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PROJET DE LOI CONTRE LES CHEVAUX ENTIERS

Depuis longtemps on attend une loi contre les chevaux entiers; tous les hommes pratiques la réclament: un grand nombre de Conseils généraux, de sociétés agricoles et vétérinaires, des écrivains hippiques, des administrateurs, en ont proclamé la nécessité ; plusieurs pétitions ont été présentées aux Chambres à ce sujet; le Gouvernement s’en est occupé lui-même à diversss reprises, notamment en 1817, où un projet de loi fut soumis à l’approbation du Conseil d’État, et en 1830, où un autre projet fut encore présenté au même Conseil. De tout cela il n’est rien résulté. Ces projets, du reste, n’envisageaient qu’une partie de laquestion, ils ne remédiaient que faiblement aux inconvénients causés à l’amélioration par le funeste usage des chevaux entiers. Nous allons développer cette pensée. Examinons :

« La France manque-t-elle de chevaux aptes à ses besoins divers?

« L’armée se plaint de ne pouvoir que difficilement se remonter, surtout dans les moments de crise I

« Le luxe ne se remonte, pour ainsi dire, qu’à l’étranger !

« Or le luxe et l’armée sont les seuls consommateurs qui payent plus ou moins convenablement: sans leur concours, point d’amélioration. Il est donc indispensable de leur fournir les moyens de se remonter uniquement en France. — Le peuvent-ils , dans l’état actuel des choses? La question est controversée. »

Dans ce débat, il est un point certain , c’est que , si d’un côté on peut prouver que la France fait naître un beaucoup plus grand nombre de chevaux qu’il n’en faut nécessairement pour sa consommation, de l’aT’tre on ne doit pas se dissimuler qu’un grand nombre d’entre eux sont impropres

auxililïorcuts services qui les réclament, et spécialement à ceux du luxe cl de la guerre.

On peut citer tel département qui fait naître annuellement plus de six cents chevaux et dans lequel on pourrait à peine trouver cinquante chevaux par an arrivant à la taille de la cavalerie; tel autre qui en fait naître plus de raille, et qui ne peut remonter sa gendarmerie. A quoi cela tient-il?

Au grand nombre d’étalons trop petits ou trop lourds, tarés, chétifs, ignobles enfin, qui corrompent, en France, les sources de la production. En effet , le nombre des naissances étant, en France, de plus de deux cent mille, on peut estimer que la production des chevaux des haras, des chevaux approuvés et des chevaux propres, sinon à améliorer, du moins à propager la race, n’entre dans ce chiffre que pour le quart environ , c'est-à-dire pour cinquante mille; restent cent cinquante mille, produits par toutes sortes, de misérables chevaux plus ou moins entachés de vices héréditaires , de difformités ou de chétivité. A côté d’une amélioration évidente, progressive, s’étend une dégénération profonde , qui vient neutraliser à chaque pas les efforts de l’administration et de l’industrie particulière ellemême , qui voit se propager à son détriment le goût des chevaux étrangers.

« A cet état de chose il y a un remède, la castration de tous les chevaux non reconnus propres à la reproduction !

<( Mais comment opérer cette dérogation aux principes légaux d’une inviolable propriété?

« Une loi qui obligerait à faire castrer un seul cheval, quelque nécessaire et indispensable qu’elle pût être au bien public, serait regardée, à tort ou à raison, comme entachée d’un esprit de tyrannie ou d’oppression.

« Il faut donc se renfermer dans un système qui s’accorde avec la constitution et le mouvement des habitudes.

« On arrivera -à ce but en établissant un impôt sur les chevaux entiers.

« Cet impôt, comme on va le voir, est rationnel, juste, libéral et régulier.

« Il est rationnel, parce que, touten prolitantàl État, il remplace efficacement une loi de prohibition nécessaire, et cependant impossible à établir.

« Il est juste, parce que le cheval entier quoi qu’on en puisse dire, n’est qu’un cheval de caprice; le cheval hongre est plus propre à tous les services de force et de durée, il est moins maladif etplus doux. Lesnations vraimentcavalières, l’Allemagne, l’Angleterre, ne se servent que de chevaux hongres, castrés de jeune âge.

