CHAPITRE VII
Combats et Actions particulières.
On donne le nom de combat à un engagement partiel , au choc de deux corps faisant partie de deux armées ennemies. Il est rare qu’un combat ne soit pas , proportion gardée , plus meurtrier qu’une grande bataille ; et souvent, quand les parties engagées sont nombreuses, qualifie-t-on de bataille ce qui, h la rigueur de la définition , ne devrait être qu’un simple combat. Mais il ne faut pas mettre à ces définitions plus d’importance qu'elles n’en méritent , car le nom ne fait rien à la chose , et l’on peut dire qu'un combat est une petite bataille , comme une bataille est un grand combat.
Le combat peut s’engager entre deux corps d’infanterie , entre deux corps de cavalerie , ou bien entre une troupe d’infanterie et une troupe de cavalerie , entre une troupe qui a du canon et une qui n’en a pas. Il peut avoir lieu en rase campagne ou dans des retranchements , etc. Il convient d’examiner ces différents cas , bien que le plus souvent il y ait de tout cela la fois dans un engagement. C’est que, pour l’enseignement, il convient de simplifier les questions, et de les dégager de tout ce qui est étranger h l’objet spécial qu’on a en vue,
g 1. — Combat D'Infanterie contre Infanterie.
Un combat d’infanterie contre les troupes de la même arme offre la véritable image d’une bataille : tirailleurs en avant pour engager l’action , première ligne déployée pour le feu , seconde ligne abritée par des accidents de terrain et hors de la portée du fusil, quelques masses sur les ailes et en réserve
pour empêcher d’être tourné (*). Ici, les soldats les mieux armés et les mieux exercés au tir ont l’avantage , car on est très-rapproché, et l’action qui s’est engagée par le feu se soutient de même assez longtemps , attendu que n’ayant ni cavalerie, ni artillerie pour entamer ou ébranler l’ennemi, il faut éclaircir ses rangs avant de l’aborder de plus près.
C’est dans un combat de quelques bataillons seulement que certaines manœuvres indiquées par les règlements, telles que les formations en bataille à distance entière , les changements de front de toute une ligne, les feux de chaussée , etc. , peuvent recevoir leur application et.être utiles h la troupe qui saura les exécuter avec promptitude et précision.
La première attention d’un chef qui prévoit un engagement est de faire prendre quelque nourriture à sa troupe ; car une fois engagé on n’y peut plus penser, et cependant on ne saurait attendre des charges bien vigoureuses de soldats affaiblis par la faim. Si la saison est rigoureuse il faut aussi éviter de traverser un gué pour marcher h l’ennemi , parce que les membres transis de froidure ne sont pas agiles, et qu’un soldat mouillé est, dans ces circonstances , un soldat à demi-battu. Il y a cependant exception si on passe l’eau pour croiser le fer, parce que la chaleur de l'action fait qu’on ne s’aperçoit pas des inconvénients qui viennent d’être signalés, et qu’un pareil mouvement a quelque chose d’audacieux qui ne peut que contribuer au succès.
Il est de rigueur, avant le combat, de faire l’inspection des armes pour voir si elles sont en étal , si elles ont de bonnes pierres, si les gibernes sont pleines, etc. Le général rassemble les chefs et leur fait part de scs intentions , de ses espérances, ainsi que de ce qu’il sait des projets de l’ennemi. Il les encourage par la confiance qu’il leur accorde et excite leur émulation. II leur recommande par dessus tout de se soutenir réciproquement, d’éviter les efforts partiels, de mettre
(’) Si la troupe est peu nombreuse, elle ne forme qu'une seule ligue et une réserve.
de l’impétuosité et de l'ensemble dans leurs attaques , de donner l’exemple à leurs soldats, et de ne rien faire que de digne et de conforme à l’honneur. Il convient avec eux d’un lieu de ralliement eu cas de revers, et les renvoie à leurs corps respectifs.
