‹ Cours de science hippique professé à lécole des harasChapitre 7 sur 40 · DÉFINITION DES MOTS RACES, ESPÈCES, FAMILLES · texte numérisé non relu

DÉFINITION DES MOTS RACES, ESPÈCES, FAMILLES

Messieurs, si les mots conservaient toujours leur significalion primitive et étaient pris par tout le monde à leur propre valeur, la discussion que je vais établir ici devant vous serait purement grammaticale ; elle consisterait à savoir quelle est au juste la signification des mots races, espèces, familles, par lesquels ou a coutume de désigner un genre spécial de chevaux, vivant dans les mêmes conditions, soumis aux mêmes lois, participant de la même souche. Mais il n’en est point ainsi ; ces mots sont pris le plus souvent arbitrairement, et servent à désigner, sans principes arrêtés, certaines catégories de chevaux, envisagés, soit sous le rapport du pays qui les a vus naître, soit sous celui des services qu’ils sont appelés à rendre, soit encore sous celui de leur souche primitive. Nous tâcherons, messieurs, de trouver à chacune de ces expressions une application distincte et satisfaisante ; mais, auparavant, je veux vous faire connaître les opinions principales des auteurs qui ont traité ce sujet.

Voyons d’abord ce que c’est qu’une race. D’après le Dictionnaire, le mot race signifie lignée, et s’applique à tous ceux ([ui viennent d’une même famille. — M. Huzardfils, dans son Traité des Haras domestiques, en donne, par rapport au cheval, la définition suivante:

« En histoire naturelle , une race est une subdivision de l’espèce ou variété : en économie rurale, c’est une grande famille d’animaux, distingués par un assemblage de caractères qui se sont agglomérés sous certaines influences, soit naturelles, soit dépendantes de la domesticité ; caractères qui se conservent tant que ces mêmes influences subsistent, mais qui peuvent se séparer, au contraire, quand celles-ci cessent d’être les mêmes, pour se grouper d’une autre manière et former de nouvelles races.

« Ces caractères sont la taille, la couleur et les formes du corps ; il s en faut qu ils soient invariables dans les individus

— sodé la même race ; mais s’ils ont des degrés, s’ils sont plus ou moins extensibles, plus ou moins prononcés, cette propriété a des extrêmes, et c’est la moyenne entre les extrêmes qui forme les caractères vrais de la race. »

Grognier s’exprime ainsi : « On peut définir les races des variétés qui, s’élant formées dans une espèce par une ou plusieurs causes, telles que l’influence de la nourriture, du sol, du climat, de certaines habitudes de la domesticité, sont de même transmissibles par voie de génération. »

M. Beugnot est à peu près du même sentiment :

« Les animaux de la même espèce, dit-il, peuvent différer entre eux d’une manière très-sensible quant à la taille, aux formes, aux dispositions, à l’aptitude à certains genres de services, etc.

« Lorsque ces différences sont héréditaires sous l’influence des causes qui les ont produites, elles constituent ce que l’on appelle une race ; les différences mêmes se nomment les caractères de la race. Si, au contraire, elles ne sont que fortuites et non héréditaires, elles constituent seulement des variations, des anomalies. »

Vous voyez, messieurs, que les auteurs sont à peu près unanimes pour donner au mot race la double signification de cheval élevé sous les mêmes conditions naturelles et les mêmes conditions artificielles. Il est encore une troisième manière dont il a été envisagé, qui est de le regarder comme synonyme de sang ; ainsi de dire, par exemple, ce cheval a de la race, cheval de race.

Le morceau suivant, extrait du Cours d' Équitation de Saumur, explique parfaitement cette triple signification du mot race.

« Le mot race est synonyme de famille, souche, lignée, et semblerait ne devoir être consacré qu’îi la désignation des animaux issus des mêmes parents ou du moins ayant une commune origine ou une descendance identique. Cependant il a été employé diversement par les auteurs qui ont écrit sur ces matières : les uns désignent par ce mot les chevaux d’une contrée. d'un État ou d’une province; d’autres expriment par là le genre de service auquel appartiennent certains chevaux ; quelques-uns donnent à cette expression un sens général, rela-

lif seulement h l’origine distinguée ou commune du cheval.»

Ainsi, messieurs, comme nous l’avons dit, le mot race a trois significations, ou plutôt désigne ti'ois ordres d idées dilférentes : le pays d’où provient le cheval, le genre de service auquel il appartient; enfin, il est synonyme de cheval distingué. Cette dernière acception est presque abandonnée maintenant, et l'on dit partout cheval de sang au lieu de cheval de race, ce qui, eiïectivement, ne signifiait rien ; car^un cheval est toujours d’une race (jurlcouque. Restent maintenant les deux significations inditpiées par les auteurs que nous avons cités. Ici encore vient s’établir une tendance à simplifier cette dénomination, et à ne plus donner au mot race d’autre signification que celle qui résulte du pays ou des contrées d’où le cheval provient.

C’est cette opinion que nous adopterons, messieurs. Nous spécialiserons le mot race dans la signification du résultat des influences nalurelles. La race d’un cheval sera, pour nous, le pays qui l’a vu naître, lui ou ses auteurs, quelle que soit son origine. Cette expression s’appliquera encore aux chevaux de contrées plus ou moins limitées, pourvu qu’il y ait nécessité ou convenance de localiser leur provenance. Ainsi, l’on dira, en général : cheval de race espagnole, cheval de race anglaise, ou, en particulier, cheval de race normande, cheval de race audalouse, cheval de race du Cleveland, ou, plus spécialement encore, cheval de race cotentine, du Merlerault, du Léon ou de la plaine de Tarbes, etc. Dans le cas où un cheval provient de. deux auteurs de différents pays, on dira de race anglo-arabe, anglo-normande, franco-arabe, etc.

