II
DES BATAILLES
froide quand tout s'émeut et s’agite autour de lui. Avec du temps et de la réflexion , tout homme un peu entendu dans les manœuvres d’exercice arrivera plus ou moins péniblement à prendre une disposition convenable ; mais il n’y a que celui qui est né avec les qualités du général qui sache les improviser sous le feu de l’ennemi, La distance est grande entre ces deux hommes. Mais revenons à notre sujet.
Poursuite. — - Il peut arriver que , pendant qu’on lait ainsi effort d’un côté , l’ennemi en fasse autant de l’autre , et qu’alors les deux armées soient à la fois victorieuses à une des ailes et vaincues à l’aile opposée. On doit alors modérer l’ardeur des troupes, et , plutôt que de s’abandonner à la poursuite de l’ennemi , les rassembler et les porter, au moins en partie , sur le flanc ou sur les derrières des troupes de l’autre aile. Il suffit de lâcher aux trousses des fuyards la cavalerie légère , appuyée de quelques batteries et de trois ou quatre bataillons, pour les mener loin. Pendant ce temps on enveloppe l’aile jusque-là victorieuse , et sa défaite est d’autant plus assurée qu’elle a poussé plus avant. A la bataille de Naezbi , livrée en 1645 par le roi Charles I aux troupes parlementaires , le prince Robert culbuta celles qu’il avait devant lui et les poursuivit avec acharnement. Mais Cromwel, qui de son côté , avait battu les troupes royales qui lui étaient opposées, les laissa fuir, et , se repliant sur celles qui combattaient encore , il les prit en flanc et décida la victoire. Il fit ce qu’aurait dû faire le prince Robert qui remporta les premiers avantages, et qui, s’il eût eu autant de prudence que de valeur, eût peut-être conservé la couronne à son Roi. Antiochus perdit la bataille de Raphée par une faute semblable. Il poursuivit à la tête de sa cavalerie celle de Ptolémée qu'il avait mise en déroute , laissant son infanterie aux prises avec l’ennemi. Mais Echécates, qui commandait l’autre aile des Egyptiens , fit , à la faveur de la poussière qu’élevaient les éléphants et la cavalerie , un mouvement latéral qui le porta .
DES BATAILLES
âis
sur le flanc des troupes opposées , et décida la victoire en sa faveur. Antiochus, vainqueur de son côté, et déjà bien loin du champ de bataille , ne s’aperçut que trop tard de la défaite de l'autre moitié de son armée. Dans l’état où il se trouvait lui-même il ne put point lui porter de secours, et fut trop heureux de se retirer dans Raphée.
Ainsi, dans tous les temps, les mômes fautes amènent les mêmes résultats. Il faut donc , après un premier succès , né poursuivre T ennemi qu’avec circonspection , se rallier , reformer ses rangs pour être en état de soutenir de nouvelles attaques , prendre momentanément position , jeter un regard autour de soi pour tâcher de voir au juste ce qui se passe. Quand les troupes se sont ralliées , qu’elles ont repris haleine et qu’on s’est assuré qu'il n’y a aucun danger à marcher en avant , on recommence la poursuite en la dirigeant de manière à séparer les corps ennemis, et à leur ôter toute possibilité de se réunir. Pendant que les bataillons reformés manœuvrent dans ce but, les troupes légères harcèlent l'ennemi dans sa retraite , l’artillerie le suit et ne lui donne aucun repos , la cavalerie se précipite sur les corps qui conservent quelqu’apparcnce d'ordre, elle les taille en pièces ou leur fait mettre bas les armes.
Mais en suivant le principe que l’ordre doit se rétablir dans les rangs quand on a enfoncé l'ennemi sur quelque point, il faut aussi se garder de perdre son temps à rectifier trop rigoureusement des alignements. Ce n’est pas dans la rectitude parfaite des lignes que consiste l’ordre, mais dans le tact d'homme à homme. Restez serrés et poussez en avant, il n’en faut pas davantage pour culbuter de nouveau un ennemi qui a déjà plié. Perdez au contraire votre temps à redresser vos lignes comme sur une plaine d'exercice, et vous laisserez à l'ennemi celui de se reformer et de vous présenter une seconde fois la bataille. C’est ainsi que souvent à la guerre la perfection de l’ordre est intempestive, bien que l’ordre en lui-même soit une excellente chose.
DES BATAILLES
On voit donc qu’il y a deux extrêmes à éviter quand on a fait plier l’ennemi qu’on a devant soi. Trop de circonspection rendrait inutile votre premier succès, trop de fougue vous perdrait. Ce n’est que devant un ennemi entièrement en déroute qu’on peut tout se permettre, car alors, selon l’expression énergique du maréchal de Saxe, on le chasserait avec des vessies. Il est peu d’actions de guerre où un chef n’ait pas ainsi deux écueils à éviter; c’est pourquoi il faut tant de tact et de sang-froid pour s’arrêter au meilleur parti. Dans le cas actuel, un mélange de prudence et d’audace est nécessaire pour s’avancer autant qu’il faut et pas plus qu’il ne faut. Un chef ne doit pas seulement regarder devant lui, mais souvent de côté et quelquefois derrière. H doit savoir ce qui se passe dans les corps voisins, s’il est soutenu, si la ligne dont il fait partie se maintient, si les réserves sont engagées, s’il ne peut plus compter que sur lui-même, etc. pour se conduire en con-i séquence.
Voila pour ce qoi concerne les corps particuliers. Quant à l’armée entière, son chef en dirige les mouvements de manière à rendre sa victoire décisive en gagnant, le plus possible, du terrain du côté de la ligne de retraite de l’ennemi pour l’intercepter; il dispose de ses dernières réserves pour renverser tout ce qui résiste encore ; et, pendant que les différents corps poussent devant eux l’ennemi vaincu, le tournent, l’acculent à des obstacles, font des prisonniers, s’emparent de son matériel, il prend quelque repos, dicte ses ordres pour le bivouac du champ de bataille et pour les marches du lendemain ; sa sollicitude se porte sur les blessés; il témoigne aux troupes sa satisfaction dans un ordre du jour où il rappelle oe que chaque corps a fait pour la victoire ; il prend enfin des mesures pour remplacer les munitions consommées, remplir le plutôt possible les vides causés par les pertes et tirer du pays toutes les ressources qu'il peut offrir.
DES BATAILLES
§ 4. — Du Bataxlibs défbbsivbs.
L’armée la plus faible est ordinairement obligée de recevoir la bataille. Elle choisit, autant qu’il lui est possible, une position favorable pour y attendre l’ennemi, tâchant ainsi de suppléer à son infériorité numérique par l’avantage des lieux.
Positions. — Or, voici ce qu'on entend par une bonne position; c’est celle qui , sans être très-élevée, domine cependant les environs, et qui offre l’espace nécessaire pour y déployer les troupes. Le terrain occupé doit être assez uni et dépourvu d’obstacles pour permettre toute espèce de manœuvres aux différentes armes, et pour qu'en particulier l’artillerie et la cavalerie puissentle parcourir en tout sens. Il faut que son étendue soit en rapport avec la force de l’armée ; et, à cet égard, nous ferons remarquer que la ligne de bataille, peut, dans le cas où l’on occupe une position, s’étendre davantage qu’en plaine, parce qu’il n’est pas nécessaire de la doubler dans toute l’étendue. Pourvu qu’on oppose deux lignes à l’ennemi dans les parties les plus accessibles, cela suffit ; on peut se contenter d’une seule partout ailleurs et mettre entre les corps de plus grands intervalles, occupés seulement par des tirailleurs. L’avantage des lieux permet ces déviations à la règle. Tous les saillants étant convenablement occupés par de l’artillerie, ou seulement par des carabiniers et de l’infanterie, l’ennemi ne saurait sans se compromettre prêter le flanc pour se jeter dans les intervalles derrière lesquels les réserves peuvent d’ailleurs se trouver. Une divison fédérale de seize bataillons, quatre batteries, huit compagnies de carabiniers et quatre- escadrons, suffirait pour occuper convenablement une position de 5,000 pas d’étendue, c’est-ù-dire d’une demi lieue.