Si le combat est prévu , la troupe se met en grande tenue ; elle doit cette politesse à un ennemi qu’elle estime. Une troupe qui a belle apparence est d’ailleurs plus disposée h bien faire son devoir.
En plaine. — L’action commence par les tirailleurs qui se répandent en avant jusqu’à une assez grande distance pour couvrir les déploiements ; et quand , au bout d'un temps plus ou moins long, ces tirailleurs ont démasqué le front et se sont ralliés à leurs bataillons, les feux de la ligne commencent. On ne doit pas tirer de trop loin, car alors les coups sont perdus; il ne faut pas non plus, par un excès de confiance qui a été quelquefois funeste , attendre pour commencer que l’ennemi soit trop près, parce qu’ayant à soutenir plusieurs décharges les rangs s’éclaircissent d'autant plus que les premiers feux sont toujours les mieux dirigés. La bonne distance pour commencer est à 300 pas au plus('). Le feu de bilbaude est à peu près le seul qu’on emploie, parce que le feu de pelotons a de la peine à se soutenir, qu’il amène de la confusion dans le commandement, et que le soldat ne peut tirer juste qu’autant qu’on lui laisse toute liberté. Cependant il est des cas où le feu de bataillon ou de demi-bataillon produit un bon effet ; c’est, en particulier, lorsqu’il s’agit de recevoir de pied ferme une troupe qui s’avance audacieusement en colonne l’arme au bras. Dans ce cas il n’est point nécessaire de commencer à tirer d’aussi loin qu’on vient de dire ; il convient , au contraire, d’opposer audace à audace , et d'attendre que l’ennemi
( ' ) A cette distance, il faut viser à la tète et à 200 pas au milieu du corps. Voyez ce qui a été dit sur la portée des armes au chapitre III.
soit à trente ou quarante pas pour lui lâcher un feu bien ajusté et se précipiter sur lui la baïonnette en avant , sans recharger. Quand on tire de loin sur une troupe qui s’avance ainsi , on lui fait peu de mal, et son ardeur en redouble ; rien alors ne peut plus la retenir. Si , au contraire , on l’attend sans faire feu , celte contenance intimide les plus courageux, et, quand vient la décharge, la troupe attaquante est bien près de lâcher pied. Si donc celle qui se défend saisit le moment et fait succéder à la décharge meurtrière une attaque impétueuse à l'arme blanche , elle restera très-probablement maîtresse du terrain.
Lorsque la ftisillade s’engage des deux côtés, on peut gagner insensiblement du terrain , par ce mouvement instinctif du soldat qui le porte h s’avancer sur son adversaire quand il croit lui être supérieur. C’est ainsi que, sans mouvement apparent, sans manœuvre commandée, on voit une des ailes se porter en avant, petit à petit , signe infaillible d’un succès de ce côté. Alors on doit faire approcher une troupe de réserve et la déployer contre le flanc déjà ébranlé de l’ennemi , ou la faire immédiatement charger en colonne. Si celte attaque a du succès, toute la ligne s’avance et aborde l’ennemi à la baïonnette en marchant en bataille , ou en se formant en colonnes d’attaque par bataillons, avec les tirailleurs dans les intervalles.
Ce dernier parti est le préférable dans les cas ordinaires : les chefs animent les colonnes et remédient au désordre presque inévitable à la tête qui a beaucoup à souffrir et que le mouvement désunit. Aussitôt qu’un bataillon a rompu l’ennemi, il se dispose à prendre en flanc les troupes voisines qui conserveraient encore leurs rangs. Pour cela, chaque colonne doit être prête à se partager en deux et à marcher par les deux flancs; c’est à [quoi est éminemment propre la colonne d’attaque. Une fois l'ennemi enfoncé ainsi sur deux ou trois points, sa ligne sera bientôt dispersée.
