‹ Cours de style diplomatique (volume 2)Chapitre 14 sur 42 · C.-H. VAN Grasveld · texte numérisé non relu

C.-H. VAN Grasveld

A.-I. DE SiTTER.

Lettre de Lord Malmesburg à Lord Grenville,

Paris, le ao décembre 1796.

Mtlord,

M. Ellis arriva ici de Londres jeudi dernier, •1 5 de ce tnoîs, à cinq heures du soir, et me remit les dépêches, n*** xi et xii, dont V. S. l'avait chaîné.

Quoique rien ne fût plus clair, mieux rédigé ni plus satisfaisant que les instructions qu'elles contenaient, cependant comme il était de la dernière importance que je les possédasse parfaitement avant de voir le Ministre français, je différai jusqu'au vendredi soir à lui demander une conférence dans le dessein qu'elle n'eût lieu que le dimanche matin.

Il me désigna onze heures du matin le même jour, et il était près d'une heure quand nous nous séparâmes. Quoique ce que m'a dit M. de La Croix, avant d'en avoir communiqué avec le Directoire, ne puisse être considéré comme le liant

'( a7^ ) officiellement, et qu'il y aura probablement une grande d ifférence dans ce que j'entendrai par la suite quand il me parlera en son nom; cependant , comme il est impossible que le Directoire n'ait pas conjecturé à peu près la nature des ouvertures que j'avais à faire, et qu'ainsi il ne s'y soit pas préparé en quelque manière , il est essentiel que V. S. soit informée exactement des premières impressions qu'elles ont paru faire sur M. de La Croix.

Avant d'entrer en matière, je commençai par lui dire , que j'étais autorisé maicitenant à conférer avec lui sur un des objets les plus importans. qui peut^tre ait jamais été soumis à la discussion; que la grandeur du sujet défendait toute finesse, excluait toute prévarication, suspendait. tout préjugé ; et que comme il m'était ordonné de parler avec franchise et vérité, j'espérais que de son côté il penserait que c'est le seul moyen qui puisse et doive être employé pour terminer avec succès une négociation à laquelle était attaché le bonheur de tant de millions d'hommes; que pour plus grande précision , et afin que ce que j'avais à lui proposer fut entendu clairement, je lui remettrais un mémoire confidentiel avec une note officielle qui s'expliqueraient d'eux-mêmes quand il les aurait lus. Le mémoire contenait les conditions dont S. M. faisait dépendre le rétablissement de la paix;

( 373 ) la note exprimait les dispositions de S. M. à entrer dans toutes les explications que le Directoire pourrait requérir à ce sujet , ou à recevoir tout contre-projet reposant sur les mêmes bases que le Directoire voudrait proposer. Néanmoins je n'hésitai pas à lui déclarer que , conformément aux principes que j'avais posés et dont je ne me départirais certainement à aucune époque de la négociation y j'étais prêt à répondre à toutes ques* tîons, à expliquer et éclaircir tous les points sur lesquels il était possible de prévoir que l'examen de ces pièces pourrait faire naître quelques doutes ou malentendus.

Après ce préambule, je me contentai de remarquer que je croyais qu'en aucune négociation semblable aucun Ministre n'avait été autorisé à entrer de prime-abord dans une discussion aussi étendue que j'allais le faire; que j'étais bien sûr que la vérité de cette remarque et la conclusion évidente qu'on en devait tirer n'échapperaient pas à l'observation de M. de La Croix.

Je lui remis alors en mains les deux pièces. — Il commença par lire la note, sur laquelle il ne put exprimer que de la satisfaction. Après avoir donné au mémoire confidentiel toute l'attention qu'il méritait, et avoir réfléchi un moment, il dit qu'il lui paraissait sujet à des objections insurmontables, qu'il trouvait qu'il demandait beaucoup II. i8