Les ailes de la position doivent être fortement appuyées à des obtacles naturels, tels que de grands marais, un lac, une rivière profonde, des bois, des rochers qui rassurent l’armée
DES BATAILLES
occupante contre les dangers d’une attaque de flanc, ou qui obligent l'ennemi à de très-grands mouvements excentriques s’il veut envelopper une aile ou tourner la position. Sur le front, le terrain offrira des pentes douces que le canon puisse aisément balayer et qui permettent de marcher h l'ennemi quand on le jugera convenable. On y verra, de distance en distance, des bouquets de bois, des villages, hameaux ou cas* sines, qui, occupés convenablement forment des saillants redoutables dont les feux se croisent et que l’ennemi est oblU gé d’enlever avant d’aborder la ligne.
Une position dont le front est couvert par une rivière ou par des escarpements difficiles à gravir, ne convient qu’à une armée proportionnellement trop faible pour charger elle-même l’ennemi quand il s’avance, et qui doit, pour ces motifs, s’en tenir à une défensive absolue ; mais, pour peu qu’on ait de forces, il faut se ménager la faculté des retours offensifs, de ces coups de vigueur qui intimident et arrêtent l'attaquant. Voilà pourquoi le champ de bataille doit offrir des pentes douces sur son front, comme un immense glacis soumis aux feux de la troupe qui en occupe le sommet , et par lequel elle puisse se précipiter elle-même sur l’assaillant, ou le poursuivre s’il est repoussé. Mais en même temps ce glacis doit être défendu par les points solides dont nous avons parlé, sans quoi l’ennemi le franchirait trop aisément, n’ayant à essuyer que des feux de front.
En arrière de la position les roules seront faciles, pour qu’en cas de revers la retraite puisse s'effectuer en ordre. Nous disons les routes , parce qu’une seule ne suffit pas ; il en faut plusieurs pour que le champ de bataille soit aisément et promptement évacué. Ce n’est pas une bonne position que celle qui n’a qu’une seule issue pour la retraite ; car, indépendamment du retard qu’on éprouverait à franchir le défile dans une retraite, tout serait perdu si l’ennemi s’en rendait maître. Le danger s’accroît lorsque cette route unique aboutit à une des ailes au lieu d’arriver au centre. Le mieux est d’avoir
DES BATAILLES
plusieurs chemins praticables au travers d’un pays boisé et coupé, où l’armée, en se retirant, puisse trouver des moyens d’arrêter l’ennemi. Un pays trop ouvert est dangereux aussi, parce qu’il n'y a rien de plus redoutable que les charges de cavalerie pour une armée plus ou moins en désordre quand elle commence sa retraite. Notre pays est heureusement partage sous ce rapport.
Indépendamment des routes de retraite, dont la direction est perpendiculaire h la ligne de bataille , il est bon qu’en arrière de cette ligne il y en ait une autre croisant les premières et allant de la droite à la gauche , afin qu’en cas de pluie , lorsque les terres s’enfonceraient sous le canon, on eût un moyen de porter rapidement l’artillerie partout où elle serait nécessaire dans l'étendue du front. La situation la plus favorable de cette route de manœuvre est en arrière de la seconde ligne.
Ce n’est pas assez que la position offre aux défenseurs ces avantages, il faut encore que le terrain bas, qui est laissé à l’ennemi , soit étranglé , coupé de fossés , de haies , de pans de murs , de flaques d’eau , etc. , en un mot , de ces sortes de difficultés locales , qui , sans être insurmontables , gênent ou rompent les manœuvres. Autant il importe de vous ménager, dans le choix du champ de bataille, la facilité des mouvements pour pouvoir vous porter rapidement d’un point à l’autre, suivant le besoin, et arriver en forces partout où l’ennemi se présente , autant , par une raison contraire, vous devez chercher à entrayer la marche des colonnes ennemies, empêcher leur libre communication en les obligeant h traverser un terrain haché pour arriver h vous. Du plus ou moins de facilité des marches et des déploiements dépend, en grande partie, le succès des batailles.
Quant à la forme générale de la position , il faut qu’elle soit concave àu dehors si l’espace est restreint, et qu’au contraire elle soit convexe si elle a beaucoup de développement. La raison en est que , dans le premier cas , l'armée
DES BATAILLES
occupe toute l’étendue de la position , et qu'étant appuyée sur ses ailes , comme nous le supposons , elle est sans crainte de se voir envelopper, et peut donner à ses feux la direction convergente , si favorable à la défense rapprochée. Dans le second cas , au contraire , pouvant être appelée à se porter d’un point à l’autre pour déjouer les manœuvres de l’ennemi et repousser ses attaques, il est bon que la position soit convexe au dehors , afin de n’avoir que lès cordes à parcourir quand l’adversaire décrit les arcs. Mais, à proprement parler, ceci n’est point une position de oombat , laquelle doit être proportionnée à la grandeur de l’armée qui l’occupe ; c’est plutôt un terrain qui, facilitant les marches-manœuvres, donne les moyens de se porter plus promptement sur les points menacés , ou d’opérer tout à coup une concentration en face des parties vulnérables de l’ennemi. Les avantages d’un tel terrain sont plutôt stratégiques que tactiques.
Les positions que l’on rencontre ne réunissent que rarement toutes les conditions que nous venons d’énumérer , les meilleures sont celles qui en approchent le plus. L’art consiste à tirer tout le parti possible des avantages qu’elles offrent, et à suppléer, par les secours de la fortification , ou par de bonnes dispositions de troupes , h ce qui leur manque.
Pour que les villages puissent flanquer la ligne de bataille, et qu’il soit avantageux de s’en couvrir, il faut qu’ils soient solidement construits. Des maisons de bois , bien loin de favoriser la défense, peuvent lui être très-nuisibles par la facilité qu’aj’ennemi de les incendier. On jette dans les villages quelques bataillons , des carabiniers et de l’artillerie , suivant leur importance ; en crénelant les murailles extérieures on se procure une excellente défense , et les canons , cachés par les maisons , sont très-favorablement placés pour prendre d’écharpe ou de flanc les bataillons ennemis. La ligne en avant de laquelle se croisent ces feux , doit à son tour être assez rapprochée des villages pour les soutenir et empêcher qu’ils soient tournés. La fortification donne les
DES BATAILLES
moyens de mettre promptement un village en état de défense; nous renvoyons pour cela au chapitre IX de notre Mémorial des travaux de guerre.
Quelque bonne que soit une position il ne faut pas s’y enchaîner, mais se ménager la liberté des mouvements. Car s’il est vrai que le faible doit chercher les avantages du terrain , il ne l’est pas moins qu’une défense purement passive est insuffisante. Il faut , au contraire , qu'elle soit , autant que possible , active et attaquante pour étonner et intimider l’ennemi. En marchant à lui au lieu de l’attendre, on peut cacher en partie l’état de faiblesse où l’on se trouve , se multiplier à ses yeux; on peut couper quelqu’une de ses colonnes, écraser un corps détaché ou trop aventuré , en un mot , lui faire supporter des échecs partiels qui, tout à la fois, le rendront plus circonspect et exalteront le moral de vos propres soldats.