« On en doit dire autant, dit le duc de Newcastle, de toutes les créatures du monde, même aussi des hommes; car, qu’un Français demeure en Allemagne, son petit-fils sera un vrai Allemand; tout de même qu’un Allemand vive en France, son petit-fils sera vrai Français en esprit et en agilité. »

Venons donc au mot espèce.

Qu’est-ce que l’espèce, d’après le Dictionnaire? C’est une idée commune qui est sous une autre plus universelle qu’on appelle genre; ainsi, en histoire naturelle, le monodaclyle est un genre et le cheval une espèce; mais ce mot, détourné de sa signification primitive, est devenu, en fait de chevaux, syno-

iiyme de race ; ainsi, l’on dit indifféremment race bretonne ou normande, race de trait ou de carrosse, ou bien espèce bretonne ou normande, espèce de trait ou de carrosse. D’après ce que nous avons dit, puisque nous adoptons le mot race pour désigner un genre de chevaux soumis aux mêmes influences naturelles, nous admettons le mot espèce pour désigner le cheval soumis aux mêmes influences artificielles. Ainsi, nous dirons d’un cheval : « Il est d’espèce de trait, d’espèce de pur sang, d’espèce de carrosse, d’espèce de demi-sang, » désignant ainsi le service auquel le cheval est propre ou ses aptitudes, résultant de l’organisation que lui ont donnée les soins et la volonté de l’homme.

Remarquez donc bien, messieurs, la différence que nous donnons aux mots race et espèce : le premier signifie pour nous le résultat des influences naturelles, le second le résultat des influences artificielles. Nous dirons donc d’un cheval : « 11 est de race anglaise et d’espèce de pur sang, ou de race française et d’espèce de pur sang. » Cette dernière expression, je le sens, messieurs, n’est pas juste en tout; car l'espèce de pur sang n’est pas assez ancienne en France pour y avoir constitué une race dans le. sens où nous entendons généralement ce mot; mais il est bien difficile qu’une expression se plie à toutes les combinaisons de la nature et de la pensée. Pourvu qu’un mol réponde juste à l’idée que nous voulons exprimer, zela suffit. Si l’on voulait rendre une raison grammaticale de tous les mots employés dans les sciences didactiques, on se trouverait souvent fort embarrassé.

Ce que j’ai en vue dans cette leçon, messieurs, c’est de vous faire comprendre que, pour éviter toute amphibologie dans la désignation d’un cheval, il est utile de donner au mol race et au mot espèce une signification précise. Nous appliquerons donc le premier, ainsi que nous l’avons dit, au pays qui a vu naître le cheval; le second à son genre de service ou à son sang j)articulier. Je prévois toutefois plus d’une objection en prenant la chose absolument. Ainsi, voilà un cheval né en France, de père et de mère de race arabe: dirons-nous qu’il est de race française? Oui, me.ssieurs, nous le dirons, pour ne pas déroger aux principes que nous avons posés; mais nous ajouterons aussitôt d’espèce pur sang arabe. En effet, le

chôval ii’esl plus arabe, puisqu’il ii est pas ué en Arabie, et il est français, puisqu’il est soumis aux influences climatériques rie ce pays; mais, comme il n’a pas le type français, nous devons taire connaître son origine. Celle-ci est dépendante de la volonté de l’homme, qui a voulu maintenir une race pure par ses soins et son intelligence, qui a opéré le déplacement des deux auteurs de leur pays natal, et les a appareillés dans un but spécial ; nous devons donc dire, après l’avoir déclaré français de race, qu’il est arabe d’espèce. C’est pourquoi nous ajoutons d’espèce pur sang arabe. Si le cheval était né d’une jument française et d’un cheval arabe, nous dirions cheval de race française, d’espèce demi-sang arabe.

Le mot famille se prend aussi dans plusieurs acceptions; mais, jusqu’ici, il n’a pas été clairement défini; ainsi on dit la famille arabe, la famille anglaise, la famille normande, pour signifier, en général, les chevaux de ces pays, et plus particulièrement, dans chaque espèce, la famille d’un cheval célèbre qui y a imprimé un cachet particulier. En Arabie, et dans tout l’Orient, on h coutume de donner à une lignée de chevaux le nom d’un aïeul renommé. En Angleterre, on dit aussi la famille à’EcUpse ou de tel autre cheval fameux, dont les descendants se font remarquer par certaines qualités spéciales. En Normandie, on distingue encore plusieurs familles de chevaux qui se sont fait un nom par leurs produits ; ainsi, la famille de Y.-RattJer est renommée dans ce pays par son tempérament, la force de ses hanches et sa résistance au travail ; on lui reproche peu de liberté dans ses épaules.

Je vous cite cet exemple en passant pour vous montrer qu’il est important d’étudier les familles de chevaux, afin de savoir, dans les croisements, sur quelles qualités on peut compter et quels défauts, au contraire, il faut éviter. Telles sont, messieurs, les réflexions que j’avais à vous exposer à l’égard de ces trois expressions; vous trouverez à les appliquer dans vos lectures, et plus encore sur la nature, grand livre ouvert à tous ceux qui savent y lire.

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