‹ Cours de science hippique professé à lécole des harasChapitre 6 sur 40 · HISTOIRE DES TRANSFORMATIONS ÉQUESTRES · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES TRANSFORMATIONS ÉQUESTRES

Nous avons vu, messieurs, les modifications qu'apportèrent à la race chevaline les effets naturels de la température et du climat. Nous allons jeter maintenant un coup d’œil sur les transformations qu’elle subit. par suite de la nourriture, des croisements, des appareillements, des soins qui lui furent donnés et du travail que l’homme lui imposa.

Vous remarquerez, messieurs, que nous ne ferons, aujourd’hui, qu’effleurer cette matière, afin de mieux la généraliser et vous la faire comprendre dans son ensemble ; nous y reviendrons en détail dans la suite de ce cours. Jusqu’ici nous n’avons observé le cheval que soumis aux seules influences de la nature; nous allons maintenant l’étudier sous la domination de l’homme.

Dans les temps anciens, l’homme s’occupa peu de modifier par lui-même l’organisation du cheval pour l’adapter à ses besoins. Le cheval fut employé, dès lors comme maintenant, à porter et à tirer. On rechercha donc d’abord, pour le tirage, les chevaux les plus lourds, provenant des vallées et des pays hu-

midss, 6t on monta lo cheval des montagnes et des pays secs. On remarqua, de bonne heure aussi, que certains pays convenaient mieux que d’autres à l’élève du cheval; que là ils étaient plus courageux, là plus énergiques, là plus robustes, là plus beaux dans leurs formes. C’est ce qui fait que les auteurs les plus anciens nous citent des contrées chevalines par excellence, telles que l’Arabie, la Perse, l’Egypte, la Thessalie, l’Espagnè, etc. Cet usage de reconnaître aux chevaux de certains p.ays et de certaines localités des mérites spéciaux s’est conservé jusqu’à nos jours, preuve certaine qu’il est assis sur une base vraie et logique. Mais, dès lors, vous concevrez aussi que la race chevaline dut subir de profondes modifications, par suite de la volonté de l’homme, et qu’il dut peu à peu apprendre h développer et à régler ses modifications.

La nourriture fut un des premiers moyens artificiels dont l’homme se servit pour modifier, au gré de ses besoins, l’organisation du cheval. Vous verrez, dans le cours d’hygiène, messieurs, jusqu’où peuvent aller ses effets. Ainsi, le cheval des montagnes, nourri de substances molles farineuses, d’herbes provenant de prairies marécageuses, prit un développement plus considérable que celui que la nature lui avait assigné. Celui des marais, au contraire, nourri de substances toniques, de foins secs et aromatiques, prit ime énergie et un caractère moral et physique diamétralement opposés. Supposez maintenant ces conditions continuées pendant plusieurs siècles, et se fortifiant par l’accouplement des animaux qui y sont soumis, vous aurez déjà des modifications profondes dans les divers chevaux d’un même pays. Que sera-ce quand nous y aurons ajouté toutes les causes de variété qui vont suivre. En effet, ralimentation n’agit pas seulement sur le cheval par ses qualités plus ou moins toniques, plus ou moins lymphatiques, elle agit encore par sa quantité. Ainsi, un cheval faiblement nourri prendra une conformation différente de celui qui le sera avec abondance ; l’un prendra de la largeur et de la taille, c’est-àdire qu’il se développera complètement dans les limites que la nature lui a assignées; l’autre restera chétif et mince, sa taille sera peut-être autant et plus élevée qu’elle ne l’eiît été dans l’état normal; car, remarquez-le bien, messieurs, le défaut de nourriture ne réduit la taille de l’animal que quand il est poussé