Mais ,pquand les deux corps sont très-rapprochés, il vaut quelquefois mieux charger de front et dans l’ordre déployé que de perdre du temps à former les colonnes d’attaque. S»
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l’on conduit des bataillons bien exercés, ce dernier moyen est très-efficace pour enfoncer l’ennemi, quand on lui voit montrer de l’hésitation, ou qu’il a déjà éprouvé de grandes perles. En l’abordant ainsi partout à la fois, on lui ôte tout moyen de former des ouvertures pour laisser passer les assaillants et les envelopper ensuite.
Quelquefois encore, on abordera l’ennemi avec les bataillons partie déployés, partie formés en colonnes. Pendant que ces derniers doublent leurs divisions, les tirailleurs les couvrent, et les autres bataillons continuent leur feu. Toute la ligne s’ébranle ensuite : les bataillons déployés font halte à petite distance et soutiennent le feu, les colonnes se précipitent sur l’ennemi, percent la ligne et menacent ses flancs. Les bataillons déployés s’avancent alors et achèvent de balayer le terrain. Ils s’appuient ainsi et favorisent mutuellement leur action. L’ordre mi-parti de bataillons déployés et de bataillons en masse se prend quelquefois dès le début de l’action , dans l’intention de donner plus de consistance à la ligne, tout en conservant l’avantage des feux. C'est lorsqu’on se propose d’agir offensivement sur un point déterminé de la ligne ennemie, d’enlever la clef du champ de bataille, etc. A la bataille de Fuentes-de-Honor, en 1811, une brigade, composée de cinq bataillons, en avait trois en colonnes serrées par division, et les deux intermédiaires déployés. Mais, le plus souvent, cet ordre d’attaque résulte de ce qu’au moment de se porter sur l’ennemi, quelques bataillons se sont formés en colonnes, tandis que d’autres, mieux placés pour faire usage de leurs feux, sont restés déployés. Les vides qui se forment alors dans la ligne sont remplis par des chaînes de tirailleurs.
La règle dans les charges est, qu’une fois entamées il faut les pousser à fond , ne plus tirer un seul coup de fusil, mais se jeter le plus promptement possible sur l’ennemi, tant pour éluder son feu que pour le culbuter par la force du choc. On ne croise la baïonnette qu'à dix pas de lui; jusque-là ori marche l’arme au bras pour ne pas se désunir. II n’y a rien
de plus imposant qu’une colonne s’avançant ainsi au pas de charge; la terre en tremble.
Quand l’ennemi est enfoncé, on lâche quelques compagnies à ses trousses, et l’on reprend ses rangs pour renouveler, s’ille faut, le combat avec la seconde ligne ou les réserves. Ne vous arrêtez cependant que le temps nécessaire pour vous rallier, et marchez hardiment à cette seconde ligne qui , découragée de l’échec que vient de recevoir la première, désorganisée peut-être par la retraite précipitée des bataillons enfoncés, ne fera probablement qu'une faible résistance.
Si le combat est opiniâtre et que votre première ligne ait beaucoup souffert, faites avancer la seconde et opérez le passage des lignes en avant , en faisant former en masses les bataillons de la seconde ligne, et les conduisant au pas de charge par les intervalles ouverts instantanément dans la première. Ce mouvement offensif, couvert par les tirailleurs, ébranlera l’ennemi; il ne soutiendra que difficilement le feu de ces bataillons qui viennent de se déployer, et qui ont des troupes fraîches à opposer à des troupes harassées. Ici, il faut remarquer, que si le passage des lignes s’était opéré par un mouvement de retraite, en faisant passer les bataillons de la première ligne derrière ceux de la seconde, le succès serait beaucoup plus douteux. Tout mouvement rétrograde est dangereux, parce que le moral du soldat en est affecté. Se retirer est, aux yeux du plus grand nombre, avouer qu’on est battu. 11 faut surtout éviter les mouvements en arrière avec des troupes peu expérimentées, qui se troublent aisément.
Cependant, la première ligne, devenue seconde, se reforme, emporte ses blessés, prend du repos et se dispose à de nouveaux efforts pour terminer le combat. Ces troupes, jointes à la réserve, ou appuyeront une des ailes, ou, par un mouvement plus étendu, se porteront sur le flanc de l’ennemi, ou enfin s'opposeront à une manœuvre pareille de sa part.