plus qu'U n'accordait^, et que, si on le suivait, la si^ t uation où resterait la Fraace ne, serait plus dans une grandeur proportionnée à celle des autres puissances de l'Europe. — Il dit que l'acte de constitution, suivant t interprétation des meilleurs publicistes. ( et cette phrase est remarquable ) , mettait la république dans l'impossibilité de faire ce que nous requérions; que les Pays-Bas autrichiens y étaient annexés, et qu'on ne pouvait la disposer sans jeter la nation dans le désordre, au moment de la convocation des assemblées pri* maires. — -Il ajouta qu'il était d'autant plus surpris que la Grande-Bretagne en fît la condition essentielle du traité, qu'il croyait m'avoir pleinement e^pKqué dans nos dernières conversations la nature de la constitution. — Je répondis que je me rappelais parfaitement tout ce qu'il m'avait dit à ce sujet; qu'il se ressouviendrait probablement aussi que, quoique je l'eusse écouté avec toute l'attention que je fais à tout.ce qu'il me dit, je ne lui avais fait cependant aucune espèce de réponse , et que je n'avais ni admis ni contredit son opinion; que quoiqu'il me parut très-facile de le combattre par l'esprit de la constitution ellemême, cette discussion me paraissait absolument étrangère à l'objet de ma mission, puisque même en lui accordant ses deux propositions ( savoir, q\ie la rétrocession des Pays - Bas autrichiens

était incompatible avec !es ïois françaises, et que nous devions en être instruits auparavant), il existait cependant en Europe un droit public supérieur à tout droit public, que la France pouvait avoir jugé à propos d'établir dans ses domaines; que si la constitution était connue publiquement, les traités existans entre S. M. et l'Empereur étaient au moins également publics, et qu'il y était énoncé clairement et distinctement, que les deux parties contractantes s'engageaient réciproquement à ne point mettre bas les armes sans avoir obtenu la restitution de tous les territoires, etc. , qui appartenaient à l'une ou l'autre avant la guerre ; que la date de cette stipulation était antérieure à l'annexe des Pays-Bas à la France; que sa notoriété devait avoir convaincu les Français au moment où ih passèrent leur loi, que s'ils y adhéraient ce serait un obstacle insurmontable à la paix. Je fis l'application de sa maxime aux Indes occidentales et aux établissemefis dans les Indes orientales, et lui demandai s'il s'attendait que nous renoncerions à nos droits de possession , parce qu'il leur plairait de les regarder encore comme des parties intégrantes de la République , qui devaient être restituées sans que leur valeur pût entrer en compensation dans la balance? Je supposai aussi le cas où la France, aii lieu d'avoir faif des acquisitions pen-

( ?76 ) ■ (lant la guerre, aurait perdu ce qu'elle appelait 1 intégrité de ses domaines, et je demandai si , dans la crainte de faire encore de plus grandes pertes, le gouvernement, tel qu'il était composé maintenant, ne se regarderait pas comme ayant des pouvoirs suffisaris pour sauver son pays d'un danger imn>inent, et faire la paix en sacrifiant une partie dp ses domaines, afin de sauver le reste ? — M. de La Croix observa que c'était supposer un cas de nécessité, et que cette manière de raisonner ne pouvait s'appliquer aux circonstances actuelles. — Je convins du premier point; mais je soutins que s'il avait ce pouvoir en cas de nécessité, il l'avait également dans tous les autres et particulièrement dans le cas présent, puisque lui-même m'avait répété souvent que la paix était tout ce que son pays et son gouvernement voulait,, et même ce dont il avait besoin.

M. de La Croix chercha à éluder dans sa réponse , et par une suite de raisonnemens arrangés à cet effet, il essaya de prouver que par la situation relative des contrées adjacentes, le gouvernement actuel de France serait infiniment répréhensible , et mériterait d'être accusé , s'il souffrait jamais que les Pays-Bas fussent séparés de son domaine; que, par le partage de la Pologne, la Russie, l'Autriche et la Prusse avaient augmenté leur puissance à un pbint formidable; que l'An-

( ^77 ) gleterre par ses conquêtes, et par l'activité et la manière dont elle régissait ses colonies , avait doublé ses forces. « Votre empire dans Vlnde^ dit M. de La Croix avec véhémence , seul vous ajourni les moyens défaire salarier toutes les puissances contre nous; et vous avez accaparé le commerce de manière que toutes les richesses du monde se versent dans vos coffres. » Ce furent ses propres mots.