à l’extrême; dans le cas contraire, il provoque un étiolement toujours nuisible à l’harmonie des proportions et à la qualité de Tindividu. Eu règle générale, quand vous voyez un cheval haut sur jambes, plat et d’une grande taille, vous pouvez affirmer qu’il a été médiocrement nourri; tandis qu’un cheval, quoique de petite taille, mais près de terre, large de poitrine et de côtes, prouvera par là qu’il a été abondamment nourri dès son enfance. Les effets de la nourriture abondante donnent les caractères suivants : encolure rouée, poitrine large, corps arrondi, lianes courts et bonne direction des membres; aspect général : compacité et harmonie dans l'ensemble. La nourriture chétive donne à son tour les défauts contraires : encolure grêle et fausse, corps plat, poitrine, étroite, hanches serrées, mauvais aplomb; aspect général : chétivité et étiolement. Les chevaux panards et clos dans leurs jarrets doivent cette conformation au manque de nourriture. Vous concevez, en effet, qu’un cheval étroit de poitrine et creux aux ars doit rentrer les coudes au corps, et que par conséquent son pied, sortant de la ligne droite, doit se porter en dehors; il en est de même pour l’arrière-main, l’étroitesse du bassin mettant moins d’intervalle entre les points d’intersection du fémur, il en résulte que l’angle rotulien se porte en dehors et que les pieds et les jarrets se rapprochent l’un de l’autre. Cette conformation, qui se reinarque en général dans les pays de montagnes, où la nourriture est souvent rare, a été attribuée par plusieurs auteurs à la nécessité où est le cheval de descendre des pentes rapides et escarpées; mais je pense que le défaut de nourriture en est la principale cause , bien que l’autre motif puisse s’y joindre secondairement.

. Ces exemples vous suffisent, messieurs, pour vous faire comprendre les modifications dues à l’effet de la nourriture chez la race chevaline. Je vous parlerai maintenant de celles qui eurent pour base les croisements.

D’après ce que nous avons e.xposé de la variété des races naturelles, vous concevrez que, si le cheval des montagnes est allié à celui de la plaine, si 1e cheval du Midi est allié à celui du Nord, et vice versa, la loi de la nature, qui veut que les semblables produisent leurs semblables , agira par antagonisme. Or, ici, il semblerait ne se produire qu’un effet, la for-

malion d’une sorte d’hybride, participant également des deux auteurs qui l'ont produit. Mais il en est bien rarement ainsi , et une foule de causes diverses modifient tellement l’effet naturel, que souvent un produit est le portrait vivant d’un des auteurs et semble tenir peu de chose de l’autre ; tandis que, dans d’autres cas, il ne ressemble ni à l’un ni h l’autre. Ces causes sont d’abord locales : ce sont l’âge différent des auteurs, l’ancienneté de leur race, la force de leur organisation; puis extérieures : elles dépendent de la nourriture de la mère, du lieu où s’opère la gestation, la mise bas, l’allaitement du poulain, de l’état de la température au moment où ces divers phénomènes ont lieu; enfin, de la condition de santé ou de maladie, d’énergie ou d’épuisement des auteurs. Le poulain tiendra plus de la mère s’il naît dans la contrée d’acclimatation complet de celle-ci; plus du père, si le contraire existe, et, enfin, sera livré à d’autres combinaisons encore, s’il vient h naître dans un pays qui leur soit étranger à tous les deux. Supposez maintenant que ces métis soient alliés h d’autres métis, il en résultera d’autres phénomènes; quelquefois les fils rappelleront d’un ancêtre éloigné; d’autres fois, d’un des auteurs les plus proches; car, malgré toutes les combinaisons qui se développent à vos yeux par ces tableaux, il faut le remarquer, messieurs, la nature n’a qu'un certain nombre de types généraux qui se montrent tour à tour à la faveur de certaines conditions, dont le secret dépasse les limites de la science. Ainsi, dans la famille humaine, par exemple, malgré les mille causes de variétés bien plus nombreuses encore que dans les espèces animales, on retrouve, à travers les temps et l’espace, certains caractères généraux qui se reproduisent avec une invariable fixité; c'est ainsi que l’on retrouve, en Italie, les vivantes images des statues et des médailles de la Uome des Césars, et, si nos arts du moyen âge nous avaient laissé de fidèles portraits de nos pères, nous les retrouverions indubitablement autour de nous dans tout ce qui nous entoure. Chacun peut voir, sans remonter fort loin dans les temps, quelle ressemblance existe entre les membres d’une même famille, et souvent le portrait d’un aïeul est celui de son petit-fils. C est surtout, messieurs, dans les appareillemenls , troisième cause des modifications artificielles, que celle théorie de la ressemblance se manifeste d’une façon merveilleuse. Là