Dispositions défensives. — - Puisqu’on ne rencontre pas partout de fortes positions, ni des obstacles à des distances convenables pour y appuyer ses ailes , il faut , tout en sachant profiter des avantages qui se rencontrent sur le terrain qu’on occupe , savoir aussi suppléer à ce qu’il y manque par une bonne disposition de troupes : ceci du moins vous accompagnera partout. L’essentiel est de mettre les ailes à l’abri d’une attaque de flanc. On parviendra d’abord à se garantir des charges de cavalerie sur ces parties faibles en plaçant quelques bataillons en potence à l’extrémité des deux lignes. Ils y resteront formés en colonnes, prêts à marcher, et quand la cavalerie se présentera ils feront un à droite ou un à gauche pour la recevoir , ou se formeront en carrés , ou simplement serreront en masse, suivant le temps et les lieux. A la bataille de Molvitz , gagnée par Frédéric en 1741 , la cavalerie de son aile droite avait été mise en déroute ; l’infanterie allait être prise en flanc , si trois bataillons qui n’avaient pu se déployer, et qui par hasard se trouvaient là en potence
DES BATAILLES
sur la ligne de bataille , n’eussent arrêté la cavalerie victorieuse. Cette infanterie, chargée h plusieurs reprises, tint bon jusqu’à ce que l’aile gauche , qui jusque-là avait été refusée, s’avançât sous la conduite du brave maréchal Schwerin et décidât la victoire. Sans ces trois bataillons qui se trouvaient en colonne à l’extrémité de l’aile droite , cette aile eût probablement été culbutée et la bataille perdue avant que la gauche eût pu rétablir les affaires. C’est rarement un mal que l’espace manque au déploiement et oblige à laisser quelques bataillons en colonne derrière une ligne , ou quelques pelotons derrière un bataillon.
On renforce encore les ailes en tenant en arrière de leurs extrémités, et formant échelon , quelques escadrons prêts à charger ceux que l’ennemi enverrait contre le flanc de l’armée. Le roi de Prusse, dans les ordres qu’il dicta pour la bataille de Hohenfriedberg , eut en vue une disposition analogue : un régiment de hussards, dit-il, se formera en troisième ligne à chaque aile de cavalerie, pour en couvrir le flanc ou pour servir à la poursuite. Si l’on est inférieur en cavalerie, c’est par des carrés, placés également en échelons des ailes dans l'ordre de bataille, qu’on se garantira des attaques enveloppantes de la cavalerie ennemie.
Quant aux entreprises plus sérieuses de l’infanterie , dirigées contre les flancs pendant la bataille et quand le front est fortement engagé, on les paralyse en faisant déborder la première ligne par la seconde et celle-ci par la réserve, de manière que l’ennemi soit lui-même tourné quand il cherche à gagner un flanc, ou qu’il soit obligé à décrire un grand mouvement circulaire, toujours très-dangereux, s’il veut tourner à la fois tous les échelons. On n’expose ainsi aux premières attaques de l’ennemi, et jusqu’à ce qu’il ait démasqué ses projets, que le moins de troupes possible. On se réserve la faculté de tenir hors de prise une des ailes, ou de faire entrer successivement, à mesure du besoin et sans encombrement ni embarras, la totalité des forces disponibles.
DES BATAILLES
^our mieux faire comprendre ce qui précède, nous prendrons encore pour exemple l’armée d’environ 37,000 homtnes, dont il a été question dans le paragraphe précédent, en supposant qu’elle soit obligée de recevoir la bataille. Nous la placerons dans une plaine ouverte et dénuée d’obstacles, pour n’avoir à nous occuper que de ce qui concerne l'arrangement des troupes dans le but que nous avons en vue, et dégager la question de ce qui lui est étranger.
Le commandant en chef, voulant disposer d’une forte réserve, retire deux bataillons et une compagnie de carabiniers à chaque division pour en composer une brigade supplémentaire qu’il réunit h la division de réserve. De la sorte, les divisions de ligne sont encore égales et ont chacune 8 bataillons , 2 batteries et 4 compagnies de carabiniers. La cavalerie et le restant des carabiniers sont réunis à la réserve qui est ainsi composée de 16 bataillons, 12 escadrons, 12 batteries, 18 compagnies de carabiniers et 2 compagnies du génie.
Les deux premières divisions se déploieront en entier sur deux lignes avec leur artillerie à droite , comme le montre la figure 24e, la seconde ligne débordant la première de deux longueurs de bataillon, sur la droite pour la première division, et sur la gauche pour la seconde. Les bataillons, débordant de la seconde ligne, seront déployés, les autres resteront en masse comme de coutume. L’intervalle des lignes sera occupé extérieurement par deux compagnies de carabiniers prêtes h former la potence à l’extrémité de la première ligne; les deux autres compagnies de carabiniers, dans chaque division, se tiendront h hauteur de la seconde ligne dans le vide occasionné par le déplacement des bataillons. Toutefois, elles ne prendront ces positions respectives que lorsqu’elles se retireront après avoir engagé l’action avec l’ennemi.
La troisième division se placera en échelon sur la gauche, en arrière de la seconde ligne, mais elle ne déploira que deux bataillons de sa première brigade; les deux autres
224 DES BATAILLES
resteront en colonne en arrière de l’aile gauche, et la seconde brigade tonte entière se tiendra massée prête à se porter où besoin sera. L’artillerie de cette division se mettra en batterie à hauteur de la seconde ligne, et deux compagnies de carabiniers seront placées en intermédiaire entre la batterie et le premier bataillon. Ces compagnies forment la chaine pour couvrir le front de la troupe qui est en arrière, ou se mettent en potence suivant le besoin.
La réserve se rapprochera de la droite qui semble plus menacée ; la brigade supplémentaire d'infanterie ira soutenir l’aile droite en prenant les mêmes dispositions que la brigade de l’aile gauche. Des sept compagnies de carabiniers qui accompagnent cette brigade , trois se placeront à la gauche en avant du front et joignant la batterie voisine ; les quatre autres resteront avec la colonne et pourront s’étendre à droite en tirailleurs. La moitié de la cavalerie ira former à l’extrême droite un dernier échelon qui complétera la disposition défensive .
Cette disposition ne subsistera, telle que nous venons de l’indiquer , que jusqu’au moment où les projets de l’ennemi seront démasqués ; elle subira alors telles modifications que les circonstances rendront nécessaires. Elle présuppose une attaque sur la droite ; cependant elle ne laisse pas la gauche sans ressources. Celle-ci est assez compacte pour soutenir une attaque sérieuse , jusqu’à ce que la réserve puisse y arriver; la seconde brigade est toute disponible pour prendre en flanc les corps ennemis qui tenteraient de déborder l’armée de ce côté , ou pour former des carrés suivant le besoin.
Si , au contraire , l’attaque se prononce décidément sur la droite , tout est prêt pour la recevoir : l’ennemi a quatre échelons devant lui , ce qui l’oblige à embrasser un grand espace et affaiblit sa ligne ; à moins qu’il ne préfère attaquer un de ces échelons, auquel cas il se met lui-même en prise. Si l'on se trouve dans la nécessité d’engager la réserve , la brigade disponible de l’aile gauche sera appelée pour en tenir lieu.
BKS B*T.UI.I.F.«.
Bien que cet ordre pourvoie suffisamment h la sûreté des flancs , il n'en occupe pas moins un espace d’un tiers plus grand , que si les trois premières divisions eussent été simplement déployées sur deux lignes et dans l’ordre ordinaire. L’armée peut donc résister à quatre divisions de même force , et pour que l’ennemi tente avec quelque chance de succès de l'envelopper, il faut que sa supériorité soit encore plus grande. Dans les endroits où notre disposition ne présente qu’une seule ligne d’infanterie , et où par conséquent elle doit paraître faible , cette infanterie est couverte d’une bonne ligne de carabiniers qui rétablit l’équilibre. On peut remarquer que la disposition défensive prise par l’armée dans l’attente des événements, présente, dans sa forme générale, une ligne convexe au dehors. C'est que cette forme , à laquelle nous avons été conduits par le raisonnement, est celle qui offre le plus de facilités pour porter les réserves sur les points menacés, en suivant les cordes ou les rayons qui sont les lignes les plus courtes;- elle donne aux défenseurs l’avantage de la mobilité. On retrouve ce principe fondamental dans la fortification : tout ouvrage qui n’est pas appuyé par ses extrémités à des obstacles naturels, doit avoir une forme convexe au dehors. Mais si cette forme est avantageuse pour éluder les projets de l’ennemi dans ses mouvements préparatoires, du moment où l’on en vient aux mains, et où il s’agit moins de manœuvrer que de combattre , la forme contraire est préférable, parce qu’elle est enveloppante et donne la faculté d'écraser l’ennemi sous des feux convergents. L’art consiste à passer de l’une ù l’autre pendant la bataille, en profitant des succès qu’on peut avoir à une des ailes. Quand il existe sur le terrain des obstacles solides auxquels on s’appuie , il devient alors possible d’adopter , dans les dispositions défensives, la forme concave ou au moins rectiligne, puisque dans ce cas on ne court pas le danger d’être enveloppé. C’est ce que nous avons dit en parlant des positions, et ce qui montre la grande influence du terrain sur les mesures h prendre pour la
DES BATAILLES
défensive. Il n’est pas moins nécessaire de se plier aux circonstances du sol dans la défense que dans l’attaque ; aussi le coup-d’œil militaire , qui consiste à saisir promptement les avantages et les inconvénients d’un champ de bataille , est-il «ne des premières qualités de l’homme de guerre.
