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90 COURS DE P»YCHOLOGIC«
Mais le $enô le plus impartant pour rapercêptioit du monde extérieur^ est celui de la vite. Par lui nou^ croyons contempler les objets eux-mêmes , comme nous croyons les toucher par le tact, La vue et le tact nous paraissent être les sens , qui nous attestent delà manière la plus certaine l'existence d^êtres en dehors de nous. La vue surtout nous semble révéler uq monde aussi étendu que la lumière nous permet de le voir. C'est par cette raison que nous nous arrêterons un peu plus long temps sur Fexamen de cet organe.
Le sens de la vue est de tous le plus fin et, comme le procédé , auquel il se rapporte , le plus rapide et le plus étendu* Il peut être appelé le sens cosmique par excellence.
Mais nous n'apercevons pas plus immédiatement les objets extérieurs par ce sens que par les autres, nous ne voyons que les modifications de notre œil et les divers états de la lumière dans la différence quantitative du clair et de l'obscur et la différence qualitative des couleurs^ et dans ces différens états de clarté et de couleur nous ne voyons que l^tmage des objets, telle qu'elle se forme sur la rétine, selon l'opinion ordinaire, ou dans le fluide de l'œil, selon quelques physiologistes modernes en Allemagne (1).
Mais toujours est-il dans les deux cas, que nous ne voyons dans l'œil que l'image, dont les rapports d'étendue sont déterminés par les nuances du clair et de l'obscur , et qui n'ayant dans l'espace aucune dimension comparable à l'espace réel qu'elle embrasse, n'ayant d'ailleurs absolument aucune en profondeur,
(l) Ces physiologistes ont remarqué avec raison, que le fluide transparent contenu dans l'ueil, est un meilleur lûirolr que la peau raide de la rétine.
DE LA CONIfAISSANCE SENSIBLE. 90
ne saurait nous autoriser à admettre l'existence de véritables corps au dehors de nous. Parmi le grand nombre de phénomènes ^ qui prouTent , que nous ne voyons pas les choses mêmes ^ mais seulement les mo* difications de notre œil ^ je n'indiquerai que les plus connus»
Il est à remarquer d'abord que les sensations éprouvées par l'œil^ dépendent de son état sain ou malade* Dans la jaunisse le malade voit les objets jaunes , et <;ependant ces objets n'ont point changé de couleur. Un autre phénomène encore plus décisif connu d'ailleurs par tous^alieulorsqu'ense mettant en face d'une lumière, la pression de l'un ou l'autre œil fait apercevoir double ou triple le foyer lumineux. Or, on ne peut pas supposer que la lumière elle même soit devenue double ou triple. Il faut donc en conclure , que l'image que nous voyons, se trouve seulement dans l'organe. Quand on connaît la construction de l'œil, on sait aussi la raison anatomique de ce phénomène. Comme l'œil consiste en beaucoup de petits cadres , séparés entre eux par de petites pellicules , très tendres et transparentes , ces petits cadres se séparent , quand on presse l'œil, et on voit alors plusieurs images d'un seul et même objet.
Je n'accumulerai pas d'autres phénomènes quand un seul , qu'on ne saurait expliquer autrement que dans le sens de notre théorie , est suffisant. Mais à Fappui de ce que nous avons établi , je veux encore citer quelques expériences remarquables, faites sur des personnes , nées aveugles , qui avaient perdu la vue bientôt après leur naissance, ainsi que sur d'autres qui n'avaient pas eu l'occasion de développer l'organe
100 COURS JE>E PSirCHOUDGlB.
<}e la vue. Cèa expérieuceà $oiit toutes d'acoocd sur le point principal , davoir quedans cea cas l'hoimue nou^ vellement guéri regarde ce qu'il voit, comme dépures modifications de son organe^ et quHl passe long temp« avant qu'il apprenne à rapporter ces images à des ob* jets existants, et à attribuer les diverses qualités qu'il rapporte long temps à uii seul et même corps, à autant de choses difiFérentcs. L'histoire la plus célèbre est celle de l'aveugle, qui fut opéré 1 727 par le chirurgien anglais Cheselden. Elle se trouve consignée dans les Phîlaaaphical Transactions de l'année 1728. Voltaire et Didei-ot l'ont fait connaître en France. Quoique cette histoire soit en général assez connue, j'en citerai, cependant, ici quelques détails : « Ce jeune homme, dit Diderot , à qui cet habile chirurgien abaissa les cataractes, ne distingua de long temps ni grandeurs, ni distances, ni situations, ni même figures. Un objet d'un pouce, mis devant son œil et qui lui cacliait une luaison, lui paraissait aussi grand que la maison. Il avait tous les objets sur les yeux, et ils lui semblaient appliqués à cet organe comme les objets du tact le sont à la peau II ne pouvait distinguer ce qu'il avait jugé rond, a l'aide de ses mains, d'avec ce qu'il avait jugé angulaire, ni diserner avec les yeux, si ce qu'il avait senti être en haut ou en bas , était en effet eu haut ou en bas. Il parvint, mais ce ne fut pas sans peine à apercevoir que sa maison était plus grande que la chambre , mais nullement à concevoir comment l'œil pouvait lui donner cette idée. Il lui fallut un grand nombre d'expériences réitérées pour s'assurer que la pcintiu'e représentait des coips solides, et quand il se fut bien convaincu, à force de regarder les tableaux,
DE LÀ COUNÂiSSANCE SKSSIBLE. 101
que ce n^étaieot point des 8urfecea seuleiiieoti qu'il Toyait ^ il 7 porta k Eoain et fut bien étonné de m lencontrer qu'un j^n uni et dans aucuna saillie ; il demanda alors qud était le trompeur^ le sens du tour cher ou le sens delà vue. )> C'est aussi avec beaucoup de peine^ qu'il apprit à reconnaître ses propres org^anes ; il les avait déjà long temps remarqués dans les reflets, qu'ils 'opéraient sur ses yeux, avant qu'il eut conçu la pensée , que ces organes lui appartenaient en propre; de même ilfutlong temps sans s'apercevoir, que certaines images qu'il trouvait dans ses yeux, se rapportaient à des objets, qu'il avait déjà appris ù connaître à l'aide du toucher. Il avait un chat, qu'il aimait beaucoup, mais il n'aperçut que fort lentement, que l'image qu'il avait du chat, se rapportait à l'aniinal qu'il connaissait. Il s'étonnait surtout qu'un objet un et le même , comme le chat , pût se présenter aux yeux sous tant de figures différentes, prenant pour des figures distinctes , les divers positions, dans lesquelles l'animal se trouvait successivement; d'après le raisonnement qu'il s était accoutumé à faire sur la seule expérience du toucher, un corps ne pouvait avoir qu'une seule figure.
