DE LA
BfÉTAPHTSIÇUE-
9IXI±MB LEÇON.
Pusage dp la Psychologie à la Méiapliysiqua. — Exposition de la marche analytique que l'eti^rit doit suivre pour par\euir ù la connaissance certaine de l'exittence de Dieu.
Messieurs ,
Dans la séance précédente nous avons détenniné l€8 différens degrés de notre intelligence et indiqué les diverses espèces de notions qui y coiTespondent. Nous nous sommes arrêtés particulièrement à déterminer la différence qui existe entre les notions fondamentales et vraiment générales de la raison et les notions abstraites ou communes de la réflexion, et nous avons à la fin constaté l'influence pernicieuse , que les notions abstraites ont exercée dans la science comme dans la vie. Aujourd'hui nous voulons compléter la recherche , que nous avions commencée sur les notions fondamentales, appelées ordinairement catégories et dont nous avons déjà remarqué une heureuse application dans les mathématiques, science cependant qui paraît le moins accessible aux notions pures de la raison. Mais en abordant la recherche plus approfondie des notions fondamentales de l'esprit, notre intention n'est pas de nous y arrêter; nous voulons qu'elle nous serve à atteindre un but bien plus important , qui consiste à parvenir à l'aide de ces notions à la certitude de inexistence de Dietf.
160 COl/RS DE PSYCHOLOGIE.
Dans la question de l'existence de Dieu on a jusqu'à présent suivi une méthode toute différente. Celle qu'on a adopté jusqu'à la fin du dix-huitième siècle était la méthode démonstrative, d'après laquelle on cherchait à faire voir par la combinaison de quelques propositions générales , que de leur enchaînement résultai t, comme conséquence nécessaire, l'existence de Dieu. J'exposerai en détails^ dans la leçon suivante , tous les genres de preuves qu'on a établies pour arriver à cette solution, mais nous pouvons déjà voir ici, que cette manière de procéder est essentiellement videase , en ce qu'elle suppose que la certitude de l'existence de Dieu peut être acquise par conclusion ou par démonstration. Dans une argumentation syllogistique , il faut que la première proposition con--» tienne la notion la plus générale et il faut de plus que cette proposition soit vraie en elle-même. Or, l'idée de Dieu est certainement la notion la plus générale qui puisse être , elle devrait donc former la majeure du syllogisme , mais, comme cette idée manque de certitude immédiate, il est évident qu'aucune propo-* sition ne saurait la lui donner, parce qu'il n'y pas de notions ou de propositions plus générales dont elles puisse résulter comme conclusion. Il en est de même de la forme régulière de démonstration qui se fonde toujours sur un syllogisme et qui par cette raison est également inapplicable dans la question de l'existence de Dieu. De plus dans une démonstration on suppose toujours une raison ^wpeWcwre d'où dépend l'existence de la chose qu'on veut prouver et c'est en vertu de cette raison qu'on prouve son existence. Mais Dieu étant conçu comme Etre suprême, on ne saurait trou-
DE l'existence DE DIEt. 161
Ter à son existence une raison supérieure à lui ; il est lui-même la raison de tout ce qui existe , et par là rien ne saurait être sa raison. Ainsi comme Dieu est la plus élevée de toute les notions et la raison de toutes les preuves, lui-même jie peut pas être compris dans la forme de l'argumentation et de la démonstration. Cette vérité si simple a été long temps méconnue jusqu'à ce que Kant^eût fait voir dans sa critique des différentes preuves de l'existence de Dieu, que toutes les formes démonstratives impliquent un raisonnement vicieux. Kant avait eu tort de prétendre qu'il n' y avait pas d'autre certitude possible que par forme de démonstration et de nier en conséquence , que l'esprit humain pût arriver à une intelligence certafne de l'existence de Dieu. Selon Kant il n'y a à cet égard qu'une croyance rationnelle mais point de certitude. Aussi lorsqu'il eût fait voir, que la forme de démonstration est inapplicable à l'existence de Dieu, ses successeurs comme Scheliing et d'autres crm^ent être autorisés par tout le développement précédent de la philosophie , à partir dans leurs recherches immédia-
tement de l'idée de Dieu comme Etre infini et absolu et à considérer cette idée comme le fondement ou la première donnée qui n'a pas besoin d'être démontrée pom' être certaine. Quand on saisit bien la marche progressive de la philosophie depuis Kant, on voit, il est vrai, que la conception de Dieu, comme Être absolu et comme principe de la philosophie, devait être le résultat de tout ce développement intellectuel , et la manière de procéder de Scheliing trouve ainsi sa Justification dans la tendance de tous les travaux précédents. Cependant la méthode de Schel- II. 21
l&i COURS DE PSYCUOLOGfB.
