‹ Cours de science hippique professé à lécole des harasChapitre 16 sur 40 · TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME LEÇON

DES SYSTEMES d’aMÉLIORATION. — DE l’aMÉLIORATION DES RACES PAR ELLES- MÊMES. — DK LA DÉGÉNÉRATIOS ET DE LA DÉGÉNÉRESCEKCE. — DE l’cSTRO- DOCTIOH DES RACES ÉTRANGÈRES.

Il y a deux sortes d’amélioration : l’amélioration relative et l’amélioration absolue. L’amélioration relative est celle qui opère en vue d’un but déterminé, abstraction faite des qualités natives et absolues du cheval. L’amélioration absolue est celle qui maintient la race type dans ses perfections spéciales, autant que le permet le milieu dans lequel elle est transplantée. Ainsi il y avait amélioration relative quand, par suite d’une nourriture spéciale et de croisements appropriés, on parvenait à faire ces énormes chevaux de trait que l'on voyait autrefois aux roulages et dont la mode commence à passer. La conformation la plus laide, les épaules les plus droites, les croupes les plus avalées, les têtes les plus lourdes, n’étaient point regardées comme des défauts ; le poids et la masse étaient tout. Il y a encore amélioration relative dans la fabrication de

ces petits poneys que l’on obtient au moyen d’accouplements entre des auteurs qui n’ont d’autre mérite que leur petite taille ; il y a enfin amélioration relative dans les soins que l’on se donne pour amener à la plus haute perfection dans leur genre les trotteurs russes ou américains, les chevaux d’allure ou de pas relevé, les chevaux d’amhle, les hardraves hollandais, etc.; en un mot, il y a amélioration relative chaque fois que l’on crée un cheval pour une fonction spéciale , quelles que soient les défectuosités particulières dont on l’entache.

Au contraire, ü y a amélioration absolue toutes les fois que, remontant à la source orientale, on la maintient plus ou moins pure par elle-même, ou qu’on la croise avec des races spéciales, mais dégénérées, pour les ramener aux conditions premières de bonne et saine organisation. En effet, messieurs, c’est dans le sang oriental pur, ou ses dérivés, que l’on retrouve seulement les caractères de force et d’énergie, de souplesse et d’aplomb, qui constituent les bonnes organisations. Voilà pourquoi la véritable amélioration, l’amélioration la plus logique et la plus appropriée aux besoins actuels, doit être l’amélioration absolue. Je conçois qu’autrefois des nécessités particulières aient pu faire détourner le cheval de sa destination primitive, et que le besoin impérieux de quelques qualités, aux dépens des autres, ait fait négliger celles-ci au point d’en arriver à des difformités réelles, même sous le point de vue qui les avaient formées. Ainsi, à force de croiser entre elles les épaules droites et les croupes avalées, certains chevaux de trait en sont arrivés h perdre entièrement la liberté de leurs allures. Ce n’est qu’au moyen dn sang qu’on peut rétablir la charpente dans des conditions normales, ce qui se peut faire tout en conservant la masse, et le poids, ainsi que nous le montrent les chevaux de trait les plus forts de l’Angleterre, qui tous ont un certain dégradé sang. Quoi qu’il en soit, h l’époque à laquelle nous sommes parvenus, et pour les besoins de l’époque, nous ne devons nous attacher spécialement qu’à l’amélioration absolue; nous n’avons plus besoin, comme vous le savez, messieurs, de ces espèces particulières consacrées uniquement à une spécialité; maintenant l’uniformité dans les espèces chevalines découle nécessairement des habitudes de l’époque : un cheval à deux fins, pouvant s’atteler et se mon-

ter, plus ou moins fort, plus ou moins distingué, tel est le cheval que réclament nos besoins ; or l’amélioration par le cheval de sang est la seule qui réunisse à un même degré ces deux spécialités. Combiner la forte constitution avec l’organisation la plus solide et le degré de sang le plus marqué, tel est le problème à résoudre.

La question d’amélioration a été traitée par les meilleurs auteurs sous les différents points de vue auxquels ils se plaçaient; ils ont donné chacun leurs idées à cet égard, comme nous le verrons bientôt; mais un petit nombre a donné la définition de ce qu’ils entendaient par ce mot amélioration. En effet, à moins de faire la division que je vous ai développée, la chose est assez difficile; améliorer une race, sera-ce lui donner plus de sang? Mais alors vous sacrifiez les moyens spéciaux, la taille, le gros, etc Sera-ce lui donner plus de beauté proprement dit, mot qui, du reste, ne signifie rien en science hippique, mais enfin qui résulte d’un certain ensemble, d’une certaine harmonie de proportions? Mais alors vous sacrifiez l’énergie, la vigueur, l’aptitude, toutes les qualités essentielles ! Sera-ce lui donner absolument l’aptitude à chaque service ! Mais alors vous faites autant d’espèces de chevaux qu’il y a de besoins locaux et particuliers, et vous retombez dans une situation vague et indéterminée, d’où résulte plus souvent l’abâtardissement que l’amélioration.

