COMBAT DE CAVALERIE COKTRB CAVALERIE
La suprême loi pour la cavalerie est de ne point attendre le choc , mais d’aller k la rencontre de l’ennemi et de prendre le galop pçur l’aborder. Autrement elle serait entraînée et dispersée ; car il est bien prouvé par l’expérience qu’un escadron , même de la cavalerie la plus lourde , ne saurait , en restant immobile , résister k l’impulsion d’un autre escadron composé des plus petits chevaux et qui arriverait sur lui en carrière. Non pas que le choc de la cavalerie se mesure , comme en mécanique , en multipliant la masse par la vitesse ; mais parce que le galop donne de l’élan, anime les chevaux, et que les cavaliers timides sont ainsi entraînes par les autres.
Lorsque deux corps de cavalerie s’avancent l'un contre l’autre pour s’aborder de front , celui-là aura l’avantage qui aura su disposer de quelques escadrons ou seulement de quelques pelotons pour les jeter , au moment de la charge , sur le flanc de l’ennemi. Le résultat d’un pareil mouvement est encore plus décisif que dans les combats d’infanterie , tant
par la rapidité avec laquelle il s’exécute que par la difficulté qu’éprouve la ligne ennemie de s’y opposer. On prescrit donc de placer, en arrière des ailes d’une ligne de cavalerie , des colonnes composées de quelques escadrons ou pelotons , suivant la force du corps en bataille. Ces colonnes, formées à distance entière , en même temps qu’elles donnent la possibilité de se jeter sur le flanc de l’ennemi par un déploiement progressif sur la droite ou sur la gauche , sont le moyen le plus sur de se garantir soi-méme contre une attaque de ce genre , puisque la colonne à distance entière peut, en un clin-d'œil, se former en bataille pour se porter à la rencontre de l’ennemi qui voudrait envelopper l’extrémité de la ligne. Dans une attaque faite par la grosse cavalerie, les colonnes d’ailes pourraient être formées de chevaux légers , qui , indépendamment du rôle que nous venons de leur assigner, auraient encore la tâche de poursuivre l’ennemi après la charge , pendant que la ligne de bataille reformerait ses rangs.
Comme l’ennemi peut employer le même moyen , il faut encore garder quelque petite réserve pour échelonner les colonnes d’ailes; ne fût-ce qu'un peloton, il les rassurera contre le danger d’être débordées.
Quand la cavalerie peut appuyer ses ailes à quelqu’obstacle naturel qui empêche l’ennemi de manœuvrer sur son flanc, les colonnes d’ailes ne sont plus nécessaires; mais, dans les circonstances ordinaires, on ne saurait trop les recommander. On voit donc qu’un corps de cavalerie qui marche h l'attaque d’un autre corps de cavalerie , est en partie déployé et en partie formé en colonnes. Tout en satisfaisant aux conditions précédentes, il s’étend autant que possible, parce qu’il importe de mettre en jeu h la fois le plus grand nombre de combattants. Une troupe qui ne se présenterait qu’en colonne serait indubitablement battue, les cavaliers de la tête pouvant seuls faire usage de leurs sabres ; enveloppée et attaquée sur ses deux flancs , cette colonne ne se tirerait d’une si fâcheuse position que par une prompte fuite.
Si la cavalerie s’avance sur une seule ligne continue , ne laissant que de très-petits intervalles entre les escadrons, on dit qu’elle charge en muraille. Ce genre d’attaque, qui est fort imposant , n’est praticable qu’à un petit nombre d’escadrons , parce que les inégalités du sol , les obstacles qui se présentent sur le chemin , les refoulements inévitables dans une ligne d’une certaine longueur, font qu’au lieu d’un choc général , on n’obtient qu’une succession de chocs partiels qui ne produisent pas à beaucoup près le même effet ; si la ligne est mise en désordre sur quelque point, et à plus forte raison si elle est percée par l’ennemi , la déroute peut se jeter dans la ligne entière ; les fautes ne se réparent que difficilement; enfin on perd un des principaux avantages de l'arme , qui est la mobilité. La charge en muraille, sur un grand front, ne peut guère se pratiquer que lorsqu’il s'agit de balayer un champ de bataille couvert de bataillons rompus , qui çà et là font encore quelque résistance.
L’attaque en échelons est très-usitée dans la cavalerie; elle offre l’avantage de ne pas engager toutes les forces à la fois, et de laisser plus de facilité pour parer aux accidents du combat. Tant que les derniers échelons n’ont pas croisé le fer, on peut en disposer soit pour soutenir ceux qui sont engagés, soit pour se porter sur le flanc de l’ennemi. C’est surtout lorsque la troupe doit, pour attaquer, passer de l'ordre en colonne à l’ordre déployé, comme cela arriverait, par exemple , en sortant d'un défilé , que cette formation est avantageuse , parce qu’il n’est pas nécessaire d’attendre que toute la troupe soit en ligne pour entamer la charge; il suffit que le premier échelon soit formé ; les autres arriveront successivement. Tant que le déploiement n’est pas achevé, l’ennemi est incertain du côté où se dirigeront les efforts, et cette incertitude est tout à votre avantage. Vous pouvez d'abord former deux ou trois échelons pour menacer sa gauche ; il y enverra du renfort. Alors vous dirigez les autres échelons contra sa droite affaiblie , qui doit ainsi céder à vos ef-
forts , la rapidité des mouvements ne permettant guère les contre-manœuvres. Si le premier échelon est victorieux , il prend la ligne ennemie par le flanc , pendant que les autres l’attaquent de front. Mais il faut que les échelons aient en eux-mêmes assez de consistance pour que leur choc produise l'effet qu’on en attend. Ainsi on les formera par régiments, ou tout au moins par escadrons; des échelons par pelotons ne signifieraient rien. Nous le répétons , la cavalerie doit toujours , pour combattre la cavalerie , se former sur un front plus ou moins étendu, sans préjudice toutefois des colonnes d’ailes ou autres moyens d’attaquer l'ennemi par le flanc pendant qu’on le combat de front.
Quels que soient les dispositifs adoptés, les principes pour la charge sont toujours les mêmes : la troupe commence par s’ébranler au pas , puis elle prend le trot qu'elle accélère insensiblement pour se mettre au galop à quelque distance de l’ennemi , et entrer en pleine carrière en poussant de grands cris quand elle n’en est plus qu’à une centaine de pas. Sans ces précautions , et si l’on prenait le galop de trop loin , les chevaux arriveraient essoufflés et désunis ; il n’y aurait plus cet ensemble imposant d’une grande masse de cavalerie alignée ; les chocs seraient partiels et sans effet. Les cavaliers poussent des cris pour s’animer mutuellement et exciter les chevaux. Au moment du choc et dans la mêlée qui s’ensuit l’avantage est, toutes choses égales d’ailleurs, pour la troupe qui saura se servir de la pointe plutôt que du tranchant de ses armes ; car les coups d’estoc tuent ou mettent hors de combat , tandis que ceux de taille ne font souvent que des blessures peu dangereuses.
Si la cavalerie légère se trouve en présence de la grosse cavalerie , elle ne peut en soutenir le choc ; elle doit donc s’éparpiller et charger individuellement , ou en fourrageurs , sur les flancs ; caracoler autour de la ligne , fuir devant elle en se prévalant de la légèreté et de la vitesse de ses chevaux ; l’attaquer en tirailleurs, en déchargeant sur elle le mousqueton
et les pistolets. C’est à peu près le seul cas où les armes à feu puissent être employées dans les combats de cavalerie ; car, nous l’avons déjà dit , le mousqueton n’est point donné au cavalier pour s’en servir en ligne de bataille , mais seulement pour escarmoucher, pour se tirer d’embarras quand il est démonté, et pour en faire usage dans quelques cas exceptionnels. Ce serait donc commettre une faute que de s’arrêter dans une charge pour faire feu , l’élan serait perdu et l’attaque trèsprobablement repoussée. C'en serait une encore de se servir de ce moyen pour recevoir une charge ; on serait culbuté avant d’avoir posé le mousqueton et tiré le sabre.
Quand le corps de cavalerie est nombreux , il se forme sur deux lignes, comme l’infanterie. La première est toujours déployée. La seconde, qui souvent est d’une force inférieure, ou se déploie en parties , et déborde les ailes de la première de manière à empêcher l’ennemi de la tourner, ou se forme en autant de colonnes par pelotons à distance entière qu’il y a d’escadrons. Toutes ces colonnes sont prêtes à se former en bataille par un mouvement en avant très-rapide , et cependant elles laissent entre elles de grands intervalles par lesquels les escadrons de la première ligne pourraient s’écouler facilement s’ils étaient mis en déroute ou ramenés après une charge manquée. Sans cette précaution, la seconde ligne courrait le risque d’être entraînée par la première. La seconde ligne se tient à 5 ou 600 pas de distance de la première , dont elle suit tous les mouvements en avant ou en arrière. Si la première ligne est repoussée, la seconde envoie quelques escadrons de ses ailes sur les flancs de l’ennemi pour la dégager. En même temps, les colonnes se porlepl en avant au trot pour se déployer aussitôt qu’elle? serout démasquées, et se précipiter sur l’ennemi dont la ligne est aussi dans quelque désordre. C'est ainsi que, dans les combats de cavalerie, une troupe d’abord victorieuse est ramenée par des escadrons qui succèdent à ceux qui ont été battus, et font en uuclin-d’œil changer la face des affaires. La rapidité des mouvements ex-
plique ces péripéties bien plus fréquentes dans cette arme que dans l’infanterie.