« Il est libéral, parce qu’il ne pèsera point sur la classe pauvre, qui n’a point de chevaux ou qui n’a pas besoin de les avoir entiers.

« Il est régulier, parce qu’il se percevra sur une chose déterminée, qui n’admet ni subterfuges ni interprétations.

« On ne peut se plaindre d’un impôt qui , ne pesant que sur l’homme riche ou aisé, augmentera les ressources de l’État, en enrichissant l’agriculture de plusieurs millions chaque année; d’un impôt dont le résultat pèsera peut-être un jour dans la balance de l’indépendance et des destins de la France. Heureuse la nation qui pourrait vivre d’impôts qui seraient la répression des abus ! »

En effet, l’amélioration des races n’est point le seul avantage qui résulterait de cette loi; nous allons en énumérer quelques autres.

1°. L’effet de la loi sera de faire castrer un grand nombre de jeunes chevaux, ce qui permettra à l’armée de se recruter en tout temps, et en aussi grand nombre qu’elle le voudra.

2“. Les voitures publiques, roulages, postes, se remonteront en chevaux plus doux, moins turbulents, plus aptes à supporter les fatigues et les longs travaux que les chevaux entiers, qui ne sont bons qu’à donner des coups de pied et à briser les voitures ou les jambes des conducteurs.

3°. La castration de jeune âge donne plus d’élégance au

clicvul , lui fuit une encolure plus légère el une croupe plus large; il est plus facile à élever et moins sujet aux maladies aiguës, aux hernies et à toute sorte d’accidents.

4°. Enfin on ne sera point exposé, dans les routes d’une grande partie de la France, à rencontrer les chevaux entiers qui paissent en liberté dans les champs voisins, poursuivre les voyageurs et occasionner une foule d’accidents.

Voici quelle serait la hase de l’impôt proposé ;

IMPÔT SUn LES CHEVAUX ENTIERS.

Art. 'l®^ — Tout cheval entier, de quelque espèce qu’il soit, âgé de deux ans et au-dessus, sera imposé à une taxe annuelle de 50 fr.

Art. 2. — Les chevaux âgés de quatre ans, reconnus propres à la reproduction par les commissions départementales nommées ad Jwc, seront exemptés de la taxe, sans préjudice des primes qui pourront leur être accordées par l’administration des haras ou les départements.

M. de Cacheleu , ancien membre du Conseil général du Calvados, dans un écrit remarquable publié il y a quelques années, exprime la même opinion. «Au lieu, dit-il, de payer pour la castration, faites payer pour la non-castration. L’impulsion sera générale et aussi immédiate qu’on l’aura voulu produire. Il suffirait qu’une loi frappât d’un impôt annuel de 20 ou 21 fr. chaque tête de cheval entier au-dessus de deux ans, pour que tous les mauvais chevaux fussent castrés aussitôt, tous les médiocres avant six mois, et la majeure partie des bons sous deux ou trois ans. 11 adviendrait de là que la castration passerait en habitude générale pour tous les services, et que, s’étendant de bas en haut parmi toutes les races, elle serait pour toutes une véritable épuration et, par cela même, une cause de progrès, en même temps qu’un moyen de rendre aussi prompte que facile la remonte de notre cavalerie. »

D’après ces considérations, on se demande, messieurs, comment, dans la multitude de lois qui encombrent nos annales administratives, il n’en a pas encore été fait une contre le cheval entier? C’est qu’il est bien difficile, en France, de faire adopter une idée neuve dans les choses de détail. Malgré la légèreté que l’on reproche à notre caractère, il est incroyable avec quelle difficulté on parvient à nous faire sortir d’une ornière battue, à changer l’oreiller de notre far niente. — Il faut, pour qu’une pensée éclose et s’incarne dans un fait, qu’elle se soit pour ainsi dire infusée dans le sang de la multitude, — qu’elle se soit faite peuple, — que tout le monde la croie sienne; — sans cela, elle est reléguée sur la planche des utopies. Une idée neuve ne germe qu’à la condition d’être vieille. Croiraiten, par exemple, que l’impôt des chiens, si nécessaire, si moral, si philanthropique, soit rejeté chaque année par les Chambres françaises (1)? Il en est de même de la loi sur les chevaux entiers, elle ne sera faite que quand tout le monde y aura mis la main. Je vous dis cela à vous, jeunes gens , qui avez pour vous l’avenir, et dont quelques-uns seront peut-être appelés un jour à avoir une voix puissante dans les conseils de la nation; je vous recommande l’idée de l’impôt sur les chevaux entiers, comme, une des plus fécondes parmi toutes celles qui se rattachent à la question chevaline.