Ainsi ce jeune homme ne pai'vint qu'après de longues et pénibles expériences à s'orienter dans le monde extérieur; il lui fallait un exercice continuel de son jugementpour pouvoir s'expliquer l'origine des images des objets extérieurs qu'il avait dans les }cux, et pour le» rapporter d'une manière exacte à leurs véritables objets; et cependant cet aveugle opéré était encore jeune, son imagination encore vive facilitait pour lui l'interprétation de ses différentes sensations. Une
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Opération et une expérience semblables, faites sur une femme de quarante*-six ans par. le docteur War^ drop, se trouvent également rapportées dans les PÀ«7o- 9ophieal Transactions de l'année 1826, mais, il s'agit d'une femme qui eut à vaincre plus de difficulté encore avant de parvenir à bien interpréter ses organes» Elle avait perdu l'un de ses yeux à Fâgc de six mois et avait été plus tard privée de l'autre. Douée de peu d'imagination, il se passa plusieurs jours avant qu'elle sut distinguer les couleurs principales, beaucoup de semaines s'écoulaient avant qu'elle commençât à reconnaître les images des membres de son corps.  la fin du quarante-deuxième jour, lorsqu'elle partit de Londres, elle comprenait encore si peut l'action des yeux, et elle appréciait encore si confusément les distances, qu'elle trébuchait, comme les petits enfans, à chaque pas.
Je citerai pour dernier exemple l'histoire de ce jeune homme mystérieux, Kaspar Hauser, qui fut trouvé exposé sur la grande route de Niiremberg, après avoir été retenu depuis son enfance jusqu'à sa quinzième année dans un sombre cachot(l). Les phénomènes psychologiques les plus cmîeux se sont manifestés chez lui. Il était encore enfant à l'âge de quinze ans. Pour ce qui regarde la question de la connaissance sensible, ce jeune homme, quoique doué de sens très délicats, resta long temps avant de comprendre le jeu de l'organe de la vue. Ce ne fut que long temps après qu'il s'aperçut, que les membres, tels que les mains et les pieds, qu'il voyait, étaient des orgariies
(i) Qui a r'Ic'assassinp en > 83) d'une niRiiièro iaouie, en ]ilcin jour, rians le jardin publk de la nlle de ftiucoiberg, assastinat dont 1 auteur c&( eucoie iuc.unnu.
DE LA CO?{«iTSâANO£ «EllSIfiLE. ]03
de son propre corps, et ce qui étonnera d'avantage , c'est que lorsqu'il eut découvert, que ces organes étaient inhérents à son corps, il prétendit qu'ils ne lui appar-* tenaient pas et insista pour qn'on l'en débarrassât* Après avoir exercé savue dans l'enceinte d'une chambre, il n'en comprenait pas encore la fonction lorsqu'il lui fallait l'iliterpréter pour de plus grande» distances^ Voici ce fait tel qu'il est rapporté par Feuerbach (1) , dans la histoire de ce jeune homme. L'auteur dit : Lorsqu'il çut été conduit à la tour de la ville, d'où il pouvait avoir une large vue sur la campagne, je lui demandai, de regarder par la fenêtre et de me dire, «i le paysage , qui était alors paré de tout l'éclat du printemps, lui plaisait. Mais à peine eut-il jeté un regard de ce oôté , qu'il s'écria en se détournant avec horreur f afifreux , affreux, ajoutant en indiquant la muraille blanche, là non-affreux. Lorsque je lui rappelai plus tard cette circonstance à une époque, où ilsavait déjà mieux parler, il me répondit : « ce que je « voyais alors était affreux. Si je regardais du côté de « la fenêtre il me semblait toujours, que des objets « étaient placés tout près devant mes yeux et qu'on y « avait placé tous les divers pinceaux, imprégnés < de blanc, de bleu , de vert, de jaune , de rouge, et « tout cela mêlé ensemble. Je n'y pouvais rccon- M naitre ni distinguer aucun objet particulier, comme « je l«s distingue maintenant ; et cette confusion était << affreuse à voir. En même temps je fus saisi d'une « grande anxiété, parce que je croyais, qu'on avait ^ fermé la fenêtre avec ses volets pour m'empêcher de « regarder dehors. Je ne me suis convaincu que bien
l) Le célèbre erlminalisle^ pirsident de la cour d'appel fn Ba> iôrr, mort l835«
104 COURS DE PSYCOLOCIE.
a plue tard par mes promenades dans la campagne, (c que ce que j'avnis vu , étaient des champs , des n montag^ned y des maisons , et cpxe des objets , qui <t me paraissaient plus grands que d'autres , étaient « en réalité plus petits. » Ainsi ce jeune homme d^à habitué à interpréter les objets peu éloignés, retroàva son embarras , lorsqu*il dut étendis cette interprétation sur un champ plus vaste et sur des objets plus éloignés.
Tous ces exemples s'accordent donc sur le fiait principal , savoir : qu'à l'époque , ou l'homme commence à apprendre à voir, il ne voit que les images qui sont dans les yeux, et n'a nullement l'idée, que ces images se rapportent à des choses extérieures.
Il résulte donc de l'examen que nous avons fait des sens en général, que l'homme n'a aucuHe aperception directe, immédiate des objets extérieurs, qu'il ne perçoit que les modifications de ses organes , modifications , cpii , si d'autres opérations n'avaient pas lieu dans l'esprit, si tout se bornait pour lui à la sensation pure , ne lui fourniraient jamais l'idée d'un monde extérieur.
Mais quelles sont ces opérations, à l'aide desquel-^ les l'esprit parvient à connaître l'existence d'objets extérieurs ? car cette conviction existe et l'on peut prétendre , que les idéalistes sceptiques eux-mêmes , qui ont de si forts argumens pour nier l'existence d'un monde extérieur , trouvent malgré eux cette convie-* tiondans leur conscience.