Nous ne quitterons pas ce sujet sans dire un mot de la formation en carrés usitée dans les pays de plaines contre un ennemi dont les forces sont presque exclusivement en cavalerie. Non pas que cet ordre défensif puisse jamais être employé dans notre pays , mais parce que nos officiers ne doivent rien ignorer de ce qui s’est pratiqué quelque part.
Les carrés , dans le cas supposé , se forment par divisions ou par brigades. Les carrés par bataillons sont trop petits pour servir de base fondamentale h un ordre de bataille ; ils sont excellents à être employés partiellement lorsque quelque partie de la ligne se trouve trop vivement pressée , mais conjointement avec d'autres dispositions nécessitées par la présence des autres armes dans l’armée ennemie. C’est ainsi qu’à la bataille de Lulzen, livrée en 1813, l’armée française dut former une partie de ses lignes en carrés, pour soutenir et repousser les attaques d’un ennemi très-supérieur en cavalerie , mais qui avait aussi beaucoup d’artillerie et d’infanterie. Ces petits carrés se forment très-promptement, surtout quand les bataillons sont déjà en colonnes serrées, comme cela arrive ordinairement , et il est facile de les placer obliquement en échelons ou en quinconce pour les flanquer l’un par l'autre. On peut donc considérer ces carrés par bataillons comme une manœuvre bonne à employer dans certains cas. Mais pour servir de base à un ordre de bataille contre un ennemi dont les forces principales sont en cavalerie, il faut les composer d’au moins quatre bataillons pour pouvoir doubler leurs rangs sans trop diminuer l’espace intérieur. Cet espace est nécessaire pour recueillir les états-majors, et quelquefois même la cavalerie , quand celle-ci est trop faible pour agir.
Le doublement est surtout convenable pour les troupes qui
DES BATAILLES
manœuvrent sur deux rangs. On ne l’opère pas en doublant les pelotons, encore moins les sections. Il résulterait de ce mode un mélange de subdivisions nuisible à la conservation de l'ordre dans les moments de crise, ce qu’il faut soigneusement éviter. Le doublement se fait par demi-bataillons en portant les demi-bataillons de gauche derrière ceux de droite, ou par divisions en plaçant les divisions paires derrière les divisions impaires.
Quand la troupe est formée en carré double, de cette manière, on peut détacher les premiers rangs d’une face ou de plusieurs faces, sans que le carré soit rompu. Les demi-bataillons dont on dispose ont alors leurs compagnies complètes si le nombre en est pair; ils peuvent donc être employés sans inconvénient à toutes les manœuvres offensives que l’état des choses réclame, pendant que les demi-bataillons, restés en carrés, sont comme des redoutes sous la protection desquelles les premiers peuvent se retirer s'ils sont repoussés. On réunit ainsi la force de résistance à la mobilité.
Les angles des carrés sont, comme on sait, les parties faibles; il convient donc d’y grouper les compagnies de carabiniers ou de chasseurs pour y former le hérisson ou de petits carrés pleins, flanquant les premiers. L’artillerie se place aussi aux angles des carrés, les pièces à l’extérieur et les caissons dans l’intérieur. On peut encore en mettre dans le milieu des faces pour couvrir l’intervalle des bataillons, ou extérieurement dans la ligne diagonale entre deux carrés consécutifs.
Quant à la cavalerie, elle se place entre les carrés de manière à en être flanquée de droite et de gauche. Elle peut s’élancer de là pour tomber sur la cavalerie ennemie quand celle-ci est mise en désordre par le feu de l’infanterie; mais si elle est trop faible pour agir elle se réfugie dans les carrés.
La figure 25” montre toutes ces dispositions. Elle suppose cinq brigades d’infanterie auxquelles sont joints quatre escadrons de cavalerie et cinq batteries. Cette armée, qui serait forte d’environ 16,000 hommes, s’appuie par la gauche à une
DES BATAILLES
rivière ; l’aile droite qui est en l’air a formé un carré de division A, renforcé de deux batteries dont l’une entière est placée à l’angle extérieur du carré, l’autre est partagée en deux sections sur le milieu des faces adjacentes devant l’intervalle des bataillons. Ici les pièces sont plus serrées que de coutume ; n'ayant point à manœuvrer elles peuvent être très-rapprochées les unes des autres. Cela convient pour rendre l’artillerie moins embarrassante et pour diminuer les vides par lesquels la cavalerie ennemie pourrait pénétrer. Les pièces, ainsi rapprochées , forment une espèce de barricade qui met les canonniers h l'abri d'une charge qui arriverait jusque-là et de derrière laquelle ils peuvent se servir de leurs petites armes. Et, pour le dire en passant, ceci prouve qu’il convient de leur donner le mousqueton. Il ne devrait pas y avoir dans l’armée un seul homme qui ne fût porteur d’une arme à feu. Les artilleurs français portent le mousqueton, et cela ne les empêche pas d’être très-alertes au service de leurs pièces. Les deux angles du carré, voisins de celui où se trouve la batterie, sont garnis de petits carrés pleins ou hérissons, formés par les compagnies de carabiniers. Les chasseurs des bataillons sont dans l’intérieur pour être employés comme des réserves. Ils détachent des pelotons pour remplir les vides des bataillons où il n’y a pas d’artillerie.
Les trois autres brigades se sont formées en quinconce, chacune composant un carré particulier ; les deux brigades de droite B sont en carré double avec leurs carabiniers aux angles extérieurs; celle de gauche G, moins exposée que les autres, a dédoublé ses rangs pour envoyer en avant quatre demi-bataillons et les opposer au corps N qui menace la gauche de l’ordre de bataille. Ces quatre demi-bataillons se sont réunis deux à deux, et ont formé deux carrés de bataillons D se flanquant mutuellement et défendant les approches de la rivière. Iis sont à rangs simples, mais les chasseurs et les carabiniers les renforceut intérieurement. (*)
( 1 ) La figure 25*, qui est faite exactement à l’échelle, montre
DXS BATAILLES.
Des trois batteries qui marcheul avec ta seconde division, une est venue se placer à l’angle de la brigade du centre qui peut flanquer le grand carré de division A ; les deux autres se sont mises en F dans la diagonale des carrés. De là elles pourront, suivant le besoin, se porter en avant ou en arrière en tournant autour des carrés ; elles flanqueront ainsi toute la ligne sur son front ou à revers, suivant qu’elle sera pressée par l’ennemi de l’un ou de l’autre côté. C’est une véritable artillerie de réserve qui rendra de grands services pendant la bataille.
Les six escadrons de cavalerie E, que nous supposons accompagner le corps d’armée, sont placés, trois par trois, dans la ligne diagonale entre le premier et le second carré, de manière à ne point masquer leurs feux. Ils peuvent ainsi éviter d’en venir aux mains avec des forces si supérieures, et cependant être toujours prêts à profiter du désordre de l’ennemi et à se précipiter sur lui lorsqu'il sera repoussé par le feu des carrés.