Mais la fortune peut aussi vous être contraire ; vous eom-
mencez à vous en apercevoir au terrain que vos troupes abandonnent involontairement, et h l’espèce de désordre et de fluctuation qui se manifestent dans leurs rangs. Alors, vous faites approcher une partie de vos réserves, et si ces nouvelles troupes ne rétablissent pas le combat, le moment est venu de commencer la retraite. Déjà Ja première ligne s’est rapprochée malgré elle de la seconde ; peut-être même en est-elle si près que pour éviter la confusion il n’y a plus un instant à perdre, et qu’on doit ordonner immédiatement le passage des lignes en retraite. Il s’exécute par pelotons, suivant le règlement français, parce qu’ainsi la seconde ligne est plus promptement déployée ; et il est urgent qu’elle le soit quand l’ennemi vous mène ainsi tambour battant. Si la première ligne se retire en ordre, elle s’arrête à trois ou quatre cents pas en arrière et fait face en tète ; mais, si quelques bataillons sont à la débandade, comme cela n’arrive que trop souvent, leurs chefs se saisissent des drapeaux, se font suivre de quelques tambours, et, se portant dans un endroit bien visible, ils y plantent le signe du ralliement et font battre pour y appeler les soldats épars.
Cependant, la seconde ligne ne peut pas tenir longtemps contre des troupes victorieuses; elle commence avec ordre sa retraite, soit en bataille marchant lentement et à front renversé, puis faisant halte pour se retourner contre l’ennemi et l’arrêter par des décharges bien nourries, soit en échiquier par bataillons ou demi-bataillons, soit enfin en échelons quand une des ailes est moins pressée que l’autre. En même temps, on jette sur les flancs tout ce qu'on peut de tirailleurs pour ralentir l’ardeur des poursuivants. C’est aussi le moment d’employer ce qui reste de troupes qui n’auraient pas encore combattu. Ces dernières, traversant la ligne, se précipitent sur l’ennemi la baïonnette en avant et, par cette attaque vigoureuse, elles suspendent sa marche, l’obligent à se tenir sur ses gardes et à ne s’avancer qu’avec circonspection. On lâche ainsi de défendre pied à pied le champ de bataille
jusqu’à la nuit. Les petits bagages et les blessés ont pris les devants. Si quelque défilé, tel qu’un pont, une chaussée entre marais, etc. , s’offre à la troupe en retraite, elle doit reformer sa ligne en avant, tenir ferme et commencer, sous la protection d’un feu bien nourri, la manœuvre connue sous le nom de passage du défilé en retraite. Elle se fait par une seule aile, ou par les deux, suivant que le défilé se trouve placé derrière la ligne. La troupe se reforme de l’autre côté quand le défilé a peu de longueur; dans le cas contraire, elle doit le défendre par le feu de chaussée si l’ennemi ne renonce pas à sa poursuite. Dans un défilé de montagnes, on pourra peut-être dresser quelqu’embuscade à un ennemi trop ardent. C’est un moyen sur lequel il ne faut pas trop compter, mais qui réussit encore, quoique bien usé. Rien n'est à négliger quand il s’agit de se tirer d’embarras.
Sur des hauteurs. — Mais on ne combat pas toujours dans une plaine ; le plus souvent, au contraire, l’ennemi occupe des hauteurs ou d’autres positions favorables. C’est là qu’il faut aller le chercher quand on ne peut pas le tourner.
