notions moins générales , l'intelligence arriverait en dernier
lieu à concevoir un Être infini, source de tout , em-
* brassant tout, Etre aussi réel, aussi substantiel que
nous tous, ^t seul possesseur de toute réalité, dont une portion finie a été départie aux êtres finis, essentiellement et vitalement liés par FÊtre universel, qui les renferme tous dans son sein.
tm LA LOGIQUE. 147
Con6id^on8 maintenant l'inflitenee, que cette logi-» que a exercé sur tous les rapports , dans les quels les hommes se trouvent, soit entre eux, soit avec la Na~ tare extérieure, soit enfin avec Dieu.
Je prétends d'abord , quant aux rapports soctatia:' des hommes, que cette logique a été une des causes principales de Fisolement, de Fégoïsrae et de la division qui sont le caractère général de la société actuelle, et que cette société présente véritablement un état aussi abstrait, que le sont les notions répandues par la logique dans tous les esprits. La manière dont les hommes vivent entre eux, toute leur conduite individuelle et sociale dépend évidemment des sentimens, dont ils sont animés les uns envers les autres, et de la conviction qu'ils se sont formée sur le but général de l'humanité. Or, quand on ne voit dans l'humanité que des individus, auxquels on assigne quelques caractères communs, tous extérieurs et accidentels ; quand on ne remarque pas, que l'humanité est un véritable Etre universel, dont tous les hommes individuels ne sont que les membres intimement liés, que cette humanité est la cause effective de ce que tous ont le même type , la même nature ; quand on. prend au contraire l'humanité pour une pure abstraction, sans véritable existence; alors on méconnaît le lien vivant entre les hommes, et l'individu, ne connaissant pas d'unité supérieure , commence à s'isoler ; au lien de se regarder comme un chaînon du grand cercle vivant de l'humanité, il se pose lui-même comme un but et comme un centre, auxquels il rapporte toutes ses actions; alors l'homme n'examine plus les rapports qui l'unissent aux autres , que pour les
foire tourner le plus possible à son avantage ; la sympathie, qui est rattractionqueWiunianité comme centre exerce sur tous les hommes, disparaît, la chaleur du sentiment, qui aime à se dilater est étouffée par le calcul de la réflexion abstraite , et la volonté , qui devrait être désintéressée, en puisant ses motifs dans le bien général de l'humanité, ne s'inspire plus que dans la source impure de l'égoïsme. Un pareil homme, qui ne voit l'humanité que dans les individus, ne connaît d'autre amour, que l'amour de soi-même ; il croir rait perdre sa personnalité en passant de la sphère solide de l'amour individuel dansl'éther supérieur de l'amour de l'humanité. Un amour de cette sorte serait pour lui un amour aussi vide, aussi abstrait, que l'idée même de l'humanité, et dans ce défaut de foi à l'humanité il n'essayera pas même de se pénétrer de ce sentiment, qui lui ixîrait bientôt éprouver que cet amour n'est pas une abstraction vide, mais un sentiment réel et profond, dans lequel l'humanité se manifeste intimement à lui et dont elle anime tous ceux, qui se dévouent pour elle.
