PREUVE MORALE DE KANT
extérieures , du milieu dans lequel on vit. Le bonheur/ il est vrai , ne doit pas devenir le motif des actions de l'homme, mais la raison demande qu'il en soit une conséquence. Cette conséquence ne dépend pas de l'homme ; car si la Nature était organisée de telle manière qu'elle fût inconciliable avec la vie morale de l'homme, le bonheur ne serait pas possible. Mais la Nature n'est pas, par son organisation intime, en oppositoin avec la moralité ; un examen plus approfondi montre que la moralité est le but final de l'homme et que la Nature s'y rapporte comme moyen extérieur. Et c'est ici que Kant place ses observations sur la vie de la Nature, Dans son second célèbre ouvrage, « la critique du jugement » où il considère particulièrement la position de l'homme vis-à-vis de la Nature, où il montre comment toutes les idées de l'homme y trouvent leur expression ou leur réalisation, depuis les lois physiques générales jusqu'aux idées du beau, du sublime, idées qui sont si peu abstraites des choses physiques que la Nature n'en peut jamais donner qu'une représentation imparfaite , il arrive enfin à considérer le rapport de la Nature avec la vie moralede l'homme. Après avoir montré que l'ordre, l'harmonie et la beauté qui se manifestent dans la Nature, sont un vrai symbole de la moralité, qui trouve ainsi un véritable appui dans la considération de la vie naturelle, il pose la question de savoir si la Nature entière ne doit pas être considérée comme ayant son but final dans la moralité de l'homme. Pour résoudre cette question, Kant cherche d'abord à montrer que l'homme est le dernier but de la Nature. Car, dit-il, l'intelHgencc la plus ordinaire, en réfléchissant sur l'existence II, 33
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des choses dans le monde, et sur l'existence du monde lui-même, ne peut s'empêcher de conclure que toutes les créatures , quelque sagesse qu'il y ait dans leur organisition , existeraient pour rien , s'il n'y avait pas des hommes, ou des êtres raisonnables en général; que toute la création serait un désert , et n'aurait aucun but sans l'existence de l'homme. ]> ous sommes donc forcés de considérer l'homme comme le dernier but de la Nature. Mais l'homme ne peut pas être ce but purement sous le rapport de son intel* ligence , en tant qu'il puisse contempler et connaître le monde ; car par la seule contemplation les choses ^ ne recevraient aucune importance nouvelle ; les choses doivent être considérées par rapport à un but ; la contemplation suppose donc déjà un but pour lequel elle se fait, et ce but, devant se trouver nécessairement dans l'homme , ne peut exister ailleurs que dans là vie morale. Il faut donc que le monde extérieur existe pour la moralité, qui est le but final de toute existence. Mais, continue Kant, quoique la ^ature ait son but final dans la moralité, la moralité intérieure et la Nature sont cependant deux mondes très difFérens. L'être moral et la moralité ne sont pas la cause de la Nature , et ne sont pas non plus la cause de ce qu'ail existe un lien entre la moralité et la JNature. Si donc le bonheur réside principalement dans le monde extérieur, il a aussi sa cause ailleurs que dans la moralité. Or, il existe réellement un lien entre le monde intérieur et le monde extérieur, entre la moralité et la félicité. Mais où trouvera-t-on la cause de ce lien, de cette concordance? Comme la moralité n'est pas la cause de la Nature et que la Nature n'est.