Les conditions pour l'aperception d'un monde extérieur sont fournies par deux facultés intellectuelles, Pimagination d'un côté et, de l'autre, la raison avec
ses notions fondamentales qui existent avant toute sensation. D^abord il faut , que l'esprit s'aperçoive de sa propre activité, et qu'il porte ensuite , à l'aide de l'idée de causalité le jugement suivant à priori; que tout doit avoir une cause, et que ce qui n'a pas été causé par lui-même doit avoir sa cause en autre chose. En arrivant, à l'aide de ces idées à priori, à distinguer toutes les sensations en sensations qui sont causées par lui-même et en sensations, dont il sait ne pas être l'auteur, il conclut, que ces dernières doivent être causées par des êtres ou des objets extérieurs, et qu'ainsi il y a encore un monde en dehors de lui. Jfais cette conclusion ne fournit que la conception générale d'un monde extérieur. Pour apercevoir le monde dans sa variété , il faut , que les différentes sensations soient interprétées simultanément, et par l'imagination et par les idées générales de la raison. C'est l'imagination qui doit réunir les sensations diverses, qui viennent d'un même objet; et il n'y a aucune sensation à laquelle ne se joigne de suite l'imagination ; mais elle est surtout active dans celles qui ont le plus de rapport avec les formes de l'espace, dans celles du toucher et de la vue ; c'est l'imagination , qui portant en elle-même un espace intellectuel, ainsi que cela se montre dans le phénomène du rêve, impose aux sensations les conditions de l'espace dans ses trois dimensions, et celles du mouvement. Les sensations ne nous représentent point l'espace dans sa forme, parce qu'il n'y a ni longueur ni largeur ni profondeur en elles ; c'est l'imagination, compagne inévitable de toutes les sensations, qui y joint ces représentations. Le toucher lui-même , comme nous avons vu, IL U
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n'indique qu'une pression, qui peut être plus ou moins forte, mais qui n'a aucune dimension et ne représente qu'un mouvement. Ordinairement on ne distingue pas ce que le toucher nous fait sentir immédiatement, et ce que l'imagination ajoute à l'impression. Quand on passe la main d'une manière continue sur toute la longueur du dos , on doit sentir le mouvement ; mais ce n'est pas par le toucher^ que cette notion nous parvient , c'est l'imagination qui, unissant les sensations les unes aux autres, et ne faisant de tous les points de la pression qu'une seule ligne, nous fournit d'abord l'idée de l'étendue et ensuite l'idée du mouvement, par l'aperception de la succès-sion des actes opérés par la pression sur les dififérens points. Dans l'exercice du sens de la vue , l'imagination doit également fournir la représentation des dimensions de l'espace, qui n'existent pas dans la sensation de cet organe.
Mais imagination seule ne sufl&t point à l'interprétation des sens ; sans les idées fondamentales que l'esprit porte primitivement en lui, nous ne saurions acquérir la connaissance d'un objet extérieur. Ces idées sont celles de l'être, de l'attribut ou propriété, de l'unité, de l'identité, du tout et de la partie, du rapport, sourtout du rapport de cause à eflFet ou l'idée de causalité. Ces idées, appelées catégories, parce que l'esprit les applique à toutes les choses, sont la condition indispensable pour l'aperception du monde extérieur : car pour concevoir, que différentes sensations se rapportent au même objet, il faut que l'esprit possède l'idée de l'Etre et de l'identité ; autrement il n'attribuerait point des sensations diverses au même objet j et l'exemple
de l'aTeugle de Cheselden montre, qu'il se passa long temps, ayant que le jeune homme conçut la pensée, que les différens aspect», que produisaient les diverses positions du chat, se rapportaient au même animal ; il fallut donc, que ce jeune homme conçut d'abord la pensée générale, qu'un Etre, malgré ses différentes manifestations peut rester le même. Il fallait ensuite, ^e son esprit distinguât entre un Etre subsistant en lui-même et des propriétés ou attributs, qui ne peuvent exister seules, et qui par conséquent présupposent un être auquel elles sont inhérentes. Si intelligence n'apportait pas de son propre fonds ces idées à l'interprétation des données des sens, nous ne nous aviserions jamais, de réunir différentes propriétés et de les attribuer à un seul être. Enfin sans l'idée de rapport, nous ne concevrions jamais de lien entre les choses ellesmêmes, ni entre les choses et les sensations que nous en recevons. C'est surtout l'idée du rapport de causalité, qui nous fait concevoir une action dans les choses et qui nous conduit à une distinction entre notre propre activité et l'activité déployée en dehors de nous, activité qui produit les sensations et nous force par là à admettre l'existence d'un monde extérieur. L'idée de causalité ne vient pas des sens, parce que les sensations, interprétées par l'imagination, ne fournissentquela notion de succession, qui n'est pas celle de causalité. Là notion de cause implique l'idée de détermination, et la détermination, étant un fait intérieur dans les choses, n'est aperçue par aucun sens. L'esprit puise l'idée de cause et de détermination dans sa propre activité intellectuelle, et en distinguant ensuite entre les actes organiques, produits par lui-même et les impressions,
faite sur ses sens^ dont il sait ne pas être l'aut^jr, il arrive a la conception de l'existence d W monde ex-^ térieur. Uidée de Textérieur est donc une idée de l'es-' prit, qui ne lui vient pas du dehors, mais qu'il trouve en lui par la distinction de deux causes actives, qui agissent sur ses organes, Fuue intérieure, et l'autre par conséquent extérieure.
Telles sont les conditions del'aperceptiondumondeextérieur, conditions, quisetrouventdansl'espritméme. De cet examen de la connaissance sensible nous pouvons tirer la conclusion importante, que l'esprit lui-r même est primitivement actif, qu'il se trouve par les idées et par l'imagination dans une activité interne, qui précède toute sensation et qui est la condition nécessaire pour que les sensations, puissent être aperçues et interprétées par nous.Les idées générales, que nous venons d'indiquer, ne sont pas tirées du monde extérieur, par cette simple raison, qu'elles sont les conditions nécessaires, pour que l'aperception de ce monde soit possible. Les sensations ne fournissent pour ainsi dire que la matière brute, qui doit être travaillée par l'imagination et les idées générales pour entrer dans l'esprit sous une forme intelligible. L'esprit porte donc en lui tout un monde d'idées, qui loin d'être empruntées au monde extérieur, sont les manifestations nécessaires de la propre essence de l'esprit ; car ces idées lui sont en tout conformes. Etre subsistant en lui-même, il a ridée de l'Etre substantiel, doué de propriétés, il a l'idée de propriété. Être un, il a idée de l'unité; force agissante, il a l'idée de causalité. Les idées expriment donc, et sont même l'essence de l'esprit, elles sont les élémens constitutifs dont les différentes combinaisons
fârmeat notre moade intellectuel^ de la même maniève que le» combinaisons variées des élémens naturels formulent les différens objets de la nature ; mais de même qu'on ne dit pas que les élémens chimiques sont innés aux choses^ parce que les objets sont constitués de ces élémens ; de même il ne faut pas considérer les idées comme innées àl'esprit^ parce que l'esprit, en tant qu'actif, est lui-même ces idées ; elles constituent son essence et ne lui sont pas venues par une communication quelconque. Cette manière de concevoir l'esprit détruit ainsi , jusque dans ses principes, toute doctrine, qui ne reconnaît pas l'activité originaire, en vertu de laquelle l'esprit manifeste son essence par les idées primitives.