Pour éviter ces accidents le ralliement est toujours nécessaire , même après le plus brillant succès. Mais, pour cela, il n’est point nécessaire de s’arrêter. On lance quelques pelotons en fourrageurs pour harceler l’ennemi , et l’on fait avancer au pas les étendards. Les cavaliers, fidèles h la trompette qui les appelle, viennent reprendre leurs rangs, et les escadrons, en s’avançant toujours, sont bientôt reformés et prêts à fournir de nouvelles charges.
La colonne serrée est celle qui convient le mieux à l’infanterie manœuvrant sur le champ de bataille ; la colonne à distance entière est , au contraire , la formation habituelle de la cavalerie, parce que les diverses subdivisions peuvent, sans se rompre , tourner au galop pour se former en bataille avec la plus grande rapidité, de quelque côté que l'ennemi se montre. Cependant, la cavalerie peut aussi , quand elle n’a rien à craindre pour ses flancs , manœuvrer à demi-distance pour occuper moins de profondeur. Elle est alors obligée de rompre les subdivisions pour sortir de la colonne, ce qui n’est pas sans quelques inconvénients. Cette manière de marcher lui donne le moyen de tromper l’ennemi sur la force des colonnes, dont les unes peuvent être formées à demi-distance , et les autres h distance entière.
§ 3. — Combat ob Cavalerie contre Infanterie.
Les charges contre l’infanterie se font principalement en colonne formée par escadrons , à double distance , afin que , si un escadron est repoussé , les cavaliers puissent se retourner et s’écouler de droite et de gauche pour venir se rallier derrière la colonne. Le second escadron , qui se trouve prêt.
charge immédiatement et fait la même manœuvre que le premier; le troisième arrive à son tour, puis le quatrième , et si l’infanterie qu’on attaque ne fait pas bonne contenance , si elle ne ménage pas bien son feu , elle sera indubitablement enfoncée.
Les attaques en colonnes, h double distance, se dirigent principalement sur les angles des carrés qui sont mal défendus quand il n’y a pas de canons. Contre des lignes déployées et qu’on ne peut tourner, on fait ordinairement des charges en échelons. Cependant les charges en colonnes, quand elles seraient simultanées surplusieurs points, ne seraient pas moins bonnes. Les unes et les autres valent mieux que la charge en muraille contre l’infanterie, parce que la perte d’un escadron ne les arrête pas , que l’on conserve la liberté de mouvement pour se porter sur les parties faiblés ou momentanément dégarnies de feux ; enfin , parce que des chocs réitérés ou successifs épuisent l’infanterie et produisent plus d’effet réel qu’une seule charge, quelque nombreuse et imposante qu'elle soit. Une charge en muraille contre l’infanterie ne peut réussir que lorsque celle-ci est déjà ébranlée par les pertes que le canon lui a causées , ou lorsque la pluie a mis ses armes hors d’état de faire feu. A la bataille de Dresde, Murat, profitant d’une semblable circonstance , enfonça une ligne d’infanterie autrichienne et lui sabra beaucoup de monde.
La cavalerie doit éviter de passer trop près des bois et des rochers , à moins de s’être assurée qu’ils ne sont pas occupés par des tirailleurs. Elle courrait risque d’éprouver de grandes pertes si elle tombait sous le feu de ces tirailleurs auxquels elle ne peut pas répondre.
Quand une charge' a réussi , que la ligue ennemie est enfoncée , l’essentiel n’est pas de sabrer les fuyards , mais bien de se jeter sur les troupes qui font encore bonne contenance. A cet effet, la cavalerie se rallie et manœuvre pour envelopper le flanc des portions de ligne qui soutiennent encore le combat. Une ligne d’infanterie, qui est prise ainsi, estune ligne balayée. ^
Quand , au contraire , la charge est repoussée , il faut tourner bride et gagner au galop un endroit où le ralliement puisse s'opérer. S’il y a une seconde ligne, on la démasque promptement pour lui donner la facilité d’entrer en action. Les rangs étant reformés , on se prépare h une nouvelle charge ; car il ne faut pas se décourager pour avoir manqué la première. Une bonne cavalerie ne craint pas de renouveler plusieurs fois ses attaques.
Quant à l’infanterie, son rôle est de ne point se laisser intimider, et de recevoir la cavalerie par un feu bien dirigé qu’elle ne commencera que de près, à deux cents pas seulement, et par salves, pour produire plus d’effet. Le feu de rangs, qui est assez compact sans jamais laisser le front dépourvu, est le plus convenable à employer. Il est possible de faire quatre décharges pendant que la cavalerie parcoure les 200 pas qui la séparent de l’infanterie quand le feu commence. En effet, l’infanterie, pouvant tirer trois coups k la minute, ou un coup toutes les vingt secondes, et la cavalerie mettant plus de vingt secondes à parcourir deux cents pas au galop, celle-ci aura à recevoir : d’abord h cette distance la décharge du troisième rang, dix secondes après, celle du second rang, puis lorsqu’elle ne sera plus qu’à une cinquantaine de pas une nouvelle décharge du troisième rang qui a eu le temps de recharger, et enlin la décharge du premier rang qui est resté genou en terre, si elle arrive jusqu’aux baïonnettes. (4 ) On pourrait objecter que, dans le trouble que doit nécessairement occasionner une charge poussée ù fond, le troisième rang, n’aura pas pu recharger ses armes, et qu’en réalité la cavalerie n’aura eu à essuyer que trois décharges; c’est déjà beaucoup; mais toutes nos ressources ne sont pas encore épuisées ; le quatrième rang est encore là avec ses armes chargées, qui jettera sa bourre au nez des cavaliers qui auraient l’audace d’aborder la ligne.
(') Voyez le Règlement d’exercice pour l'infanterie de la Confédération, lro partie, art. 4.
Mais si le premier escadron est obligé de faire volte-face, le troisième rang aura, en tout cas, le temps de recharger et sera prêt à recevoir le second escadron quand il se présentera. Ceci suppose que l’infanterie est formée sur quatre rangs ; c’est en effet ce que prescrit le règlement, et ce qui est indispensable lorsqu’on n’a pas d’artillerie pour en imposer h la cavalerie et la tenir éloignée. Une troupe sur deux rangs est trop faible pour de semblables combats; il en faut au moins trois; quatre valent mieux. .
La baïonnette est la dernière ressource contre une cavalerie assez audacieuse pour braver tous les feux. On a imaginé de tendre des cordeaux, de dresser des chevaux de frise devant le front pour arrêter la cavalerie ; mais ces moyens, qui peuvent séduire dans des exercices de parade, sont sans valeur devant l’ennemi; ils sont embarrassants et gênent la troupe dans ses manœuvres. Le fantassin ne peut et ne doit compter que sur ses armes pour repousser la cavalerie ; il lui faut du sang-froid et la conviction que des chevaux ne pénétreront jamais dans une troupe d'infanterie bien serrée et hérissée de baïonnettes; tapeur, le désordre, les ravages de l’artillerie peuvent seuls la compromettre. Qu’elle ne s’effraye ni de l’approche des chevaux, ni des cris des cavaliers, qu’elle serre et appuie ses rangs, qu’elle ménage bien son feu, et elle n’aura rien à redouter d’une charge.
Mais c’est principalement par son ordre de bataille que l’infanterie résiste à la cavalerie; en se formant en plusieurs carrés qui se flanquent mutuellement, elle fait plus que doubler sa force de résistance ; les feux de flanc et de revers, qu’on se procure de la sorte, sont bien plus à redouter ponrla cavalerie que les feux directs. Nous avons déjà dit, en parlant des batailles, comment se forment les grands carrés de division ou de brigade ; ici il ne s’agit que de carrés de bataillons, parce que nous ne supposons qu’un simple engagement entre une troupe d’infanterie et une troupe de cavalerie ; dans ce cas, la petitesse des carrés importe peu ; il n’y a guère que les
états-majors à y renfermer; il vaut môme beaucoup mieux former plusieurs petits carrés qu’un seul grand, parce que si ce grand carré était enfoncé tout serait perdu, tandis que lorsqu’il y en a plusieurs, la perte de l’un d’eux n’entralne pas celle des autres, outre que cet accident est moins probable puisqu’ils sont mieux défendus dans ce dernier cas que dans le premier.