M. Magne, dans ses considérations sur l’amélioration des races, a cherché à définir le mot amélioration; mais cet auteur, plus théorique que pratique, n’a pu nous donner une idée bien nette de son opinion. C’est cependant celui dont la définition me paraît le plus approcher de la vérité.

« Les mots amélioration des animaux domestiques signifient quelquefois l’action d’améliorer les races. Ils désignent l’art de les rendre plus utiles et plus agréables. Améliorer les animaux, c’est les modifier dans le but d’augmenter leur utilité, sans accroître dans le même rapport les frais de production et d’eniretien; c’est leur communiquer des formes, des aptitudes, des qualités qui n’existent pas à l’état sauvage, et faire disparaître des caractères, des défiuits naturels. Une race est améliorée lorsque les modifications qu’on lui a communiquées

se transmeiteiit par génération, et que leurs caractères primitifs, originels, ne reparaissent pas.

« D’autres fois, nous appelons améliorations les résultats de l’action d’améliorer. Dans ce sens, les améliorations sont des modifications imprimées aux animaux pour en augmenter les produits et les rendre d’un service plus agréable.

« Les améliorations des races ne sont le plus souvent des perfections que relativement à nos besoins; les animaux qui les possèdent s’écartent quelquefois autant du type gracieux, arrondi, moelleux, constituant la beauté d après les idées ordinaires, que des qualités qui, formant le mérite selon l’ordre naturel, sont un indice de force et de santé. Les animaux soumis h notre joug doivent remplir un but autre que celui auquel leur organisation les destinait, comme le dit M. Mathieu de Dombasle; ils doivent avoir leur part des résultats de la civilisation, et les éléments de leur valeur doivent être jugés tout autrement qu’on ne le ferait dans l’état de nature. Ces animaux sont doués de qualités qui diffèrent de celles qui leur avaient été données dans l’intérêt de leur espèce : la rusticité, l’agilité, la sobriété, la faculté de supporter de longues abstinences, si nécessaires pour la conservation des espèces qui vivent à l’état sauvage, sont des qualités peu précieuses pour des animaux qui ne manquent jamais d’abris contre les intempéries, qui n’ont jamais besoin de courir pour chercher leur nourriture ni pour fuir des ennemis, qui doivent consommer beaucoup en peu de temps pour engraisser rapidement, et qui ont pendant l’hiver autant d’aliments que pendant la belle saison.

« La conformation qui indique le plus grand développement des parties du corps qui nous sont utiles et l’exercice le plus actif des appareils qui créent les produits que nous employons, constitue la beauté, le type des améliorations. Le cheval que nous regardons comme un modèle sous ce rapport diffère autant du portrait idéal que nous a tracé Bourgelat que du cheval sauvage. L’artiste qui considère seulement la fusion des formes, l’élégance des contours, regarderait probablement le cheval espagnol et le normand comme étant plus beaux que l’arabe et que l’anglais. Encore, dans le cheval chez lequel une santé robuste, une constitution forte, une grande, vigueur et l’élégance des contours constituent les principaux mérites, la cou-

formation qui forme ce qu’on appelle ordinairement la beauté étant prise en très-grande considération, les formes que préfèrent les connaisseurs diffèrent moins dans ce quadrupède de celles recherchées par les artistes que dans tes autres animaux domestiques. Mais combien l’espèce de bêtes <à cornes de Durham diffère de la description que Buffon a donnée de son taureau modèle; et combien quelques races communes de nos bêtes à laine sont plus belles à voir que la race de Dishley avec sa tête pointue, petite, son immense corps cylindrique et ses jambes grêles! Ces animaux, fort laids, selon l’expression de M. Mathieu de Dombasle, pour l’homme dont les yeux ne sont pas accoutumés à cette espèce de difformité, et si dignes cependant d’être propagés puisqu’ils présentent les formes les plus favorables au but que nous attendons d’eux, n’ont pas même une bonne santé. La vache de Durham est parvenue à la vieillesse et doit être engraissée à un âge ou les races communes ont à peine terminé leur accroissement. »