La doctrine de Locke est fausse, parce que, tout en re* connaissant à l'esprit une faculté propre, elle lui r éfase la possession d'idées primitives. Nous avons déjà vu, qu' une faculté particulière qui ne se montre pas active par des produits particuliers, par les idées, qui en résultent, est une absurdité. Rien n'existe à l'état de pure fadulté ; toute faculté est en même temps activité» Si donc l'esprit possède une faculté propre, il possède en même temps une activité originaire, qui se manifeste par des produits primitifs qui pour l'eeprit sont les idées. Les doctrines encore plus sensualistes des successeurs de Locke ne méritent pas d'être mentionnées ici ; malgré la prétention ([u'clles affectent , d'être basées sur une obsei^vation exacte, elles reposent au contraire sur l'examen le plus superficiel, qu'on puisse faire des sens et de la connaissance sensible. Nous avons fait voir, que l'existence des idées et d'une activité originaire de l'esprit est la condition es-
sentielle de l'aperception du monde extérieur. L'esprit se présente ainsi comme un être distinct des sensations, vivant dans un monde intellectuel, qui lui est propre , qui est comme l'atmosphère spirituelle dans laquelle il opère le travail de production et d'assimilation intellectuelle.
Telle est la solution, qu'une observation exacte, et dégagée de tout système préconçu, donne à la question de la connaissance sensible. Vous pouvez maintenant juger , combien sont fortes les raisons , sur lesquelles s'appuie l'idéalisme sceptique pour établir, que nous n'avons pas de connaissance du monde extérieur par les organes de nos sens. La conclusion , qu'il en tire, savoir, qu'il n'existe point de monde matériel, que tout est esprit et monde spirituel , est contraire, il est vrai, à l'observation qui démontre, qu'il y a hors de nous d'autres causes agissantes qui produisent les sensations dans nos organes; toutefois il faut reconnaître que cette observation ne nous assure en aucune manière de la conformité des notions, que nous nous faisons des objets à l'aide des sens, de l'imagination et de la raison, avec la nature des objets mêmes. L'analyse quelqu'exacte que nous puissions la faire , ne nous donne aucune certitude, que les corps soient tels que nos sens nous les présentent; nous ne savons pas, si d'autres êtres avec une imagination différente, si même les autres hommes ne les voyent pas plus grands ou plus petits; une même organisation anatomique des organes sensitifs ne résout pas cette difl&culté, parce qu'il s'agit ici de l'imagination, l'une des sources principales de l'interprétation des données des sens, dont on ne saurait constater la nature identique chez tous
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les esprits. Les philosophes , qui ont senti la gravité de cette question, ont eu recours à des principes plus élevés, transcendans. Descartes ne croyait pas pouvoir résoudre la question autrement qu'en en appelant à la véracité de Dieu, qui n'a pas voulu, que nous fussions trompés par nos sens; Leibnitz supposait une harmonie préétablie, pour démontrer par là la conformité du monde physique avec le monde intellectuel ; et en effet il n'y a pas d'autre moyen de prouver cette conformité des objets aux idées et la nature identique de tous les esprits, que de s'élever au principe premier de toutes les choses, principe d'unité et d'harmonie de tout ce qui existe. La question qui nous occupe ici ,est au premier aspect une des plus singulières, que la philosophie ait soulevée ; elle n'existe pas pour l'intelligence vulgaire , qui, ne comprenant pas les doutes qu'on peut élever sur la réalité du monde extériem* et sur sa conformité avec nos idées, regarde ces questions comme de pures rêveries, et renvoie pour toute réponse aux décisions du sens commun .Le sens commun a ses droits; mais la meilleure justice qu'on puisse lui rendre, c'est de le mettre sur la voie , de rechercher les causes et la raison d'un phénomène. Quand on considère cette question dans toutes ses conséquences, elle parait comme un fait , établi par la providence dans Tordre téléologique de choses , et comme le moyen le plus sûr, pour élever l'intelligence de l'homme à la cause et à la raison de toutes choses. En effet quand on voit s'écrouler le monde extérieur longtemps considéré comme la plus certaine de toutes les réalités , on est refoulé en soi-même, dans le monde de ses pensées , et alors poussé par le besoin irrésistible de découvrir
lia COURS DE PSYCHOLOGIE.
lin principe de certitude pour l'existence du monde extérieur et pour la conformité de nos idées avec lui, on parvient de degré en degré à des connaissances toujours plus élevées , et en cherchant la raison du monde spirituel et naturel, celle de leur organisation correspondante, on est obligé de s'élever au dessus de ces deux sphères et de chercher leur raison commune dans l'Etre infini, qui embrasse tout, qui est le lien de tout , qui à établi éternellement l'harmonie entre toutes les choses , entre l'esprit et la nature , entre les idées de l'esprit et les objets de la nature, et qui est aussi la cause de l'unité, de l'harmonie etde la vérité de l'univers.
L'idéalisme sceptique a donc puissement contribué à la recherche du premier principe des choses, et nous aurons l'occasion de montrer dans une des leçons suivantes, que c'est en effet l'idéalisme, qui^ en Allemagne, a poussé la philosophie à sortir du domaine fini et à concevoir l'Etre infini. Dieu , comme le premier principe de vérité et de certitude pour toutes choses.
WBOVlAltB UBÇOWi
D« l'imagination , da la rcflaxion etda la raison.
Messieurs ,
Après avoir développé dans la séance]précedente la théorie des sens et de la connaissance sensible^ nous al** Ions considérer la faculté de penser et de connaître dans ses états plus élevées^ où elle se manifeste comme imagifùition, comme réflexion et comme raison. Nous commencerons ces recherches par Fùnaginatùm, qui tient le milieu entre la connaissance sensible ^ et la connaissance purement intellectuelle*
Il n'y a pas de faculté dans l'esprit , dont on ait reconnu plus unanimement l'existence, et qui cependant ait été plus diversement jugée, que l'imagination. Si les poètes la considèrent comme la source de toutes les grandes conceptions de l'art, comme le monde des idées, comme ouvrant un champ libre aux créations de l'esprit, lesphilosophes en général n'y ontvu que la cause de la plupartdes erreurs et des rêveries fanatiques, qui ont répandu le mal dans la société humaine. Jusqu'à présent le véritable caractère de l'imagination a été très peu saisi; on en a ou trop rabaissé, ou trop exalté l'importance. Et de même que son inter^ ention si active dans l'interprétation des données des sens, dont nous avons parlé dans la leçon précédente, a passé IL ' IS
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presque inaperçue , de même on s'est également peu occupé de déterminer le caractère de ses fonctions dans la vie intelectuelle de l'homme.