Tel est l'esprit , que les abstractions ont répandu sur tous les rapports de la vie sociale. Mais l'homme est aussi en rapports de vie avec la Nature extérieure/ et dans la manière de concevoir ces rapports , l'abs— traction a également fait disparaître toute idée supérieure et organique. D'abord le procédé d'abstraction fît perdre à la Nature la tn'e^ qui comme unité et source intérieure , n'entrait pas dans la notion commune. La Nature ne fut plus considérée que du côté extérieur, d'après lequel elle ne paraît être que de la matière brute , et c'est en effet la notion de la matière qui
devînt synonyme de celle de la Nature. Les théories atomistiques et moléculaires , dont nous avons réconnu ailleurs la fausseté, faisaient disparaître de plus l'ancienne conception de la Nature, comme être vivant et animé. Et ces doctrines matérialistes furent appuyées par le développement que prirent les mathématiques. Cette science , quelque soit son importance, n'est ce^ pendant qu'une science subordonnée , une science de jhrmes , la science des rapports extérieurs de nombre et de grandeur , mais comme la vie n'entre pas dans ses formules, elle ne peut pas rendre raison de l'essence intime d'une chose ou des causes d'un phénomène ; c'est par cette raison qu'on a vu par de si nombreux exemples prouver par les mathématiques les théories les plus opposées , desquelles une devait être nécessairement fausse ( ' ) . Quand donc cette science fut appliquée d'une manière prédominante dans la physique , sans être combinée avec une véritable philosophie générale de la nature , elle devait de plus en plus désanimer la nature pour l'intelligence de l'homme, et la faire considérer comme une pure matière existant dans les différentes combinaisons du plein et du vide. Et pourtant la vie , manifestation de l'ame de la nature , est la première réalité ; mais , il est vrai , pour saisir cette ame , et pour pénétrer dans le profond organisme, qu'elle rend vivant, il faut d'autres instrumens que des télescopes, des scalpels et des retortes. L'ame et la vie de la nature ne sont saisies que par le principe analogue dans l'homme , c'est
(i) Qu'on songe, p. c.à L ibôorie delà lumière.
(î) A cet égard Goethe le ^arml ^)Octe si versé dans la coniiais8i4nce de la naline dit très bien dans son Faust ;
H Das, ^^as sic dciutni GcUl uiclit an^crlrau(.
à dire , par l'esprit et 868 idées (2) . Or, de quels sentimens Thomme pouvait il être animé envers un être, qui étant considéré comme de la matière , n'a rien de commun avec son esprit et ne pouvait avoir aucun accès dans son cœur, L'ame de la Nature restait ainsi cachée, à l'homme. Qu'on lise les poètes imbus pour la plus part de cette erreur générale ; ont-ils représenté autre chose dans leurs peintures de la nature , que le côté extérieur , les grandeurs géométriques et le coloris ? ont-ils aperçu l'affinité et le profond parallélisme qui existent entre l'ame de la nature et l'esprit de l'homme? (i) On entend quelquefois parler aujourd'hui delà réhabilation de la Nature , maisceux qui ont émis cette idée par une sorte de pressentiment, étaient encore eux-mêmes imbus de grossières théories matérialistes sur la Nature ( ) et leur prétendue réhabilation ne serait devenue que l'esprit abaissé au niveau de la matière ; car au lieu de rétablir pour la Nature le principe animique , de changer la conception de la matière et d'élever ainsi la nature , par l'afinité du principe , à la hauteur de l'esprit , il ne restait pour établir, d'après la fausse théorie, l'égalité des deux êtres que de matérialiser également l'esprit. La réhabilitation de la Nature , qui est de la plus haute importance , ne peut être opérée que lorsque la théorie dynamique aura fait disparaître la théorie
Pas swingst du iUr niclit ah mil Hebela und mil Schrauben. »
Ce qu'elle ne confie pas Ion esprit
Tu ne le lui arrachera pas avec des lévriers el des écrous.
(l) Ce reprocUu ne s'adresse plus à la poc.sie moderne en Âlicniague , qui, en s'»ppropriant les idées , que la philosophie a rependues sur Torganisalion intérieure delà nature, a mieux seul! el mieux exprimé les rapports d'affiniti qui exiUleut en— 're la vie spirituelle et la vie nuturcHc.
(9) Je parle de la France et non de rAlUMnaquc , où on a compris ce^erchabiliUiiou dans les S'jus qne je viens d^iidiquer.