ling n'est pas la méthode vraie et directe ^ dont il faille se servir. Sans parler du grave inconvénient, qu'il y a, d'exiger que celui qui veut arriver à la certitude de l'existence de Dieu acquière une connaissance approfondie du système Kant et des tra-* vaux qu'il a provoqués et charge son intelligence, peut être très faible, de toutes les erreurs, de toutes les opinions exclusives ou incomplètes, qui s'y trouvent, la méthode même, qui s'appuierait sur elle, ne peut être sans défauts ; car comme les systèmes euxmêmes, qu'elle présuppose, sont incomplets et erronés sous plusieurs rapports, il faut déjà connaître la vérité, pour savoir distinguer en eux le vrai et le faux. Ces systèmes peuvent bien faire voir , que l'idée db Dieu comme Etre absolu doit être le principe de toutes les recherches philosophiques, mais ils ne sauraient donner à cette idée la certitude que l'esprit cheixhe , et encore moins le guider, quand il s'agit de dévelop^ per cette idée dans tout le détail d'une doctrine. La conception de Schelling n'est ainsi au fond qu'une hy-^ pothèse , qui n'est pas sans fondement , mais qui n'a pas l'évidence d'une vérité certaine.
Mais après Schelling et ses disciples, une autre méthode y méthode qui mérite seule ce nom , a été étabhe par Krause , méthode psychologique et analytique qui constitue une marche progressive à partir de la première certitude qui réside pour l'esprit dans la conscience propre et, en passant par toutes les notions inférieures et intermédiaires, jusqu'à l'intelligence cer-* taine de l'existence de Dieu. Cette méthode est directe , elle ne présuppose la connaissance historique d'aucun système philosophique, €)lle se fonde sur la
DI l'eXISTENCB DK DfEV. 16$
raison générale de touS| et tout esprit un {>eu familia^ risé avec les recherches philosophiques, sera conduit par elle d'une manière certaine à la connaissance de Dieu. Cette méthode , je la reconnais comme la seule bonne et complète, mais les bornes qui me sont tracées dans ce cours ne me permettent pas de l'appliquer ici dans toute son étendue ; cependant comme tous êtes déjà préparés par les recherches précédentes à convprendre des discussions de quelque difficulté , un plus grand développement n'est pas nécessaire et je pourrai me placer de suite au point qui lie les investigations qui vont suivre aux recherches que nous avons faites précédemment.
C'estpar l'analyse des notionsfondamentalesde l'intelligence humaine que nous allons n^us élever à la connaissance de l'existence deDieu; et cettecertitude ne saurait être acquise d'une autre manière ; car comme la question de l'existence de Dieu dépend nécessairement de la claire intelligence des notions de i^étre , du/î/i«etde i^ infini y du conditionnel et de V absolu jf de ce qui est possible et impossible y de la cause et de la raison, il est évident que nous devons commencer par nous rendre claires ces idées , par leur enlever le vague dans lequel on les laisse trop souvent dans les recherches philosophiques ; mais lorsque nous aurons ainsi analysé ces notions en elles-mêmes , alors se présentera le second problème; leur application à tout ce qui existe , et c'est dans cette application des notions fondamentales aux différens ordres d'êtres que nous trouverons le passage, si toutefois il en existe, du monde fini à l'Etre infini et absolu.
Notre recherche se compose donc de deux parties ;
l'une consiste dans l'analyse préliminaire des notions fondamentales dont nous aurons besoin dans cette question , l'autre comprend l'application de ces notions aux difiEerens ordres des êtres.
L'analyse des notions fondamentales que nous allons présenter exige une grande attention pour bien saisir l'enchaînement entre les idées elles-mêmes et leur liaison avec la seconde partie, celle de l'application. Mais, je le répète, mon intention n'est pas de donner ici une exposition complète de toutes les notions fondamentales (1) , je développerai seulement celles qui sont nécessaires pour le but que nous nous sommes proposé. Abordons notre sujet.