Or, on attaque une hauteur de front, ou par le côté. Le plus souvent on emploie les deux moyens réunis , parce qu’il est nécessaire de diviser l’attention de l’ennemi. Sans cela il aurait trop d’avantage sur vous. Si le défenseur est à découvert, s’il n’occupe que les pentes et non le sommet, on peut commencer par des feux pour éclaircir ses rangs, et surtout par des feux de tirailleurs, qui, embrassant un cercle plus grand, donneront moins de prise et feront converger leurs coups sur le point d’attaque. Mais cette tiraillerie n’est pas de longue durée ; les colonnes, qui s’avancent, y mettent bientôt fin ; l’arme au bras, elles gravissent les hauteurs d’un pas lent, et en s’arrêtant quelquefois pour respirer. Ce n’est que lorsqu’elles sont tout près qu’elles croisent la baïonnette et accélèrent le pas pour se jeter sur l’ennemi, si celui-ci n’a pas déjà abandonné sa position. Les colonnes doivent plutôt
combats’et actions particulières. 317
être nombreuses que profondes; trop de longueur les rendrait lourdes. 11 est essentiel qu’aucune colonne ne s’aventure plus que les autres, afin qu’il y ait de l'ensemble dans l’attaque. Autrement on risque de la voir échouer.
L’ennemi occupe-t-il tout à fait la hauteur, il est inutile de tirailler, parce que le terrain le cache, à moins toutefois qu’il n’ait lui-méme des tirailleurs sur la pente. Les colonnes, prêtes h joindre l’ennemi, 3près avoir gravi la hauteur, s’arrêtent pour se reformer et prendre haleine, surtout lorsque, par la forme du terrain et par la position retirée de l’ennemi, on n’en est point encore vu, comme on ne le voit point. On doit s'attendre à une bonne réception et h des décharges meurtrières , car, le défenseur, aux trois quarts couvert par le terrain , a tout l’avantage quand vous paraissez : il est déployé, et vous êtes en colonne ; il est frais, et vous êtes fatigués. Il faudra donc l’aborder avec la plus grande impétuosité et ne lui permettre, s’il est possible, qu’une seule décharge. Vous pourriez même user de ruse pour le dégarnir de son feu ; envoyer d’abord quelques tirailleurs, et, sous leur protection, vous avancer aussi près que possible en vous courbant, montrer les shakos au bout des baïonnettes, et, si les coups partent, vous lever tout à coup et vous précipiter sur l’ennemi.
Mais, toujours, les colonnes doivent être accompagnées de nombreux tirailleurs qui remplissent leurs intervalles et couvrent leurs flancs. Ces tirailleurs, plus serrés que de coutume, redoublent la vivacité de leurs feux; ils opposent, pour ainsi dire, une ligne déployée à la ligne ennemie et préparent le succès de l’attaque.
La conduite à tenir dans la défense des hauteurs est tracée par ce qui précède ; nous ajouterons seulement , qu’après avoir reçu , par un feu bien dirigé , les premières troupes qui se sont montrées, il faut, sans recharger, s’avancer en bataille et se jeter sur elles avec résolution ; puis, quand on les a repoussées, reprendre sa première position en se couvrant toujours du terrain. C’est le moyen que les Anglais ont, plus
d’une fois, employé avec succès contre les attaques en colonnes des troupes françaises, et notamment sur les hauteurs de Pampelune, dans la campagne de 1813.
Si vous avez quelques fortifications sur la hauteur, gardezvous d’en masquer les feux ; vous n’en tireriez aucune protection. Le général Taupin, à la bataille de Toulouse, commit une pareille faute; il se plaça devant la redoute de Sypière qui faisait la force de sa position. 11 en commit une autre qu’il est bon de signaler, parce qu’elle se rattache à notre sujet, ce fut de former toute sa division en une seule colonne, laquelle, enveloppée de feux et ne pouvant répondre que par le bataillon de la tête, perdit son élan, fut repoussée et chassée en désordre de sa position. L’attaque contre les ennemis qui avaient une rivière à dos et qui gravissaient avec peine les hauteurs, était convenable, mais il fallait la faire en plusieurs colonnes, et non en une seule. Si les Français, moins bouillants, se fussent déployés sur le sommet des hauteurs, imitant en ceci la méthode de leurs adversaires, il est à présumer, qu’accueillant de leurs feux une troupe désunie, ils l’eussent repoussée, et que leurs bataillons s’avançant ensuite en masses séparées, ils l’eussent refoulée dans la petite rivière du Lers.