Vous voyez par là, messieurs, combien M. Magne eût gagné h admettre comme nous la différence de l’amélioration absolue et de l’amélioration relative; il n’eût pas confondu, comme Dombasle et plusieurs autres écrivains, l’amélioration des races bovines et ovines et celle de la race chevaline. Pour les races bovines et ovines, ainsi que pour tous lesanimaux domestiques, hors le cheval, la seule amélioration rationnelle est l’amélioration relative; le bœuf, le mouton, le cochon, ont des aptitudes particulières qu’il faut développer ou faire naître, abstraction faite des qualités de l’ordre naturel; tandis que le cheval, dont le service général exige la plus grande somme donnée d’énergie et de vitalité, doit, tout en répondant h nos besoins, conserver assez ,d’individualité pour sacrifier le moins possible de ses instincts et de son organisation naturelle. Le bœuf de Durham s’éloignera de plus en plus du taureau sauvage; le mouton de Dishley n’a rien de commun avec le mouton primitif à poil presque ras et aux jambes de chèvre. Mais le cheval, pour accomplir quelque service que ce soit, doit toujours réunir les qualités d’énergie, de tempérament, d’organisation. de respiration, de vitesse, de force, attributs de l’espèce primitive et du cheval d’Orient en particulier. On doit rechercher à s’approcher le plus possible, pour les races bovines et

ovines, de l’amélioration relative; je dis le plus possible, car il ne faudrait pas que cela fût poussé jusqu’au crétinisme ou à l’infécondité, ce qui pourrait arriver, surtout dans certaines contrées, en cherchant à augmenter telle qualité aux dépens de toutes les autres. Pour les races clievalines, au contraire, il faut toujours chercher à remonter le plus possible à l’amélioration absolue, tout en conservant cependant, dans cette race que l’on veut maintenir, le degré d’aptitude que nous recherchons en elle. Ainsi, pour faire le cheval h deux fins, qui résume les besoins de l’époque, il ne faut pas approcher assez près du sang pour qu’il perde sa forte constitution et le calme nécessaire pour le travail. Le cheval de sang peut être quelquefois aussi fort que le cheval commun, mais il a un degré d’irritabilité qui le rend souvent impropre au service paisible du tirage, de la guerre ou de la promenade.

Nous venons, messieurs, d’envisager l’amélioration sous deux points de vue différents; nous examinerons maintenant les divers systèmes qui ont dominé dans tous les temps l’élevage du cheval. Ces systèmes peuvent se réduire à trois, auxquels nous donnerons une appellation qui puisse les caractériser.

l”Le système arabe ou d’accouplement, qui consiste à allier entre eux les individus les plus parfaits d’une même race, afin de perpétuer et d’augmenter encore les qualités qui les distinguent. Ce système, qui peut aller quelquefois jusqu’à la consanguinité, est celui qui a dominé et qui domine encore dans les haras orientaux, il est la base de la formation du cheval de pur sang en Angleterre, de même que des haras de chevaux de races pures entretenues en France et en Allemagne.

Le système arabe ne convient, en principe, qu’aux chevaux soumis aux mêmes influences naturelles et artificielles et dans le climat seulement où il est admis que peut avoir lieu sans dégéiiération la perpétuité d’une race. Ce climat, pour nous, est l’Orient; partout ailleurs la dégéiiération, comme nous l’avons vu, est un fait trop irrécusable pour adopter irrévocablement l’accouplement d’une même espèce entre elle pendant de longs siècles. Si la formation de la race pure anglaise et des races pures continentales semble nous démentir, qui nous dit qu un jour viendra où, selon l’opinion que je vous ai déjà développée, on ne sera pas forcé de recourir au cheval orienttal

pour rappeler au type primitif les races pures elles-mêmes, affectées déjà de dégénérescence? C'est le temps qui décidera cette question.

2“ Le système gréco-romain, oud’appareillement, consiste à choisir parmi les races les plus parfaites les sujets qui s’allient le mieu.x par leur genre et leur aptitude aux juments que l’on veut livrer à la reproduction. Ce système fut en vigueur chez les Grecs, chez les Romains, chez les Espagnols et les Italiens, et n’est pas encore éteint chez nous, comme nous allons le voir bientôt; il convient aux peuples méridionaux, qui n’ont pas une race assez supérieure pour la continuer elle-même; c’est par lui que l’on opère dans la moitié de la France, en assortissant le cheval oriental ou le cheval pur sang à la cavale navarrine ou limousine.

C’est ce système d’appareillement que les auteurs du dixseptième et du dix-huitième siècle ont préconisé dans leurs écrits; c’est celui que l’administration a suivi généralement depuis 18ü7 jusqu’en 1830, et qui consistait à appareiller la jument de selle avec le cheval de selle, la jument de carrosse avec le cheval de carrosse et la jument de trait avec le cheval de trait.