La formation de ces carrés est très-simple : les bataillons marchent et manœuvrent en colonnes serrées, chaque bataillon formant sa colonne; ils se mettent sur une seule ligne, h distance ou demi-distance de déploiement ; ils font individuellement un changement de direction à quarante-cinq degrés, et ils forment simultanément leurs carrés, sur la place qu’ils occupent, en prenant par la tôle lesdistancesqui leur sont nécessaires. Placés de la sorte, les carrés ont toutes leurs faces démasquées; ils peuvent, quoique très-rapprochés les uns des autres, faire feu sans se nuire, et les tirailleurs ont encore la possibilité de se pelotonner aux angles opposés de chaque carré; on peut aussi se procurer le flanquement désiré en formant les carrés en échelons, chaque bataillon s’avançant assez pour ne point gêner celui qui est en arrière; la bonne distance est de deux fronts de division ; une distance d’un front et demi peut, h la rigueur, suflire, mais il faut beaucoup de précision dans la manœuvre pour que les carrés ne se tirent pas les uns sur les autres. Nos troupes devraient s’exercer souvent à ce genre de manœuvres ; ce qu’elles auraient le plus à redouter en cas de guerre, ce serait les attaques de la cavalerie, faute de pouvoir les paralyser par des attaques semblables. 11 faut donc qu’elles sachent prendre ces dispositions d’une manière prompte et sûre, sans ta moindre hésitation , et avec celte assurance qu’on n’apporte qu’aux choses qui sont familières. Remarquons que ces manœuvres, se faisant en colonne serrée, n’exposent point les troupes à être prises sur le temps et à être sabrées avant que le mouvement soit achevé , parce que la colonne serrée est en elle-même capa- •
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blc de repousser une attaque de cavalerie ; c’est un carré plein qui, moyennant un à droite et un à gauche des Gles latérales, et un demi-tour à droite des derniers rangs, fait feu de tous les côtés. L’infanterie pourra donc manœuvrer et marcher de la sorte en présence de la cavalerie, sans courir de grands dangers, pourvu que chaque masse reste bien compacte et que les colonnes se tiennent à portée de se secourir mutuellement. Avec les carrés vides elle n'a pas le même avantage, parce que dans les marches les flancs s’allongent et se désunissent, en sorte que lorsque le carré s'arrête et fait front de nouveau, il y a des vides dans les rangs, par lesquels la cavalerie pourrait pénétrer si elle arrivait avant qu’ils fussent bouchés.
L’infanterie doit prendre garde de ne pas perdre ses coups contre de simples escarmoucheurs que la cavalerie envoyé quelquefois en avant, pour tâter la troupe qui lui est opposée, la dégarnir de son feu ou élever de la poussière à la faveur de laquelle elle puisse faire quelque mouvement qui prépare son attaque. Si l’infanterie tirait imprudemment sur ces cavaliers isolés dont elle n’a réellement rien à craindre, les premiers escadrons s’élanceraient sur elle et la prendraient au dépourvu. Elle ne doit répondre à ces escarmoucheurs que par le feu de quelques tirailleurs qui , sans trop s’aventurer, se portent en dehors du carré et chassent ces importuns.
Ce qui précède dit assez , qu’à moins d’étre fortement appuyé par les ailes , ce n’est pas en se déployant en ligne qu'on peut combattre la cavalerie. On n’essayera pas en sa présence des manœuvres telles que les déploiements par un mouvement processionnel, les changements de front, etc., elles sont trop lentes et donnent trop de prise à une cavalerie alerte , pour être tentées. Répétons-le , pour manœuvrer devant la cavalerie et pour la combattre , l’infanterie ne peut se former qu’en masses ou en carrés.
§ 4. — Attaque d-uhe Batterie.
Une troupe d’infanterie ou de cavalerie peut être destinée k enlever une batterie : c’est lorsque la batterie est mal soutenue et qu’elle n’est composée que d’un petit nombre de pièces.
Les Suisses , dans leurs guerres avec les Bourguignons , avaient fort peu d’artillerie ; ils comptaient sur celle de leurs adversaires dont ils s’emparaient ordinairement. La troupe qui marchait à la batterie, se jetait ventre à terre quand elle voyait le feu des pièces; les boulets' passaient au dessus d’elle ; elle se relevait pour s’approcher davantage , se couchait de nouveau pour éviter une seconde salve , se relevait encore , courait aux pièces , s’en emparait et les tournait contre l’ennemi lui-mémc. Mais, de nos jours, l’artillerie est trop bien servie pour qu’une troupe réunie puisse essayer un semblable jeu ; et d’ailleurs , les coups étant tirés les uns après les autres sans discontinuité , il lui serait impossible de les éviter tous. Il n’y a que des hommes isolés, combattant en tirailleurs qui, jugeant mieux de la pièce qu’ils ont devant eux , puissent en éviter les coups en se couchant quand ils y voient mettre le feu; ils arriveront ainsi et en rampant, pour ainsi dire, jusqu’à gagner quelque pli de terrain qui les couvre en partie et d’où ils puissent inquiéter les canonniers à leurs pièces. Ce n’est donc qu’en s’ouvrant , pour former une chaîne de tirailleurs , qu’une troupe d’infanterie peut marcher de front à l’attaque d’une batterie ; la distance d’un homme à l’autre doit être aussi grande que possible , afin d’offrir peu de prise aux boulets ou à la mitraille , et de permettre à chaque individu , soit de se couvrir des inégalités du sol , soit de faire ce qui a été dit plus haut.
En même temps que ces tirailleurs marchent de front à la batterie , d'autres troupes formées en colonnes en menacent
les flancs; car la batterie n’est ordinairement pas seule , elle est soutenue par de l’infanterie ou de la cavalerie qu’il faut repousser pour s’en emparer. Si l’artillerie dirige son feu sur ces colonnes , les tirailleurs en profitent pour s’approcher d’elle et môme pour se jeter dans la batterie ; si au contraire elle continue h répondre aux tirailleurs , les colonnes s'avancent sans de grandes pertes. Arrivées à petite distance , elles se précipitent sans délibérer sur la troupe d’escorte , et , après l’avoir culbutée , elles la laissent courir pour se retourner et prendre la batterie à revers. On comprend que la cavalerie , parla rapidité de ses mouvements, est l’arme qui est surtout propre à ce coup de main . Il convient donc d'altaqùer une batterie avec les deux armes réunies , l’infanterie en avant et de front en tirailleurs , la cavalerie en colonnes sur les ailes.
Les pièces prises, il faut, si les chevaux sont encore en état de les conduire , se hâter de les emmener , sinon , ou lorsqu’on voit arriver des forces supérieures pour les reprendre , il faut les cnclouer, ou tout au moins emporter les refouloirs ; on les mettra ainsi hors d’usage pour quelque temps. L’ enclouage se fait aq moyen d’une baguette de pistolet qu’on chasse dans la lumière avec un caillou et qu’on force à se recourber dans l’âme de la pièce.
Il suit de ce qui précède, qu’une batterie qui n’est soutenue que par des forces inférieures à celles de l’ennemi , ou qui n’a pas de cavalerie à opposer à la sienne, et qui, par conséquent, court le plus grand danger d’ôtre attaquée par le flanc , doit chercher à gagner un terrain défavorable à la cavalerie. Des broussailles qui la couvriraient en partie , sans cependant empêcher son action, la lisière d’un bois, seraient des emplacements qu’elle devrait choisir de préférence. Quelques tirailleurs , postés h droite et à gauche des pièces pour contenir les tirailleurs ennemis , seront d’un bon secours. L’infanterie se tiendra à quelque distance , prenant ses dispositions pour recevoir l’attaque , et la cavalerie , s’il y en a , formera
des échelons encore plus en arrière pour se jeter sur le flanc de la cavalerie ennemie , au moment où celle-ci cherchera à déborder l’infanterie.
Il n’est pas impossible h une batterie qui se voit enveloppée de faire face de tous côtés , et , pour peu que le terrain lui soit favorable , de repousser les attaques d’une nombreuse cavalerie. On lit, dans la vie du général Foy, que, se trouvant près de Schaffouse , après la prise de Zurich , en 1799, il vit déboucher du pont une masse de cavalerie russe. Heureusement qu'il y avait près de sa batterie un bouquet de sapins ; il se hâta d’y retirer ses pièces et les y plaça en carré. La cavalerie russe était nombreuse ; son attaque fut terrible. Cependant les canonniers, excités par leur digne chef, tinrent bon et ne cessèrent de tirer à mitraille qu’au moment où ils furent délivrés par deux régiments d’infanterie qui accoururent pour les secourir.
g R. — Attaque et défense d-uhb Bedodte.
La redoute est armée de canon , ou n’est défendue que par l’infanterie. Dans le premier cas, il faudra faire taire le canon avec du canon; dans le second, on peut marcher sans préambule h son attaque.
Les tirailleurs (principalement les carabiniers) enveloppent d’abord la redoute dans une partie de son contour , dirigeant leurs coups sur la crête du parapet pour empêcher les défenseurs de se montrer , ou du moins pour les forcer à tirer avec précipitation et sans justesse* Ils resserrent leur cercle insensiblement, et, leurs feux convergents, sillonnant les parapets , prennent de plus en plus la supériorité. Arrivés h quelque distance des fossés, ils se mettent à la course et sautent dedans, à moins que des obstacles tels que palissades « abatis, trous de loup, ne les arrêtent ; auquel cas ils les rert*
538 COMBATS Et ACTIONS PARTICULIÈRES.
versent avec la hache , ou les comblent avec les fascines dont . ils ont eu la précaution de se munir.
Cependant tous ne se jettent pas dans le fossé ; une partie reste sur la contrescarpe pour tirer sur quiconque oserait se montrer derrière le parapet. Quand les troupes ont repris haleine au fond du fossé, elles donnent l’assaut; et pour cela, les soldats s’aident les uns les autres et montent sur la berme ; de là ils s’élancent tous ensemble sur le parapet , sautent dans la redoute et forcent les défenseurs à mettre bas les armes.