nous retrouvons dans toute son extension Taxiome que nous avons cité, que les semblables produisent leurs semblables. Mais encore, dans ce cas, faut-il que les conditions de climat, de température, de nourriture, de travail et de soins, soient les mêmes; car, sans cela, il s’opérerait immédiatement des changements chez l’individu, qui pourraient à leur tour, et par suite des générations, devenir à la longue des marques indélébiles.

Un auteur a dit à ce sujet ; « On dit bien que les semblables produisent leurs semblables. »

« Il ne suffit pas d’introduire, dans un pays quelconque, un certain nombre de familles, soit arabes, soit anglaises, pour pouvoir espérer d’y implanter des races en tout semblables à celles que l’on a choisies , conservant toujours le type et les qualités distinctives de leur origine, pour produire, enfin, les chevaux arabes ou des coureurs anglais; il faut encore compter avec la nature, et s’attendre k l’effet des circonstances nouvelles dans lesquelles ces animaux, étrangers au sol, se trouveront placés. Ces circonstances, dçnt l’influence énergique, constante, inévitable, commence, à se faire sentir sur les père et mère eux-mêmes, continue petit à petit, et toujours de plus en plus, sur chaque génération, son œuvre modificatrice, jus- ((u’à ce qu’enfin les derniers produits arrivent à présenter des formes et une physionomie nouvelles plus rapprochées de celles particulières aux espèces du pays que de celles de leurs auteurs. »

C’est au moyen des appareillements que certaines conformations, certains défauts, certaines qualités, s’impatronisent dans une race et y demeurent éternellement, jusqu’à ce que des croisements viennent la modifier. Ainsi, vous accouplez un cheval et une jument de même race, vivant sur le même sol, partageant les mêmes labeurs et ayant la même conformation. Cétte conformation , par la suite des générations , devient un type indélébile qui s’augmente à chaque génération, jusqu’à ^ prendre les développements les plus exagérés; car, ainsi que nous le verrons plus tard, messieurs, ce sont les appareillements qui donnent naissance aux races et aux familles à caractères tranchés. Ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, sur

lequel nous reviendrons, les races de chevaux h tête busquée n’ont pris ce caractère, qui est devenu une difformité, qu’à la suite d’accouplements suivis entre individus ayant plus ou moins de propension à cette conformation.

Les soins de l’homme peuvent aussi, jusqu’à certain point, contrarier ou modifier l’effet de la nature chez la race chevaline. Comparez, par exemple, un cheval du Nord, laissé libre au grand air, à l’intempérie des saisons, mangeant pendant l’été tout à son aise , l’hiver vivant maigrement et grattant la neige pour trouver çà et là quelques herbes flétries, endurant la chaleur du soleil, le vent, la pluie et les frimas, avec celui qui, tout à côté, vit dans une chaude écurie, sur une épaisse litière, couvert de moelleux tapis, et dont le poil est sans cesse lustré par la brosse et la main de l’homme; son auge est garnie, été comme hiver, d’une nourriture convenable et toujours égale; il n’éprouve aucune intempérie des saisons, ou, s’il y est soumis, ce n’est que momentanément, pendant qu’il est en mouvement, et que, par conséquent, elle ne peut nuire ni à sa constitution ni à sa santé; à son retour, il sera séché et réchauffé, et ses jambes, toujours sèches, seront nettoyées et frottées, de telle sorte qu’aucun engorgement ne pourra s’y fixer et en épaissir les parties molles. Eh bien! ces deux chevaux, fussent-ils tous deux de la même race et du même sang, prendront certainement des caractères différents, qui, d’abord faibles en apparence, peuvent, en s’augmentant par les générations, constituer des différences notables.

Essayons un peu de les caractériser.