atosnifitique , restituant à la Nature l'ame , qui seule peut la rendre l'égale de Tesprit , et digne de son ^moiu*. Une ancienne tradition^ TÎYante dansplusieures mythologies , porte ,que rhomtne avait vécu primitivement dans nue union plus intime avec la Na^ure> mais qu'en détournant son cœur de Dieu , la Nature avait aussi fermé son cœur devant l'amour désormais égoïste de l'homme , et que cet état , dans lequel l'honiîue est sourd et la nature muette durerait tant, Kfie l'homme resterait dans l'isolement et qu'il ne s'élèverait pas de nouveau par sa propre spontanéité à la conception de Dieu et de la vie universelle , pour ouvrir, avec la clef de l'amour divin, l'intérieur symphatique de la Nature. Qu'on interprète cette tradition commet on voudra , toujours est-il évident pour celui qui réfléchit , que les vrais rapports de l'homme avec la nature sont loin d'être établis et compris et qu'il se manifeste beaucoup de phénomène* , qui paraissent révéler dans la Nature un principe animique, phénomènes devant lesquel nous restons ou sourds ou frappés d'un étonnement stérile, parce que la physique ordinaire, qui ne connaît dans la nature qu'une matière brute et inintelligente , est iucapable de les expliquer. Telles sont les conséquences , que le procédé d'abstraction a produites dans les rapports de l'homme avec la Nature ; et cependant l'homme et la Nature «ont encore des êtres qu'on peut voir. Mais comment cette logique aurait-elle pu élever l'intelligence de l'homme à Dieu , qui ne tombe sous aucun sens ! Comme la logique procède par abstraction, il est évi- <lent qu'en se servent d'elle, pour amver à la conception de l'Etre suprême, on ne parvenait qu'à la notion
de l'être le plus abstrait, le plus vide de tout contenu. Un pareil être n'est pas un Être réel , subsistant en soi et pour soi, un Etre de personnalité infinie , d'amour et de providence intelligente; c'est une abstraction, conçue de différentes manières, comme hasard^ nécessité, fatalité, ou tout au plus comme l'ordre général du monde. L'univers et toute la vie du monde ne furent plus considérés que comme le mécanisme d'une horloge qui , une fois monté , se déroule selon les lois mécaniques de la matière. L'être suprême ne fut plus conçu comme étant en liaison vivante avec l'univers entier. Dans ce système, les lois du monde ne sont pas des manifestations de l'essence divine, elles sont des forces aveugles sur lesquelles même la volonté divine n'as plus de prise. Dieu fut ainsi conçu non comme renfermant le monde dans son sein, comme l'animant et lui imprimant le mouvement, mais comme existant en dehors du monde, comme un être isolé qui s'est retiré du monde, et qui contemple sa marche sans y intervenir et y prendre part.
Le chef d'oeuvre de l'abstraction était ainsi, d'abstraire, de séparer Dieu du monde, c'est à dire d'introduire véritablement l'athéisme dans le monde, car une fois, qu'on ne reconnait plus Dieu dans le monde il est impossible de le reconnaître en dehors.
Telle est la grande influence, que la logique d'abstraction a exercé sur tout l'état intellectuel et moral de la société. Le mal est venu de cette source, qu'on a regardée comme la plus dégagée d'erreurs et qui, par cette raison, s'est répandue sans obstacle, et a passé par l'enseignement dans tous les esprits. Le mal ne pourra être réparé que par une logique meilleure,.
qui remplacera les abstractions par des notions pleines et substantielles. Heureusement la base d'une pareille logique a été déjà jetée à la suite de l'essor nouveau que la philosophie a pris dans les derniers Iteiups en Allemagne» Mais il n'est pas sans intérêt, de faire remarquer comment la méthode d'abstraction faillit succoiïiber dans le moyen âge. Vous connaissez la lutte célèbre qui divisa depuis le onzième siècle tous les philosophes scolastiques en deux partis, les Réalistes et les Nominalistes . Cette lutte qui se lie intimement à notre question remonte, quant à son origine, à la divergence qui existait entre Platon et Aristote sur la formation des idées. Les Réalistes , en développant la doctrine de Platon sur les idées, soutenaient que , tout dans l'univers étant formé par la divinité d'après les idées générales comme types et modèles de toute construction et de tout développement , les idées générales avaient aussi une véritable réalité, et qu'elles se rapportaient à un être collectif, comme plante, animal, humanité, et existaient réellement aussi bien que les notions dites individuelles guise rapportentà un individu réellement existant, de sorte qu'on considérait l'être-planté comme la plantetype, comme la source invisible de production de toutes les plantes, et de la même manière on concevait l'être-animal et Têtre-humain. On allait môme jusqu'à admettre que les différentes espèces contenues dans les divers genres étaient des réalités. Les Nominalistes aux contraire prétendaient , que ces notions générales étaient de purs noms, formées par l'abstraction et n'avaient aucune véritable existence en dehors de l'entendement. Les premiers formulaient leur II. 20