Si la redoute était armée de canon et présentait un degré de force plus grand que nous ne l’avons supposé , il faudrait d’abord la canonner de manière à briser ses palissades , démonter ses pièces , labourer ses parapets. On cherche , pour placer le canon d'attaque , les endroits les plus favorables ; ce sont ceux qui dominent l’ouvrage, ou qui, se trouvant dans le prolongement des faces , donnent le moyen de les prendre d’enfilade. Si la redoute est percée d’embrasures, il faut diriger une ou deux pièces dans chacune ; les coups de plein fouet qu’elles leur adresseront , non-seulement démonteront les pièces , mais encore pénétreront dans l'intérieur de l’ouvrage, et y feront des ravages démoralisants pour le défenseur. Quelques bons tireurs, qui s’approcheront de ces embrasures en en évitant les coups directs, ajusteront les canonniers toutes les fois qu’ils se montreront pour recharger leurs pièces.
C’est seulement après que cette artillerie aura produit son effet, que les tirailleurs envelopperont l’ouvrage pour agir comme il a été dit plus haut. Mais si l’infanterie de ligne doit prendre part à l’attaque , elle se forme en autant de colonnes qu’il y a de saillants à attaquer ; chacune de ces colonnes est précédée de quelques travailleurs armés de haches , et de porteurs d’échelles. C’est une sage précaution que de donner aux hommes des premiers rangs des fascines dont ils se font un bouclier , et au moyen desquelles ils comblent en partie les fossés. Les tirailleurs s’ouvrent pour laisser passer les colonnes ; ils redoublent la vivacité de leur feu pour soutenir l’at-
toque jusqu’au moment où les assaillants escaladent le parapet. L’essentiel, dans ce moment décisif, c’est de faire avec ensemble le dernier effort, et de sauter dans l’ouvrage de tous les côtés à la fois. Il faut donc que la troupe s’arrête un moment sur la berme et qu'elle attende le signal convenu, pour gravir le talus extérieur et monter vers la plongée. Ce doit être comme une vague qui passe sur un écueil. Si la redoute n’est pas secourue , ni appuyée par des troupes qui en défendent les flancs , il est difficile qu'elle résiste longtemps à une attaque dirigée de la sorte et vaillamment exécutée.
On ne peut disconvenir que la défense d’une redoute abandonnée à ses propres forces , ne soit une commission fort périlleuse et dont le succès est très-problématique. Mais, ordinairement, la redoute est flanquée par d’autres ouvrages sur ses ailes , ou soutenue par des troupes. Dans tous ces cas on peut raisonnablement espérer de repousser l’ennemi , ou de soutenir assez longtemps ses attaques pour donner aux troupes de secours le temps d’arriver.
Quoiqu’il en soit , le premier soin du commandant du poste doit être de soutenir le moral de ses soldats par son air de confiance , ses propos guerriers , son activité à mettre toutes choses dans le meilleur ordre.
Si l’attaque n’est pas immédiate , le commandant fera entourer la redoute d’abatis ; il s'approvisionnera de grosses pierres pour la défense des fossés; il tâchera de se procurer des sacs à terre pour en faire des créneaux sur le parapet. Sinon il y suppléera par des bourrelets de gazons qui feront comme autant de petites embrasures à travers lesquelles les meilleurs tireurs ajusteront l’ennemi. Une poutre, mise en travers sur ces bourrelets, peut h la fois servir de frontal aux tireurs et de moyen de défense lorsqu’on la fera roule sur l’assaillant.
Le canon engage l’affaire. Aussitôt qu’on découvre les batteries de l’ennemi , on tire dessus pour proliter de l’avantage qu’on a au premier moment. Mais quand une fois ces batteries ont pris leur position, que les pièces en sont en partie
couvertes par le terrain, et que leurs feux commencent à produire de l’effet, la lutte n’est plus égale. Il faut retirer le canon dans l’intérieur de l’ouvrage ; on ne laissera que celui qui serait couvert par de bonnes traverses. On peut néanmoins le remettre en batterie, de temps à autre, pour lâcher quelques coups de mitraille sur les tirailleurs qui serreraient l’ouvrage de trop près. Cela les intimide plus que la fusillade.
Elle n’est d’abord soutenue que par quelques-uns des plus habiles tireurs qui se nichent dans les angles, derrière les traverses, partout où les coups de l’ennemi parviennent le plus difficilement. Mais quand la redoute est tellement serrée que l’artillerie ennemie ne pourrait continuer son feu sans danger pour les assaillants, les soldats montent sur les banquettes, les pièces sont ramenées, et le feu le plus vif est dirigé sur les colonnes d’attaque et sur les chaînes de tirailleurs qui cherchent à renverser les abatis pour se frayer un passage jusqu’à la contrescarpe. C’est le moment de faire partir les fougasses qu’on aurait préparées sur le glacis ou dans l’intérieur de l’ouvrage.
Si, malgré cela, l'ennemi parvient jusqu'au fossé et qu’il s’y rassemble pour donner l’assaut , tout n’est pas encore perdu. On roule sur lui des obus, des troncs d’arbres, de grosses pierres , puis on monte sur le parapet pour le recevoir avec la baïonnette ou la crosse du fusil. Plus d’une attaque a manqué pour avoir été reçue de la sorte. À la défense d’Huningue , en 1796, le capitaine d’artillerie Foy, s’apercevant que l’ennemi avait déjà dressé ses échelles contre la demi-lune qu’il occupait , fait rouler dans le fossé des obus, qui font à l’ennemi, qui y était entassé, un mal considérable. Les canonniers se saisissent de leurs leviers, de leurs refouloirs , s'élancent sur le parapet et renversent dans le fossé les premiers qui se présentent. L’ennemi découragé dut renoncer à son attaque.
Les ouvrages de campagne ne sont pas, sans doute, aussi faciles à défendre que cette demi-lune, parce que leurs fossés n’ont pas la même profondeur; cependant il en est dont les
parapels ont assez de relief pour qu’on puisse, sans témérité , la tenter. Si l’on réfléchit au désordre des assaillants dans un tel moment, à la difficulté qu’ils ont de faire usage de leurs armes , et à l’avantage physique et moral que doit avoir celui qui est placé debout sur le parapet , dont le pied est affermi , que rien ne gêne dans ses mouvements, non-seulement on concevra que les défenseurs ont des chances pour eux , mais encore on se demandera comment il serait possible qu’ils ne fussent pas victorieux.
§ 6. — Attaque et défense d'une Cassine.
On nomme cassine une grande ferme isolée avec ses dépendances, telles que granges, celliers, étables, etc. Ces bâtiments sont ordinairement entourés de murailles formant cour, et sont, par là même, très-propres à être défendus.
L’attaque d’une seule maison ou d'une cassine retranchée offre souvent plus de difficultés que celle d’une redoute, parce que les accès en sont plus difficiles, et que l’ennemi, tirant de tous les étages, y est ordinairement bien couvert. Approchez-vous donc avec précaution pour prendre une idée du genre de difficultés qui vous attendent , faites votre reconnaissance et arrêtez vos dispositifs pour l’attaque qu’il est bon de commencer un peu avant le jour, afin de vous approcher des murs sans de trop’grands dangers. Vous ignorez quels sont les moyens de résistance que' l’ennemi prépare dans l’intérieur; n’importe, il vous suffit dé connaître, pour le moment, quelles sont les Uiurailles percées de créneaux qui auront vue sur les attaqué^, quelles sont les ouvertures où vous devez diriger vos e (forte. Pendant que vous vous rendrez maître de ces parties, le jour viendra qui éclairera vos progrès et vous montrera ce qu’il vous reste à connaître. Autant il était nécessaire de profiter des ombres de la nuit
pour vous approcher et vous emparer des parties extérieures, autant il y aurait de témérité à pénétrer dans l’intérieur sans voir ce qui s’y trouve ; vous tomberiez dans un véritable guêpier, où les plus braves des vôtres perdraient la vie.
Munissez-vous de tout ce qui est nécessaire pour faire sauter les serrures et enfoncer les portes; et si, dans votre troupe , il ne se trouvait personne qui sût manier ces instruments , vous forceriez des ouvriers de réquisition à vous accompagner. Mais, comme la peur les prendra aisément, il faut charger quelques soldats déterminés de ne point les perdre de vue. Vous devez apporter aussi quelques échelles pour pénétrer, s’il est possible, par les fenêtres, ou jeter des grenades dans l’intérieur. Vous prendrez des sacs à terre ou de forts plateaux pour masquer les créneaux, surtout ceux qui sont dans le bas des murs, et que vous ne pouvez emboucher. Enfin vous vous pourvoirez de quelques bottes de paille et de fagots pour mettre le feu à la cassine , si cela devenait nécessaire.
Je ne suppose point que vous ayez du canon , car avec un pareil secours vous auriez bientôt raison de l'ennemi, se fûtil retranché dans un chàteau-fort. L’attaque est faite par un simple corps d’infanterie.
Vous vous approchez en silence jusqu’à ce que vous soyez découverts; mais quand les sentinelles vous ont annoncé, et que l’ennemi commence à tirailler, vous vous précipitez sur les premières défenses et les abordez sur plusieurs points à la fois pour diviser l’attention de l’ennemi. Une première enceinte, une muraille crénelée, je le suppose, vous arrête d’abord; mais en plaçant plusieurs fusils dans chaque créneau, vous avez trop d’avantage sur le défenseur pour qu'il vous résiste longtemps sur ce point. Il le quitte bientôt pour se renfermer dans son réduit. Vous enfoncez la porte du clos pour le suivre, ou vous abattez un pan de mur.