De la nécessité pour la France de garder les Pays-Bas et la gauche du Rhin , afin de conserver la situation relative en Europe , il passa aux avantages qui, prétendait-il, résultaient pour les autres puissances de cette addition aux domaines français. « La Belge ^ pour me servir de son expresision, en appartenant à la France, tarirait ce qui a été la source de la guerre depuis deux siècles; et le Rhin étant la limite naturelle de la France, assurerait à l'Europe sa tranquillité pendant deux siècles.»— -Je ne crus point nécessaire de combattre cette doctrine déplacée, et me contentai de lui rappeler qu'il m'avait dit dans une de nos dernier, s conférences, quand il comparaît la faiblesse de la France sous ses monarques, avec sa force et sa vigueur sous son gouvernement républicain : a Nous ne sommes plus dans la décrépitude de la France monarchique^ mais dans toute la force d* une république adolescente, » C'étaient ses expressions.

(. ^78 ) . Teo conciliai, en adoplant son raisoiii]keHieat, que la force et la puissance qpe la France avait acquises par sou changement de gouvernement étaiefnt beaucoup plus grandes que celles que pouvait produire toute acquisition de territoire; d'où il s'ensuivait que si la France sous la forme de gouvernement royal était constamment et trèsjustement l'objet de l'attention , pour ne pas dire de la jalousie des autres puissances de l'Europe, elle l'était devenue bien plus que jamais ^ par sa constitution actuelle, en admettant son axiome, l'objet d'une attention et d'une jalousie plus fondée; qu'en conséquence toute addition à ses domaines ne pouvait qu'alarmer infiniment tous ses voisins sur leur sûreté future , et sur la tranquillité générale de l'Europe. — La réponse die M. de La Croix est si remarquable que je demande la permission de l'insérer ici , à ce que je crois, dana ses propres termes : « Dans le temps révolutionnaire tout ce que vous dites , Mylord, était vrai ; rien n'égalait notre puissance, mais ce temps n'existe plus; nous ne pouycMjs plus faire lever la nation en masse pour voler au secours de la patrie en danger; nous ne pouvons plus engager nos concitoyen^ à ouvrir leurs bourses pour les verser dans le trésor national et à se privçr même <lu nécessaire pour le bien de la chose publique. » — Il finit là, me disant que quand la France aurait la

( ^79 ) paix, elte' serait nécessairement la puissance la plus tranquille et la plus pacifique de l'Europe. — Je lui observai seulejfnent que le passage de la jeunesse à la décrépitude avait été bien subit pour la république; mais que cependant je ne pouvais admettre qu'il devint indiffèrent à ses voisins, et encore moins une sûreté essentielle en elle-même qu'elle acquit une augmentation de frontière aussi considérable.

Ceci conduisit M. de La Croix à* parler d'offrir un équivalent à l'Ëmj^ereur pour les Pays-Bas autrichiens ; et , suivant son plan , on devait le trouver dans la sécularisation des trois Électorats ecclésiastiques , et de plusieurs Évêchés d'Aile^ magne et dltalie.

Il traita ce sujet comme une chose qui lui étsiit familière et à laquelle il avait souvent réfléchi.

II parla de faire de nouveaux Électeurs et nomma , probablement dans la vue de faire mieux goûter son projet, le Stathouder^ le Duc de Brunswick et celui de Wûrtembei^ comme personnes propres à remplacer les troi^ Élecleiil^s ecclésiastiques à réformer.

Ce serait mal employer le temps de V. S. que de l'occuper à vous répéter touf ce qu'il me dit à ce sujet. H tendait en substance, comme il l'a avoué lui-même, à la subversion totale du plan

actuel de la constitution germanique; et comme cela était directement opposé . au principe que S. M. et l'Empereur avaient distinctement posé conome base de la paix à faire pour TEmpire^ je me contentai de le lui rappeler et de lui faire voir spécialement qu'il était impossible de discuter ce point convenablement, avant que S. M. I. eût pris part à la négociation. Je pris cette occasion pour lui faire entendre que si la France consens tait à toutes les autres propositions faites y il ne serait pas impossible de. lui céder quelques par-? ties de «territoire pour étendre ses frontières du coté de rAllemagne; et qui en addition du Duché de Savoie et des Comtés de Nice et d'Avignon , lui procurerait une grande augmentatioq de force et de puissance.