3“ Enfin le système du Nord ou de croisement, qui consiste à donner le cheval de sanganglaisou oriental à la forte jument indigène pour en obtenir un cheval tout à la fois fort et énergique; ce système, mis très-anciennement en usage en Allemagne, en Angleterre, en France, en Danemark, est celui qui remplit le mieux à notre époque les besoins de la civilisation et ceux du commerce. C’est par le croisement que les Anglais ont encore formé leurs chevaux de chasse, de voiture et même de trait; voilà pourquoi, chez ces espèces, on trouve l’énergie, la vigueuret une conformation régulière uniesà unegrande puissance musculaire. Lorsqu’en 1807 on a réorganisé les haras, ce système n’a pas été assez compris. Nous avons vu que pour la création du cheval de trait et du fort carrossier on employait le système d’appareillement. G’esi à cela que l’on peut attribuer la lenteur de l’amélioration depuis cette époque jusqu’au moment où (il y a à peu près vingt ans) l’utilité des croisements a été généralement reconnue, et, depuis, les résultats que nous pouvons mentionner, et qui ont toujours été de plus en plus favorables,

nous ont prouvé, pour le nord de la France, l'utilité de ce troisième mode d’amélioration. Dans le Midi même, son application n’a pas été sans quelques bons effets, du moins dans les contrées possédant de fortes juments capables de donner le cheval à deux fins, que tous les efforts doivent tendre à créer, parce que c’est celui que la consommation recherche le plus.

Le système arabe, comme je vous l’ai dit, messieurs, convient à la multiplication des races pures, qui sont toutes orientales ou dérivées d’Orient, comme nous l’avons vu;*ce système a de tout temps eu des prôneurs, et les anciens comme les modernes l’ont préconisé dans leurs écrits; c’est de là qu’est venu en partie le principe de l’amélioration des races par elles-mêmes, que nous voyons se reproduire systématiquement chez quelques auteurs qui n’en ont pas compris suffisamment le sens et la portée et qui ont voulu l’appliquer aux races occidentales, auxquelles il ne convient pas.

L’amélioration des races par elles-mêmes, comme l’entendent ces auteurs, est une utopie qui ne peut souffrir l’examen; c’est, comme vous le voyez, le système arabe; il ne convient qu’aux races pures et non aux races communes et dégénérées, mais, au lieu que dans celle-là toutes les qualités inhérentes au sang et à l’espèce soient reproduites, ici ce seront les défauts. Ce système n’a pu avoir quelque avantage appliqué aux races communes que lorsqu’on a voulu faire le gros cheval de trait lymphatique et matériel, ainsi que je vous l’ai dit dans une leçon précédente ; mais dès lors qu’il s’applique au cheval de service actuel, il ne peut en résulter qu’un abâtardissement de plus en plus prolongé. En effet, la plupart des auteurs qui ont préconisé V amélioration des races par elles-mêmes, si fort éloignée des théories de Buffon, qui admettait la dégénération comme constante, se sont servis, pour le réfuter, de cette raison : que ce serait admettre la dégénération de tous les animaux sauvages, et que c’est ainsi que se sont formées les meilleures races d’animaux domestiques ! Nous répondrons à cela que l’animal sauvage n’a pas besoin d’une organisation qui le rende apte à nos besoins, et que l’exemple des races d’animaux qui se sont formés par ce moyen ne peut s’appliquer qu’aux races pures, qui, dans l’espèce chevaline, ne sont point employées au service en général, mais bien à la régéné-

ration des espèces de service. La plupart des auteurs qui parlent de chevaux ont le malheur de vouloir comparer les chevaux avec les hœufs et les moutons, et ils tombent de là dans une étrange erreur; c’est un petit reproche que nous ferons en passant à M. Iluzard fds, qui, plus que personne, par ses vastes connaissances , a donné de précieux renseignements sur rélève du cheval; mais, selon nous, l’exemple tiré dès races bovine et ovine n’est d’aucune utilité dans l’amélioration chevaline. Certainement on peut arriver, en chevaux comme en tous autres animaux, à fixer à peu près une race; mais sera-t-elle pour cela apte aux services qui lui seront demandés? Ce ne sera qu’à l’aide des influences naturelles que nous y parviendrons, et ces influences nous donneront-elles seules un cheval vigoureux et rapide? Non sûrement. Ce n’est point pour paître dans une prairie qu’est fait le cheval ; mais pour les courses rapides, les longs et pénibles travaux, fl faut donc réunir en lui des qualités d’organisation, de conformation, de force, de taille, de sang, etc^, qui puissent l’amener au plus haut point de perfection qui lui est demandée, qualités qu’on lie réunira jamais à un assez haut degré de perfection dans une seule race, et qui ne peuvent s’obtenir que par le croisement ou l’appareillement.