Vous voilà au pied de la maison : votre premier soin doit être de faire boucher avec les sacs à terre ou les plateaux les
créneaux inférieurs, et, en même temps, d’assaillir les portes pour les enfoncer à coups de haches et de béliers, ou les enlever de leurs gonds avec les leviers dont vous êtes munis. Si ces portes ne sont pas appuyées par derrière, elles seront bientôt renversées, quelque fortes qu’elles soient. Cependant les plus adroits tireurs visent aux fenêtres pour en chasser tous ceux qui s’y présentent, et cela est facile, même de nuit, si la maison est éclairée en dedans ; eux-mêmes ont soin de changer de place pour que le coup qu’ils viennent de tirer ne les trahisse pas.
Les soldats se réunissent deux par deux, trois par trois, pour emboucher les créneaux qui sont à leur portée, ou pour tirer sans relâche contre ceux qu’ils ne peuvent atteindre autrement. Ils se saisissent de ce qu’ils peuvent trouver sous la main , en poutres , plateaux , meubles , pour masquer ceux de ces créneaux dont l’effet est le plus à craindre. Pendant que les uns sont ainsi occupés, d’autres approchent les échelles et cherchent h escalader les premières fenêtres que l’ennemi a momentanément abandonnées. Ceux-ci vont à la recherche des issues dérobées et essayent de pénétrer par les endroits où l’ennemi est le moins sur ses gardes ; ceux-là suspendent une forte poutre à un chevalet composé de trois pièces liées ensemble par le haut, et , en brandissant ce bélier, ils font une brèche à la muraille, et fournissent à leurs camarades uq nouveau moyen de pénétrer dans l’intérieur. La nuit rend ces opérations faciles.
Quand le jour vient éclairer cette scène vous pouvez entrer dans le rez-de-chaussée et en chasser définitivement les défenseurs, en renversant les barricades à mesure que vous les découvrez. Maintenant ils ont le haut de la maison, et vous tenez le bas. Yous leur offrez la capitulation : s’ils l’acceptent tout est fini ; vous traitez vos prisonniers en braves militaires, et vous leur témoignez d’autant plus d’égards qu’ils ont fait une plus belle résistance. Si la capitulation est rejetée, vous n’irez pas perdre votre temps, et vous exposer à toutes sorte?
de dangers en escaladant les étages supérieurs dont les escaliers sont probablement rompus ; mais allumant un grand feu au-dessous, vous forcerez ces enragés à demander merci.
Il peut se rencontrer des cas où il faille employer des moyens extraordinaires pour s’emparer d’un semblable poste, mais telle est en général la marche h suivre.
Pour défendre une cassine, il faut commencer par la mettre en état de résistance : on barricade les portes , et, pour peu qu’on ait du temps, on perce des créneaux à tous les étages, en ayant soin de les faire aussi petits que possible , et assez hauts pour que l’ennemi ne puisse pas les emboucher. Une banquette, construite en planches posées sur des tonneaux, sur des meubles ou des chevalets, permettra d’en faire usage depuis le dedans. On pratique aussi des créneaux à raz-terre ; ils inquiètent beaucoup l’ennemi s’il ne songe pas h les masquer. Les angles sont les parties faibles, il faut donc tâcher d’v percer un créneau, quoique cela soit ordinairement plus difficile qu’ailleurs. On abattra la couverture si elle est de chaume, pour éviter le danger du feu ; et, si elle est en tuiles, on y pratiquera des ouvertures, au moyen desquelles on puisse jeter toutes sortes de choses sur l’ennemi, qui, niché au bas des murailles, serait à l’abri du feu des créneaux. Pour écarter l’incendie, qui est de tous les accidents le pire, les planchers seront recouverts d’une couche de terre ou de fumier. Les poutres principales de la charpente seront étançonnées, si l’on a du bois sous la main , afin qu'une brèche aux murailles n’en entraîne pas la chute; et, pour boucher cette brèche, on tiendra prêts quelques meubles, tels que buffets, grandes tables, etc. On ouvre enfin le plancher au-dessus de la porte, pour pouvoir percer de baïonnettes les premiers qui se présenteront à celle porte. Il va sans dire que si la cassine est entourée d'une muraille de clôture, on la percera de créneaux, toujours d’après les mêmes principes, et qu’on ne se retirera dans la maison qu’après avoir défendu l’enceinte et fait au dehors toute la résistance dont on est capable.
L’histoire offre bien des exemples de postes de cette nature , qui ont été défendus pendant longtemps , même contre des forces très-supérieures. Une bande de guérillas commandée par un capucin, fut forcée de se réfugier dans une vieille tour bâtie près du village de San Miguel, sur la rive gauche de la Fluvia. Le moine intrépide défendit ce poste pendant trois jours, bravant le feu de la mousquelerie et de l’artillerie, et l’épaisse fumée qu’on alluma au pied de la tour pour étouffer la garnison. Les assaillants perdirent une quarantaine d’hommes et eurent beaucoup de blessés dans l’attaque de cette bicoque. Le manque de vivres et de munition put seul déterminer le capucin à accepter une espèce de capitulation, d’après laquelle il descendit du sommet de la tour à l’aide de cordes, tous les planchers intérieurs ayant été dévorés par les flammes.
Il paraît, d’après cette relation, que les murs de la tour étaient très-épais et qu’elle était recouverte d’une voûte en maçonnerie, circonstance extrêmement favorable à la défense, mais rare à rencontrer.
Voici un autre exemple plus conforme au sujet du texte, et qui est assez instructif pour le rapporter au long, il est tiré du commentaire sur Polybe par Folard, qui est lui-même un des acteurs principaux de cette scène : Une grande cassine, appelée la Bouline, s’élevait dans une plaine, près d’un canal, où les fourrageurs du prince Eugène venaient couper de l’herbe pour les chevaux. Le chevalier Folard, qui servait dans l’armée du duc de Vandôme, proposa d’occuper cette cassine pour resserrer la droite de l’armée ennemie et empêcher ses fourrages. Sa proposition fut acceptée. Je fus tout étonné, dit-il lui-même, d’y trouver des créneaux pratiqués dans l’enclos de la cour, et je jugeai bien que celui qui les avait faits n’était pas un fort habile homme ; car. Outre qu’ils étaient trop bas, ils étaient de plus d’un pied de diamètre, en sorte que ceux du dehors avaient le même avantage pour tirer que ceux du dedans, défaut auquel il était impossible de remédier
sans les fermer, ce qui n’était pas aisé , faute de temps. On mit quatre compagnies dans la cassine, et, à peine les premières dispositions étaient-elles prises, que l’ennemi se présenta en grandes forces amenant du canon. Je me jetai dans ce poste , dit encore Folard, au moment où l’on venait de fermer la porte du côté du canal. Je trouvai nos gens fort empressés, car on voyait, malgré l’obscurité, les ennemis qui s’avançaient droit à nous. La Tour-Fragnier avait déjà fait avancer un foudre où l’on fait cuver le vin, contre une seconde porte de l’enclos, ce qui nous mettait en sûreté. Je lui dis qu'il en fallait faire autant à celle du canal. On avait posté La Roque, avec sa compagnie, dans un colombier qui était tout ce qu’il y avait de meilleur à défendre bravement. Il y avait six marches de pierre pour y monter, et la porte était si petite qu’on ne pouvait y entrer qu’un à un, autre avantage. Il fit monter par une échelle, à l’étage d’en haut, sept grenadiers pour tirer des fenêtres où il y avait des barreaux de fer, et occupa le bas. Voilà pour celui-ci. Les autres compagnies furent distribuées aux portes, tout autour du mur de clôture, dans les celliers et dans un poulailler. Les choses étaient dans cet état quand les ennemis arrivèrent avec du canon ; ils avaient presque tous les grenadiers de l’armée, du moins quinze cents. Monsieur le prince de Wurtemberg était à la tête de cette entreprise, où j’ai tiré plus d’instruction des fautes qui lui sont échappées que s’il n'en eût fait aucune.
Pendant qu’on dételait le canon, qui fut pointé contre la porte opposée au canal, le prince de Wurtemberg disposa toutes choses pour l’attaque. Trois coups servirent de signal à l’infanterie. La cassine fut enveloppée de toutes parts, hors du côté du cellier, où les ennemis ne prirent pas garde , à cause de la nuit, qu’il y avait une porte cochère, dont une fois maîtres ils l’étaient de toute la cassine, hors le colombier et le poulailler; cette faute leur coûta bon, sans mettre en ligne de compte la honte qui suit toujours les entreprises mal concertées.
Les ennemis furent bientôt maîtres de nos, créneaux en fourant cinq on six fusils dedans, et dans un instant nous fûmes enveloppés de mille feux et forcés de nous réfugier où nous pûmes. Je m’étais jeté sous le portique d’un pressoir, avec vingt ou trente grenadiers de différentes compagnies, tout auprès de la porte du canal, quand je m’aperçus qu'elle était attaquée. Les ennemis, ne pouvant l’enfoncer, commencèrent à la couper à coups de haches. Je dis aux grenadiers que la porte n’ayant pas de créneaux, il fallait tirer à l’endroit où l’on tâchait de la rompre. Je les fis reculer d’environ six pas et ils firent grand feu ; les balles, perçant à travers, tuèrent ou blessèrent la plupart de ceux qui travaillaient à la couper. On ne s’était pas attendu à cette attaque, parce que l’on croyait que les ennemis ne voudraient pas se mettre entre deux feux, car nous avions environ deux cents hommes à notre pont sur le canal. Je m’aperçus bientôt du succès du feu que nous faisions contre la porte, car on la coupait avec moins de vivacité ; mais, comme elle n’était que de sapin et fort peu épaisse, ils firent une ouverture à passer deux hommes, assez incommodément, parce qu’étant faite trop bas, il fallait qu’ils se baissassent pour entrer.