La notion la plus générale est sans doute celle de VÉtre, qui embrasse tout ce qui existe. Par être je n'entendspas seulement le verbe ((être», je comprends
(i) Là question de» notion» fondait en talcs , nommées calcgories , est une question capitale daoUa philosophie. La découverte etM'-pplicotioa des catégorie» »lgnale dans la philosophie le même progrès que la découverte des élcmen» simple» dans la physique. Car, de même qu'on con»truit , dans la physique , le» corps par la combinaison différente des élémens, de même, on détermine, on on peut déterminer l'essence , le caractère fondamental de toutes le» choses , par la combinaison ctTappliration régulière des catégories. Cette vérité importante n'a élé reconnu, quoique U doctrine des catégorie» «oit déjà ancienne, que dan» le» système» de Hegel et de Krause. Mais Hegel a eu le tort, de prendre l'exposé des catégories , le! qu'ii avait été fait par Kaut, pour une exposition à peu près complète. Celle cxposilion au contraire est très défLCiueuse ; d'ahord en ce qu elle ne se fonde pas sur un principe général et unique, d*où les catégories soient déduites. Les différentes formes déjugement en effet, loin d'être propres à devenir la source des calégories, doivent être elles-mêmes basées snr le» catégories, pourélre complètes et se montrer daus Tenchainement nécessaire. La doctrine de Kunt est encore très incomplète, parce qu'il lui manque d'un côté des catégorie» fondameiilalc», et que d'un autre côté, Kant n'a indiqué aucune règle pour leur combinaison , et ne paraît pas même avoir scn ti qcc de» combinaison» ultérieures fussent possible». Mais tant qu'on ne fait pasccsconi. binaisons, au moins les principale» , on reste dans les généralités, et on ne peut déterminer h fond aucune question philosophique. Les défauts grave» de la doctrine de Kant »ur les catégorie» n'ont point échappé à Krause. Il a entrepris une reforme «nlicrc de ce système, et déduit , dans la mélaphy»îqnc, toutes les (alégcries de la notion infinie et absolue de l'Être. L'exposition que nous présentons ici paît aussi de l'idée de lÉlrc; mais elle est incomplète, quoique suffisante pour notre but. Le dé-
DE l'eIISTEXCE DE DIEU. i0S
par là toupies êtres aTcc tous leurs attributs^. Cette notion de l'être ne saurait jamais être définie^ ni aucune de celles qui vont suivre ; et il est dans la nature des notions fondamentales y comme étant les notions ^ les élémens les plus simples de Fintelligence , de n'être susceptibles d'aucune définition. On dit ordinairement que la notion de l'être est la plus abstraite de toutes les notions, mais elle n'est nullement une abstraction j comme telle , elle ne s'étendrait pas au delà des choses qui ont été observées ; or , il est impossible que tout ce qui existe ait été observé par l'intelligence* La notion de l'être est, au contraire, l'idée qui doit précéder toute observation ; car , si l'esprit n'avait pas primitivement l'idée de l'être , il ne lui viendrait jamais la pensée défaire entrer tout dans cette notion , et
veloppemeat complet ue peut être donné à celîe docUiuc que datis la métaphytiqua plus détaillée.
Userait inutile de donner en ce munient riiistoire de la question des catégories, puisque nous ne pourrions pas ici juger d'une manière com|iélante les diHerentes expositions. Les théories les plus remarquables, celles d'Âristote et des Kant sont Connues. Mais nous savons aujourd'hui , que déi:\ la philosophie des Hindous avait traité cette question , et présente plusieurs exposés , qui , sous certains rapports, sont supérieurs mênieà celui d'Arisloie. Selon plusieurs historiens, Aristotc a ronuu cette doctrine par les ouvrages de philosophie indienne, que son élève Alexandre lui envoyait. La ressemblance est au moins frappante. Il n'est pas saus intérêt de savoir queLeibnitz, enconsirlérant les catégories sous uu point de vue supérieur, et en s*apercevant que, présentant les notions les plus simples de l'esprit, elles sont les élémens de toutes les notions possibles, fut conduit ])ar lu à la grande et profond* idée, de former précisément [lar ces catégories ralphabet universel des pensées humaines, comme langue uuiversclle (posilaliej. Leibnitz a entrepris pour ccUe langue beaucoup de travaux préparatoires, mais il ne pouvait exécuter ce projet, parce que le système des catégories qu'il possédait, n'étant pas beaucoup plus complet que celui d'Aristote, y nmltait des obstacles insurmontables. Cette idée d'une langue universelle • été reprise par Krause, qui prétend avoir établi le système de toutes les catégones principales, et fonde sur ces catégories cette langue très simple dans ses principes, et qui , telle qu'elle nous est connue dt^ns son état encore incomplet, offte une précision et une souplesse, qui la rendent éminemm''nt proprf? \ étreemployée dans lis recherches philoophiqu' s, ne fut-ce d'abord fpie commi; Ici signes daus les nialhénialiqiivs.