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pas la cause de la moralité , il faut évideaimeut cliercher la cause de ce lien dans un Etre supérieur qui a créé la Nature en vue de la moralité , et qui , comme auteur de la loi morale , doit être une intelligence suprême ayant la volonté du bien , c'est-à-dire un Etre moral, Dieu. De cette manière, dit Kant, on n'arrive pas, comme dans la preuve physicothéologique , à concevoir Dieu seulement comme auteur de la ^ature et de ses buts physiques , mais comme l'auteur du monde moral, de la loi morale et de la moralité , laquelle est même le but final de l'existence de la Nature. On conçoit ainsi Dieu comme un Être moral de bonté et de justice, comme lebien suprême; on le conçoit établissant l'harmonie entre la Nature et le but final, entre le bonheur et la moralité. L'existence de Dieu est aussi certaine que l'est l'existence de la loi morale , et l'homme, en acquérant la conscience de sa moralité , acquiert la conviction de l'existence de Dieu. Telle est en résumé la preuve dite morale de l'existence de Dieu. Les idées sur lesquelles elle se fonde ont sans doute une assez haute portée , elles sont cependant loin d'être dans un enchaînement aussi logique que celles sur lesquelles se fondent les preuves précédentes, et Kant aurait pu diriger sa critique avec plus de facilité contre sa propre démonstration. On a reproché avec raison à Kant d'établir une contradiction entre la philosophie théorique et la philosophie morale, ou, pour parler avec Kant lui même, entre la raison spéculative et la raison pratique , en démontrant pour l'une comme possible à concevoir ce qu'il avait combattu pour l'autre, ccmme si la raison n'était pas une, et comme si on pouvait faire accroire
à la raison pratique dans la morale ce dont on avaîtappris à la raison spéculative à douter légitimement. On a encore reproché à Kant de vouloir démontrer l'existence de Dieu par le besoin d'une félicité proportionnée à la moralité, et d'exposer par là sa doctrine aux attaques de ceux qui nient Dieu précisément parce qu'ils n'aperçoivent aucune correspondance entre le mérite et le bonheur dans ce monde , et de ne faire que présenter sous une autre forme la doctrine religieuse qui promet ce bonheur proportionnel dansune autre vie. Cependant il y a une notable différence entre cette doctrine et celle de Kant. Kant ne considère nullement le bonheur comme le but; il ne le regarde pas même comme une récompense de la moralité, mais comme un résultat que la moralité doit entraîner pour le monde extérieur; et l'immortalité ne se fonde pas , selon lui , sur la nécesssité d'une récompense dans une autre vie , mais sur ce que l'horàmo ne peut remplir que par un progrès infini le but moral qu'il reconnaît , avec toute certitude , comme sa destination. Toutefois il faut avouer que l'idée de la loi morale et de la moralité n'a pas été assez développée par Kant. Laissant de côté les considérations tirées de la nécesssité d'un bonheur proportionnel, il eût du parvenir par cette voie seule à reconnaître l'existence de Dieu Car, comme les devoirs moraux sont absolus, ou, comme le dit Kant, catégoriques, et commela loi morale est universelle, la raison dece caractère absolu et universel ne peutpasse trouver dans un étrefini , maisdoit exister dans un Etre absolu et infini. Mais cette preuve morale de Kant n'a pas exercé une gi'ande influence sur la direction de la philosophie
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en Allemagne. Kant lui même ne lui attribuait aucune certitude scientifique, et aTQuait qu'elle ne pouvait rien faire connaître sur la nature de Dieu» Kant refusait à l'esprit humain le pouvoir d'arriver par la voie de la science à la certitude de l'existence de Dieu , et à la connaissance de sa nature. Le but qu'il se proposait même dans sa critique des différentes preuves, consistait , comme il dit, à circonscrire les prétention» du savoir pour étendre le champ de la croyance mo^ raie , but contraire au progrès de l'esprit humain , qui ne peut arriver à une certitude si nécessaire sur ce grave sujet, que par l'affermissement de la connaissance , et par une croyance établie sm* la base de la raison. Faite du point de vue de l'idéalisme subjectif, la critique de Kant sur les divers argumens au moyen desquels on prouve l'existence de Dieu , n'a eu que ce seul résultat important, de faire voir que la forme démonstrative est inadmissible dans cette question , et qu'il faut une méthode toute différente pour que l'esprit puisse acquérir une connaissance de Dieu. Et c'est encore Kant qui a préparé cette méthode nouvelle , qui allait être suivie par ses successeurs, si toutefois on peut donner le nom de méthode à la forme hypothétique qu'ils adoptaient pour cette question. C'est par la belle et profonde exposition qu'il avait donnée de i^ idéal de la raison (}) par lequel il entendait la personnification infinie et absolue de toutes les idées transcendantes (2) dans l'Etre de toute réalité, qui comprend toute essence et toute existence,
(») Cnli(in?dela ruison Iroisirmc édition page 5^5 fhi \ traduriiou fiHii'.aisc' d<i Tissot, vol, ii^pag. i' Sclsuiv