L'armée française se forma à peu près de la sorte pour combattre la redoutable cavalerie des inamelucks dans les plaines de Gizeb, en vue des grandes pyramides. Elle était composée de cinq divisions qui formèrent chacune un carré double. La gauche fut appuyée au Nil, la droite fut portée très en avant de manière à envelopper les retranchements d’Embabeh, et à pouvoir les enlever en détachant les premiers rangs aussitôt que la cavalerie serait repoussée. Le général en chef Bonaparte fit enfermer les équipages et le peu de cavalerie qu’il avait dans les carrés qui, placés en échelons, se flanquaient mutuellement. L’artillerie, attachée aux divisions, était répartie de manière à jouer sur tous les fronts où l’ennemi se présenterait.
les rapports qui existent entre les espaces intérieurs de ces divers carrés. L’espace intérieur du carré de bataillon à rangs simples , étant pris pour unité , celui du carré de brigade à rangs doubles sera quatre fois aussi grand, et celui de division seize à vingt fois.
DES HATAII.LKS.
A la bataille de Sédiman, dans la Haute-Egypte, le général Desaix fut dans l'obligation de former sa division en un seul carré, afin de pouvoir y renfermer tout ce qui suivait la petite armée française ; mais il flanqua ce grand carré par deux détachements de 200 hommes chacun , placés aux angles opposés et formant de petits carrés vides. Ces deux petits carrés étaient les réserves et l’appui de quatre compagnies de tirailleurs opposés aux tirailleurs ennemis. Au moment de la charge, les deux petits carrés, qui s’étaient portés en avant, venaient se placer aux angles du grand ; les tirailleurs se retiraient dans l’intérieur, et ces petites masses très-solides , chacune d'environ 400 hommes, fournissaient à la divison ihi excellent flanquement. (*) L’artillerie était aux autres angles et sur le milieu des faces.
Voilà donc nos dispositions justifiées par de beaux exemples. Il est aussi curieux de retrouver quelque chose d’analogue dans la retraite des dix mille: Xénophon forma l’infanterie pesante en un seul carré pour renfermer les bagages et tout le personnel qui accompagnait l’armée grecque; mais il disposa les troupes légères par compagnies séparées qui, marchant dans l’intérieur, étaient toujours prêtes à boucher les ouvertures que la marche ou les localités occasionnaient dans le carré, ou à en sortir pour flanquer le carré, attaquer l’ennemi, s’emparer des passages avantageux, ou rendre tel autre service que les circonstances nécessitaient.
Propriétés défensives du terrain. — Quand le terrain , sans offrir précisément ce qu’on appelle une position, présente toute fois quelque accident favorable, il faut savoir en profiter, si mince qu’il paraisse au premier coup d’œil, car ce qu’on n’a
( ' ) Sans ccs petits carrés (lui flanquaient le grand, la disposition de Desaix eut clé vicieuse. Il ne faut jamais former la troupe en un seul carré devant une cavalerie entreprenante. Crassus perdit ses légions et la vie pour avoir commis une faute semblable dans la guerre contre les Partbes. Il faut toujours avoir du flanquement.
DES BATAILLES
pas pour soi est contre soi. C’est ainsi que M. de Waldec perdit en 1690 la première bataille de Fleurus , pour n’avoir pas porté son aile droite sur un plateau ou pli de terrain qui dominait légèrement le champ de bataille. Le maréchal de Luxembourg ayant remarqué cette faute en profita habile? ment. Il vit, qu’à la faveur de ce rideau, il pouvait faire filer sa cavalerie et la déployer sur le plateau , contre le flanc de l’armée ennemie ; cette manœuvre fut promptement exécutée et décida la victoire. Ce n’était pourtant qu’une élévation de quelques pieds, toute découverte, qui procura à l’armée française cet immense avantage, parce que l’armée impériale avait négligé de s’en emparer.
Un simple bois, dans lequel on jette quelques compagnies de tirailleurs, permet d’étendre la ligne de bataille, et de présenter, sans s’affaiblir sensiblement, un front égal à celui de l’ennemi.
Une hauteur procure des avantages d’une autre nature ; si la hauteur est isolée et d’une étendue restreinte , formant comme un mamelon au milieu de la plaine, il convient, si rien d’ailleurs ne s’y oppose, d’y placer le centre de l’ordre de bataille. L’ennemi devant, selon la règle, marcher d’abord contre ce point, sera obligé à une attaque sur le centre la plus rude pour lui, et pour vous la plus facile à repousser.
Quand , pour une cause quelconque , comme par exemple pour ne pas découvrir sa ligne de retraite , on est obligé de conserver la hauteur sur son flanc au lieu d’y mettre le centre, on l’occupe aussi fortement que l’espace le permet avec une des ailes. On doit alors faire tous ses efforts pour la conserver pendant la bataille. Autant elle vous est avantageuse tant que vous la teuez, autant elle servira les projets de l’ennemi quand il s’en sera emparé. Si le mamelon est à plusieurs sommités, l’avantage restera toujours à celui qui occupera le point culminant; c’est donc le cas de s’étendre jusque-là, si on peut le faire sans trop s'affaiblir , et d’y construire un blockhaus ou une simple redoute.
DLS BATAILLES.
Les hauteurs peuvent former une chaîne de collines , dont la direction est ou parallèle à la ligne de retraite ou transversale : le premier cas rentre dans ce qui vient d’être dit plus haut; dans le second, les hauteurs offrent plus ou moins les avantages d’une bonne position. On place alors la première ligne sur le haut dès pentes , la seconde ligne et les réserves sur le revers. La ligne de bataille suit ainsi la direction générale de la chaîne de collines. Plus cette chaîne approche de couper à angle droit la ligne de retraite, plus elle est avantageuse. Plus au contraire elle lui est oblique , et moins on y trouve de ressources pour une bonne défense. En effet, l'armée AB (fig. 26e), occupant des hauteurs dont la direction forme , avec Fa ligne de retraite XY, un angle obtus, a son flanc gauche très-exposé; car l’ennemi peut envelopper cette extrémité avec des forces supérieures en s’établissant en EF perpendiculairement à sa ligne d’opérations , c’est-à-dire que , par un déploiement naturel et sans aucun mouvement excentrique , il se trouve placé pour opérer une attaque de flanc, attaque qui ne sera déjouée qu’en changeant la position de l’armée AB , ce qui ne peut se faire que lorsque les hauteurs présentent un plateau assez large pour exécuter un changement de front en arrière ; et ce n’est pas là notre supposition. Il faut donc, quand on est ainsi posté, ou recevoir l’attaque de flanc, ou abandonner les hauteurs. Il ne suffit donc pas qu’il y ait des hauteurs sur son chemin pour les occuper et y attendre l’ennemi , il faut encore que ces hauteurs aient une direclion convenable par rapport à la ligne d'opérations.
Le danger que nous venons de signaler n'est pas le seul : l’ennemi , pour peu que sa supériorité soit marquée , et que les collines soient accessibles vers l’aile droite de l’armée AB, renoncera peut-être à l’attaque de flanc , si naturelle et si facile, pour porter son plus grand effort de l’autre côté. La raison stratégique l'emporte alors sur celle de haute tactique. Il prend la disposition CID : à droite il n'oppose que la portion
nts batailles.
Cl , suffisante pour couvrir sa propre communication ; h gauche il renforce son ordre de bataille et dirige tous ses efforts de ce côté. Il est clair que si cette attaque réussit, l’aile droite B sera rejetée en arrière et l’armée sera séparée de sa ligne de retraite , circonstance non moins fâcheuse que la précédente. Ainsi , par le seul fait de la direction oblique de la position , l’armée défensive est exposée ou it être prise en flanc , ou à perdre ses communications si l’ennemi fait son devoir. Répétons-le donc , une chaîne de collines n’offre de véritables avantages à l’armée qui l’occupe , que lorsque sa direction diffère peu de la perpendiculaire h la ligne d’opérations , et que celle-ci passe à peu près au milieu.