Iluzard père voudrait que l’on commençât l’amélioration par celle de la race native par elle-même, avant de tenter les croisements. Son opinion, formulée ainsi, ne manque pas de justesse; elle consiste à dire qu’il ne faut pas tenter d’améliorer par des croisements une race trop abâtardie; qu’il faut d’abord la rendre digne des croisements que l’on veut lui faire subir en contraignant à réunir dans l’individu toutes les perfections indigènes que l’on peut désirer. Certes, s’il en était ainsi, si l’amélioration des races par elles-mêmes n’était pas , définitive, si elle n’était qu’un acheminement au croisement par les chevaux de sang, ce serait une opération bonne et utile; mais malheureusement, pour en agir ainsi, il faudrait un temps bien lung et des soins dont les éleveurs sont peu susceptibles : il faut donc se borner à donner aux races trop dégénérées un commencement d’amélioration au moyen de chevaux déjà améliorés, avant d’en arriver au croisement par le cheval de sang, ainsi que nous le faisons en donnant aux juments communes

des chevaux de demi-sang, jusqu’à ce que les produits obtenus soient assez bons à leur tour pour être soumis à l’étalon type. Voici, du reste, l’article de M. Huzard, qui mérite d’être étudié, mais qu’il ne faut entendre que comme je vous'l’ai développé : sans cela il serait un contre-sens.

« Voulez-vous, disait Daubenton en parlant des bêtes à laine, conserver les races pures? alliez toujours ensemble les individus mcâles et femelles les plus beaux de la race que vous voulez conserver, et surtout ne permettez pas les mélanges ou les croisements avec d’autres races inférieures en beautés et en qualités. »

«Les préceptes de Daubenton, conformes h ceux de la nature, sont indiqués aussi par de bons observateurs pour les chevaux : c’est par leur exécution qu’il est important de commencer la régénération de nos haras.

« En effet, on chercherait en vain à multiplier et à régénérer nos races de chevaux par les croisements dans l’état où elles sont : les croisements n’ont été que trop fréquents, et les préceptes qui doivent les diriger trop méconnus, pour pouvoir en attendre des résultats très-utiles. Nous indiquerons bientôt ceux dont on ne doit pas s’écarter.

« Mais, pour faciliter les bons effets des croisements, il faut d’abord faire acquérir à nos races le point de pureté qui les caractérise et dont elles se sont plus ou moins écartées depuis longtemps.

« Il faut donc, dans tous les départements qui possèdent quelques races de chevaux recherchés par leur bonté, par leur beauté ou par leurs qualités, comme dans ceux qui composent la Normandie, la Bretagne, le Limousin, le Poitou, la Navarre, etc., etc., s’attacher avec soin et même presque minutieusement à retrouver quelques rejetons de ces races et à les accoupler ensemble. C’est, par exemple, en recherchant l’étalon qui approche le plus de la perfection de la race normande, et en l’accouplant avec la jument qui approchera le plus de cette race, que l’on obtiendra un individu plus parfait que le père et la mère. Cet individu, mis lui-même à son tour avec un autre de la même race également perfectionné, reproduira enfin cette race aussi pure qu’il sera possible de l’obtenir, et telle que l’inlluence du climat et du sol en a déterminé et fixé,

pour ainsi dire, le maximum au delà duquel on tenterait vainement d’atteindre.

«C’est alors qu’il suffira, pour conserver cette race dans toute sa pureté, de n’accoupler ensemble que les individus les plus parfaits en beautés et en qualités. C’est alors que les croisements avec les races étrangères appropriées produiront promptement et sûrement l’amélioration dont la race aura besoin.

« Mais, si les races qui jouissaient de quelque réputation doivent être régénérées, à plus forte raison toutes les autres qu’on a négligées parce qu’elles étaient moins connues doivent-elles l’être aussi. On ne pourrait attendre de bonnes productions d’un étalon de race pure, quelque beau qu’il soit, allié à une jument d’une autre race abâtardie et dénaturée, qui, ayant besoin elle-même d’être perfectionnée, ne pourrait donner à la production ce qu’elle n’aurait pas.

« Ainsi, avant de croiser les races, il est donc important de les rétablir partout, autant qu’on le pourra, au point de perfection où elles étaient parvenues.