En cherchant maintenant à déterminer la nature de l'imagination , nous ne la considérerons que sous l'aspect, sous lequel elle se montre dans son état ordinaire, sans entrer dans l'examen des phénomènes qu'elle présente dans le rêve, le somnabulisme et là folie , états dont nous avons déjà parlé dans une des leçons précédentes (^)* Il s'agit ici, de déterminer le caractère fondamental de l'imagination, qui^ une fois saisi, fera comprendre toutes les manifestations particulières de cette faculté.
L'imagination est une faculté de l'esprit; ou plutôt elle est un degré particulier d'application de la faculté fondamentale de penser. Car il y a dans l'imagination un genre particulier de représentations, qui sont produites par l'activité de la pensée. Ces représentations se distinguent cependant de toutes les notions ou idées, formées également par la pensée, en ce que rien dans l'imagination n'existe en généralité, en pure abstraction, mais que tout y est déterminé , particulier, individuel, revêtu de formes précises. Toute pensée, toute idée générale s'y présente sous une image, sous une tableau plus ou moins détaillé. Mais comment se fait-il que l'imagination puisse être cette faculté de figuration et d'expansion, qui donne à chaque pensée un corps, et reproduit toutes les formes, qu'on remarque dans la nature extérieure; et comment pouvons-nous nous représenter dans l'imagination les objets, et toutes les dimensions, toutes les distances de
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DE l'imagination^ IIS
l'espace^ tandis que nos oi^anes sensitifs^ comme nous av<ms vu dans la leçon précédente, ne nous présentent pas l'eqmce dans toutes ses dimensions. Évidemment l'imagination ne pourrait pas se représenter les choses étendues d'une manière si conforme à la vérité, que nous prenions parfois, comme dans les songes, les créations de notre imagination pour la réalité, si l'imagination n'avait pas un caractère analogue à celui de l'espace , c'est à dire si elle n'était pas une faculté d'extension, si même elle n'avait pas en quelque sorte de l'étendue, malgré sa nature intellectuelle. Or c'est précisément en cela que consiste le caractère fondamental de l'imagination, que nous allons analyser avec plus de détails.
On a généralement considéré l'étendue comme une forme incompatible avec l'essence de l'esprit; et quand on entend par l'étendue celle qui se manifeste dans la nature extérieure, on a raison ; mais il s'agit précisément de concevoir une autre espèce d'étendue , qui n'est point identique , mais analogue à celle de l'espace, une étendue qui est pour le monde spirituel ce que l'espace est pour la nature. Cette étendue se manifeste d'une manière évidente dans l'imagination, puisque nous pouvons reproduire, les yeux fermés, le même paysage qui a frappé notre vue, et quelquefois avec une vivacité, qui reste à peine en arrière de la réalité. On est même forcé d'aller plusloin et de pré tendre,''que l'imagination n'est pas seulement la faculté expansive, ayant les formes de Tespace en elle , iiiai.s qu'elle est même, quoique idéellemeut, un monde corporel, représentant les objets revêtus des diverses qualités, sous lesquelles la nature les montre. Eu en-
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visageant cette questioa superficiellement, comme oa l'a fait jusqu'à présent , on dira sans doute, que ce mondé corporel n'existe pas dans l'imagination, qui n'en présente qu'une pure reproduction idéelle. Mais il s'agit de déterminer comment une pareille reproduo* tion peut avoir lieu; le miroir représente bien les choses, mais d'abord le miroir est une substance matérielle comme les objets, et il faut ensuite que la lumière frappe et le miroir et les choses, pour être ainsi le lien commun qui unit ces deux substances. Or l'imagination nous présente aussi de la lumière dans toutes ses nuances, dans toutes ses couleurs; c'est dans cette lumière que nous voyons des objets corporels de la même manière que dans la nature. Il est donc évident que l'imagination est dans l'esprit une sphère analogue au monde extérieur; elle peut donc être considérée comme le monde étendu, corporel, je dirai même, quelque étrange que puisse paraître l'expression, comme le corps spirituel (^). L'imagination a été parfois considérée comme le lien interposé entre la vie intellectuelle et la vie organique (2), mais elle n'est pas seulement le lien par rapport au corps, elle l'est par rapport à toute la nature. C'est parceque l'esprit est une nature idéelle, un espace idéal, une force d'expansion analogue à l'espace , qu'il peut s'unir à la nature extérieure. Si l'esprit était pensée pure, la nature, telle
(1) pour ceux qui auront compris ce qui • été dit dans la troisième leçon , p. l83 — SOI, 1 vol. sur 1 ame du corps, distincte de l'esprit , saisiront ici facilemeal le profond parallélisme entre l'esprit et le corps. De même qu'il y a un esprit ou «ne ame pour le corps, il y • aussi un corps pour Fesprit, mais ce corps spirituel est «ussi distinct du corps physique, que l'ame do cor|)S ou l'esprit corporel l'est de 1 esprit proprement dit.
(2) Maine deBiran: nouvelles considérations sur les rapports dupbvsique et du mwel de l'homme, publiées par M. Cousin i834 , p. i3i.
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qu'elle est, n'existerait pas pour lui ; il pourrait en concevoir la notion abstraite^ maie ce serait comme un aveugle qui peut apprendre les lois optiques de la lu*^ nûère^ sans pouvoir s'en faire la moindre représenta* tion; c'est donc par l'imagination que la nature trouve accès dans l'esprit, et c'est par l'imagination, que l'es- [Hrit de son côté peut opérer dans la nature , en y réalisant les œuvres d'art, qu'il a imaginées.» L'imagi^ nation est donc le monde intermédiaire entre l'esprit et la nature, le passage par lequel l'un vient à l'au* tre.
L'imagination, étant le lien entre l'esprit et la vie organique de l'homme , transmet les influences de l'un à l'autre et exerce par la une grande action sur l'e^ prit comme sur le corps. C'est ainsi que certaines idées, quand une vive imagination s'en empare, modifient fortement l'état corporel , co mme l'hypocondrie , l'hystérie et la folie le prouvent. Les images seules créées par cette faculté ,sont souvent tellement efficaces, qu'elles produisent par elles-mêmes dans le corps des sensations analogues à celles qu'excitent ordinairement les objets, auxquels les images se rapportent j des odeurs, des saveurs, des sons, etc, naissent à la suite d'une vive imagination. Un genre particulier de ces productions spontanées de l'imagination , se rapportant à l'organe de la vue, est connu sous le nom d'hallucinations (1). On cite même des exemples où des maladies ont été contractées à la seule vue d'une maladie semblable, p.e. l'épilepsie, et on connaît aussi le moyen employé par Boërhave à l'hôpital d'Harlem sur les enfans, qui tombaient en convulsions
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à la vue d'au très convulsionnaires. Il est donc hors de doute , que rimagination exerce une influence positive ^ur. la vie organique du corps et qu'elle peut provoquer des sensations de toute sorte, qui ne sont causées ordinairement que par la présence d'objets extérieurs correspondans.