DE c’exercice.

Tous les peuples renommés pour la bonté de leurs chevaux sont ceux qui ont appelé l’exercice comme base de leur amélioration chevaline; les Romains dressaient ordinairement leurs chevaux dès l’âge de trois ans, et quelquefois beaucoup plus tôt; ils mettaient un grand soin dans ces préparations; chaque cheval avait son dressage parti-

(1) L’impôt sur les chiens a été décrété depuis l’époque où le cours a été professé.

ciilicr : « Les uns, dit Varron, sont propres pour la guerre, les autres pour les transports, ceux-ci pour la route, et ceux-là pour la course. Il s’ensuit qu’il faut varier entre eux l’éducation. L’homme de guerre choisit et dresse les chevaux de guerre suivant des conditions toutes autres que l’écuyer ou le conducteur des chars du cirque. On comprendra également que le cheval qu’on destine aux transports à dos doit être dressé d’autre façon que le cheval de selle ou de trait. »

Les Arabes, les Cosaques, lee Numides, les Anglais, ont tous adopté l’habitude de faire travailler les chevaux dès leur jeune âge, en proportionnant toutefois le travail à la force de l’animal et à sa constitution , et surtout en lui donnant une nourriture coiiven'able. Le système sur lequel est basée l’élève du cheval de pur sang, en Angleterre, n’est pas particulier à ce pays, on n’a fait que suivre l’exemple donné par les Arabes et tous les peuples orientaux. L'origine et les épreuves, voilà les bases fondamentales dont ne se sont jamais écartés les peuples qui ont bien compris cette question, et en particulier les Arabes, auxquels nous devons tout à la fois le type de nos races et les préceptes qui peuvent les conserver. Eu effet, messieurs, ne croyez pas qu’il sulfise aux Arabes, comme je vous l’ai déjà dit, qu’un cheval soit né en Arabie, qu’il soit même de la race la plus pure ou de leur sang le plus précieux, pour qu’ils en fassent un type de reproduction; il faut encore qu’il ait subi les épreuves qui doivent consacrer son mérite et attacher un certain éclat à ses descendants (I). Etalon et cavale, tous deux doivent avoir fourni leurs preuves, non-seulement de fdiation , mais encore de vigueur et d’énergie individuelles. La chasse de l’autruche, la poursuite des caravanes, les courses dans le désert, le pèlerinage de la Mecque ou de

(1) Voyez, sur l’exercice elle dressage précoces du cheval arahe, VU'tslolre, déjà citée, des chevaux du Sahara, parle général Damnas, et les notes importantes de l’émir Abd-el-Kader.

Médine, sont les titres à la valeur d’un étalon ou d’une cavale, comme le Derby ou les Oakspour les chevaux anglais. Supposons qu’un Arabe ne s’en rapporte uniquement, comme nous le faisons ordinairement en France, qu’à la conformation, et même, si vous le voulez, à la race; qu’il livre à la reproduction de belles cavales et de beaux étalons du meilleur sang, mais n’ayant jamais rien fait par eux-mêmes; supposons que cela dure ainsi pendant plusieurs générations : qu’arrivera-t-il? Il arrivera, messieurs, que les chevaux arabes, malgré le. climat qui leur est si favorable , malgré le sang qui coule dans leurs veines , dégénéreront complètement, non-seulement sous le rapport des qualités, mais encore sous celui delà conformation; les membres deviendront grêles , les articulations minces, l’abdomen prendra un développement anomal; ils déchoiront en qualités et en aptitude au service; car, de même que les mérites se transmettent et s’augmentent de génération en génération dans les espèces travailleuses, de même là mollesse, l’indocilité et la paresse se perpétuent dans les races élevées dans la fainéantise et l’indolence. On ne sait pas assez en France, messieurs, jusqu’à quel point le travail est utile au cheval et sert à perfectionner son caractère et son organisation. Les Arabes dont nous parlons font travailler leurs chevaux dès l’âge le plus tendre. Vous n’ignorez pas que ces animaux sont élevés dans les tentes, au milieu de la famille; non-seulement les jeunes poulains sont sans cesse flattés et caresssés par les mains des femmes et des enfants , mais encore ils leur senmnt de monture pour les besoins du ménage : on monte sur le petit poulain pour aller chercher l’eau des puits et des fontaines, et pour apporter l’orge ou les dattes , pour les mener paître à l’oasis. Quand le jeune cheval est monté par l’Arabe, pour les grands travaux ou les courses rapides, ce qui a lieu à trois ans et souvent plus tôt, il n’a plus rien à apprendre. Depuis l’âge d’un an il a été amené progressivement à l’état de dou-