Emploi de t fortification ». — L’art doit suppléer h la nature quand les appuis manquent aux ailes dans de semblables localités. Des abatis , des redoutes construites aux extrémités , remplacent , quoique d’une manière bien souvent imparfaite , les obstacles naturels. Le temps nécessaire pour bien conditionner ces ouvrages manque toujours. Il faut cependant faire tout son possible pour élever des fortifications, puisque c’est alors le seul moyen qu’on ait de renforcer les parties faibles.
Ce n’est pas le seul cas où l’ingénieur soit appelé h fournir les secours de son art. 11 a quelquefois la tâche de fortifier des positions choisies d’avance pour y livrer une de ces grandes batailles qui décident du sort des empires. Le temps , cet élément si précieux à la guerre , lui est donné ; il peut donc faire quelque chose de bon, s'il joint au coup-d’œil, qui dicte les meilleures dispositions , l’activité et le dévouement qui en assurent l'exécution. Il se ménagera la possibilité des retours offensifs, car on ne doit jamais se coller aux retranchements. Les ouvrages , quels qu’ils soient , seront donc séparés les uns des autres, laissant entre eux de grands intervalles qui permettent de déboucher sur un front respectable ; chacun d’eux sera bien conditionné , fraisé , palissadé , fermé h la gorge , pour offrir un degré de résistance qui en rende la prise difficile. Il
DES BATAILLES
vaut mieux peu d’ouvrages avec un bon relief et de grand* fossés, qu'une quantité de taupinières insignifiantes , qui n'ar* rêtent pas cinq minutes une troupe résolue. (Voyez, pour les détails de ces ouvrages , notre Mémorial pour les travaux de __ guerre).
Sous la protection de ces ouvrages et à la faveur de la position, on peut adopter un système de défensive manœuvrante et même attaquante , si bien fait pour des gens de cœur et si propre à soutenir le moral des troupes. Cette méthode est la meilleure , parce que l’élan de l’attaque est nécessaire h la victoire. Il est dans le cœur de l’homme de se croire le plus fort lorsqu’il marche en avant. Un mouvement impétueux lui donne de la confiance , l’entraîne, le porte à l’audace. Nous couvrir, au contraire , de retranchements continus , c’est mettre chacun dans le secret de notre faiblesse , c’est nous rendre incapables de rien entreprendre contre l’ennemi , c’est enfin éteindre l’ardeur de la troupe et glacer son courage.
Frédéric à Bunselwitz, le czar Pierre à Pultawa, ont montré tout le parti qu’on peut tirer de la fortification sur un champ de bataille. Les dernières guerres offrent aussi de nombreux exemples de l’emploi des moyens de l’art, même dans les campagnes les plus rapides et les plus promptement terminées. Si les militaires sont partagés d’opinion à l’égard des forte- , resses , ils n’ont qu’une voix pour proclamer l’utilité de la fortification de campagne.
Les Anglais y ont eu recours pour améliorer quelques-uns de leurs champs de bataille dans la péninsule elnolammentcelui de Talavèra. Ils étaient postés sur un beau plateau, leur droite appuyée auTage et couverte par des clôtures de jardins ; devant leur front était un profond ravin, et ils occupaient par leur gauche un mamelon qui commandait tout le terrain environnaut. En arrière les communications étaient faciles et permettaient de porter rapidement des secours d’une extrémité à l’autre de la ligne. Les approches étaient, au contraire, coupées par le ravin, par les clôtures et par des bois d’oliviers. Cette localité
DES BATAILLES
réunissait donc Mc grande partie des caractères qui constituent une lionne position ; mais l’existence du ravin sur le front s’opposait aux retours offensifs. Elle convenait à une armée qui se tenait essentiellement sur la défensive ; et le général anglais, non content des avantages que le terrain lui présentait, lit encore élever des ouvrages de campagne et faire des abatis partout où cela pouvait être utile.
L’attaque, au lieu de se diriger principalement sur la gauche où était évidemment la clef du champ de bataille, fut disséminée sur tout le front de la position et partout repoussée. Sir Wellesley, placé sur le mamelon, découvrait tous les mouvements des colonnes françaises, et faisait avancer à propos des troupes pour les paralyser; celles-ci manœuvraient sur les revers et pouvaient à leur aise se concentrer sur les points les plus menacés. Aucun des ouvrages ne fut entamé, et les Français, après avoir perdu près de dix mille hommes dans ces attaques infructueuses, furent obligés de se retirer. Mais les Anglais ne profitèrent par de leurs avantages, soit que le terrain qui s’était opposé aux développements de l’attaque fût un obstacle à la poursuite, soit que le caractère temporiseur de leur général l’eût engagé à rester en position.
Dans la campagne de 1807, les Russes avaient fortifié une suite de mamelons en avant de Heitsberg, sur la rivière d’Alle. Les retranchements formaient autour de cette ville un demicercle de 4,000 mètres de diamètre, coupant les routes qui y aboutissent. Le général Beningsen, dans la prévision de futurs événements et profitant de l’espèce de trêve qui s'était établie entre les deux armées pendant le siège de Danlzik, avait fait préparer de longue main ce champ de bataille. Les Français s’y présentèrent le 10 juin et attaquèrent cette ligne avec beaucoup d’intrépidité ; ils enlevèrent même une des redoutes; mais Beningsen, placé au centre, avait la facilité d’envoyer partout et promptement les secours nécessaires : il reprit la redoute. Les attaques furent partout repoussées ce premier jour, malgré l’acharnement qu’y mirent les assaillants qui combat-
DES BATAILLES
taienl sous les yeux de leur empereur. Le lendemain, Napoléou passa en revue les divisions qui avaient le plus souffert, et se préparant à livrer le 12 une bataille décisive, il fit bivouaquer les troupes dans les positions qu'elles occupaient. Les divisions russes, en colonnes derrière les retranchements et disposées sur plusieurs lignes, attendaient l’attaque. Mais Beningsen, jugeant sans doute que sa ligne n’était pas suffisamment appuyée et voyant que sa droite allait être débordée, opéra pendant la nuit sa retraite sur Friedland où, deux jours après, eut lieu la grande bataille qui amena la paix de Tilsit. Friedland, ville ouverte, eut à souffrir toutes les horreurs de la guerre: amis et ennemis y entrèrent pêle-mêle , le feu prit en plusieurs endroits, les cadavres jonchaient les rues. La droite de l’armée russe aurait été prise ou détruite, si elle n’eût trouvé un gué pour traverser l’Aile. C’était une faute que de combattre ainsi avec une rivière à dos, sans fortifications pour couvrir la ville et les ponts; d’autant plus que l’angle rentrant dans lequel l’armée russe s’était placée, était coupé en deux par un étang et un ravin qui séparaient l’aile droite du centre.
La bataille de la Moscowa n’a coûté tant de sang aux vainqueurs que parce qu’indépendamment du choix du terrain qui était très-favorable à la défense, le général Kutusow avait renforcé sa position par des retranchements et des abatis ; il y avait entr’autres, en avant du centre, une grande redoute qui fut attaquée et défendue avec tant de bravoure, que ses fossés furent remplis de cadavres ; les cuirassiers français enlevèrent une forte batterie en la tournant par la gorge ; nne simple palissade aurait suffi pour empêcher cet accident. Il faut toujours que les retranchements soient fermés à leur gorge, ou par un fossé ou par une palissade. Les retranchements de Borodino, s’ils n’ont pas empêché les Russes de perdre la bataille, ont du moins puissamment contribué à rendre la victoire moins décisive.