Le cheval livré à lui-même, dans les conditions que nous avons décrites, prendra une tête volumineuse et chargée de ganache, son œil se rapetissera et sa paupière deviendra plus épaisse et chargée de longs cils, ses oreilles se développeront et pourront même, avec le temps, devenir pendantes; l’encolure étant toujours basse, deviendra plus épaisse et plus courte; le garrot sera plus épais et moins élevé ; le ventre , soumis à une alternative d’abondance ou de disette, prendra un grand développement d’abdomen, tandis que, au contraire, les côtes s’affaisseront vers leur jonction avec le rachis, de manière à constituer la côte plate et le ventre avalé; la crinière et la queue deviendront abondantes, les crins en seront rudes et

ondulés; les membres, infiltrés par riuimidilé, présenteront des sabots volumineux , des boulets ronds , des tendons noyés sous une couche épaisse de tissu cellulaire et de longs poils; la peau s’épaissira sur toutes les parties du corps et sera couverte d’un poil long et roide, dont les extrémités, lavées, annonceront la prédominance du système lymphatique plus ou moins prononcé, selon que l’animal habitera une contrée plus humide ou plus sèche.

Et ici, messieurs, je vous prie de le remarquer, je ne fais point une fictive théorie , je peins le cheval demi-sauvage du Nord, tel qu’on le trouve en beaucoup d’endroits, tel que nous le trouvons nous-mêmes dans une foule de localités qui nous avoisinent.

Le cheval livré, au contraire, aux soins que nous avons décrits plus haut, conservera les caractères opposés d’élégance et de distinction : son poil sera soyeux, sa peau fine, ses muscles bien dessinés, ses tendons détachés, son œil grand et ouvert, ses côtes resteront arrondies, son garrot élevé, son encolure haute et gracieuse. Et ici encore, messieurs, nous ne faisons point la théorie, mais nous exprimons le fait qu’ont réalisé les Anglais, en entourant des soins les plus spéciaux les chevaux de pur sang, et aussi les Allemands à l’égard de leur race noble. A'^ous voyez par là, messieurs, combien les soins de l'homme peuvent modifier la conformation du cheval; nous en verrons bien d’autres exemples dans la suite de ce cours.

Mais de tous les agents artificiels, ceux qui ont le plus opéré sur le cheval , ce sont le travail , le dressage et le service que l’homme lui a imposés. Il n’est pas une partie du corps de l’animal qui n’en ait ressenti plus ou moins les effets. Commençons d’abord par la tète.

Vous savez, messieurs, que, parmi tous les caractères qu’offre la tête du cheval, il se présente d’abord deux grandes divisions : les chevaux à tête droite et les chevaux à tête busquée. Le cheval à tête droite semble être le type primitif, c'est la conformation que présente le cheval arabe de premier sang , et que tous les auteurs ont considérée comme la plus belle et la plus parfaite. On s’est donc demandé souvent quelle était 'origine du cheval à tête busquée. Parmi les théories qui ont été exposées à ce sujet, je vous citerai celle de M. de Curnieu.

dont l’opinion mérite toute notre considération. Il attribue cette conformation à l’influence du climat; et, rapprochant la question chevaline de la question humaine, il divise en sept classes la tête du cheval. Voici ce qu’il dit à ce sujet ;

« r La tête arabe, répondant aux belles lignes du visage caucasique, tiendra le premier rang; les têtes droites longues, en brochets, en seront les dérivées.

« 2“ Les têtes camues, ou camardes, répondront au profil calmouk; et, en passant, nous remarquerons que certains chevaux tarlares présentent ce caractère, qui consiste dans une tête courte, très-large par en haut, et fortement déprimée au chanfrein.

« 3“ La tête bombée , c’est-à-dire celle qui offre une bosse considérable entre les deux yeux , avec un chanfrein droit et allongé, répondra au profil chez lequel le front a acquis un développement excessif relativement au reste de la tête.

« 4” La tête ronde se distingue par une courbe plus ou moins sentie, mais sans interruption ni ressaut, de la nuque aux lèvres.