ccur, d’obéissance et d’habitude du travail, qui est le dernier sceau de perfection du cheval arabe.

Le capitaine Skiner nous apprend que le poulain arabe, dès le lendemain de sa naissance, suit sa mère sans paraître éprouver la moindre souffrance. Il n’est pas étonnant que ces animaux soient si durs à la fatigue, puisque, dès l’âge le plus tendre, ils font les marches les plus pénibles: « Ces pauvres petites créatures, dit-il, parcourent souvent trente-cinq milles par jour, sur les routes les plus rocailleuses. »

C’est donc, messieurs, un préjugé funeste et beaucoup trop répandu , que de ne pas faire travailler les chevaux de jeune âge, surtout les chevaux qui ont du sang et de l’énergie. Sans aller chercher des exemples si loin, nous pouvons voir en France, et au milieu de nous, que les races de chevaux les plus estimées pour le service sont celles qui sont livrées de jeune âge à un travail journalier. Tous ces petits chevaux connus dans nos provinces sous le nom de bidets, les chevaux de train ou ambkurs, les chevaux d’allure ou dejoas relevé, les nombreuses variétés du cheval de trait , sont de bonne heure employés au service ; dès l’âge de quinze ou dix-huit mois, on les soumet à un travail léger, quelquefois trop fort cependant, en raison de leur force et de la nourriture qui leur est départie. Aussi, suivant le dicton : Les bons résistent et les maxivais crèvexit. Mais , de cette façon , on est sûr d’avoir de bons chevaux et chez lesquels tout est profit, puisque, dès leurs jeunes années, leur travail paye leur nourriture et au-delà, tandis que les chevaux dits de luxe, élevés à ne rien faire, à cause de leur prix élevé, parce qu’on craint de les fatiguer et de les tarer, deviennent, la plupart du temps d’un médiocre service ou d’un service désagréable. L’exercice forme et développe le tempérament du cheval, il adoucit le caractère, il dessine les muscles, et en augmente considérablement le volume; il dilate la poitrine, anime l’œil et fait grossir les

nionibrcs : rien qu’à l’inspection des membres d un cbevul , on doit reconnaître celui qui a travaillé de celui qui n a rien fait, et ce n’est pas, comme beaucoup de personnes le prétendent, par les tares et les défectuosités que cette reconnaissance se fait, mais, au contraire, par la netteté des articulations, la largeur des tendons, le développement des muscles dans les parties supérieures, et même la grosseur des os. C’est une remarque générale, messieurs, que les maréchaux ont tous des bras d’une grosseur énorme comparativement à leur corps, tandis que les bijoutiers et les tailleurs ont les bras faibles et délicats. Les danseurs, qui commencent leur apprentissage dès l’âge de cinq ou six ans, ont tous de forts pieds et de grosses jambes. Toutes les parties du corps prennent d’autant plus de développement qu’elles s’exercent d’avantage, parce que les principes vitaux s’y portent avec plus d’intensité. L’exercice donne de l’appétit, il empêche les congestions pulmonaires et abdominales, qui comptent pour plus de la moitié dans les affections maladives des chevaux, surtout quand leur nourriture est trop abondante et trop substantielle. Et puis la destination du cheval est la marche, la marche avec un frein, la marche dans des conditions particulières, plus ou moins rapide, mais toujours spéciale à un but déterminé. On ne peut donc trop tôt y plier tous les organes du jeune animal; vouloir élever un cheval sans exercice, c’est vouloir élever un musicien sans lui faire apprendre la gamme, — un danseur sans lui faire tendre le jarret et baisser la pointe du pied. Le cheval élevé sans exercice sera peutêtre nourri de deux manières : s’il est mal nourri , il sera chétif, enlevé et sans énergie, mais au moins pourra-t-il avoir encore un bon tempérament; tandis que, s’il est très fortement nourri , son corps deviendra gros et épais aux dépens des membres qui se ruinent promptement sous le poids de cette masse. En Angleterre une chose m’a étonné, c’est le contraste qui existe entre le caractère général des