De l'autre côté l'organisme et les êtres organiques exercent par l'imagination une influence très prononcée sur l'esprit. D'abord certaines plantes, comme les plantes narcotiques, peuvent exciter l'imagination et même provoquer certaines images d'un genre particulier, et cette excitation de l'imagination exerce une influence plus ou moins grande sur l'activité de l'esprit. L'expérience montre encore, que les maladies nerveuses sont souvent accompagnées d'un jeu très vif de l'imagination, et que l'excitation de cette faculté peut même devenir la cause d'un dérangement intellectuel soit momentané, comme dans le délire de la fièvre , soit permanent , comme dans la folie.
Cependant l'imagination ne sert pas seulement de lien et de moyen de communication entre l'esprit et le corps et toute la nature, elle se rapporte aussi à ce qui est purement spirituel, aux idées, aux sentimens, aux volontés. Cette imagination spirituelle se distingue de l'autre espèce d'imagination qui se rapporte aux choses corporelles , quoique toutes deux aient cela de commun , qu'elles présentent toujours les objets soit organiques soit spirituels d'une manière déterminée , jamais sous la forme d'une notion abstraite ou générale. C'est l'imagination spirituelle que le poète exerce , quand il crée des tableaux de vie spirituelle, quand il prête à ses personnes des idées , des sentimens , des
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motife d'action , enfin un caractère déterminé* Mais comme l'imagination est toujours restreinte à ce qui est fini , individuel quelque grand qu'il soit dans son individualité, elle s'efforce en vain, de se représenter l'infini , le temps, l'espace , la nature ou l'être infini* Ceux qui ne distinguent pas la pensée de l'imagination et qui -par conséquent ne connaissent pas d'autees conceptions que celles, qu'ils peuvent individualiser ou se représenter' dans l'imagination , prétendent que ce qui est infini , ne peut être ni conçu, ni connu ; mais l'infini peut être nettement conçu par la faculté de penser, seulement l'imagination est dupe de la volonté irréfléchie, quand elle se laisse déterminer par elle, à faire tous ses efforts pour se représenter l'infini : elle doit se borner à ce qui est fini , c'est là le caractère qui la séparé de la pensée.
Nous pouvons donc considérer l'imagination comme la faculté de représenter le monde spirituel et corporel dans leur individualité finie, bien entendu, qu'on ne la regarde pas comme une faculté purement abstraite, mais comme étant ce monde corporel et spirituel même d'une manière déterminée.
Après avoir déterminé le caractère général de l'imagination, nous avons à la considérer sous les differens aspects de son activité.
La distinction la plus ordinaire est celle qui divise Fimagination en imagination reproductive et produc-tive. On est généralement d'accoï'd sur l'imagination reproductive qui consiste à réfléchir , à copier ce qui est donné par le monde extérieur, tandis que son caractère productif, originaire, est très contesté ; mais par les raisons , que nous allons développer nous es-
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perons mettre ce caractère horg de doute* Led recherches, que nous avons exposées sur la connaissance sensible, sur la manière, dont nons arrivons à Faperception d^nn monde extérieur, nous ont déjà fait voir, que les organes sensitifs ne donnent la notion de l'es* pace dans aucune de ses trois dimensions, mais que c'est Fimagination , qui doit venir en aide aux sens, et ajouter aux sensations , qui viennent des ob« jets, la représentation d'étendue, qu'elles n'ont pas en elles-mêmes. Ce seul fait prouve déjà l'existence de formes dans l'imagination , qu'elles n'a pas empruntées du monde extérieur; puisque leur applica^ tion aux sensations est la condition préalable pour qu'il puisse y avoir une aperception de ce monde. Les formes de l'espace se trouvent donc primitive* ment dans l'imagination et l'application de ces formes aux sensations constitue son activité productive , originaire. Nous voyons ainsi que la reproduction du monde extérieur ne peut pas même se faire sans cette production originaire, quila précède. Ce sont, il est vrai, seulement les formes de l'espace , qui existent originairement dans l'imagination ; les autres qualités des corps : la lumière, la couleur, etc, ne paraissent pas s'y trouver primitivement; car les aveugles, qu'on a observés sous ce rapport, n'avaient aucune notion de lumière ni de couleur, quoique il y ait eu parmi des aveugles des géomètres distingués , comme Saundereon, mais toujours est-il hors de doute, que l'imagination est originairement productive par rapport aux forme* et dimensions de l'espace.
On objecte encore contre le caractère productif de l'imagination, que tout ce [qui est créé par cette fa—
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cul Lé n'est qu'une combinaison différente de forces, qui sont déjà données par l'expérience ; que toutes les œuvres d'art ne sont que des combinaisons nouvelles, des perfectionnemens de ce qui a déjà existé auparavant. Certes, je ne prétends pas, que les premiers élémens même, sur la combinaison desquels réposent ces œuvres, soient créés idéellement par l'imagination ; exceptées les formes de l'espace , que toutefois l'imagination n'a pas créées , il n'y a rien en elle de primitif sous le rapport d'élémens premiers. Mais nous devons faire observer que nulle part il n'y a de productions, qui soient autre chose que des combinai-- 9(m8 diverses d'élémens fondamentaux. Toute la vie de l'univers ne consiste que dans les mélanges divers et dans les changemens des élémens , existant euxmêmes depuis qu'il y a un monde. La productivité de l'imagination ne peut donc consister que dans Vorigir nalité de combinaison des élémens soit spirituels soit matériels, existant de tout temps dans l'esprit et dans la Nature. La combinaison est le seul but de toute activité, et c'est un préjugé trop commun que de rabaisser la combinaison au dessus des élémens combinés. Ces élémens premiers, constituant pour ainsi dire la matière brute pour les œuvres d'art soit spirituel soit matériel , sont indifférens dans l'appréciation de l'œuvre d'art elle-même ; c'est dans la combinaison de ces élémens , accessibles à toute le monde , que consiste sa valeur, et c'est dans V originalité de cette combinaison que se montre l'activité productive de l'imagination.
Après avoir vu, que l'imagination est originairement productive , et que la production n'est en elle IL 16
qu^une fonction secondaire, nous avons encore à remarquer une autre difiFérence qui existe dans l'activité de ^imagination et d'après laquelle elle est ou poétique ou chématique. Cette distinction ne doit pas être confondue avec la première; l'imagination poétique est, il est vrai, le plus souvent productive; mais la reproduction peut aussi devenir prédominante, comme cela arrive chez les poètes et les artistes médiocres ; et d'un autre côté l'imagination qu'on appelle chématique ou de chêmatisation est aussi plutôt productive que reproductive , comme nous le verrons tout à l'heure, La distinction, que nous venons d'établir, se fonde sur deux aspects opposés, sous lesquels se montre l'activité de l'imagination.