M. de La Croix en revint encore ici à la constitution, et dit que ces pays étaient déjà constitutionnellement annexés à la France. — Jerépliquai que , dans la négociation qui allait commencer, il était impossible aux autres puissances de partir d'aucune autre époque . que de celle qui avait précédé immédiatement la guerre , et que toute acquisition ou diminution de territoire qui avait eu lieu depuis lors entre les puissances belligérantes, devaient nécessairement devenir l'objet dé la négociation et être balancées l'une par 1 autre dans les arrangemens définitifs de la paix générale,

Vous persistez donc , dit M . de La Croix , à appliquer ce principe à la Belgique? — Je répondis : « Très-certainement, et ce ne serait pas vous parler franchement que d'hésiter de vous déclarer que dès l'entrée de la négociation , que vous ne devez point espérer que S. M. veuille se relâcher sur ce point et consentir jamais à voir les Pays-Bas faire partie de la France. »

M. de La Croix répondit qu'en ce cas il ne prévoyait pas que nos vues pussent s'accorder, et qu'il désespérait du succès de la négociation. — Il revint encore néanmoins à son idée , qu'il était possible de trouver un équivalent pour l'Empereur ; mais comme il ne proposait que l'aliénation ou le démembrement de pays qui n'appartiennent pas à la France, même par conquête, je ne crus. pas que cela méritait attention, ni certainement que cela valût la peine d'être répété à V. S. — Je n'ai pas besoin d'observer que tous ces équivalens, tout insuffisans qu'ils étaient, n!étaient offerts que pour nous faire consentir à ce que les Pays-Bas restassent à la France ; et qu'ainsi il eût été directement contraire à mes instructions de les admettre en aucune manière.

. M. de La Croix toucha légèrement ce qui' concernait l'Italie et n'en parla plus dans la suite de n otre conversation . Je dois aj outer que toutes les fois que je fis mention de la restitution des Pays-Bas à

l'Empereur, j eus toujours soin qu'il fut entendu qu'elle devait être accompagnée d'autres cessions pour leur former une ligne de défense suffisante et qu'il ne serait pas permis à la France de retenir tout le pays intermédiaire jusqu'au Rhin. J'insistai particulièrement sur ce point, quand je lui fis entrevoir la possibilité de consentir à une extension de limites de la France du côté de l'Allemagne; mais comme le Ministre français s'opposait aussi fortement à la restitution des Pays-Bas à l'Empereur^ que je mettais de tenîacité à la demander, le 'reste de mes réclamations ne pouvait conséquemment devenir l'objet de la discussion.

Je crois avoir maintenant instruit V. S. avec assez d'exactitude , de tout ce que dit le Ministre français sur l'ouverture que je lui fis de cette partie de mes instructions, qui est plus immédiatement relative à la paix entre la Grande* Bretagne, S. M. I. et la France. li me reste à vous faire part de ce qui s'est passé entre nous au sujet de nos alliés respectifs.

Sur les articles qui réservent à la Cour de Pétersbourg et à celle de Lisbonne le droit d'accéder au traité de paix sur le strict status ante belïwn , le Ministre français ne fit aucune autre remarque, que de demander, en parlant des alliés de la République, si j'étais pîrêt à traiter ce qui

était relatif à leurs intérêts, que certainement la B.épubIiquen'abandonneraitjamais.Celamedoniia occasion de remettre le mémoire confidentiel (B) relatif à rSspagne et à la Hollande, et préliminairement je lui représentai en substance la première partie du n® xii de V. S.

Quoique j'eusâe touché un mot de la partie espagnole de Saint-Domingue , en. traitant de la paix avec la France ; cependant comme elle ne fit objet de dissension entre nous , que lorsque je parlai de la paix avec l'Espagne, j'ai cru qu'il Tabit mieux placer dans cette partie de ma dépêche tout ce qui se dit à ce sujet : c'est le seul point qu'il discuta ; mais, de ce qu'il ne parla d'aucune réclamation de l'E^gne , je n'en conclus pas qu'il n'en fera aucune mention dans le cours de la négociation. Je ne doute pas au contraire qu'il n'en ait plusieurs à faire, et même d'inadmissibles. Néanmoins il garda le silence en ce moment, et se borna à combattre l'idée que par le traité d'Utrecht, l'Espagne se fiit engagée à n'aliéner aucune de ses possessions cm Amérique. J'avais l'article copié dans ma poche,, et je le luïlus. Il avoua qu'il était clair et formel ^ mais il prétendit que les circonstances avaient^ changé si essentiel^ lement depuis 171 3,. que les engagemens pris alors ne pouvaient être regardés comme étant en force. Je lui dis que par l'esprit de l'article