chevaux, non pas sous le rapport du genre et de la race, car il y a moins de diirérence qu’on ne le suppose entre les chevaux de ce pays et les nôtres, mais sous le rapport de l’individualité. Ainsi^en Angleterre, vous voyez des chevaux ayant peu de ventre et des membres très forts, résultant d’un travail journalier combiné avec une nourriture substantielle et tonique. En France, vous voyez de gros ventres et des corps massifs montés sur des fuseaux, résultant de l’oisiveté et d’une nourriture lymphatique et molle. Le grand art de l’entraînement des chevaux de course n’est pas établi sur un autre système que celui de l’exercice et d’une bonne nourriture : Air, exercice and fond, comme disent les Anglais.

Un des grands obstacles à l’amélioration du cheval, en France, et à l’emploi du cheval léger, est la pensée que l’on ne peut pas faire travailler les chevaux qui ont du sang avant l’âge de quatre ou cinq ans, tandis qu’on fait travailler les races de trait dès l’âge de quinze ou dix-huit mois. C’est une grande erreur, messieurs: les chevaux, au contraire, sont d’autant plus propres au travail de jeune âge, qu’ils ont plus de vigueur et d’énergie. Il est vrai qu’ils demandent plus de précautions que les chevaux lymphatiques et mous, il faut qu’ils soient traités avec douceur et intelligence, et la paresse des éleveurs s’arrange mieux de l’obéissance indolente d’un cheval de trait que de l’ardeur et de la vivacité d’un cheval de sang. C’est une des causes qui rendent si dispendieux l’élevage du cheval de luxe et qui font que, malgré tous les encouragements et les instructions possibles, cet élevage fait si peu de progrès en France. Nous dirons, pour nous résumer, que le cheval de demi-sang doit être employé à tous les travaux possibles pendant la jeunesse, que c’est tout à la fois le seul moyen de lui faire un bon tempérament, de le dresser sans fatigue, de le rendre doux, commode, ami de l’homme, de lui donner les qualités qu’il doit avoir, et aussi de l’é-

lever sans frais, puisque son travail, depuis deux jusqu a quatre ou cinq ans, doit dédommager 1 éleveur de ses avances.

Voici, messieurs, un extrait du Diclionnairc d’hippiatriqihc qui résume ce que j’ai dit dans cette leçon sur l’exercice :

« Par l’exercice d’une partie du corps, on y tait aflluer le sang, on en active la nutrition, on en accroît la force et on la rend plus habile à se mouvoir. Le travail augmente donc la puissance des organes dont l’animal devient en même temps, plus adroit à se servir par l’elTet de l’habitude. Les animaux qui, étant jeunes, font beaucoup d’exercice, ont la poitrine ample, la respiration étendue et facile, les muscles développés et forts, les articulations des membres souples, susceptibles d’avoir des mouvements prolongés et variés; ils peuvent, pendant longtemps, soutenir une allure

agréable et rapide La transmission par la génération

des aptitudes acquises est indubitable »

Je terminerai cette instruction, messieurs, par un article de mon Traité de l’extérieur du cheval, encore' inédit.

Une curieuse remarque est l’aspect que donne à l’animal l’habitude d’un travail quelconque, aspect qui se transmet et s’accroît de génération en génération, finit par s’identifier avec la race et lui donne un cachet spécial .