Il résulte de là, que si vous êtes déployés, et que l’ennemi s’avance sur vous en une seule colonne, il ne faut point vous en effrayer, mais former le demi-cercle ou la tenaille, pour envelopper de feux cette troupe dont la tête seule peut vous répondre. Mettez du calme, ajustez bien, et vous verrez se fondre cette masse d’abord si menaçante. Si, malgré cela, elle continue à pousser en avant, ne lui résistez pas de front, cela serait inutile, ouvrez-lui au contraire le chemin , et de plus belle attaquez-là par le flanc; aucun de vos coups ne sera perdu dans une masse aussi compacte; sa perte est assurée.
Il est plus difficile de résister à une attaque de plusieurs colonnes. Cependant, si elle est prématurée, si vos troupes sont encore intactes, serrez vos rangs et commencez à bonne distance un feu bien nourri. Faites porter vos pelotons des
ailes sur le flanc des colonnes, et l'ennemi voyant ses pertes s'accumuler , ou s’arrêtera pour se déployer et répondre à votre feu, ou ne vous abordera que mollement.
Dam les bois. — Si l’ennemi occupe un bois, c’est principalement avec les tirailleurs qu’on le débusque ; ce serait s’exposer à de grandes pertes que de se présenter à lui, de primeabord, en ligne ou en colonne. Les tirailleurs enveloppent les parties saillantes, parce qu’ainsi ils prennent de côté ceux des ennemis qui cherchent à se cacher derrière les arbres, et ils sillonnent le bois de leurs feux. S’il y a quelque partie qui soit dominée de près par des hauteurs, ou dont on puisse s’approcher à couvert, les tirailleurs la choisissent de préférence, parce que c’est évidemment aussi une partie faible.
Pour s’approcher du point d’attaque, on profite, autant que possible, de tous les avantages locaux en se coulant le long des haies et des fossés, se couvrant des sillons, des moindres plis de terrain, des trous, des buissons isolés, etc.; on fait feu de chaque point qu’on est parvenu à occuper, pour inquiéter l’ennemi ; et, lors même qu’on ne lui ferait pas grand mal, on rend son tir plus incertain. En même temps qu’on s’avance ainsi de front en chaînes très-ouvertes, on tâche de détourner l’attention de l’ennemi, en dirigeant de fausses attaques sur des points éloignés.
Aussitôt que les tirailleurs se sont emparés de la lisière du bois et qu’ils se sont couverts des premiers arbres, on fait arriver quelques détachements pour les soutenir; et, à mesure qu’ils pénètrent dans la forêt, le gros de la troupe s’avance; on le partage en plusieurs petites colonnes qui entrent dans le bois au son des tambours et des trompettes; elles marcheront en se tenant toujours à une certaine distance des tirailleurs et prêtes à les soutenir s’ils étaient ramenés. Une clairière se présente-t-elle, il faut, avant de la traverser, rallier la troupe et prendre de nouvelles mesures pour attaquer avec ensemble l’autre portion de la forêt; on en lera au-
tant à l’égard de toute espèce d’obstacle que l’on pourrait rencontrer; vous vous garderez donc de franchir isolément un fossé, lin ravin, une forte haie, car vous pourriez rencontrer l’ennemi en forces, de l’autre côté, et ne pouvoir plus vous réunir pour lui résister.
Quand la forêt n’a pas beauconp d’étendue, on cherche plutôt h la tourner qu’à l’enlever de vive force; il faut, dans ce cas, s’en tenir hors de la portée du fusil.
La défense consiste à faire occuper la lisière du bois par les tirailleurs, et, si l’on en a le temps, à faire nettoyer tous les environs, couper les troncs, combler les fossés, afin de mieux voir l’ennemi et de lui ôter les moyens de se couvrir; on fera des abatis dans les parties les plus accessibles, et, de préférence, en coupant les arbres de celles qui forment des saillants trop aigus; on peut aussi flanquer ces saillants par de petits ouvrages pour empêcher l’attaquant de les envelopper. Des troncs de sapins couchés les uns sur les autres et maintenus par des piquets, sont excellents pour ce genre de constructions.
