CHAPITRE V
De la Défense des Rivières ci des Montagnes.
Cet objet est si intéressant pour les militaires suisses , que nous avons cru devoir lui consacrer un chapitre particulier.
§ 1 DÉFENSE DBS RIVIÈRES.
Disposition des troupes. — 11 faut, pour défendre une rivière, partager l’armée en plusieurs corps d’observation , que l’on place de distance en distance devant les endroits les plus menacés, et pas trop près des bords, pour n’étre pas exposés au canon de l’ennemi. Ces corps restent réunis; ils envoient seulement de petits détachements pour observer ce qui se passe sur la rive opposée , et ils communiquent entre eux par de fréquentes patrouilles. Les détachements , qu’il est inutile de faire nombreux , se postent dans les bouquets de bois , derrière les levées ou les plis de terrain , partout où sans se découvrir eux-mémes ils peuvent le mieux voir l’autre rive. La distance qu’on peut mettre entre les corps d’observation dépend de la largeur de la rivière et des difficultés qu’elle offre à l’ennemi pour l'établissement de ses ponts ; car il faut que les corps voisins aient le temps d’arriver au secours de celui qui serait attaqué avant que l’ennemi ait achevé l’opération du passage. Une distance de trois lieues est déjà grande sur un fleuve tel que le Rhin , où un pont ne se jetterait pas en moins de deux ou trois heures. Si donc il y avait trois corps pareils, ils observeraient convenablement huit à neuf lieues du cours du fleuve ; car l’ennemi ne pourrait tenter le pas-
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sage ni dans l'intervalle de deux corps, ni en dessus, ni en dessous, li une lieue ou une lieue et demie des corps extrêmes , sans que le plus voisin , bientôt suivi des autres , n’arrivât pour s’y opposer.
Une forte réserve , ou corps principal , se tient en arrière de tous les corps d’observation h une distance proportionnée à l’espace qu’ils occupent , et telle qu’il ait le temps d’arriver sur le point où l’ennemi veut forcer le passage, avant que sou projet soit effectué. Si la ligne ù garder est grande, on formera deux réserves au lieu d’une seule.
Pour que ces corps puissent se porter rapidement au secours les uns des autres, il faut qu’il existe une bonne route parallèle au fleuve , et des chemins transversaux partant du point qu’occupe la réserve et aboutissant à cette route. Quand la communication parallèle se rapproche beaucoup du fleuve, et qu’elle est soumise au canon de la rive opposée , elle perd tous ses avantages. Dans les endroits où cela arrive, il faut y suppléer en ouvrant une nouvelle communication plus en arlière.
Voici maintenant les mesures de détail qu’il faut ajouter aux dispositions générales que nous venons d’indiquer : établir un système de signaux de jour et de nuit pour donner l’alarme sur toute la ligne ; retirer les bateaux sur la rive qu’on occupe ; couler à fond ceux qu’on ne peut pas emmener, et remonter les plus gros tout h fait en amont pour pouvoir les lâcher au courant après les avoir chargés de pierres, et lâcher de rompre ainsi les ponts de l’ennemi. Si la rivière est guéable en quelques endroits , on s’efforcera d’en dégrader le fond en y pratiquant des coupures avec la drague ; sinon on établira au débouché du gué un bon abatis ou quelque retranchement. S’il existe entre deux gués ou deux points favorables à un passage un étroit défilé , il est bon de le fortifier pour rester maître de la roule et ôter aux corps ennemis, qui auraient passé sur les deux points, la facilité de se joindre avant d’élre attaqués. Les ponts dont la défense est
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jugée trop diflicile doivent être coupés , sans égard aux réclamations des habitants. Il faut , dans ces grandes circonstances, que l’intérét privé cède à l’intérêt général. Mais aussi on doit se garder de causer des désastres inutiles , et ce serait faire un mal sans nécessité que de brûler un pont sur une rivière guéable. La condition , pour exiger ce grand sacrifice , est donc que l’ennemi soit obligé par là à faire venir ses équipages et à jeter un pont.
Quand le pont est de nature à être intercepté par une coupure à pont-levis , on peut encore l'épargner si on a le temps de faire cette coupure ; sinon, il est condamné, et la flamme prive l’ennemi de ce moyen de passage. Lorsqu’on se décide à faire le pont-levis , il ne faut pas négliger d'en créneler le tablier, afin de pouvoir en défendre directement les approches. On doit aussi avoir soin de couper toutes les poutres, afin de ne rien laisser à l’ennemi qui puisse favoriser le rétablissement de la coupure. Feuquière raconte dans ses Mémoires, qu’il dut la réussite de l’attaque d’un pont à ce que les ennemis avaient négligé ces précautions. Le tablier du pont-levis couvrit ses soldats des feux directs en même temps que les parapets les garantissaient des feux de flancs. Ils trouvèrent sur la rive un amas de poutrelles qui étaient là comme exprès pour leur donner les moyens de refaire la coupure.. C’est donc encore une attention qu’il faut avoir que d’enlever de la rive opposée tous les bois de construction qui s’y trouvent; il est d’ailleurs nécessaire de s’en procurer en grande quantité pour les besoins de la défense.
Têtes de pont. — Mais le mieux est de couvrir le pont que l’on veut conserver par de bons retranchements , sans préjudice toutefois de toutes les précautions qu’on peut prendre sur le pont lui-même ou en arrière. On se ménage ainsi la faculté de passer sur l’autre rive, si on le juge à propos, et quand l’occasion sera favorable. L’ensemble des fortifications constitue ce qu’on appelle une tête de pont , quelle que soit