« Que les cultivateurs ne prennent pas indifféremment, pour faire des élèves, toutes les juments qui se présenteront; qu’ils les choisissent toujours parmi celles qui sont les mieux conformées et les plus étoffées du pays, relativement au genre de service auquel on les destine; qu’ils les fassent saillir par les étalons les plus propres à remplir leur but; qu’ils abandonnent ces étalons tarés et plus ou moins défectueux qui ne sont employés, comme nous l’avons déjà dit, que par ignorance, par une économie mal entendue ou par les besoins, et qui contribuent à la dégénération par les productions qui en résultent.»

La dégénération est le contraire de ['amélioration. Un cheval est dégénéré quand il n’est plus propre au genre de service auquel il était précisément destiné; un cheval est encore dégénéré quand il s’éloigne tellement de la souche primitive, que son organisation en a souffert de profondes atteintes. Ainsi il y a deux genres de dégénération, comme il y a deux genres d’amélioration : l’une qui regarde l’inaptitude du sujet à un service spécial, l’autre l’éloignement de la souche primitive. Quoique cette proposition soit évidente, je veux vous citer un exemple qui vous la fera mieux comprendre. Je me trouvais

un soir avec un cultivateur qui s’occupe de chevaux, et nous examinions ensemble une pouliche provenant d une forte jument de trait et d’un cheval de demi-sang. C’était une belle bête, fortement charpentée, ayant un bon rein, une bonne tête, de forts membres et une croupe dans une belle direction. Cependant le cultivateur, habitué aux dos bas, aux hanches saillantes, aux têtes lourdes et massives des races de gros trait, trouvait que cette pouliche était dégénérée. Ce n’était plus là la jument de trait telle qu’il se l’a dépeignait. Par le fait, et au point de vue de la science et de la raison, elle était améliorée, puisqu’elle s’éloignait moins du type primitif sans perdre les avantages de force et de corpulence que pouvait exiger sa destination. Cependant l’éleveur eût eu raison dans le cas où l’on eût donné à la mère un cheval manqué, mal conformé ou d’une ascendance peu assurée. Dans ce cas, la pouliche eût pu perdre son aptitude au travail sans rien gagner en conformation. — Voilà alors une véritable dégénération.

Citons maintenant un exemple contraire. Le cheval anglais, descendant du cheval arabe, est cependant dégénéré, comme nous l’avons vu, aux yeux du physiologiste, en ce qu’il n’a pas conservé l’aspect primitif de la race.

Or l’opinion du physiologiste est aussi fausse dans le sens hippique que celle de l’éleveur citée plus haut. Dans aucun de ces deux cas le cheval n’est dégénéré. Dans le premier il a gagné en harmonie et en race sans rien perdre eu aptitude, dans le second il a gagné en aptitude sans rien perdre en race.

C’est ici, messieurs, que je dois vous donner l’explication d’un terme que l’on confond souvent tuyecdégénéi'aüon .- c’est celui de dégénérescence. Le dictionnaire dit : « Que la dégénérescence est une tendance à dégénérer. » Sans adopter entièrement la signification grammaticale en science hippique, nous lui en donnerons cependant une qui s’en rapproche beaucoup, et que nous appliquerons au cas où une modification apportée dans une race tend à lui imprimer un mouvement rétrograde de son type, soit que cette modification soit restreinte, soit qu’elle réponde à des besoins qu’il faut satisfaire.

Ainsi, pour nous reporter aux exemples que nous avons choisis, nous dirons qu’il y a dégénérescence dans une race de trait, par exemple, originairement bien conformée, lorsque,

pour lui donner plus d’ampleur et de propension au tirage, on la croise avec une race plus grossière, mais plus appropriée encore au service du tirage. On ne peut pas dire absolument qu’il y a dégénération, puisque c’est un acte de la volonté de l’homme et qui a un but déterminé et rationnel. Nous dirons aussi qu’il y a dégénérescence dans la formation des races pures occidentales, et particulièrement de la race pure anglaise, lorsque, pour l’approprier au travail de la course, on la transforme en une race spéciale qui ne conserve plus la conformation du cheval type de l’Orient dont elle descend. Il n’y a certainement pas là dégénération, au contraire; mais il y a dégénérescence du type primitif.

Vous voyez, messieurs, et vous avez vu par les leçons qui précèdent que tous les peuples du Nord ont été forcés de recourir au cheval du Midi pour l’amélioration de leurs races, soit par des croisements directs, soit en créant chez eux une race pure procédant du cheval oriental, seul et vrai type d’amélioration. 'Telle est la position des Anglais; seuls maintenant, on peut le dire, ils se sont affranchis de la nécessité de recourir au cheval étranger. Cependant, pour leurs croisements de demi-sang, ils font encore un assez grand usage du cheval venu directement de l’Orient; mais, il faut en convenir, s’il y a un peuple dans le Nord ou les climats tempérés qui puisse se passer du cheval étranger, c’est bien la nation anglaise.