Derrière la ligne des tirailleurs, on place des troupes de soutien , soit pour assurer la retraite, soit pour donner des renforts; on en met aussi sur les ailes pour n’ôtre pas tourné. En arrière de tout cela, à égale distance des points menacés, on place la réserve qui agira suivant les circonstances. Ainsi, par exemple, pour peu que l’attaque soit décousue et que la défense se soutienne à la lisière, la réserve pourra agir offensivement, soit en débouchant du bois, soit en en faisant le tour. Cette attaque peut avoir du succès, parce que la troupe qui l'exécute est cachée dans sa marche et que l’assaillant en sera surppris.
La meilleure arme pour les combats dans les bois est la carabine , aussi les Suisses y auront- ils toujours l’avantage, et faut-il nous estimer heureux que notre pays soit couvert de forêts.
Dans les villages. — Pour défendre un village, l'infanterie se distribuera dans les jardins, derrière les haies et aux fe- " nôtres des maisons. Un seul rang de fusiliers suffît dans ce cas; en conséquence, on peut s’étendre davantage qu’en rase campagne ; cependant on ne le fait qu’autant que cela est nécessaire; c’est encore une position bien favorable pour les carabiniers, parce qu’étant à l’abri des vues de l’ennemi, ils ont la facilité de tirer posé et d’ajuster leurs coups. On met dans les rues ou avenues du village des pelotons entiers pour appuyer la ligne extérieure des tirailleurs ; une réserve est au centre du village, ou un peu eu arrière, prête à se porter partout où l’ennemi aurait pénétré ; si l’on en a le temps, il ne faut pas négliger de créneler les murailles, de renforcer les haies par de petits parapets en terre, de fermer les entrées avec des barricades, en un mot de mettre le village en état de soutenir une vigoureuse résistance par tous les moyens que l’art enseigne ou que l’industrie peut créer. (')
Quand le village est entouré ou précédé de vignes, de défilés et autres difficultés locales, la défense doit commencer là ; et, si l’on en est repoussé, on se replie insensiblement sur le village qu’une partie des troupes occupe et met en état. C’est une manière de gagner du temps ; et , dans de telles circonstances, c’est souvent un grand avantage que de pouvoir prolonger la défense de quelques heures , parce qu’on augmente la chance d’étre délivré; les secours peuvent arriver dans cet intervalle.
Des sorties vigoureuses, toutes les fois que l’occasion est favorable, sont un excellent moyen de défense ; mais il ne faut pas les pousser trop loin, ni se jeter, en cas de succès, dans une poursuite inconsidérée ; la retraite de 1 ennemi pourrait n’être qu’un piège pour vous faire sortir du poste avantageux que vous occupez. Il ne faut pas non plus négliger d’occuper
(' ) Voyez à Chapitre IX.
cet égard le Mémorial pour les travaux de guerre,
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convenablement la partie du village par laquelle la sortie doit rentrer, afin que l’ennemi ne s’y jette pas avec elle, ou ne vienne pas lui couper la retraite.
Si , en arrière de la première ligne de défense , on en peut préparer une seconde qu’occupera la réserve , la résistance n'en sera que plus opiniâtre. L’église avec son cimetière ofTre souvent un moyen d’organiser cette défense centrale. Les communications avec la ligne extérieure doivent alors être rendues faciles en renversant les obstacles qui pourraient les embarrasser : on perce les murailles, on abat les haies, on jette des ponts sur les ruisseaux , on comble les fossés. Ces mêmes obstacles, on les laisse subsister sur le terrain qui doit servir de champ de bataille h l’ennemi, dans les parties qu’on peut balayer de la position qu’on occupe : ils gêneront ses mouvements et ne lui donneront aucun abri. Ceux dont il peut se couvrir seront détruits.