même, on avait voulu prévoir des événemens éloignés , et non pas ce qui devait arriver au temps du traité ou peu après , et que c'était parce qu'on avait prévu, autant qu'il était possible, le changement des circonstances, qu'on avait inséré cette clause; qu'enfin si l'Espagne avait aucun égard à la foi des traités, elle devait se regarder comme autant liée aujourd'hui par cette clause, qu'au moment où elle avait été rédigée. Je poursuivis en disant que néanmoins il n'était pas toutà-fait impossible d'arranger ce point sans beaucoup de difficultés , et qu'on pouvait trouver les moyens par lesquels S. M. C. ne manquerait pas à la bonne foi , et qui concilieraient également la France et l'Angleterre. Je lui laissai alors entendre en termes généraux que l'Espagne pouvait regagner la partie de Saint-Domingue, en faisant quelque cession considérable à la Grande-Bretagne et à la France pour prix de la paix; ou qu'afin de laissçr à la France tout Saint - Domingue , nous pourrions retenir la Martinique ou Sainte -Lucie et Tabago, — M. de La Croix écouta ces propositions avec quelqu'attention , mais il craignit de se compromettre en paraissant approuver et laissa tomber l'objet de la Cour de Madrid, en observaut que la France n'abandonnerait jamais les intérêts de ses alliés.

Notre conversation sur ceux de son autre allié,

la Hollande, fut beaucoup plus longue parce que la teneur du mémoire nous conduisit inévitablement à approfondir ce sujet.

M. de La Croix affecta d'assurer que toute déviation du traité de paix conclu entre la France et ce pays, ainsi que toute restitution de territoire acquis par la France en conséquence de ce traité , était tout-à-fait impraticable. Il trouva également impraticable toute tentative pour rendre aux sept Provinces - Unies leur ancienne forme de gouvernement. Il parla de l'établissèment d'une convention à La Haye avec un air triomphant et une satisfaction affectée de ce que la cause de la liberté était gagnée pour un si grand peuple. Il avoua cependant volontieis que vu les grandes pertes . que la République Hollandaise avait faites dans les colonies, et vu spécialement la faiblesse a^vec laquelle elle les avait défendues, on ne devait pas s'attendre que S. M. consentît à en faire la restitution pleine et entière, et il me demanda si je pouvais l'informer jusqu'à quel point nos vues s'étendraient à cet égard. — Je liri dis que j'avais lieu de croire que S. M. demanderait des possessions et des établissemens qîii n'ajouteraient rien ni à notre pouvoir ni aux richesses de nos domaines dans les Indes, et qui ne tendraient qu'à nous en assurer la tranquille possession. — «Vous entendez par là, dit

M. de La Croix^ le cap cieTrinquemale. » — Je répondis que ces étabiissemens étaient certainement de ce genre, et qu'il n'y avait pas apparence qu'on les restituât aux Hollandais. — M. de La Croix se jeta alors dans une dissertation fort travaillée sur la valeur du cap de Bonne-Espérance, qu'il ne considérait pas seulement comme un port de relâche, mais comme une possession qui, dans nos mains, deviendrait une des colonies les plus fertiles et des plus productives de l'Orient; et il n'hésita point d'assurer que, suivant son estimation, elle deviendait en définitive im^ acquisition d'une importance infiniment plus grande pour l'Angleterre que celle des Pays-Bas pour la France, et que si l'on consentait à nous la laisser, elle serait regardée comme une ample compensation. — « Si vous êtes maîtres du cap et de Trinquemale, ajouta- t^il, nos étabiissemens dans l'Inde, ainsi que les îles de France et de Bourbon , seront absolument et selon votre bon plaisir, dans votre dépendance^ et nous ne pourrons les garder qu'autant qu*il vous plaira; vous serez les seuls maîtres dans l'Inde, et nous y serons entièrement dépendans de vous. » — Je lui répétai qu'on n'insisterait sur ces possessions que comme moyen défensif et non offensif, et que si l'on discutait cet objet franchenoent et sans passion, on trouverait qu'en nous procurant une grande su^