Je jugeai, des lors, qu’il était temps d’approcher de cette ouverture. Les premiers des ennemis, poussés par ceux qui les suivaient, se pressaient d’entrer; mais à peine étaient-ils dedans, qu’ils étaient reçus à coups de baïonnettes et égorgés sans miséricorde : et , comme ceux qui les suivaient ne voyaient rien de cette boucherie, ils se pressaient d’entrer pour avoir la gloire d'être des premiers ; cela dura un certain temps, lorsqu’on s’aperçut d’une autre ouverture qu’ils venaient de faire à l’autre battant de la porte ; les premiers étaient à peine demi-enlrés, qu’ils furent égorgés, et ceux-là bouchèrent le trou. Les ennemis, voyant cela, firent de puissants efforts pour enfoncer cette porte, et ajoutèrent des leviers, de sorte qu’ils la firent sauter hors de ses gonds. On put d’abord leur résister, mais quand le second battant qui
craquait tomba tout d’un coup, on les vit entrer en foule comme un torrent. Je fus blessé et entraîné dans la cour; l’obscurité me permit de gagner le poulailler sans être reconnu. J’y trouvai une quinzaine de grenadiers qui tiraient sans cesse sur un corps qui était en bataille derrière la cassine. L’ennemi remplissait la cour, et n’ayant pas eu la précaution d’éteindre les feux que nos soldats y avaient allumés, nous les visions et les choisissions à la clarté des feux, comme il nous plaisait.
Le prince de Wurtemberg, craignant que les secours n'arrivassent, crut qu’en se rendant maître du colombier le reste ne tiendrait pas longtemps; il le fit attaquer et s’empara facilement du bas; mais les sept grenadiers qui défendaient le haut, ne voulurent point se rendre et continuèrent leur feu au grand préjudice des attaquants, et il y a lieu de s’étonner que celui-ci, maître du bas, ne songeât pas à y mettre le feu, ou à le faire sauter en y jetant un baril de poudre, et d’en faire autant au poulailler. C’était ce que nous craignions le plus, et ce qui nous obligea à faire un trou dans le plancher, pour tirer d’en haut sur ceux qui s’aviseraient d’entrer dans l’étage inférieur, et y en ayant eu un de tué, on prit cet endroit pour un coupe-gorge, tant la nuit grossit les objets et nous fait paraître terrible ce qui ne le serait point du tout dans le plein jour.
Toute la nuit se passa de la sorte, et il restait environ une heure de jour quand les secours arrivèrent et forcèrent le prince de Wurtemberg à abandonner la partie, après avoir laissé tout le terrain couvert de ses morts.
Il eut sans doute réussi s’il n'eût attaqué qu’une heure ou deux avant jour ; et surtout, s’il eût songé à mettre le feu au bâtiment ; cet oubli est inconcevable de la part d’un homme de guerre tel que le prince.
§ 7. — Surprise et escalade d’u» lieu fortifié.
On prend un lieu fort par surprise quand on parvient à s’v introduire clandestinement en nombre suffisant pour obliger les défenseurs à quitter le poste ou à meure bas les armes. On le prend par escalade , lorsqu’on emploie des échelles pour franchir ses murailles.
Une escalade est rarement tentée en plein jour et à force ouverte , cependant ce n’est pas sans exemple. Elle se fait plutôt de nuit , parce qu’on a l’espoir de pénétrer dans les fossés, et peut-être même de dresser les échelles, avant que les sentinelles aient donné l’éveil. Si l’escalade se Tait de jour, il faut du moins diviser l’attention des défenseurs par de fausses attaques dirigées sur d’autres points. On s’épargne ainsi de grandes pertes.
Les Romains, dans ce qu’ils appelaient l’attaque en couronne, posaient les échelles sur tout le pourtour de la place, ou du moins dans toutes les parties accessibles, et combattaient partout en même temps. Cette méthode leur a quelquefois réussi , mais il est clair qu’elle ne peut être tentée que dans le cas où les murailles ne sont précédées que d’un très-mauvais fossé , ou qu’elles n’en ont pas du tout.
Un des plus sûrs moyens de réussir dans la surprise d’une ville , est de se ménager des intelligences avec l’intérieur, sinon, de se faire accompagner de quelques guides du pays , parfaitement surs, et qui connaissent bien tous les endroits par lesquels en peut pénétrer sans de trop grandes difficultés. Ces endroits se trouvent ordinairement dans les parties dégradées de l’enceinte , dans les maisons attenantes aux murailles et dont on a négligé de fermer les fenêtres par des barreaux dans les endroits qui donnent sur l’eau et qui, à la longue, se sont comblés , etc. ; les aqueducs et les égouts négligés ont quelquefois permis l’introduction d’hommes armés à l’insu de la garnison. Mais quand l’ennemi se garde mal , tout est
350 COMBATS BT ACTIONS PAUTICCMBRES.
accessible avec les échelles ; souvent même faut-il choisir de préférence les murailles les plus élevées, et, en apparence, les moins abordables , parce que c’est probablement là qu'on trouvera l’ennemi en défaut , à cause de la sécurité que lui inspirent ces parties de l’enceinte. C’est ainsi qu’au siège de Badajos, en 1812, les Anglais ont donné l’escalade aux murailles du château qui étaient les plus élevées delà ville, et ont pénétré dans l’intérieur , pendant que l’attaque, dirigée sur des brèches pratiquées dans des murailles plus basses, se prolongeait sans succès.
On ne doit tenter une escalade que lorsqu’on est bien sûr que les échelles qu’on a pu se procurer sont d’une longueur suffisante : il faut pour cela qu’elles dépassent d’au moins un mètre la hauteur des murailles, pour qu’on puisse leur donner du pied , et pour que les cordons en saillie , qui couronnent ordinairement les murs de ville , ne soient pas un obstacle pour l’attaquant. Le duc de Savoie qui , depuis longtemps , méditait un coup de main sur Genève , avait fait préparer des échelles composées de plusieurs pièces, et qui pouvaient s’allonger suivant le besoin. Il s’en servit dans la nuit du 12 décembre 1602, et déjà un grand nombre de ses soldats étaient dans la ville , lorsqu’un coup de canon , tiré au hasard , brisa les échelles et donna l’alarme. Tout ce qui était entré fut pris, tué ou précipité dans les fossés par les citoyens à demi-vélus, et qui , dans cette circonstance , déployèrent un grand courage. Les échelles du duc de Savoie , conservées dans l’arsenal de Genève , ont servi de modèle à celles qu’on emploie dans les incendies ; on pourrait en avoir de pareilles dans l’approvisionnement du matériel qui accompagne les armées ; elles sont facilement transportables, chaque pièce n’ayant qu’environ trois mètres de longueur.
Au moment de l’escalade les échelles seront couvertes de soldats , il faut donc les étayer dans le milieu de leur longueur. Cela est d’autant plus nécessaire qu’on leur donne plus de pied ; sans cette précaution, elles pourraient se rompre sous
la charge. Des soldats exercés à la gymnastique sont capables d’escalader de hautes murailles avec armes et bagage.au moyen d’un crochet emmanché à une perche assez longue pour atteindre le haut du mur. J’ai vu en France les soldats de mon ancien régiment , le 5* du génie , gravir ainsi les murailles de la citadelle de Montpellier avec la plus grande facilité. Sans doute que la question change quand la place est défendue ; mais cela est excellent pour une surprise ; l’on n'en doit donc pas moins recommander l’exercice de la gymnastique, comme infiniment utile aux armées.
Si ce sont des rochers qu’il faille escalader, c’est en s’aidant des pieds et des mains , en s’accrochant aux buissons , aux racines , en plantant les baïonnettes dans les fentes des rochers , qu’on parvient au sommet. Ces sortes d’escalades sont fort dangereuses quand l’ennemi défend le haut , ne fûtce que par quelques hommes. Il faut , pour se garantir des pierres qu’ils roulent en bas , faire comme les Français à l’attaque du fort de Scharnitz , près d’Inspruck : ils attachèrent leurs havresacs sur leurs têtes , et , à l’abri de cette espèce de bouclier, ils gravirent les rochers, malgré les pierres qu'on précipitait sur eux.
Il va sans dire que pour tenter la surprise ou l'escalade d’un lieu fortifié , il faut en avoir la connaissance la pins exacte , tant en ce qui concerne les abords et les fortifications ou moyens de fermeture , que relativement aux rues , à l’emplacement des casernes, des corps-de-garde , de l’arsenal , au logement des principales autorités, etc.; il faut connaître la force de la garnison , la manière plus ou moins vigilante dont se fait le service , le caractère et le talent du chef, si les habitants sont favorables ou contraires ; toutes choses qui doivent influer sur les mesures qu’on aura à prendre.