Dans l'imagination|)oefiywe il existe un certain type, une idée donnée dans ses premiers contours , et dont le poète ou l'artiste fait ensuite sortir tous les traits individuels , en les appropriant à l'ensemble du tableau qu'il veut créer. Cette idée première est ordinairement fournie par la pensée , quelquefois cependant son origine parait se perdre dans une source plus élevée. Le poète ne sait pas d'où le type ou l'idée lui est venue; il ne l'a pas cherchée, elle existe d'un seul coup , et au moment heureux ou il la découvre, il en est saisi immédiatement.C'est alors, que le poète se croit inspiré, parce qu'il ne peut pas se rendre compte de la naissance du modèle qui préside à sa production ; au li€u d'en être le maître il en est plutôt l'instrument; il n'est que l'ouvrier technique qui achève en détail le modèle dessiné par une main supérieure. Ce modèle lui est comme imposé, il en est comme poursuivi , il en souffre, mais il doit obéir à la
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direction qui lui est imprimée. C'est comme une ame déposée au sein de la mère, conçue dans un moment d'exaltation et de joie, développée sous des pressentimens vagues , produite enfin au jour dans les douleurs de l'enfantement, mais aussi avec cette satisfaction ou plutôt cette calme émotion , qui accompagne l'accomplissement heureux d'un travail sortant du fond de la nature d'un être. Le poète à souffert l'action de Dieu, Deum passus est , mais il entre avec sérénité dans la jouissance de l'œuvre accomplie
Dans l'imagination poétique existe donc toujours une idée qui préside au travail , et cette idée est aussi là véritable essence de l'œuvre, comme la véritable propriété de l'artiste. Le célèbre Claude LoiTain, lorsqu'il avait achevé un tableau et que celui-ci passait dans des mains étrangères , confiait, dans une esquisse, le souvenir rapide de l'œuvre achevée à un livre qu'il appellait le livre de la vérité. Cette esquisse renfermait en effet l'essence ou l'idée représentée dans tous ses détails dans le tableau (}) .
I. Sur le rapport, dans lequel riinagînatlon de l'artiste se trouve vis a vii do l'idée , qui naît ea lui et qui préside à soa œuvre , il y a uue lettre remarquable de Mozart. Ce célèbre compositeur s*y exprime delà manière suivante : «Quand je suis seul et tout à fait à mou aise , en voyage dans une voiture , à la promenade , ou la nuit , quand je ne puis dormir , des peu&ées me viennent en abondance et lODJours de plus en plus remarquables. D'où viennent-elles? comment viennentelles ? jeTigaore , je sais seulement que je u'y suis pour rien. Celles qui me plaisent je les retiens dans ma mémoire , et je les fredonne parfois, du mo^ns quelques personnes me l'ont dit. Si je m'occupe de l'une de ces pensées , il m'en vieut une autre, (Oute à ma convenance selon le contrepoint, le sou des iusirumens etc. Mon ama s'écbanfTe , et quand je ne suis pas trouble, l'idée s'agtaudit de plus en plus, je l'entends de plus en plus clairememl , et en vérité, un ensemble même considérable est achevé dans ma tête , de manière , que je le vois eusulte d'un seulcou^^ d'oeil comme un beau tableau ou comme un bel homme. Dans l'imagination je ne l'entends pas successivement comme cela doit se faire en réalité , j'erHends tout ensemble ù la fois. Toute celle invention , toute celte composition se passe en moj comme dans un beau et fort rêve. Mais entendre tout cela ensemble , à la fuis , c'est ce qu'il y a de mieux..
Tel est le caractère deFimaginationpootique. La source de l'idée qui nait le plus souvent subitement en elle, ne peut être atteinte par observation ; la métaphysique l'explique par des raisons transcendantes , la phychologie ne peut constater que son existence.
Observons maintenant l'imagination dite chématîque. Par chôma on entend toute image générale , qui ne s'applique pas à un objet individuel, car autrement il ne serait que la pure représentation indivis duelle d'un objet , mais qui embrasse tout un genre à^ objets particuliers ; le chêma est l'image qui correspond à la notion commune ou générale , il en est la traduction dans l'imagination. Car aussitôt que nous nous formons la notion générale d'un objet, p.e. de l'arbre en général, l'imagination représente de suite une image générale dont chaque trait correspond aux dif— férens caractères dont se compose la notion. Plus la notion est juste , claire et bien déterminée , plus ce chêma sera juste et précis, et de même plus la notion sera générale , ou comme on dit , abstraite , plus le chêma se perdra dans le vague de la généralité. Quand on forme dans l'imagination la notion de l'arbre , il y a dans le chêma au moins une tige , des branches et des feuilles ; mais quand on forme par exemple la notion d'un être vivant , on ne voit plus que l'image chématique d'un être , qui est en moiivement, mais dont on ne saurait dire , si c'est un homme ou un animal. Mais quand la notion devient ainsi très générale , il faut remarquer un procédé particulier de l'imagination. Alors l'imagination ne crée plus la notion, elle se contente souvent de se représenter le mot dans les lettres qui le tracent. Au lieu
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du chéina d'un animal y ou d'un être vivant y elle se présente le mot animal ou être vivant tels qu'ils sont écrits. Pour la plupart du temps y quand les objets sont des objets sensibles^ ce procédé est un fauxfiiyant de l'imagination, qui veut se soustraire au travail , mais quand les notions se rapportent à l'esprit y à des chosses spirituelles , ou à des êtres infinis y et que l'imagination veut les représenter dans son espace idéel y elle doit avoir recours à des signes sensibles et ce procédé est aussi bon que tout autre , qui se rapporte à quelque chose de sensible.
Mais l'imagination peut aussi chématiser une idée, par laquelle je n'entends pas ici une notion abstraite ou expérimentale , mais une notion fondamentale et intellectuellej alors l'idée devient un idéaL Quand on a formé par exemple, par la pensée , l'idée du droit
et de la justice, ou celle de la vertu, on peut esquisser dans l'imagination le tableau d'une vie soit individuelle soit sociale, organisée et réglée entièrement d'après ces idées. Alors on possède l'idéal d'une vie de justice et de vertu. Les contours de cet idéal sont d'abord très vagues, mais ils deviennent de plus en plus précis, plus l'idée elle-même (*8t déterminée par la pensée. Nous voyons ici , que l'imagination cliéraatique dans son plus haut degré de chêmatisation arrive même jusqu'à un point, qui est le point de départ de l'imagination poétique, l'idée et l'idéal. Pour Tune la formation de l'idéal est le but, pour l'autre il est la première donnée. L'une aboutit aux contours généraux de l'idéal, l'autre emploie toute son activité pour l'individualiser, pour en faire sortir les traits, les caractères individuels, qui forment la vie d'une œuvre d'art.
