DE LA RAISON. ISS
comnoiet pas Terreur de placer l'individu comme centre, et de considérer les différentes grouppes de Fhu^ iflanité comme les points plus ou moins éloignés , sur lesquels il peut exercer son action. Pour la raison Fhumanité existe avant tout dans son unité; et cette unité, qui est même le type visible d'organisation, est aussi le type, le modèle, l'idéal, d'après lequel l'homme doit régler ses actions; et le bien est, non pas ce que le calcul de la réflexion a estimé comme avantageux à un individu , mais ce qui est en conformité avec la nature humaine en général et avec le but que tous ont à remplir dans la vie. La raison ne s'arrête pas même à cet ordre d'idées. Comme l'humanité n'est pas le premier principe des choses, comme elle a ellemême une raison supérieure. Dieu, qui est le principe de son existence et la cause des relations et de l'harmonie établies en dedans et en dehors de l'humanité; c'est aussi Dieu seul, que la raison conçoit comme le principe de moraUté pour toutes les actions humaines. C'est ainsi que la raison s'élève en tout et pour tout a la dernière raison de toutes les choses; et elle ne mérite véritablement le nom, que le génie de la langue a si bien donné à ce degré d'élévation de la pensée, que lorsqu'elle parvient à concevoir la raison de toutes les choses, le principe universel et absolu, qui est la lumière qui éclaire tout , et le principe d'ordre , qui assigne à chaque chose sa place, à chaque action sa valeur morale.
Si tel est le caractère de la raison, il y a certes peu d'hommes aujourd'hui, dont la pensée et la moralité soient développées à ce degré. 11 y en a bieii qui se trouvent sur la voie de la raison, ou qui y as-
pirent, parce qu'ils ont compris rinsufl&sance de la réflexion; mais la réflexion individualiste domine encore les intelligences comme les rapports sociaux. L'histoire connue ne nous présente même aucune époque , où les hommes ait été mus par d'autres ressorts intellectuels. Quelques religions ont cherché à donner à la volonté d'autres mobiles, à remplacer la réflexion par la foi , le dévouement , le désintéressement ; mais d'un côté ces religions même s'appuient encore sur le motif égoïste de l'homme, et elles altèrent le caractère moral des actions par les peines et les recompenses futures qu'elles leur assignent, et d'un autre côté elles n'ont produit que passagèrement un véritable dévouement dans les premiers temps de leur manifestation. Comme la pensée active l'emporte toujours sur la foi, et comme elle demande à être dirigée par la science et non par des dogmes imposés, la réflexion devait nécessairement reparaître bientôt après avec toutes ses conséquences. La réflexion caractérise donc une grande époque de l'histoire, et si on voulait purement interroger l'expérience, pour déduire de Tétat du passé celui de l'avenir, l'humanité devrait désespérer d'aniver jamais à une meilleure intelligence et à une plus haute moralité. Mais le passé n'est pas la règle de l'avenir ; la^raison existe dans l'homme , et il viendra un temps, où^elle dominera sm' la réflexion. Ce temps sera l'époque de l'unité et de l'harmonie pour l'intelligence comme pour les rapports sociaux, époque qui n'effacera pas l'individualité et la liberté qui en dépend , mais qui coordonnera toute activité intellectuelle et sociale en vue du but de l'humanité, que la raison
DE LA LOGIQUE* iS3
aura fait comprendre à touS: Aujourd'hui nous nous trouvons, par rapport à ces deux époques, sur le déclin de Fune et sur les abords de l'autre. Les résultats que la réflexion a produits, l'isolement, l'individualisme et l'égoïsme, commencent à être appréciés ; les idées de coordination et d'association se répandent de plus en plus et la science de la raison , la philosophie, hâtera le progrès de ces idées en leur donnant , comme elle a commencé à le faire (1) , une base scientifique, la seule qui soit durable.
La réflexion, nous avons vu, constitue le caractère intellectuel d'une grande époque de l'histoire. Nous n'avons pas à nous occuper ici , de rechercher la cause qui ki a imprimé ce caractère , mais nous avons à examiner par quels moyens cet état intellectuel s'est soutenu si long temps ; car c'est lorsque nous en connaissons la cause que nous trouverons le remède dans l'instrument meilleur, que nous donnerons à l'intelligence.