Le secret est l'âme de toutes les entreprises militaires; mais c’est surtout pour les surprises qu’il est indispensable ; car il est aisé de concevoir que , pour peu que votre projet transpire , l’ennemi se tiendra sur ses gardes , redoublera de vigi-
lance , et que votre coup sera manqué. Si donc les préparatifs exigent quelques mesures ostensibles , il faut répandre mystérieusement le bruit qu’on se prépare à une entreprise toute différente de celle qu’on a réellement en vue; faire môme partir quelques petits convois dans une direction opposée à celle qu’on veut tenir. Cependant les préparatifs qui peuvent se faire à l’insu de tout le monde sont toujours les meilleurs ; et souvent il est possible de donner , même à un très-grand nombre de personnes, des ordres qui ne sont compris que lors^ qu’il est trop tard pour faire jouer les ressorts de la trahison. Leroi de Naples, Joachim Murat, méditant d’enlever aux Anglais l’île de Capré , qui commande la baye de Naples , et ne pouvant y réussir qu’en escaladant les rochers qui la bordent, au moyen d’un très-grand nombre d’échelles , fit commander tous les allumeurs de falots, et leur enjoignit de se trouver avec leurs échelles en un lieu indiqué , au jour et à l’heure prescrits; chacun d’eux fut bien surpris de ne s’y pas trouver seul, et ne comprit de quoi il s’agissait qu’en voyant les échelles partir pour leur destination.
Le temps le plus favorable pour une surprise est celui d’une nuit d’hiver, sans clair de lune. On peut ainsi faire une assez longue marche sans être découvert , et arriver une heure avant le jour. C’est le moment le plus propice pour l’exécution , parce que c'est celui où les hommes dorment le plus profondément, et que le jour, qui aurait empêché la surprise , est au contraire nécessaire pour mener à bonne fin l’attaque commencée. Si , pendant cette nuit obscure , il fait un gros vent et de la pluie, on est encore plus sur de réussir, parce que le bruit du vent, surtout quand il vient à vous, couvre le cliquetis des armes et le bruissement inévitable d’une troupe en mouvement. La pluie est contraire aux mesures de vigilance ; elle transit les sentinelles et rend les patrouilles paresseuses. Lorsqu’avec ce concours de circonstances on a pu choisir un jour où la garnison s’est livrée à quelque réjouissance, et où par conséquent les soldais , ayant bu plus que de coutume , se-
ront disposés à la négligence , on aura toutes les chances de succès.
il est extrêmement important de pouvoir se reconnaître ' dans l'obscurité; ainsi donc, outre le mot et le signe au moyen desquels les soldats montrent à -quelle troupe ils appartiennent , on fera porter à chacun une marque bien visible , telle que du papier au shako , un mouchoir blanc autour du liras , ou la chemise liée en ceinture autour du corps, etc. C’est l'usage de mettre la chemise par dessus l’armure, pour se reconnaître de nuit , qui a fait donner le nom de camisades aux attaques par surprise.
On se. munit de pétards, de haches et de leviers pour enfoncer les portes ; de poutres et d'cchelles pour renverser ou escalader les murailles. Il faut de plus des claies et des fascines, si l’on doit rencontrer des fossés bourbeux : avec les claies on se fait aisément un passage sur la vase à demi-liquide ; des planches larges peuvent les remplacer. Avec. les fascines on comble les mares, les petits fossés ou omettes qu’on trouve sur son chemin. Tout cela est porté h bras d’hommes depuis la dernière halte : les chariots et les bêtes de somme pourraient vous faire découvrir; on les laisse donc à une certaine distance , et depuis là on s’approche en silence avec toutes les précautions possibles pour n’étre pas découvert ; en particulier on ne permet pas aux soldats d’allumer leurs pipes, le feu se voyant de très-loin pendant la nuit. Chacun doit d’autant plus rester à son poste , qu’il aurait beaucoup de peine à le retrouver quand il l’aurait quitté. Si l’on rencontre quelque chien dont les aboiements pourraient donner l’éveil, il faut tâcher de s’en délivrer en se servant de toute autre chose que d’une arme à feu.
Les dispositions d’attaque doivent varier suivant les circonstances; mais, en général, il est bon de partager la troupe en trois parties , la première pour pénétrer dans la ville , la seconde pour rester en réserve au dehors et protéger la retraite en cas de malheur, et la troisième pour prendre posi-
lion du côté où les secours pourraient arriver à l’ennemi.
Quand la première division a pénétré dans la ville, par escalade ou autrement, elle s’empare de suite des contours des quartiers adjacents et de l’issue des principales rues, pendant que des détachements courent aux portes pour les ouvrir aux troupes du dehors, après avoir pris ou tué les gardes. Aussitôt que les portes seront ouvertes, et que vous serez en nombre, vous vous répandrez dans la ville, après avoir laissé toutefois de bonnes réserves sur les points désignés pour la retraite en cas d’échec. Vous vous rendrez à la fois chez le commandant de la place, aux casernes, à l’arsenal, aux corpsde-garde de l’intérieur, pour empêcher, s’il est possible, la réunion des défenseurs, et paralyser leurs efforts en vous emparant du chef qui doit les diriger. Si vous laissez h l’ennemi le temps et les moyens de revenir de sa stupeur et de se concentrer dans l’intérieur de la ville, vous courrez le risque d’être chassés, parce que vous êtes faibles partout, dans le grand nombre de points que vous occupez.
Ainsi, sans parier du fameux exemple de Crémone, connu de tout le monde, où le prince Eugène, déjà maître d’une grande partie de la ville, et après s’être saisi du maréchal de Villeroi, fut néanmoins obligé d’abandonner sa proie, nous pouvons citer, à l’appui de ce qui précède, et pour prouver que tout n’est pas perdu pour le défenseur quand l’ennemi n'est encore maître que des postes extérieurs, l’exemple plus récent de la surprise de Berg-op-Zoom en 1844 : le général anglais Sir Graham, informé que la garnison d’une aussi grande place était hors de proportion avec l’étendue de ses fortifications , que les fossés étaient gelés , et que la population était mal disposée pour les Français, médita un coup de main pour le 8 mars. Le général Bizannet commandait dans la place. Graham partagea sa troupe en quatre colonnes, et commença Taflaque à dix heures du soir. Une des colonnes, qui devait servir de réserve, se présenta à la porte de Steenbergen, pendant qu’une autre, aux ordres des généraux Skerret et Gorre,
pénètre dans le port, file le long des remparts et se rend maîtresse de la porte d’Anvers. Les deux autres colonnes se joignent à eux , après avoir passé les fossés sur la glace et escaladé le bastion d’Orange.
Mais la garnison n'avait pas tardé à se rassembler, et, quoique forcée d’abandonner aux Anglais toute la partie gauche du port, elle les repoussa néanmoins pendant la nuit de tous les autres points, et, quand le jour parut, les voyant confinés dans celte partie de l’enceinte, elle marcha sur eux. Trois colonnes balayent le rempart et refoulent les assaillants vers la porte d'eau, où la mitraille, à laquelle ils ne peuvent répondre, les force à mettre bas les armes. Le général Cook fit encore résistance dans le bastion d’Orange à la faveur des palissades, mais il dut aussi se rendre après une lutte sanglante. La perte des Anglais fut considérable.
Les fautes commises par l’attaquant sont : 1° d'avoir commencé trop tût : il a trouvé tous les officiers de la garnison sur pied ; 2° de n’avoir pas abattu le pont-levis pour ouvrir la porte d’Anvers aux troupes du dehors , qui restèrent spectatrices du désastre quand la marée montante empêcha de porter secours, et ôta tout moyen de retraite à ceux qui étaient dedans ; 5° de s'étre trop divisé en se portant à droite et à gauche du pont, et en s’étendant sur un trop grand développement. Le défenseur combattit toujours du fort au faible ; il avait sur les Anglais l’avantage de la connaissance exacte des localités (et de nuit cet avantage est grand), d’une artillerie bien servie et d’une concentration naturelle.
On conçoit combien les ordres doivent être circonstanciés dans une opération de cette nature, pour que chacun sache ce qu’il a à Caire. Malgré cela, il est bien difficile qu’il ne s’introduise pas de la confusion et du désordre parmi les troupes assaillantes, les chefs ne pouvant, pendant la nuit, voir le mal et le prévenir à temps. Aussi est-ce*folie que de tenter de pareilles entreprises quand on a affaire à une troupe nombreuse et aguerrie, ayant avec elle ce que la nature même
de l’opération ne permet pas de conduire avec soi, du moins dans les premiers moments, de la cavalerie et de l’artillerie.
Quand une fois l'alarme est répandue dans la ville, il est bon de détourner l’attention des défenseurs par de fausses attaques, où l’on fait grand brait, bien qu’on n’y emploie que peu de monde. Un détachement de cavalerie peut servir utilement à cet effet, parce qu'en se portant rapidement autour des murs il se multiplie aux yeux de la garnison. S’il est possible d’entrer par plusieurs endroits à la fois, comme les Anglais à Berg-op-Zoom, cela vaut toujours mieux, parce que si une colonne est repoussée, l’autre peut avoir du succès ; et, dans tous les cas, l’ennemi étant obligé de se partager, offre moins de résistance. Quelquefois les fausses attaques réussissent, quand les véritables sont repoussées: alors les rôles changent. Quoiqu’il en soit, les diverses colonnes doivent toujours avoir pour but de s’appuyer mutuellement; sans cela, l’attaque est décousue et n’a que peu de chances de succès.
Quand la troupe est maîtresse de l’enceinte, et qu’elle pénètre dans l’intérieur de la ville, les chefs doivent faire tous leurs efforts pour la tenir réunie et empêcher les soldats indisciplinés de se jeter dans les maisons pour s’y occuper de toute autre chose que du combat. Bappelons*-nous que la ville n’est point en notre pouvoir tant qu’il reste quelque part un foyer de résistance ; jusque-lh, nous n’avons pas trop de tous nos moyens pour assurer le succès. D’ailleurs les désordres que commettent des soldats débandés ne doivent jamais être tolérés ; ils souillent les plus beaux triomphes.