160 çouns DE PSTCHOLOCIE4:
il ne pourrait comprendre aucun objet particulier Maintenant nous avons à déduire de cette notion uni* Terselle les notions fondamentales qui y sont contenues. La première distinction que nous ayons à iiiire dans l'être, est celle entre l'être et son essence ou sea propriétés. L'essence n'est rien de différent de l'être^ mais il faut cependant distinguer entre l'être qui sub^ «iste en lui-même , et entre l'essence ou les attributs
qui ne peuvent jamais exister isolés, sans un Etre auquel ils soient inhérents. Cette vérité très-simple est souvent méconnue ; mais elle deviendra importante dans la question qui nous occupe. L'Etre et l'essence étant les deux premières notions générales, nous pouvons aussi appliquer cette distinction à tout ce qui existe ; car tout ce qui est , est ou un Être subsistant en soi, ou l'essence, l'attribut d'un Etre. Pour exprimer la notion d'Etre et d'essence, je ne me sers pas des mots de réalité ou d'existence parce que le mot de réalité est un mot vague, dans lequel l'Etre et l'essence ne sont pas distincts ; et la notion d'existence , dans le sens qu'on lui donne ordinairement , est une catégorie composée et subordonnée, comme nous le verrons tout-à-1'héure. Les notions d'Etre et d'essence sont donc les catégories les plus élevées, et de plus elles sont universelles.
Nous allons passer à d'autres notions qui y sont contenues. Comme l'Être et chaque être est un , comme son essence est également une / V unité est la catégorie prochaine que nous trouvons dans celle de l'Etre. L'unité est une essence de l'Etre et de chaque être , elle est la première des essences particulières ou des propriétés. Mais , par suite de l'unité , nousre-
DB l'existence DE mtVé 167
marquons une autre catégorie , celle de Pidentàé , parce qœ l'Être qui est un est et reste le même , son essence une est la même , est identique. Maintenant nous allons considérer deux catégories qui sont du même rang , qui ne dérivent pas l'une de l'autre ^ comme celles quenous avons reconnues jusqu'à présent , Tnais doivent être saisies simultanément dans la notion de 1 Etre» Ces deux catégories sont celles de la mhattmtialité ei de \àtotalité{\). Chaque Être subsiste en soi y est substantiel et il est un tout y non pas un tout composé y mais un tout d'unité. Par substantia-* lité ^ il ne faut pas entendie quelque chose de maté^ riel^ mais seulemant l'Être subsistant en soi et pour soi, JLe mot de spontanéité conviendrait peut être mieux si on n'y attachait l'idée d'une activité , dont il n'est pas ici question. La substantialité ou spontanéité et la totalité sont relatives ou absolues y partielles ou conîplètes. Si l'Être existe entièremeut pour soi et par soi-même, s'il ne dépend d'aucun autre Être, si toutes les conditions de son existence sont domiées en lui-même, alors il est d'une spontanéité complète, il est absolu y inconditionneL Au contraire, un être qui ne porte pas toutes les conditions de son existence en lui , qui est dépendant d'un autre être quelconque , est par là conditionnel. L'absolu est la pleine afiSmiation delà spontanéité ; l'Être absolu est la substance une et entière. Lsitotalité, avons nous dit , est ou par. tielle , ou complète. Un Être dont l'essence ne ren-ferme pas tout ce qui existe , est fini , limité. Le fini exprime ainsi la totalité partielle. Mais l'Être dont l'es*
Cl) Les mots «llemantls « Selbhet «l Ganzfieit » expriment c*;» noUoas fonHi- ■i«ut«l«9 cle la maui'We la plus purj.
sence comprend véritablement tout^ est infini; il est la totalité complète. Ici nous avons à relever une opinion complètement fausse , d'après laquelle on considère l'infini comme la notion négative , et le fini comme la notion aflSrmative et positive. C'est précisément le contraire : Le fini est une négation et l'infini est l'affirmation complète. Qu'entend-on en efifet par fiini ? C'est une chose , ou un Etre, qui a des limites , des bornes. Ainsi une figure géométrique est finie, limitée , parce qu'elle ne renferme pas tout l'espace ; l'espace qui est en dehors d'elle la limite , la circonscrit , la rend finie ; le fini a sa fin dans ce qui est en dehors de lui ; et cette circonscription qui l'empêche d'être plus qu'il n'est , est une négation pour lui ; ainsi les notions de fini, de borne , de limite sont des notions négatives. Au contraire l'infini est l'absence de toute fin , de toute limitation et partant de toute négation. Le mot d'infini exprime une double négation , la négation d'une négation, ce qui constitue une véritable affirmation, L'infini c'est tout , le fini c'est une partie du tout, et il est évident que le fini ne pourrait exister sans l'infini. Le fini suppose donc une limitation , et comme le fini ne se limite pas soi-même, comme il est limité par ce qui est en dehors de lui , on est forcé tant qu'on pense le fini , d'aller au delà jusqu'à ce qu'on conçoive l'absence de toute limite, et que la totalité apparaisse dans toute sa plénitude. On prétend souvent que l'esprit ne peut concevoir l'infini, mais on confond alors la manière de concevoir de la pensée et de la raison avec celle de l'imagination. L'imagination s'efforce en vain de se représenter' l'infini , elle est restreinte au fini ; et comme la plupart des hommes