« Le premier échelon qui rattache cette classe de têtes à la première et à celle qui va suivre immédiatement, est la tète moutonnée, ou de vielle, et non de vieille, à cause de la ressemblance qu’on a cru lui trouver avec la forme de cet instrument, où cette tête, fort belle d’expression, fort pure dans ses linéaments, ne pèche que par des contours arrondis : c’est celle du cheval andalous pur du haras de Cordoue, le cheval de parade par excellence. Elle est, aujourd’hui, excessivement rare en France; on en trouvera le type idéal dans la lithographie si connue de Géricault, qui représente le Sauteur au pilier. En dégénérant, cette tête devient courte, grosse et charnue; elle se rencontre à cet état chez plusieurs produits de l’alliance brusque de nos carrossières communes de Normandie avec l’étalon noble arabe ou anglais.

« 5® La tête ronde et longue représentera, chez le cheval, le visage aquilin. Elle est généralement étroite, annonce un cheval franc , puissant à la fatigue , et singulièrement dévoué à la besogne.

« 6® La tête plate et busquée semble être celle du véritable anglais sans croisement oriental. Elle annonce très-peu d’in-

telligence, mais point de malice, de rentraiii et de la timidité.

« 7® Enfin, la tête véritablement busquée forme une courbe extrêmement sentie dans son milieu, à l’endroit cà peu près de jonction entre les os du crâne et ceux de la mâchoire; c’est l’apogée de la dégénération. Le cheval ainsi fait est l’idiot de son espèce; c’est le type du mauvais cheval mal élevé dans les pires contrées de l’Angleterre, de la Normandie et de l’Allemagne. »

Certes , messieurs , on ne peut nier que cette théorie ne soit ingénieuse et fondée sur les données les plus scientifiques. Toutefois, vous le voyez, ftl. de Gurnieu accorde tout an climat et à la dégénération des races, et, cependant, il est prouvé que l’on trouve des chevaux à tête busquée dans tous les climats, depuis l’Arabie jusqu’à l’Espagne, depuis les régions tempérées de la Normandie et de l’Allemagne jusqu’aux froides contrées du Danemark et de la Norwége. D’un autre côté, cette conformation n’exclut pas la vigueur et l’énergie, comme vous pouvez vous en convaincre par l’étalon Envié, qui, certainement, est un cheval aussi vigoureux et aussi énergique que possible. Pour moi, messieurs, j’ai pensé que cette conformation pouvait tenir en partie à l’habitude de ramener les chevaux pour le service de la selle, et que l’exagération en sera venue par suite de la mode et du croisement muliiplié. Cependant, comme je ne propose cette théorie que comme un doute, je vous laisse parfaitement libres d’adopter h cet égard l’opinion qui vous conviendra. D’abord, messieurs, vous remarquerez que, de tout temps, l’équitation et le tirage se sont divisés en deux grandes catégories : l’une, naturelle et simple, qui consiste à laisser au cheval tonte la liberté possible; l’autre, étudiée, méthodique, qui consiste, au contraire, à ramener la tête du cheval à la perpendiculaire, à lui élever l’encolure, de façon à ce qu’il imite le cou du cygne.

La première est l’équilation des anciens Arabes, celle des Numides et des Anglais de nos jours, et, pour le tir.age, celle de toutes les races de trait que l'on laisse s’abandonner sur le collier pour y prendre plus de force. Vous remarquerez aussi que, dans toutes ces circonstances, le cheval est resté avec sa tête carrée et ses ganaches nn peu fortes.