Ainsi examinons d’abord le cheval arabe, puisqu’il faut toujours commencer par lui ; voyons-le dans sa pose la plus naturelle, dégagé de harnais et d’entraves: n’est-ce pas là le cheval de selle par excellence? comme le coursier de Mahomet, n’attend-il pas à toute heure son cavalier? ses aplombs, ses directions articulaires, tout est en place; il est prêt à partir; sa tête est ramenée, sa bouche semble mordre un frein, son dos semble façonné pour la selle; c’est le cheval travailleur, mais d’un travail doux et léger qui n’excède point ses forces. Ce qu’on lui demande est naturel et simple; aussi est-il propre à toutes les allures, fait à tous Ic.s travaux.

Le cheval barbe est encore le cheval de selle, le cheval de service, mais d’un service souvent exagéré; ce n’est plus le compagnon, c’est le serviteur; sa tête, à force d’avoir été ramenée à la perpendiculaire , est devenue longue et busquée; ses jarrets, à force d’être travaillés, sont clos et coudés; sa croupe est trop inclinée, et son rein, chargé de lourds fardeaux, s’est légèrement affaissé. Aussi est-il le cheval des rudes fatigues, des jours sans repos et des nuits sans sommeil, le type éternel du vrai cheval de guerre. Du reste, le barbe et l’espagnol son congénère, sont au repos, dans la position du cheval de manège en action ; ils sont / renfermés, assis, ils piaffent sans remuer.

Le cheval de course anglais a l’encolure droite, la poitrine profonde, comme tous les animaux coureurs, comme le lévrier, ie lièvre , la gazelle; il a de fortes hanches et une tête qui fend l’air; il est fait comme la flèche, dont il a la rapidité’, — une pointe et des barbes; — ne vous semblet-il pas qu’il est toujours prêt à partir pour la course? Peuton lui supposer un autre arène que l’hippodrome? Au repos, ne semble-t-il pas déjà courir, et, s’il ne vole pas, n’est-ce pas qu’il ne lui manque que des ailes?

Le cheval de carrosse allemand est le tirage de luxe symbolisé : sa large poitrine semble toujours entourée de colliers etdebricûlles; sa tête, forte et busquée, est faite pour ressortir avec orgueil sous la bride à œillères ; le înouvement de son trot, cadencé et relevé, semble s’identifier avec les secousses des ressorts d’acier; il paraît toujours écouter le bruit des roues qui le suivent A voir un cheval alle-

mand au repos ou en mouvement, il est impossible de ne pas se figurer un carrosse derrière lui avec des harnais flottants et un cocher majestueux.

Le cheval cosaque,' à la sauvage crinière, à la tête forte, au dos ensellé, aux jarrets clos, à la poitrine profonde, rappelle involontairement la vie aventureuse, pleine do privations, de périls et de travaux dans laquelle il marche avec son maître: il a le ventre d’une fourmi, comme dit lo

proverbe, car il doit endurer la faim ; il a le poil long, car il doit endurer le froid; il a le pied large, car il marchera sur les marais et les fondrières; il a 1 oreille au guet, car il écoute les voix de l’ennemi ou le cri du loup; il est laid, car il ne doit tenter ni le riche ni le puissant; il est rapide et sûr, car il est la vie, la gloire et la fortune de son maître.

Enfin le cheval de trait, par sa tête forte, sa vaste poitrine , sa lourde encolure , le peu d’inclinaison de ses rayons articulaires, sa croupe avalée et ses jarrets coudés, est la vive image du cheval dans l’action du tirage de force. Prenez un cheval d’une conformation régulière, faites-lui tirer un poids lourd, observez la position de ses membres, le jeu de ses muscles, son aspect général enfin , et vous aurez la conformation du cheval de trait au repos.

Tel est le cachet profond imprimé par l’action héréditaire à toutes les races travailleuses, que le poulain, en naissant, apporte au moral, les prédispositions nécessaires au service auquel ses auteurs ont été livrés, et, au physique, les habitudes du corps les plus propres à l’accomplir. Un œil exercé découvrira chez le jeune animal non-seulement l’hérédité laborieuse ou la fainéantise, mais encore le genre de travail auquel il est prédestiné.