Or l'instrument scientifique de la réflexion a été la science , qui depuis plus de deux mille ans a enseigné dans toutes les écoles du monde civilisé, à former ces notions communes , abstraites , qui ne nous font pas pénétrer dans la nature intime d'un objet , mais qui ne reposent que sur des comparaisons plus ou moins superficielles, dépourvues d'unité de vue et mon- . trant tous les objets dans leur isolement, leur variété, sans jamais s'élever au lien, qui les réunit tous. Cette science est la logique , telle qu'elle a été partout en-
(l) ParUculièrement le système phisophique de Krause, voy. Leçons sur Ja philosophie de l'Lisloire (ail. ) p 3l i— - 4o2 où les trois époques principales du dévelop> peruent de l'bumanitésont caractérisées d'après les idées philosophiques, précédem* ment établies mélhodiqucment par l'auteur.
seigaée depuis Arîstote. C'est elle qui a appris aux esprits à faire des abstractions, d'après lesquelles Fintelligence humaine a ensuite fidèlement organisé tpus les rapports sociaux. On s'étonnera peutr-être, de me voir attribuer ainsi de si gi'ands résultats à une science subordonnée ; mais en se dépouillant de toute préoccupation on \ erra bientôt que le mal est venu d'une science, qui précisément , parce qu'elle a été régardée comme élémentaire , et entre les sciences philosophiques comme la plus dégagée d'erreurs, a pu sanè obstacle se répandre dans tous les esprits.
Vous savez que la logique, comme science , a été principalement fondée par Aristote et qu'elle a été ensuite développée sur la base , qu'il lui avait donné. Comme Aristote rejettait d'un côté la doctrine que Platon avait établie sur les idées, les considérant comme notions-types, existant originairement dans l'esprit humain , comme reflets de celles de l'intelligence divine, quia créé et organisé le monde entier d'après les idées fondamentales ; et comme d'un autre côté il ne pouvait pas se contenter de l'observation pure et de la description des faits et phénomènes particuliers de l'expérience, procédé qui n'aurait eu d'aucune manière le caractère scientifique et philosophique qui réside dans l'unité, exprimée par les lois générales qui dominent tout un ordre de faits, [il voulait arriver à cette unité et cette généralité scieatifiques , en formant des notions communes par le procédé de l'abstraction. Il a donc fait connaître les règles de ce procédé , et , qu'il nous soit permis de le dire, elles n'ont été que trop bien suivies. C'est de ces erreurs, qui ont été enseignées par Aristote sur la for-
ination des notions que j'entends parler^ quand je prétends que sa logique a exercé une funeste influence sur les sciences et sur la rie. La première partie de la logique , celle qui traite des idées, n'en reste pas moins la plus impoi-tante , quoique elle soit très négligée dans les traités modernes, (i) parce que c'est la justesse des notions destinées à devenir la base des ju* gemens et des syllogismes , qui est la première condition de la véilité.
Voyons maintenant , quelles sont les conséquences , qui découlent de cette méthode d'abstraction. Vous savez quelle est la règle indiquée pour la formation de ce genre de notions. On considère un ensemble d'objets ou de faits, qui paraissent appartenir aumême genre, on laisse de coté ce que chaque obj et a de particulier , en saisissant seulement ce que tous ont de commun entre eux, et ce qui les caractérise, non dans leur nature individuelle mais dans leur nature générique, ou , comme on dit , on fait abstraction de tous les attributs ou signes particuliers en recueillant les qualités communes pour en former la notion commune , appelée par cette raison abstraite; ainsi quand on dit , que l'arbre est un être organique naturel , ayant une racine, une tige et des branches, ou que l'homme est un être vivant , marchant debout et ayant deux bras , voilà ce qu'on appelle des notions communes ou abstraites, justes il est vrai jusqu'à un certain point , mais qui sont loin de donner une véritable définition des choses, auxquelles elles se rapportent. Ces notions ne touchent que leur surface et ne peuvent servir qu'à
(i) Dans le cours de logique, que Je fais depuis ù Punivcrsité de BriixcUcs j'ai i resliluc A cette partie l'importance, quVlie n'aurait pas dû perdre,