(2) \oy : vol ; i de ce cours , ra^'c. 39,
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à la substance duquel participent tous les êtres, tous les objets finis, c'est, dis-je, par cette doctrine de Tidéal transcendantal que Kant a tracé la route qu'ont suivie ses successeurs. En soutenant que la raison pouvait et devait même penser ou concevoir cet idéal , il déclara néanmoins qu'elle ne pouvait pas acquérir la certitude de son existence. Selon Kant , l'esprit, pour être certain de l'existence de cet Etre, qui, étant l'Etre suprême, ne peut pas être démontré , devait en posséder une conception immédiate , directe , ou, comme il dit, une intuition intellectuelle y intuition qui se rapporterait aussi immédiatement à 1 Etre suprême que l'intuition sensible aux objets des sens. Kant prétendait qu'une telle intuition n'existait pas pour l'esprit , qui, tout en étant obligé de concevoir un tel Etre , pouvait toujours se demander si cet Etre existe en réalité , question qu'il n'avait pas le moyen de résoudre. Mais il est évident que Kant était arrivé à cette opposition entre la conception et la réalité , par rapport à l'Etre suprême, pour avoir négligé une analyse préliminaire et approfondie des notions de possibilité et de réalité y que son étroit idéalisme subjectif, et sa vicieuse logique formelle ne lui avaient pas permis de bien comprendre. Autrement il aurait dû voir, comme nous l'avons vu, (l)que la possibilité ;a[ a realité se confondent dans l'Etre infini et absolu» Or, c'est cette doctrine de l'Être de toute réalité, et de son intuition intellectuelle, qui a servi de point de départ dans le système de Sclielling. Après que Ficlite eût lait l'essai d'établir le moi pour principe aiiprcmc, non pas le moi individuel, mais le moi ab- (!/Voy.r.»7». i:4'
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solu, conçu aussi comme ordre moral du monde ^ Schelling conçut enfin Dieu , qu'il appelait V Absolu , comme l'Être nécessaire dans lequel se résument toutefe les oppositions , toutes les dififérences , tout le dualisme du monde , comme l'unité et l'identité de l'Es^ prit et de la iSature, du moi et du non-moi, de l'idéel et du réel, de la réalité et de la possibilité; Etre qui, étant absolu, doit aussi être conçu d'une ma-^ nière absolue, pour que la conception soit vraie^ c'est-
à-^dire conforme à son objet ; Etre qui ne se laisse pas démontrer , mais que l'esprit doit concevoir dans une intuition intellectuelle et immédiate. Dieu fut ainsi c«nçu comme l'hypothèse suprême de l'esprit , hypothèse que l'esprit est obligé de faire, et qui se vérifie par les vérités auxquelles elle conduit, et par les explications qu'elle donne de touteslesréalitésdu monde. C'est donc avec Schelling que commence une nouvelle méthode dans la philosophie et particulièrement dans la question de l'existence de Dieu ; méthode qui, dans sa base , est hypothétique , et sur la valeur de laquelle je me suis déjà expliqué au commencement de cette séance. La conséquence la plus fâcheuse qui en résultait consistait en ce que l'idée même de l'Ab*solu ne pouvait pas être déterminée en elle-même, mais n'était expliquée que négativement, par opposition aux différences du monde , dont l'Absolu était purement et simplement conçu comme l'identité. D'un autre côté les différens termes opposés de l'Esprit et de la Nature, du moi et du non-moi, de l'idéel et du réel etc , furent immédiatement transportés dans l'Absolu, sans qu'ils eussent été examinés dans leur nature particiilière et dans leur relation
mutuelle. C'est par cette raison que la doctrine de Schelling sur la nature particulière des Etres principaux, tels que l'Esprit, la Nature , l'homme etc, n'a abouti qu'à quelques {^généralités peu capables de former l'ensemble d'une science précise et méthodique. Nous avons évité un procédé aussi vicieux ; nous avons analysé préliminairement toutes les notions à l'aide desquelles nous nous sommes élevés à la conviction de l'existence de Dieu ; analyse qui ensuite nous a fait pénétrer dans la connaissance de la nature particulière des êtres contenus dans l'Etre de Dieu.
Le système de Hegel partage ce défaut fondamental de la doctrine de Schelling. Son point de départ est hypothétique ; il n'est appuyé sur aucune analyse préliminaire. Dieu est la première hypothèse qui s'explique par le développement ultérieur des idées , mais que l'esprit doit d'abord admettre comme principe et commencement de toutes les recherches de la philosophie.
Ce défaut inhérent à la méthode hypothétique fut enfin aperçu par Krause, qui, tout en reconnaissant que la conception de Dieu doit être en dernier lieu immédiate, absolue , comprit cependant la nécessité d'une préparation méthodique qui , commençant psychologiquement par la vérité la plus certaine, la conscience propre^ conduisît delà successivement l'esprit par l'analyse de toutes les notions fondamentales qu'il rencontre dans sa conscience, jusqu'à la conception de Dieu, qui est la notion suprême, et la plus substantielle, résumant et comprenant toutes celles qui ont été précédemment analysées.
C'est cette méthode, nouvelle dans la philosophie,