La seconde est l’équitation des Turcs, des Maures, des Es-

pagnols , des peuples du Danemark et d’une grande partie de rAllemagne, ainsi que le tirage des voitures, dans une grande partie de l’Europe, où l’on exige que le cheval soit fortement enrenné et élève son encolure en cou de cygne. Voici maintenant l’explication que je propose de ce fait. Je pense que, à force de ramener le bout du nez du cheval vers le thorax, 1 encolure a dû prendre de la propension h se rouer naturellement; que les ganaches se seront diminuées forcément, et que la boîte osseuse de la tête a pris un développement contraire dans la courbure de l’os frontal. Maintenant, si légère que fût cette déviation dans le principe, elle dut s’accroître par les croisements des races qui en étaient le plus sensiblement affectées, car il est certain que cette courbure, quand elle est légère, n’a rien de disgracieux, et s’allie bien avec la position que l’on exige du cheval pour les exercices du manège et le tirage des voitures de luxe. Une fois le principe admis, il n’est pas étonnant qu’il ail été poussé à l’extrême : c’est une maladie de l’esprit humain d’exagérer toutes choses. Dès lors qu’il fut reconnu qu’un cheval qui avait le chanfrein un peu courbé était plus agréable et plus maniable qu’un autre, la mode s’en mêla : on ne voulut plus que des chevaux busqués, et la chose arriva à un tel point , que d’une beauté relative on fit une difformité réelle, difformité qui a amené sa réaction; car, maintenant, on proscrit la tête busquée avec aussi peu de raison qu’on l’admirait autrefois.

Passons à l’épaule , maintenant. L’épaule droite, devenue l’apanage des races dégénérées et des races de trait en particulier, reconnaît pour cause primitive le tirage forcé. En effet, le collier, s’appuyant sur l’articulation qui joint le scapulum à l’humérus, force nécessairement l’angle formé par ces deux os à s’ouvrir davantage , jusqu’à former parfois une ligne presque perpendiculaire avec le cubitus. Cette théorie est d’autant plus certaine , que, plus les espèces sont entièrement consacrées à l’habitude du tirage, plus on y remarque cette défectuosité. La même cause produit les croupes avalées. Par suite des efforts que lait le cheval dans la traction, les os du bassin quittent leur position horizontale pour suivre une ligne abaissée vers leur jonction avec le fémur, le sacrum , et les coxigiens s’abaissent également, et la croupe prend cette di-

rection vicieuse qui détruit la longueur des rayons articulaires et nuit aux belles allures de l’ànimal.

Le dos et les reins subissent aussi l’action du travail. En général, les dos bas viennent du travail prématuré auquel le jeune sujet a été livré, augmenté par des croisements mal assortis. Le service de la selle tiraille les muscles de la colonne épinière et rend la croupe horizontale; il développe le garrot, et donne au cheval du brillant et de l’éclat.

Enfin, les membres, dans leur aplomb et dans leur conformation, portent aussi les marques du travail. Ainsi, les chevaux brassicourt viennent évidemment d’ancêtres dont le travail avait arqué les membres. Mais il est surtout une modification très-importante qui s’y opère, et celle-ci est toute à l’avantage du cheval, c’est celle du développement. Il est un fait reconnu en physiologie, c’est que, plus un organe est exercé, plus il prend d’accroissement. Voyez les jambes des danseurs, les bras des forgerons, ils se font tous remarquer par un développement considérable. Il en est de même du cheval. Celui qui est exercé journellement et accoutumé à de grandes fa'tigues, a les membres beaucoup plus forts que celui qui n’est soumis qu'à un travail léger, ou qui est abandonné dans les prairies, ou demeure enfermé dans les écuries. Ceci est trèsimportant, messieurs, car c’est une des causes de la supériorité du cheval anglais sur ceux du continent. Le cheval anglais, nourri fortement dès ses jeunes années, peut être soumis de bonne heure au travail, avant même d’avoir acquis un parfait développement. Les organes de la locomotion, sans cesse excités par le service et par les frictions auxcpiels ils sont soumis, se développent dans toutes leurs parties: les muscles de l’avant-bras prennent de la largeur, l’articulation du genou se développe d’une manière sensible, l’os qui forme le canon devient plus dense et plus volumineux; mais c’est surtout le tendon qui s’élargit et se détache dans une remarquable proportion; le boulet et le paturon sont aussi plus forts et mieux articulés. Tous ces avantages ne restent pas, d’ailleurs, concentrés chez l’individu : ils se propagent par la génération. En effet, les chevaux, en Angleterre, soit les mâles, soit les femelles, sont tous livrés au tiavail avant d’être livrés h la reproduction ; il s’ensuit que celte disposition ne tend chaque

jour qu’à s’accroître, et par le croisement et par le travail; * aussi faut-il remarquer que tous les chevaux anglais, quelle que soit leur race et leur espèce, ont les membres beaucoup plus forts que ceux des chevaux des autres pays. On peut appliquer la même remarque aux chevaux arabes et h la plupart des races orientales.