reté additionnelle, il ne nous ajouterait aucun pouvoir d'attaque, même quand nous serions disposés à troubler la paix de cette partie du monde ; et que si l'on insistait sur ces établissemens hollandais, et peut-être quelques autres peu essentiels, et que d'un autre côté il voulait compter tout ce que nous avions encore à restituer à la Hollande, taudis qu'elle n'avait rien à rendre à l'Angleterre, il n'était pas possible qu*il ne regardât comme infiniment honnêtes et généreuses les <x>nditions de paix que S. M. proposerait aux Hollandais. Je ne trouvai point du tout M. de La Croix disposé à convenir de ce point avec moi. Il me dit que la Hollande, dépouillée de ces possessions, serait ruinée. — Il parla alors, mais comme d une idée qui lui venait dans le moment, de la possibilité de dédommager les Hollandais de leurs pertes dans les Indes, en leur donnant une portion de territoire vers la Meuse. — ( Je ne pus pas découvrir s'il avait en vue Aix-la-Chapelle, Liège, où les pays de JuUers et de Berg. ) Il me. fit entendre que si l'on ne prenait pas ce parti , on pourrait peut-être leur céder une île à sucre de plus. Je lui dis que tout cela serait Fobjet des discussions futures, et que j'étais persuadé que si l'on convenait des points les plus essentiels, le traité ne serait pas rompu par des considérations secondaires.

Notre conversation avait été extrêmement lon^ gue; M. de La Croix la finit en disant que, quoiqu'il eût pris sur lui d'entrer jusque-là en matière, je ne devais pas considérer rien de ce qu'il avait dit, comme liant et engageant la République, jusqu'à ce qu*il eût remis au directoire les pièces que je venais de lui donner : et pour plus grande exactitude , il me demanda encore si dans son rapport il devait annoncer la désunion de la Belgique de la France, comme le sine quâ non, dont S. M. ne se départira pas. — Je répondis que très-certai* uement c'était le sine quâ non , dont S. M. ne se départirait pas, et que toute proposition qui laisserait les Pays-Bas annexés à la France, serait pour elle un beaucoup plus grand avantage et pour les alliés une beaucoup plus grande perte; que la situation relative et actuelle des puissances belligérantes ne pouvait donner lieu au gouvernement français de prétendre. — M. de La Croix me témoigna encore son regret de la manière péremptoire dont je faisais cette - déclaration , et me demanda si elle n'était pas susceptible de quelque modification? — Je répliquai, que si la France ddtinait quelque contre-projet convenable et praticable, ne perdant jamais de vue que les Pays-Bas ne pouvaient pas être français, ni dans la possibilité de tomber entre les mains de la France, certainement une telle proposition serait prise en

considération. — M. de La Croix ne m^encouragea en aucune uianière à m'expliquer plus clairement. Il me répéta plusieurs fois que cette difficulté relative aux Pays-Bas était insurmontable.

Au moment où je prenais congé de lui, il me demanda d'expliquer ce qu'on entendait dans le mémoire ( A ) par le quatrième paragraphe commençant par ces mots ^,de s'entendre mutuellement sur lesmojrens d'assurer^ etc. , et finissant par, leurs possessions respectives? — Je lui dis qu'ils avaient vâpport au système destructif adopté par la France dans les Indes occidentales, et qu'ils exprimaient un désir que les deux puissances convinssent de quelque système général et uniforme de police intérieure , pour contribuer à la sûreté de leurs possessions respectives en même temps qu'au bonheur des habitans de toute espèce. — M. de La. Croix, un peu blessé de mon expression du système destructif adopté par la France, s'efforça de récriminer, mais il finit en disant, que certainement on concourrait à tout arrangement relatif aux nègres qui ne serait pas contraire aux principes de la constitution.

Ici finit notre conférence; et, comme pendant tout le temps qu'elle dura j'avais continuellement présent à l'esprit que , quoique ce fut la première, elle serait peut-être la seule qui me donnerait une occasion favor3ble de parler des principes

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