Examinons maintenant, par contre, l’effet de l’inoccupation dans les races chevalines; prenons d’abord le cheval sauvage : voyez ce cou long, cette tête au vent , cette encolure fausse, qui semble échapper à la main : est-il possible de lui supposer une bride? quel travail ne faudrait-il pas pour l’y assujettir? Ce corps, par trop cylindrique, ne pourra jamais porter une selle, qui roulera sur lui malgré la force des sangles, et les harnais du tirage ne pourront qu’à grand peine s’ajuster sur cette charpente inhabile à supporter aucune entrave. Aussi, malgré les enthousiasmes des voyageurs, rien n’est désagréable pour tous les services comme le cheval sauvage, qu’on ne peut vaincre qu’à la longue et souvent aux dépens de sa santé et même de sa vie. Et encore, comme on le sait, le cheval sauvage n’est

que l’ancien cheval domestique abandonné dans les pampas du Nouveau-Monde ou les plaines barbares de l’ancien.

Mais voyons surtout, parce que cela nous touche de plus près, ces races inoccupées qui peuplent les herbages de la Normandie, les champs de la Navarre , et presque tous les grands berceaux des races chevalines de France. Voyez cette poulinière se jouant avec son poulain dans les hautes herbes ; elle n’a jamais été livrée à aucun travail , elle paît l’été de gras pâturages, l’hiver elle est rentrée dans une chaude écurie d’où elle ne sort jamais; quelquefois même elle reste dehors toute l’année cà l’état demi - sauvage. Elle est trop belle pour travailler, dit-on , elle n’aurait pas la prime do son département si elle portait les stigmates du service. — On lui donne un étalon qui, comme elle, n’a rien fait non e plus, par la même raison , et, de génération en génération , il se forme ainsi une race paresseuse de chevaux, très belle d’apparence, mais impropre à tout travail. Ils ont l’éclat, la beauté, la tournure, l’élégance, ils ont la même conformation , le savant à compas ne découvrira pas la moindre ligne qui ne soit à sa place, toutes les perfections citées dans les livres y seront rassemblées ; mais pour l’homme de cheval il y manque ce je ne sais quoi qui vous saisit à la vue d’un bon cheval, d’un cheval prêt à marcher, d’un cheval qui dit, comme celui de Job : Allons!

C’est surtout par les membres que- se distinguent les espèces travailleuses des espèces paresseuses : les premières ont toutes, relativement à leur race , des os volumineux , des tendons détachés, des articulations fortes et bien dessinées , des jarrets courts et cylindriques , des aplombs parfaits, des genoux larges et plutôt en avant qu’en arrière; — tandis que les seconds ont des membres légers, grêles, des tendons faibles, des genoux creux, des jarrets pleins et des articulations minces et arrondies.

C’est à cette cause, messieurs, qu’est dû l’insuccès des ' tentatives faites en France pour faire prospérer le sang arabe. Un grand nombre d’éleveurs, même parmi les plus

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distingués, ont tenté l’élevage de cette race avec des juments et des étalons ramenés à grands frais d’Orient: qu’en est-il résulté? rien de satisfaisant. Nous devons même l’avouer, dans les haras de l’État on n’a pas toujours assez compris l’exercice comme élément indispensable de l’élevage; aussi les familles arabes de Pompadour et de Rosières n’ont-elles pas toujours répondu aux bons soins, aux accouplements judicieux et aux types précieux qui leur étaient réservés. Il en est de même dans les haras d’Autriche, de Prusse, de Wurtemberg, de Hongrie; ces établissements, qui sont montés presque entièrement en chevaux arabes , n’ont pas assez adopté. le travail de jeune âge pour base de l’élevage. Il en résulte que les produits, très brillants; très élégants, pleins de sang et d’éclat, d’ailleurs, manquent généralement de membres et sont souvent d’un médiocre service. C’est de là que vient la discussion si souvent renouvelée parmi les sommités hippiques de l’Allemagne, sur le sang arabe et le sang anglais : si les Allemands avaient fait travailler leurs chevaux comme les Anglais, ils n’auraient rien à leur envier.

Les Anglais seuls ont compris que le sang n’était rien sans le travail; aussi sont-ils les seuls qui, tout en conservant la pureté de la race, lui ont conservé les qualités que donnent le travail et l’habitude des fatigues.

Je termine cette leçon, messieurs, par cet aphorisme dont vous découvrirez chaque jour la vérité :

Le repos tue plus de chevaux que le travail.

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