La France en est-elle là? voilà la question. D'une part, nous possédons maintenant, comme les Anglais, la race pure que nous avons été prendre chez eux; mais malheureusement nous faisons peu de progrès en ce genre dans la création des types supérieurs, et nous serons sans doute longtemps encore forcés de retourner à la source où nous avons puisé, puisque l’état des fortunes françaises ne permet pas les sacrifices particuliers nécessaires pour le développement de cette industrie, et que les haras nationaux qui pouvaient les remplacer ont été détruits. En outre, le cheval de pur sang convient-il bien à tout le climat de la France, et n’est-il pas nécessaire d’avoir pour le Midi des chevaux orientaux? Telles sont les graves questions qu’il est plus facile de poser que de résoudre, mais dont il résulte toutefois la preuve que, dans Tun comme dans Tautre cas, nous avons encore besoin d’introduire chez nous des types de

pur sang anglais et de pur sang arabe, jusqu’à ce que notre pays, comprenant mieux ses iniérêts, soit parvenu, par la multiplication des races pures, h se créer les types amélioraleurs dont il a besoin. Quant à la nécessité de recourir à ce type améliorateur, il n’a été mis en doute par aucun des auteurs éclairés et consciencieux qui ont traité à fond les questionschevalines. Simon Winter, Newcastle, Bourgelat, Hartman, les deux Huzard, etc., l’ont dit et répété dans tous leurs écrits; seulement on reproche avec raison h quelques auteurs, parmi lesquels Buffon vient se ranger en première ligne, de ne pas avoir compris suffisamment cette pensée et d’avoir émis l’idée que c’était moins par la différence du sang que par la différence du pays que l’amélioration devait s’effectuer; c’était une erreur que nous avons déjà eu occasion de relever à l’égard du grand naturaliste. Bourgelat tombe aussi dans cette faute; mais comme il ne cite dans les exemples d’amélioration qu’il donne que ceux qui proviennent des races méridionales, on peut profiter de ce qu’il dit de bon à cet égard, mais en partant d’un point de vue différent que celui qu’il semble indiquer. Voilà, du reste, le passage dans lequel il traite du cheval étranger :

« De tous les animaux, transplantés ou non, le cheval est celui qui, sans contestation, semble dégénérer davantage, soit que l’on fasse plus d’attention à la beauté et aux qualités de cet animal qu’à celles des autres, soit qu’en effet il s’altère plus sensiblement et plus promptement qu’eux en communiquant la forme et en se multipliant. Le premier moyen de parer à des dégénérations subites et infaillibles a été suggéré par le raisonnement et confirmé par l’expérience. On a pensé, avec raison, que le bon et le beau de tous les êtres animés était répandu par parcelles sur la surface du globe, et l’on a vu que la portion de beauté dans chaque climat dégénérait toujours, à moins qu’on ne la réunît avec une autre portion prise au loin. De là on a reconnu chez tous les peuples de la terre la nécessité absolue de mêler les races et de les renouveler souvent par des races étrangères. De là l’empressement des Européens, des Asiatiques et des Africains à donner aux juments de leurs pays des chevaux arabes, auxquels ces parties du monde sont principalement redevables des productions les plus distinguées. De là l’atteution de pourvoir continuellement les haras les plus

renommés d’Allemagne d’étalons barbes, turcs, espagnols, hongrois, italiens; de là le soin qu’ont les Anglais de fournir constamment les leurs, à tout prix, de chevaux arabes, barbes, turcs, danois, etc. C’est ainsi que dans chaque région on a cherché à prévenir les abâtardissements inévitables dans les croisements, ainsi que l’avilissement de la nature, dont l’empreinte se défigure plus ou moins promptement, selon le climat et la nourriture, parce qu’il vient enfin partout un terme où la matière, dominant entièrement sur la forme, la change, l’altère et la vicie.

« Cette vérité est si constante, que si on la négligeait longtemps en cessant d’introduire dans un Etat quelconque des étalons étrangers, les générations seraient éteintes, et c’est le point auquel la France semble être aujourd’hui parvenue.