Mais un des exemples les plus intéressants de l’emploi des
DF, S BATAILLES
fortifications sur les champs de bataille, est peut-être celui de la position de Caldiero, que l’archiduc Charles occupa en 1803 pour empêcher le maréchal Masséua de déboucher de Vérone, Cette position remarquable s’appuye par la droite à des montagnes escarpées , et par la gauche aux marais de l’Adige. Elle coupe la plaine où est tracée la route de Vérone k Venise. Son étendue est d’environ une lieue et demie. L'archiduc fit construire des redoutes bien conditionnées, et établir des batteries sur tous les points dominants et les plus favorablement placés pour flanquer la ligne et en défendre les approches. Les Autrichiens soutinrent dans celte position fortifiée une bataille de deux jours, sans que les Français, malgré l’ardeur qu’ils mirent à leurs attaques, aient pu se rendre maîtres d’une seule redoute. Les premiers, rassemblés dans la plaine derrière les ouvrages, conservaient la liberté de leurs mouvements et pouvaient se précipiter avec toutes les armes réunies contre l’ennemi. Aussi souvent que les Français atteignaient les retranchements, des troupes reposées sortaient des intervalles et les repoussaient. Quand les Autrichiens étaient trop pressés ils se retiraient sous la protection de leurs redoutes. L’archiduc quitta volontairement la position de Caldiero, qu'il avait si bien défendue, pour opérer une retraite que les grands événements qui se passaient alors en Allemagne rendaient nécessaire, f)
Manœuvres défensives. — Nous avons supposé qu’une armée, obligée de garder la défensive, a su choisir une bonne position appuyée aux ailes, ou y suppléer par des dispositions de troupes qui la rassurent contre les dangers d’une attaque de flanc. Cependant il peut arriver qu’elle soit attaquée de la sorte avant d’avoir pris ses mesures. Que faut-il alors quelle fasse ? Elle peut prendre un des partis suivants : faire un chan-
(') Voyex dans Y Allas du précis des événements militaires, de Mathieu Dumas , le plan de cette position , d’après le dessin fait sur les lieux par le général Pelet.
DES BATAIU.ES.
gementde front en arrière, en pivotant sur l’extrémité la moins exposée; replier en potence une partie des tronpes; disposer de la seconde ligne pour échelonner la première, en la prolongeant du côté menacé ; entin, faire marcher les réserves pour attaquer l'ennemi qui attaque, et le prendre lui-méme en flanc.
Ce dernier parti est le meilleur, parce qu’il a quelque chose d’audacieux et qu’il ranime les courages abattus. 11 ne dérange rien à la position respective des corps; ceux-ci peuvent alors agir conformément aux circonstances, sous la protection de cette attaque qui surprendra l’ennemi et arrêtera sa marche.
Les autres partis sont dangereux: la potence a l'inconvénient d’être facilement enveloppée, et de présenter à l’enfilade deux longues branches dans lesquelles l'artillerie fait de grands ravages. Les troupes sont dans une position respective telle, qu’elles ne peuvent se porter en avant sans ouvrir l’angle et faire jour à l’ennemi, ni rétrograder sans se refouler les unes sur les autres. Et, si le crochet en arrière doit s’exécuter sous le feu de l’ennemi, il amène une déroute inévitable, parce qu’il est presque impossible que le mouvement se fasse sans confusion. A plus forte raison doit-on craindre d’opérer un changement de front en arrière avec l’armée entière, quand l’attaque est imminente.
Faire marcher la seconde ligne par le flanc pour se porter vers le point attaqué, ne vaut guère mieux. Les troupes de la première ligne, se voyant privées de leur appui, perdent courage et ne tiennent plus que faiblement. Il faut le moins possible séparer les deux lignes. D’ailleurs la seconde ligne peut être débordée aussi bien que la première, et le mouvement dont nous parlons devenir impossible.
Les réserves seules sont assez disponibles pour être employées partout et en toute occasion. C’est donc avec les réserves qu’on pourvoira au plus pressé, en les dirigeant contre l’aile de l’ennemi. Mais alors, que doivent faire les autres troupes? Se porter en avant par un changement de front sur
DES BATAILLES
l’aile menacée; non par un de ces changements de front méthodiques et compassés, où les corps sont rigoureusement astreints ù conserver leurs places respectives; mais un changement fait à mouvements rompus, où chaque corps se porte individuellement, et par le plus court chemin, ù la place où il peut être employé utilement. Il faut dans ce cas courir au plus pressé. Pour expliquer ceci par un exemple, nous supposerons une ligne M, fig. 27e, surprise sur son flanc gauche par l’armée N qui se dispose à l’attaque. Aussitôt que l’ennemi est découvert, la ligne M, que nous supposerons composée de quatre brigades, rompt par divisions à gauche, et serre en masse dans chaque brigade. Pendant que ces préparatifs s’exécutent la réserve R se porte par la gauche dans la position S, où elle se déploie de manière à menacer le flanc droit de l’ennemi. La quatrième brigade déploiera sur sa dernière division ; et la brigade suivante déploiera sur sa première division; ou, en d’autres termes, l’une se développera ù droite et l’autre ù gauche, de manière que lorsque le mouvement sera achevé, et cela ne sera pas bien long, ces deux brigades seront échelonnées en face de l’armée N et se lieront avec la réserve. La seconde brigade prend la diagonale pour aller se placer ù la droite de la quatrième ; et la première reste en colonne derrière le centre, pour remplacer la réserve. On arrive ainsi , le plus promptement possible , à faire entrer en ligne, dans la nouvelle direction, des forces égales à celles qu’on avait dans la position primitive, en admettant que la réserve R soit l’équivalant d’un des quatre autres corps. Il n’y a de changé que l’ordre des corps entre eux, mais on ne doit nullement redouter ce genre d’inversion.
Si l’armée ennemie N débordait encore davantage, la réserve ne chercherait pas à la prendre en flanc ; cela la séparerait trop de la troisième brigade; elle se bornerait à faire front ; mais alors ce serait la seconde brigade qui pourrait se prolonger sur le flanc gauche de l’eunemi. „
C’est pour simplifier que nous n’avons supposé qu’une
DES BATAILLES
seule ligne ; s'il y en avait deux , la seconde suivrait le» mouvements de la première.
Les manœuvres que nous venons d’indiquer sont également applicables au cas d’une colonne arrêtée tout à coup dans sa marche par l’ennemi qui se trouve en position. Elles conviennent à de faibles corps, comme à de grandes années. Ainsi un bataillon déploierait d’abord deux compagnies pour soutenir le premier choc de l’ennemi, et manœuvrerait avec le reste.
Retraite. — Quelques soins qu’on ait pris, quelque courage qu’on ait déployé, il faut souvent céder au nombre ou aux caprices de la fortune. Heureux alors quand, après une action longuement disputée, on parvient à se dégager du champ de bataille, sans essuyer une déroute complète.
Le mouvement rétrograde commence pour ainsi dire sans qu’on s’en aperçoive ; les troupes perdent insensiblement du terrain à mesure que l’ennemi en gagne, en raison de sa supériorité qui se prononce toujours davantage. Vient enfin le moment où toute résistance paraissant désormais inutile, le général donne l'ordre de la retraite.
En supposant toujours que l’armée soit rangée sur deux lignes , la retraite se fait d'abord par la première ligne , qui se relire en échiquier. C’est-à-dire que les bataillons pairs marchent en arrière une centaine de pas, plus ou moins, pendant que les bataillons impairs tiennent ferme. Quand les premiers se sont arrêtés, remis en ordre, qu’on les voit prêts à combattre , on fait exécuter aux autres le même mouvement rétrograde. Ils passent dans les intervalles pour aller se poster plus loin , à la distance requise ; et ainsi de suite.
Pendant ce temps, la seconde ligne suit le mouvement, ou même le précipite pour aller occuper quelque position avantageuse d’ou elle puisse protéger la première ligne. Mais si cette première ligne a trop souffert , on se hâte de la rem- ' placer par la seconde, en faisant exécuter la manœuvre con-
DES BATAILLES
nue du passage des lignes. Sur quoi il faut observer que des deux manières de faire ce remplacement , celle qui est offensive, c’est-à-dire celle où la seconde ligne marche en avant pour passer dans les intervalles de la première , est préférable. Alors chaque bataillon se forme en colonne serrée , se porte quelques pas en avant de la première ligne et se déploie , ou mieux encore charge à la baïonnette. Cette manière en impose à l’ennemi ; il se voit attaqué et devient , quelque temps du moins, plus circonspect. La seconde manière est d’ailleurs dangereuse , parce que la première ligne, arrivant plus ou moins en désordre sur la seconde , peut entraîner tout ou partie de celle-ci dans sa déroute , si elle ne trouve pas des intervalles suffisants pour s’écouler.