En vous parlant, messieurs, de la force des membres, je n’ai pas besoin de vous dire qu’il ne s’agit point ici que de ce volume lymphatique que l’on remarque chez quelques races et chez quelques espèces de nos chevaux du continent ; ceux-ci ont de grosses jambes ; mais d’où provient cette grosseur? Ce n’est ni de la force des muscles ni de la grosseur des os et des tendons ; c’est tout bonnement de l’épaisseur du tissu cellulaire, de l’infiltration des articulations ou des parties molles, de l’abondance et de la grossièreté du poil ; mais disséquez la jambe d'un bon cheval de demi-sang anglais, et même souvent^ d’un cheval de pur sang, h côté de celle d’un lourd cheval de trait flamand, et, outre la différence de den.sité, vous trouverez encore une grosseur matérielle tout à l’avantage des premiers. En France, au contraire, et dans une partie de l’Europe, les chevaux ne travaillent point assez et ne sont pas suffisamment exercés. En général, l’écurie tue, en France, beaucoup plus de chevaux que le travail; aussi, tandis que l’abdomen prend un grand développement, les membres restent légers et arrondis. Mais si cet état de choses existe pour le cheval de service, il est encore cent fois pire pour le cheval de reproduction. En effet, presque partout, en France, surtout parmi les races de luxe, les juments poulinières sont exemptes de tout travail; les étalons travaillent encore moins ; d’où il résulte qu’aucun avantage résultant du service ne peut se transmettre par génération. Les Anglais ont grossi les membres de leurs chevaux par le travail, et aminci les jambes de leur race bovine par le repos, et nous, nous faisons des chevaux comme ils font des bœufs de Durham.

Voici comment s’exprime M. Magne, à ce sujet, dans ses Considéralïons générales sur l' amélioration des races ■ « L’exercice d’une partie, en y üiisant affluer le sang, en active la nutrition, en augmente la force et la rend plus habile à se mou-

voir ; de sorte que, par le travail, la puissance d'agir augmente dans les organes, en même temps que, par l’habitude, l’animal devient plus adroit à s’en servir. Les animaux qui, jeunes, font beaucoup d’exercices, ont les muscles développés et forts, les articulations des membres souples, la poitrine ample, la respiration étendue et facile; ils sont susceptibles d’exécuter des mouvements allongés, variés, et peuvent pendant longtemps soutenir une allure agréable et rapide. »

Je terminerai, messieurs, par une citation empruntée à un ouvrage nouvellement écrit par un auteur dont le nom m’est inconnu, mais qui rend parfaite ma pensée à l'égard des transformations équestres :

« Une des premières conséquences de l’esclavage chez les animaux domestiques, c'est évidemment de les soustraire, en partie, à la puissance des causes naturelles ou au moins d’en suspendre quelques effets. Soumis, dès la conception même, à l’influence des agents artificiels dont l’action est, sinon plus puissante, du moins plus immédiate, plus subite, tout l’organisme des animaux de nos races modernes en est affecté et en porte l’empreinte.

« Cette action se. révèle partout et toujours en bien ou en mal; elle s’exerce à volonté ou fatalement, à l’insu dn maître et malgré lui-même, par le fait sent de son contact. N’y a-t-il pas là, pour l’observateur philosophe, un champ d’études aussi vaste que peu cultivé jusqu’à ce jour? Quel nombre infini de combinaisons différentes ne doit- il pas, en effet, résulter de causes aussi variées que le sont chez les hommes les besoins, les caprices, la sagesse, l’intelligence, la sottise et l’ignorance, la douceur, la brutalité, l’avarice? Car il n’est pas une de ces qualités, pas un de ces défauts, qui n’aient leur effet plus ou moins direct, plus ou moins intense, sur le sort des malheureux esclaves dont nous comprimons sans cesse les instincts, dont nous régentons les passions, dont nous dirigeons enfin jusqu’aux moindres mouvements. »

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