« 11 faut donc chercher au dehors de quoi réparer la disette dans laquelle nous sommes en ce qui regarde les chevaux distingués et de légère taille; nous y parviendrons en nous pourvoyant d’étalons arabes, persans, barbes, turcs, espagnols, anglais, etc. »

Huzard père est plus rationnel, plus conséquent; il n’admet en principe, pour la régénération du cheval français, que le cheval oriental, et il s’exprime ainsi :

« Le cheval arabe fait bien avec toutes les races, même avec celles qui sont plus grandes que lui et de figure tout à fait différente. On peut dire qu’en fondant ses formes dans celles de la race qu’il croise, il lui communique ses qualités. Ce n’est pas toujours à la première génération que cette fonte de formes est sensible; nous avons déjà dit ailleurs que ces premières productions étaient décousues, mais que, si on les attendait pour en tirer race en les croisant de nouveau, leurs productions, moins décousues, étaient plus rapprochées des formes du père et de la mère. C’est ainsi, par exemple, qu’un cheval arabe croisé avec une jument normande ne donnera pas un beau poulain; mais ce poulain, excellent par les qualités de ses ascendants, en donnera qui seront plus beaux et non moins bons que lui. C’est ainsi que les Anglais, avec une patience et une persévérance qu’il est bien à désirer que nous imitions, ont attendu des résultats qu’ils ne pouvaient soupçonner médiocres ou mauvais, et qu’ils ont été amplement dédommagés

de leurs avances et de leur attente par la régénération et l’amélioration de toutes leurs races. »

Cet article, messieurs, est fort remarquable, en ce qu’il énonce une grande vérité qui n’a pas été assez reconnue de nos jours, c’est que le cheval de sang, quoique donnant quelquefois des chevaux décousus à la première généra tion, donnera beaucoup mieux à la deuxième. Beaucoup d’hippiatres arriérés et de prétendus savants soutiennent encore que le cheval de sang donnera du décousu parce qu’on n’a pas la patience d’attendre la seconde génération. Ici, nous ferons une remarque, messieurs, c’est que les hommes les plus judicieux et les plus éminents peuvent errer aussi souvent quand la pratique n’accompagne pas la théorie. Ainsi voilà Huzard qui s’élève dans tout son ouvrage contre les métis, et qui, en cela, a été suivi par beaucoup de ces auteurs qui s’attachent, ce semble, à ne prendre que ce qu’il y a de médiocre dans les ouvrages des hommes de mérite; voilà, dis-je, l’habile hippiatre qui recommande pourtant le croisement au deuxième degré par les chevaux arabes, croisement qui n’est alors qu’un véritable métissage. Du reste, messieurs, il faut s’entendre sur le mot décousu. — Dans le siècle dernier et même un peu encore dans le nôtre, on donnait trop facilement le nom de décousu à tout cheval qui sortait de cette harmonie, de cette rondeur de formes que l’on était convenu d’appeler beauté. Une tête un peu forte et osseuse, des hanches saillantes, des éminences osseuses très-prononcées, souvent même un garrot trop sorti, faisaient donner très-légèrement le nom de décousu à des chevaux d’ailleurs pleins de qualités et de moyens. Combien de fois n’avez-vous pas entendu dire : Ce cheval est affreux! il a la tête d’un cheval de selle et la croupe d’un cheval de carrosse; il est décousu; il manque d’ensemble, etc., sans considérer si les vices d’harmonie et d’ensemble qu’on remarque chez l’individu sont de nature à nuire à ses qualités et à son service, ou si elles ne blessent que l’œil et une fausse appréciation de la beauté idéale. En effet, cette conformation est celle que l’on remarque souvent chez certaines espèces d’un incontestable mérite. Ainsi les trotteurs russes, les hardraves hollandais, les chevaux de demi-sang anglais même et beaucoup d’autres ont, la plupart du temps, des défauts d’ensemble qui sont loin de nuire à

leur mérite et qui y ajoutent quelquefois. Des épaules très-longues et presque démesurées, des hanches saillantes, des croupes avalées, des têtes fortes, ne constituent pas le cheval décousu. Ce terme ne doit s’appliquer qu’à des défauts d’ensemble qui rendent le cheval peu apte au service qui lui est demandé. C est une remarque essentielle et que je livre à vos réflexions, parce qu’elle trouve partout son application. Quoi qu’il en soit, nous adopterons entièrement l’opinion de Huzard relativement h ces chevaux soi-disant décousus qui naissent à la première génération d’un cheval de sang et d’une jument commune, et nous dirons avec lui que si les croisements étaient continués avec intelligenee, il s’ensuivrait une amélioration progressive. C’est, du reste, ce que les Anglais, les Allemands et nous-mêmes, depuis plus de trente ans, avons mis en évidence par la pratique.

Page 1