En général, la troupe qui cède le terrain doit autant que possible marcher lentement, avec calme, en serrant les rangs pour ne pas donner de prise. Elle s’arrête souvent; elle se retourne pour faire feu sur l’ennemi quand il suit de trop près. C’est ainsi qu’elle parviendra, sans tomber dans un trèsgrand désordre , à gagner quelque poste avantageux ou à se couvrir des ombres de la nuit. La cavalerie seule peut se retirer avec précipitation ; elle le doit même , parce que sa vitesse fait sa sûreté ; mais c’est pour revenir à la charge quand elle se sera ralliée, et dégager l’infanterie.
Lorsqu’un régiment ou un bataillon est tout à fait rompu , lorsque les soldats prennent décidément la fuite , le chef saisit un drapeau et va le planter dans quelqu’endroil bien visible , en faisant battre les tambours qu'il a pu rassembler. Les soldats , honteux d’abandonner les drapeaux qu’ils ont juré de défendre au prix de leur sang, viennent peu à peu s’y rallier. Les officiers de tout grade s’emploient à rétablir l’ordre et à faire renaître quelque confiance dans celte troupe démoralisée. C'est alors surtout qu’on apprécie ce que valent de bons cadres de sous-officiers et l'exemple des vieux soldats.
Pendant que les deux lignes se retirent, la réserve ne reste point inactive. L’infanterie de cette réserve occupe les postes
tiKS BATAII.LÈS.
où elfe peut s’établir solidement , ou bien elle forme des carrés entre lesquels l’armée s’écoule et qui sont comme autant de redoutes qui arrêtent l'ennemi. C’est ainsi qu’à Marengo les gardes consulaires firent ce fameux carré contre lequel vinrent se briser toutes les charges de la cavalerie autrichienne, et qui mérita le nom de redoute de granité qui lui fut décerné par l’armée. En même temps la cavalerie fait tous ses efforts pour protéger la retraite par des charges audacieuses et réitérées; elle ne doit jamais compter l’ennemi , mais se précipiter sur lai où qu’il soit et en quelque nombre qu’il soit, afin de l’obliger à des déploiements qui ralentissent sa poursuite. Si elle est ramenée, c’est un petit malheur dans la circonstance actuelle. Avant tout il faut gagner du temps ; et rien n’est plus propre à atteindre ce but que des attaques précipitées, furieuses, quel qu’en soit le résultat. L'artillerie , de son côté , croise de feux le champ de bataille, en faisant usage de toutes ses ressources et choisissant les positions les plus favorables. Elle ne doit pas non plus craindre de s’exposer, au risque même de perdre quelques pièces; sans son appui bien soutenu, la retraite de l'infanterie sous la mitraille de l’ennemi ne saurait être qu’une déroute.
Cependant les bagages ont pris les devants sous l’escorte de quelques troupes. Ils s’étaient tenus à distance pendant la bataille ; ils se sont mis en route aussitôt que l’ordre de la reraile leur a été envoyé. Ils hâtent leur marche pour ne point entraver celle de l’armée.
La nuit protectrice arrive enfin. L’ennemi las de combattre, épuisé de ses pertes , est forcé de s’arrêter. On profite donc de cette circonstance pour se rallier. On se remet en ordre autant que possible ; on fait prendre aux troupes quelque nourriture, et, sans songer au repos dans cette nuit de malheur, on force de marche pour gagner quelques lieues sur l’ennemi. Une forte arrière-garde, commandée par l’officier le plus intrépide et le plus expérimenté , reste en position pour couvrir la retraite. Cette arrière-garde , forcée aussi à
bfes BAtAiLLfeS. 243
Quitter le terrain, dispute pied à pied tout ce qu’elle abandonne.
Ce qu’il y a de pire dans une bataille perdue, c’est la démoralisation des troupes. Il faut donc tout faire pour affaiblir ces funestes impressions. Les chefs, par leur contenance et leurs paroles, raniment les esprits abattus. Le général surtout, loin de paraître atléré , doit montrer beaucoup de calme, visiter les bivouacs, donner ses ordres comme s’il ne s’était rien passé de fâcheux. C’est ainsi qu’il donnera une haute idée de sa constance et de la grandeur de son courage. La troupe , un moment ébranlée , reprendra confiance et sera prête à faire payer cher à l’ennemi un succès éphémère. Malheur à lui s’il n’a pas su profiler de sa victoire , s'il s’est endormi en oubliant cet adage , qu'à la guerre rien n’est fait tant qu’il reste quelque chose à faire.
Le roi de Prusse recommande de se retirer à quarante lieues quand on est battu , mais de s’arrêter au premier poste avantageux pour remettre l’armée et relever les esprits abattus. C’est ce qu’ont fait les ducs de Weymar et de Rohan , les deux plus grands capitaines de leur siècle. Après avoir perdu la bataille de Rhinfeld, ils s’arrêtèrent à six lieues du champ de bataille, et là, prenant conseil de leur courage, ils rallièrent les débris de leur armée, et, par une marche de nuit, se présentèrent inopinément devant le camp des Bavarois qui , ne s’attendant pas à un pareil retour, se gardaient très-mal. Ils furent surpris et mis dans la plus complète déroute; ils perdirent tous leurs canons et les bagages. Voilà une belle revanche que les Bavarois n’auraient pas laissé prendre, si, au lieu de coucher sur le champ de bataille et de se livrer à la Joie , ils se fussent mis à la poursuite des vaincus. La règle que donne le roi de Prusse et qu’il a mise lui-même en pratique après la perte de la bataille de Hohenkirch, est d’accord avec ce que nous venons de dire; mais on est rarement le maitre de s’arrêter où et quand on veut. Cela est d'autant plus difficile que l’armée a mieux fait son devoir dans le com-
DES BATAILLES
bat; car plus elle s’est engagée, plus elle a montré d’opiniâtreté , de résistance , moins aussi il lui est possible de se retirer en ordre. Il devient alors nécessaire qu’elle gagne du pays pour rassembler ses débris ou appeler à elle ses renforts. On ne doit pas perdre de vue que s’il est honorable de mettre promptement un terme à la retraite , il ne l’est pas moins de ne pas désespérer de la fortune pourun premier revers, et de revenir à la charge plusieurs fois, jusqu’à désoler, vaincre même celui qui d'abord se croyait maître du champ de bataille. Ne voit-on pas souvent une armée battue, à l’une de ses ailes, ne point s’ébranler h l’autre, y recevoir au contraire les soldats dispersés , puis marcher audacieusement à l’ennemi ? Cette généreuse résolution n’est- elle pas souvent couronnée d’un éclatant succès? Si , au lieu de cela , le général ordonne la retraite , peut-être parviendra-t-il h se retirer sans pertes sérieuses, mais il n’en aura pas moins été vaincu. Certes , la victoire est d’un assez grand prix pour ne pas y renoncer aussi légèrement. Le premier des devoirs, la première de toutes les nécessités , c’est de se bien battre; arrive après ce qui pourra. On écrase l’ennemi si on est vainqueur; il ne s’en relève pas , et la guerre est finie. Dans le cas contraire, et quoique vaincu, on inspire de l'effroi à l’ennemi par l’étendue de ses pertes. C’est ainsi qu’à Saint-Jacques les anciens Confédérés, attaqués par une armée dix fois plus nombreuse que la leur, combattirent avec tant de valeur et d’acharnement , qu’ils ne cédèrent le terrain qu’avec leurs vies. Ils périrent tous ; mais , plus heureux que les Spartiates aux Thermopyles, ils sauvèrent leur patrie de l’invasion dont elle était menacée. Le Dauphin de France , effrayé de sa victoire , ne voulut pas aller plus avant et ne songea plus qu’à faire alliance avec un peuple dont la renommée ne fit que s’accroître par cette héroïque défaite.