SIXIÈME LEÇON
lÆ CHEVAL DE SELLE, LE CHEVAL DE CARROSSE ET LE CHEVAL DE TRAIT.
Vous avez vu, messieurs, dans la leçon précédente, les principales destinations du cheval chez les peuples anciens et modernes, mais il est important que nous nous arrêtions un instant sur les trois principales divisions de la race chevaline, celles qui probablement, quel que soit l’avenir des civilisations, existeront toujours a un degré plus ou moins marqué, et avec des modilicatious plus ou moins grandes. Je veux parler du cheval destiné à la selle, du cheval destiné au tirage des voitures légères, appelé cheval de carrosse, et du cheval destiné au tirage au pas, appelé cheval de trait. Le cheval destiné à la selle formait, comme nous l’avons vu, chez les peuples anciens, la presque totalité de l’espèce chevaline ; naguère encore, il était d’un usage beaucoup plus fréquent et plus usuel, et le seul dont on s’occupât pour améliorer la race ou dresser l’individu. En effet, il y a deux siècles encore, presque personne n’allait en voiture, dans aucune partie de l’Europe, tout le monde montait à cheval, hommes et femmes, enfants et vieillards. Quelques races grossières étaient attelées aux fourgons et aux charrettes , mais on ne s’en occupait pas ; le cheval de selle seul était l’objet de tous les soins et de toutes les attentions. En France principalement, pays de chevalerie et d’élégance, le cheval de selle recevait une espèce de culte ; on remarquait avec soin les contrées qui fournissaient les meilleurs chevaux, et on les entourait de soins infinis; la Barbarie, l’Espagne, la Perse, étaient mises à contribution pour fournir des étalons améliorateurs ; d’un autre coté, l’art de l’équitation était poussé si loin, que, outre les quinze ou vingt académies qui existaient en France, un grand nombre de seigneurs avaient dans leurs châteaux des manèges et des écuyers habiles et intelligents.
La chasse occupait alors toute la jeunesse française; plus de cerit mille chevaux y étaient annuellement consacrés. Le cheval de selle en était arrivé, par tous ces motifs, à une haute perfec-
tion : le liant, la souplesse, l’énergie, la vigueur, se réunissaient au plus haut degré, chez l’ancien cheval de selle français. Toutefois, chacun, comme h présent, vantait chez son cheval favori des qualités diverses, l’un avait leliant et le cadencé du cheval espagnol, l’autre la souplesse du barbe, celui-là sautait comme le cheval irlandais. Du reste, il y avait une grande variété dans les chevaux de selle : on distinguait principalement, en France, ceux du Merlerault, du Limousin et de la Navarre ; mais il y avait encore un grand nombre d’espèces de chevaux consacrés aux divers services de la selle : le grand cheval d’escadron, qui était l’ancien destrier, et qui est devenu le carrossier; le cheval de chasse, les chevaux d’amble et d’allure, les bidets des montagnes, tous ces chevaux avaient leurs emplois particuliers et étaient compris sous le nom générique de cheval de selle; toutefois cette dénomination comprenait spécialement le cheval de maître , léger, gracieux et bien dressé. Maintenant, quoiqu’on monte encore à cheval, le cheval de selle n’existe plus, l’habitude des voitures, la beauté des routes, ont fait perdre l’usage du cheval de selle; on ne voyage plus à cheval, on ne chasse plus à cheval, on ne monte plus à cheval pour se rendre à ses affaires ou à ses plaisirs. De toutes parts tes manèges sont abandonnés, les hommes qui montent à cheval maintenant montent à l'anglaise, équitation plus commode que l’ancienne, pour la promenade et la route, mais qui n’exige plus la même perfection dans les moyens employés pour agir sur le cheval, ce qui fait que le cheval ainsi monté peut se monter et s’atteler indifféremment. Le seul cheval de selle proprement dit de notre époque est le cheval destiné h la guerre, surtout celui de la cavalerie légère ; mais le nombre n’en est pas assez considérable (six ou sept mille environ pour toutes les armes), et surtout le prix n’en est pas assez élevé pour en faire une industrie spéciale; il en résulte que le cheval de guerre ne peut être dans l’élevage qu’un accident ou une exception. Du reste, comme nous le verrons plus bas en traitant du cheval de voiture, celui-ci se rapproche tellement maintenant des qualités exigées pour la selle , que l’on peut trouver un excellent choix parmi les chevaux qui y sont destinés. Voici, selon la Guérinièrc, le portrait d’un bon cheval de guerre :
« Un cheval destiné pour la guerre doit être de médiocre stature, c’est-à-dire de quatre pieds neuf à dix pouces de hauteur, et qui est celle qu’on demande en France dans presque tous les corps de cavalerie. Il faut qu’il ait la bouche bonne, la tête assurée, et qu’il soit léger h la main; ceux qui cherchent dans un cheval de guerre un appui à pleine main, se trompent, parce que la lassitude le fait peser et appuyer sur son mors. Il doit être de bonne nature , sage , fidèle, hardi , nerveux , d’une force pourtant qui ne soit pas incommode au cavalier, mais liante et souple ; il faut qu’il ait l’éperon fin et les hanches bonnes, pour pouvoir partir et repartir vivement, et être ferme et aisé à l’arrêt. Il ne doit être aucunement vicieux ni ombrageux ; car quand même il aurait d’ailleurs assez de force, et qu’on l’aurait rendu obéissant, il arrive souvent qu’après quelques jours de repos, ou par quelque mauvaise main, il retombe dans son vice. Comme il faut toujours être en garde sur ces sortes de chevaux, ils ne sont bons qu’à être confinés dans une école ; car ce serait trop que d’avoir son ennemi à combattre et son cheval à corriger. Le vice le plus dangereux ([ue’puisse avoir un cheval de guerre, est celui de mordre et de se jeter sur les autres chevaux, parce que, dans un combat où il est animé, on ne peut lui ôter ce défaut. »
Ces qualités, messieurs, qui sont encore celles que l’on recherche maintenant dans le cheval de guerre, peuvent se trouver parfaitement réunies chez le cheval de demi-sang de notre époque. Le vrai type du cheval de selle actuel est le cheval de pur sang; ceux qui, après avoir paru sur l’hippodrome, ne sont consacrés à la reproduction ni comme étalons, ni comme poulinières, feront d’excellents hacks ou chevaux de promenade. Du reste, comme je l’ai dit plus haut, le cheval de selle de notre époque peut être un cheval à deux fins, s’atteler et .se monter tour a tour; le.eheval de selle, chez qui on n’exige pas une très-grande finesse, et que l’on attelle à une voiture, peut s’actiuitter également bien de ces deux services.