184 COURS DE PSYGOHLOGIE.
opinion en disant: universalia sunt ante rem y c'est à dire que les genres et les espèces existaient avant Findividu ; selon les Nominalistes au contraire univer^ salîa sont in re ou post rem, c'est à dire les genres et les espèces n'existent que dans les individus ou ne sont conçus que l'existence des individus étant préalablement donnée. Les Réalistes étaient certainement plus près de la vérité, mais il faut remarquer que la manière, dont ils formaient les notions générales était la même méthode d'abstraction, et que la logique d'A— ristote avait ainsi tracé un cercle magique , dont ils ne surent sortir ; seulement ils prétendaient, que le8 notions ainsi formées exprimaient l'essence même de la chose et désignaient un être existant, prétention qui, par rapport aux notions abstraites , ne pouvait pas être admise. De plus l'opinion des Réalistes était évidemment pour le temps, où ils la soutenaient, une pure hypotèse qui dans l'état , ou les sciences naturelles se trouvaient alors, ne pouvait pas être vérifiée. La question grave soulevée dans ce débat ne reçut pas de solution et n'en pouvait pas recevoir dans le moyen âge , quoique la victoire parût se décider à la fin pour les Nominalistes, dont le nombre s'accnit considérablement, malgré la défense que l'église avait faite de leur doctrine (i). A la réforme, qui fut opérée
(i) L'opinion d<s E.'*alistps a été long temps signalée comme une alisurdité. Mais a\ijo(ird Lui elle comnienco a étrcjuslifiée par les idées el les travaux des naluralistot 'es plus éniinens, <]ui cherchent ce qu'on appelle un vérltnMe système naturel et qui par conséquent ne regardent pas les classifications comme de pures divisions norni» ualrs, mais soulicunent que les genres et les espèces sont quelque chose de réel dans la Nature; elle est surtout en accord avec les vues de ceux des naturalistes, qui comme OAen, Carus et Goiff'rojr St.-Hilaire regardent par exemple tout le règne animal comme la manifestation graduelle d'un animal-type, priiuit'f, qui se manifeste dans les cîiflTrrciitcs e'sjièc'S d'animaux comme en autant d'organes divers. [1 y a d ailleurs
DE LA LOGIQUE. Igg
danar la philosophie par Descartes, la base de la logique ne subit aucun changement. Descartes ne se servait pas de cette science; comme Platon il établissait dogmatiquement une nouvelle théorie sur les idées, sans la fonder sur une recherche analytique et sans la mettre en accord avec les règles de l'ancienne logique avec lesquelles cette théorie était en flagrante opposition. Les successeurs de Descàrtes comme Malebranche et Spinoza^ et ensuite Leibhitz, ne cherchaient pas non plus un appui dans la logique, et la laissaient ainsi dans son ancien état. Leibnitz, il est vrai, a émis quelques principes très importants sur la formation des idées , dans ses nouveaux essais sur l'entendement, mais les recherches, qu'il avait commencées, surtout celles sur les catégories, ne furent pas poursuivies par ses successurs. Dans les temps modernes, où la question de la méthode fut plus fortement que jamais soulevée par le système de Kant, on aurait dû s'attendre à ce que le philosophe , qui organisait une vaste critique contre tous les dogmes philosophiques reçus , eût soumis également les fondemens de la logique à un nouvel examen. Mais, chose singulière, Kant déclare dans la préface même de son grand ouvrage, qu'il y a deux sciences qui lui paraissaient être assises sur un fondement solide, les mathématiques et la logique, et il croit môme voir
beaucoup d'objets dans la nature qu'on regarde ordinairement comme des éUet timples et individuels, et qui sont réellement des élres coileclifs, renfermant une collection de plusieurs individus ^ et conservant néanmoins une individualité pro> pre, quoique plus générale. C'est ainsi que cliaque arbre, comme Darwin l'a démontré et comme il est ' aujourd'hui généralement reconnu dans la physiolu^i^ie de» plantes, est un être collectif, contenant sur sa (igc une multitude dMndividus. La noUon de l'arbre est dune une des notions colledivcs, qui ont incontestablement d« la réalité.