Après avoir déterminé le caractère général de rimagination et les difFérens aspects^ sous lesquels se manifeste son activité, nous avons à considérer en dernier lieu V influence qu'elle exerce sur notre vie intellectuelle et sensible.
Nous avons vu, que l'imagination est la sphère intermédiaire entre l'esprit et le monde extérieur; que c'est en elle, que le monde trouve sa véritable expression et sa représentation; mais de là nous devons aussi conclure , que c'est par l'imagination que nous jouissons de la manière la plus complète du monde extérieur. Nous ne nions pas la part , que les affections des sens peuvent avoir dans cette jouissance , pas plus que nous n'avons nié leur participation à la production de la connaissance sensible. L'imagination, il est vrai, intervient dans les actes les plus vulgaires de la vie sensitive , mais ces actes sont indi£Férens jx)ur l'esprit, et offrent même très peu de jouissances; mais plus les sensations s'élèvent au dessus de la sphère purement matérielle, plus les jouissances qu'elles procurent, sont dépendantes de l'imagination. Il y a une grande différence entre la pure sensation qui se manifeste dans la nutrition et la vue d'une belle figure ou d'un beau paysage dans lesquels l'imagination est dans sa pleine activité, où elle saisit et retient avec une rapidité et une finesse extrêmes les formes et les nuances les plus délicates de la lumière et des couleurs. Toutes les jouissances, que l'homme éprouve à la vue de la beauté sensible , dépendent du développement que son imagination a acquis sous ce rapport. Quelle différence n'y a-t-il pas à cet égard entre l'homme purement sensuel et celui dont l'imagination heureuse-
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ment cultivée hii procure des jouissances qui ne sont pas seulement plus vives, mais qui se prolongent au delà du moment de la pure sensation ou anticipent sur elle; plus douces peut être quand elle se montrent sous la forme du souvenir ou du pressentiment. Uimagination est donc^ aussi bien sous le rapport de la jouissance que de la connaissance, le véritable lien de l'esprit avec le monde extérieur. Les sens n'exercent qu'une fonction secondaire ; et il faut le dire, même si nous n'avions ni les sens ni le corps, et que l'imagination seule restait à notre esprit , nous pourrions encore vivre unis à la nature, union qui alors deviendrait directe, immédiate, de médiate qu'elle esta présent. Il n'est pas indifférent pour la vie de l'esprit de savoir, si une telle union ne lui est pas destinée, peut être après sa séparation du corps par la mort, mais cette question ne peut pas être décidée psychologiquement , la métaphysique seule peut la résoudre. Il est cependant évident que l'imagination acquiert une nouvelle importance par ce problème, qui touche aux relations supérieurs de l'esprit avec la nature.
La même influence de l'imagination se manifeste dans la vie spirituelle. Les pensées elles mêmes, et les sentimens ne sont pas produits par l'imagination, ils ont leur source dans la faculté de penser et de
sentir; mais ils sont prolongés, fortifiés et combinés par l'imagination, qui devient ainsi la source de nouvellesjouissances, commedenouvellcsdouleurs. La pensée delà gloire est une idée simple, qui comme telle ne serait pas encore un puissant motif d'action; mais cette idée développée par l'imagination et rendue présente à l'esprit, qui en est comme poursuivi, devient une force
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qui entraîne la volonté et, cfuand elle a produit le résultat désiré , procure des jouissances plus vives et plus continuées, que si elle était simplement saisie par la pensée. Il en est de même des autres idées et des autres sentimens, de l'honneur, de l'ambition, de Famour, etc. Si l'imagination ne s'en empare point , ils restent faibles, leur satisfaction cause moins de jouissance et dans le cas contraire les douleurs sont ainsi moins profondes. On peut afl&rmer, qu'il n'y a pas d'autres douleurs intellectuelles que celles qui viennent de la prolongation de certaines pensées, de certains sentimens dans l'imagination , depuis la tri&tesse resignée jusqu'au degré où la douleur peut devenir folie. Il en est de même des jouissances. Tous les degrés d'intensité et de durée dans les plaisirs comme dans les douleurs ont lem* raison dans la durée prolongée qu'elle reçoivent d'une imagination plus ou moins vive. Il faut cependant remarquer ici la dépendance dans laquelle se trouve l'imagination par rapport à l'esprit considéré comme raison. Comme toute détermination , la prolongation d'une impression vient de la pensée et de la volonté réfléchies , et la cause première de la force et de la durée de toutes les affections de l'esprit se trouve ainsi dans la raison et la volonté;mai8 c'estenmêmetempspar là, quel'esprita en son pouvoir toutes les jouissances et toutes les douleurs dont il peut être affecté. De là résulte l'importance pour l'homme de développer et de fortifier sa raison et d'acquérir ainsi le pouvoir sur soi-même. Ce n'est que lorsque la raison est trop impuissante et permet un libre cours aux premières impressions de l'imagination au lieu de les diriger, de les modérer, et, s'il
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le faat, de les supprimer en forçant l'imagination^ de s'occuper d'autres pensées, que l'homme devient l'esclave de ses afiFections et de ses passions. L'imagination doit obéir à la raison et être mise à son service, et nous avons vu , qu'elle rertiplit sous ce rapport sa véritable fonction , en se prêtant au développement de la pensée pour former de l'idée générale un idéal plein de vie. C'est cette fonction qu'elle devrait remplir dans toutes les sphères de l'activité rationnelle ; elle devrait former l'idéal de la beauté comme modèle et mesure de toute beauté existante ou à créer ; elle devrait former un idéal de vertu, de justice, d'amour, d'amitié, pour le présenter comme modèle à toute l'activité de l'esprit , qui se perfectionnerait et s'ennoblirait dans toutes ses idées, et dans tous ses sentimens, ayant toujours en vue un idéal, qu'elle doit atteindre. Cette exposition, que nous venons de faire de la nature de l'imgination , nous a fait connaître la haute importance que l'imagination a pour toute la vie humaine; nous avons vu, que deux mondes opposés se rencontrent en elle, et qu'elle est aussi bien l'idéalisation de la nature extérieure que l'idéalisation des pensées pures de l'esprit. L'imagination est ainsi le monde idéal dans le sens, que nous avons donné à ce mot. Mais l'imagination n'en est pas moins un monde aussi réel que la nature extérieure, par rapport à laquelle l'homme vit bien plus dans l'imagination que dans ce qu'on appelle ordinairement la réalité. L'imagination est un monde de réalité idéale, et dont les productions exercent souvent une plus forte influence sur l'homme que tontes les affections du monde extérieur.