Pour éviter toute confusion, chaque détachement sera instruit de la manière dont il opérera sa retraite quand il y sera forcé. En général, c'est un point sur lequel il est bon de s’entendre avant toute espèce d’engagement.
Dans tout ceci on ne doit pas perdre de vue que les villages construits en bois sont plus dangereux qu’utiles à occuper, à cause de la facilité avec laquelle le feu peut y être mis par les défenseurs, aussi bien que par les attaquants. On comprend aussi qu’un village qui peut être enveloppé de toutes parts se défendra mal. Il faut donc, pour opérer une bonne defense, l°que le village soit en pierre ; 2° qu’il s’appuie à quelque rivière qui empêche de le tourner , ou qu’il soit soutenu par des troupes en arrière.
L’attaque d’un village est bien difficile quand on n’a pas d’artillerie. Pour ces sortes d’entreprises le canon est l’arme principale. Cependant, si l’ennemi n’a pas eu le temps de s’y fortifier, on peut tenter l’attaque avec de l’infanterie seule , pourvu qu’on soit en forces supérieures. En général, elle se fait en colonnes : ce serait s'exposer à de grandes pertes que
de se déployer devant un ennemi ainsi posté ; seulement on enveloppe le village de tirailleurs pour déloger les défenseurs des haies, des murs de jardins qu'ils occupent , tirer aux fenêtres, et tâcher de s’emparer de quelques maisons isolées où ils puissent tenir ferme et combattre l’ennemi à armes égales. Si ces tirailleurs sont ramenés , ils se reploient et tâchent de se mettre h couvert vis-à-vis le point qu’ils ont attaqué , pour revenir bientôt à la charge , après avoir reçu quelques renforts.
Les colonnes ne s’avancent qu’après que le feu des tirailleurs a produit son effet. On s’en aperçoit à la mollesse de celui desdéfenseurs. Jusque-là, les colonnes se tiennent hors de portée ou cachées par quelque pli de terrain. Pendant qu'uue colonne attaque de front et cherche à pénétrer dans la rue principale du village , on en dirige d’autres sur les côtés pour chercher d’autres passages ou tourner le village , si possible. Ces colonnes ont à leur tête les sapeurs des bataillons ou d’autres ouvriers qui , munis de haches et de leviers, de pelles et de pioches, renversent les murailles, coupent les haies et les palissades , comblent les fossés , en un mot , applanissent tous les obstacles qui s’opposent à la marche des troupes. Si quelque maison résiste plus que les autres, on l'entoure pour l’attaquer à la fois de tous les côtés , et si les défenseurs s’obstinent à ne pas mettre bas les armes , on les y contraint en les menaçant de brûler leur réduit. On fait apporter pour cela paille et fagots ; mais on n’y mettra le feu qu’après une nouvelle sommation, l’humanité devant conserver ses droits même au milieu des combats.
Si l’ennemi se défend de maison en maison , il faut suivre la même méthode dans l’attaque , c’est-à-dire qu’on jettera du monde dans les maisons dont on est maître pour tirailler par les fenêtres et de dessus les toits. Ce sera quelquefois en perçant les murailles de proche en proche qu’on arrivera aux derniers retranchements des défenseurs. On conçoit que ce genre de guerre ne peut se faire que dans de gros villages
ou des bourgs dont les rues sont, comme dans les villes, formées de maisons rapprochées, solidement bâties. Dans ces endroits , il est une précaution h prendre ; elle consiste à ne s’avancer qu’k la file dans la rue dont on cherche à s'emparer ; les hommes, se glissant ainsi le long des murs, se couvrent des moindres saillies et parviennent à gagner les postes avantageux sans trop s’exposer. Tout comme aussi lorsqu’il faut enlever un poste de vive force, on doit éviter l’entassement des troupes dans le défilé , car si l’attaque est repoussée il se formera un encombrement funeste aux assaillants ; on fera donc succéder les pelotons k (Tassez grands intervalles, en lâchant toujours de tenir couverts ceux qui n’agissent pas.