tSÇ COURS DE PSYCHOLOGIE.
dans le peu de progrès que la logique a faits depuis Aristote, une preuve de sa solidité, tandis qu'il aurait dû conclure tout le contraire de l'immobilité d'une science, qui est si intimement liée au sort de la phi-* losophie en général. Néanmoins, par une de ces contradictions , dont il y a plus d'un exemple dans le système du criticisme, K,ant arrivait lui-même à concevoir la nécessité d'une autre logique, qu'il appelait la logique trascendantale qui, en opposition à la logique formelle et abstraite , devait s'occuper à déterminer l'essence, le contenu substantiel d'une chose. Malheureusement il n'a fait qu'émettre cette idée, sans la développer et sans en faire usage dans sa spéculation; mais on peut hardiment prétendre que la conservation de l'ancienne logique est devenue la cause principale pour laquelle le système de Kant a abouti au scepticisme sur les questions les plus élevées, par exemple sur celle de l'existence de Dieu; car c'est du procédé d'abstraction que Rant tirait ses prétendus argumens contre toutes les preuves, dites ontologiques et cosmologiquès qui étaient parties de la notion de l'Etre universel, substantiel. Après lui, Fichte et Schelling rejetaient entièrement la logique comme une science stérile, comme une entrave pour la vraie spéculation. Mais le défaut de méthode se fit trop fortement sentir dans le système de Schelling, pour ne pas engager d'autres philosophes, à diriger enfin leur attention sur la véritable plaie , d'où était venu tout le mal. Ces deux philosophes sont Hegel et Krause. Ils ont exercé chacun une influence particulière sur la réforme de la logique. Hegel, esprit très méthodique, comprit que, pour sauver le fond vrai du
eyatème de Schelling, il fallait procéder méthodique-» mcBt dans les recherches ; ne pas se contenter , de mépriser et de rejeter la logique ancienne, mais en démontrer d'abord la fausseté et ensuite la remplacer par une meilleure. Une guerre acharnée fut dès lora déclarée par lui et son école aux notions abstraites dont on montrait partout la futilité. Ces notions furent remplacées dans le système de Hegel par les idées premières, ou les catégories, dont Aristote avait donné une première esquisse et dont Kant avait systématisé et complété le tableau. Mais tandis que Kant les avait regardé comme de pures formes de notre entendement, Hegel les conçut comme les idées qui sont et qui expriment l'essence constitutive de toutes les choses. Hegel lui-même n'entra cependant point dans une recherche analytique et dans une exposition détaillée de ces idées, et en les considérant de suite
comme les attributs même de l'Etre suprême, il leur donna un caractère hypothétique, incompatible avec la certitude de la science. Krause au contraire prit dès le commencement une marche différente. En cherchant une méthode rationnelle, par laquelle l'esprit humain pût être conduit progressivement à l'intelligence de l'existence et de la nature de Dieu, et en rencontrant dans cette recherche la méthode d'abstraction comme le plus grand obstacle à une pareille élévation de l'esprit, il dirigea tous ses efforts vers une reforme systématique de la logique, et enterprit une analyse rigoureuse et très détaillée des différens genres de notions. C'est par cette réforme que Krause est arrivé à établir pour l'esprit une route certaine, dans laquelle il peut s'élever succcssivemeni et gra-
duellement à des notions toujours plus générales et en même temps toujours plus comprehensives , plus substantielles jusqu'au point, où toutes les notions se résument dans une notion infinie et absolue, l'idée
de lEtre suprême, Dieu.