Puisque c’est au moyen des échelles que les lieux fortifiés peuvent être enlevés, les défenseurs doivent préparer tout ce qui peut servir à les briser ou les renverser. Ils auront sur les parapets, ou du moins dans les parties les plus accessibles, de grosses poutres rondes, retenues par des cordes, et qui, lorsque ces cordes seront subitement coupées , rouleront sur les assaillants, les écraseront et briseront les échelles. Ils tiendront près des remparts, dans des hangars toujours ouverts,
des fourches et des crochets au moyen desquels on puisse repousser les échelles, des faux emmanchées pour balayer les parapets. On s'approvisionnera aussi de balles ardentes pour éclairer les fossés, au moment de l’attaque. Les parties les plus basses des murailles seront, autant que possible, fraisées au sommet.
Mais ce qui vous mettra le mieux à l’abri du danger des surprises, c’est une exacte vigilance qui, bien loin de se rallenlir dans les nuits orageuses, doit redoubler d’activité, puisque ces moments sont ceux que l’ennemi choisit de préférence pour faire ses coups. Il faut que des rondes fréquentes tiennent les postes éveillés, et que les sentinelles, de quart d’heure en quart d’heure, fassent courir ce cri, que l’une transmet à la suivante tout autour des murs : Sentinelles, prenez garde à vous ! Ce n’est pas assez des rondes faites par les subalternes, le commandant ira lui-même, à des heures différentes, voir par ses propres yeux si tout se passe comme il l’entend.
Les jours de marché , on mettra des paysans aux portes pour reconnaître ceux qui entrent, et s’assurer que ce ne sont pas des soldats déguisés. On ne permettra point aux charriots de s'arrêter ni aux portes, ni sur les ponts; on les fera filer un à un ; on fera même bien de n’en point laisser approcher, qu’on n’ait vu ce qu’ils portent, et qu’on n’ait reconnu que ce sont bien réellement des paysans des environs qui les amènent. On sait que , plus d’une fois, on -a introduit par ces moyens des soldats dans les villes qu’on voulait surprendre, lesquels, restant cachés jusqu’à l’heure convenable, s’emparaient d’une porte et l’ouvraient aux troupes qui s’étaient avancées pendant la nuit. Un charriot , renversé à dessein , a souvent sulli pour empêcher un pont-levis de jouer, et pour donner le temps à un corps, embusqué dans le voisinage , d'accourir et de surprendre la place.
Les fossés remplis d’eau sont sans doute une grande garantie contre le danger des surprises ; il ne faut cependant pas
trop s’y tier, ni se garder avec mifinsde soins; car l’ennemi peut franchir ces fossés avec des claies , des radeaux et même des bateaux , qu’il aurait fait approcher pendant la nuit et transporter à bras d’hommes jusqu’aux fossés. Rien n’est impossible à une volonté forte , et ce que l’entreprise a d’extraordinaire et d'inattendu, est précisément ce qui la fait réussir.
Dans l’hiver ces fossés sont très-dangereux, parce qu’ordinairement les murailles qu’ils baignent ont peu de hauteur; l’eau venant à se geler , l’ennemi a une grande facilité de livrer l’escalade. Il faut donc casser la glace tous les jours, et se bien tenir sur ses gardes. On ne surprend pas une garnison qui veille et fait régulièrement son service ; on ne songe guère à enlever par escalade les murailles qu’elle occupe.
§ 8. — héflexxows sur les Mamceuvhbs.
Après avoir parlé des diverses actions de guerre où les manœuvres réglementaires trouvent leur application , il n'est pas hors de propos, en terminant ce chapitre, de présenter quelques réflexions sur les manœuvres elles-mêmes, pour en faire comprendre l’esprit.
Les caractères d’une bonne évolution sont :
1° La promptitude : car, tant que la manœuvre dure , la troupe est dans un état de crise ; il faut qu'elle en sorte le plus promptement possible.
2° La facilité , afin que les chefs et les soldats l’exécutènt, pour ainsi dire , sans y penser. Une manœuvre difficile amène la confusion , et la confusion entraîne les déroutes. Qui dit facilité, dit en même temps simplicité. Une manœuvre ne peut pas être facile si elle n’est simple.
3° La sûreté; c’est-à-dire que si l’ennemi vient à se présenter inopinément dans ufte période quelconque de l’évolu-
tion , il faut que les troupes se trouvent disposées de telle sorte , qu’elles puissent se mettre à l’instant en défense et faire résistance.
■4° La précision, pour que chaque mouvement soit, compassé et limité par des points fixes, qui en règlent invariablement la marche et la direction.
5° Un commandement clairet bref; car, de la nature du commandement dépend souvent le succès d’une manoeuvre. S’il est tel que personne, en l’écoutant, ne puisse ignorer ce qui va se faire, la manœuvre réussira. Si, au contraire, il offre quelque obscurité à l’esprit; si, par un défaut de logique, les mots essentiels sont au commencement de la phrase , au lieu d’être au milieu ou à la fin , Ta manœuvre pourra manquer , soit qu’on l’ait mal comprise à cause de son ambiguité , soit qu’on n’ait pas entendu les première mots , qui échappent souvent quand l’attention n’est pas suffisamment fixée. Si, par exemple , on veut former en colonne serrée un bataillon déployé , et qu’on commande, suivant la traduction française de l’ordonnance fédérale : Bataillon , — sur la troisième division , colonne serrée, la droite entête , on court risque de voir plusieurs chefs de division ne pas savoir ce qu'ils auront à faire , parce qu’ils n’auront pas entendu sur- quelle division la colonne doit se former. 11 est bien mieux de partager le commandement en , deux parties, séparées par un intervalle, comme dans l’ordonnance française. Dans la première partie, on annonce ce qu’on va faire , et, dans la seconde , on indique comment on' le fera : Colonne serrée par divisions. — Sur la troisième division, la droite en tête encolonne. Ce commandement n’est pas plus long, et il est plus logique que le nôtre. La pose qui sépare le commandement d’avertissement du commandement d’exécution, donne à tout le monde le temps de se recueillir, et l’indication de la subdivision qui sert de base à la manœuvre ne saurait échapper à personne.
Pour réunir la promptitude à la facilité d’exécution , dans une des manœuvres les plus importantes pour l’infanterie , je-
veux parler de la formalion du carré , voici comment elle de» vrait se faire , si Ton adoptait l’idée émise dans le chapitre 1[ , d’une formation en quatre compagnies ou divisions, et du doublement des rangs par les chasseurs.
Le bataillon, étant en colonne serrée, comme cela convient quand on a à craindre les attaques de la cavalerie , le chef commandera : Bataillon, — pour former le carré, prenez vos distances, — marche. Chacun sachant ce qu’il a à faire dans ce cas , il n'y a point de commandements particuliers à adresser aux chefs des divisions. Celui de la première s’avance , au commandement de marche, de l’étendue de sa division; le chef de la seconde le suit, et s’arrête à demi-distance; les deux autres ne bougent.
Le chef de bataillon commande ensuite : Formez le cane , nf arche. La première division ne bouge pas. La seconde et la troisième rompent par sections, à droite et à gauche. La quatrième fait demi-tour à droite , et le carré est formé en un clin d’œil. Les chasseurs se groupent aux angles , ou entrent dans l’intérieur pour doubler les rangs, suivant les vues du chef.
Comparez cette manœuvre à celle du règlement, et vous la trouverez bien plus conforme aux principes, plus simple ,
, plus prompte , et par conséquent mieux applicable et plus sûre.
Autre exemple : la sûreté exige qu’un bataillon en colonne serrée, et isolé, ne fasse aucun mouvement qui rompe ses rangs; c’est pourquoi on a imaginé les chcmtjcments de direction par le flanc , pour faire face h droite ou h gauche. De cette manière le bataillon est toujours compacte, et peut, en un moment quelconque de son évolution , repousser une charge. Mais lorsque plusieurs bataillons en masse se protègent , on ne craint plus de leur faire exécuter des tournés, comme à de simples pelotons, parce que l’espèce de confusion qui en résulte momentanément dans le bataillon qui exécute son mouvement, est peu dangereuse, l’ennemi étant tenu en respect
par la présence des autres bataillons. De cette manière, on pourra former en bataille , sur la droite ou sur la gùuche , une colonne de plusieurs bataillons en masse , sans être obligé de faire faire au préalable, h la colonne entière, un changement de direction par le flanc , comme on le pratiquait autrefois. La manœuvre sera plus facile et plus prompte , quoique peut-être un peu moins sûre pour chaque bataillon en particulier. Le troisième principe doit , dans ce cas , fléchir devant les deux premiers; et c’est avec raison qu’ou a introduit la simplification dont je viens de parler, dans nos règlements d'exercice.
Une manœuvre , pour être bonne , doit encore, autant que possible, être offensive ; c’est-à-dire que, pour l’exécuter , il vaut mieux que les troupes se portent en avant que de marcher en arrière, parce que tout mouvement rétrograde intimide , et peut être le prélude d’une honteuse fuite ; au contraire, le moral de la troupe est soutenu , son courage se ranime quand elle s’avance , comme si elle voulait diminuer l’espace qui la sépare de l'ennemi , pour le voir de plus près. C’est un point bien essentiel de ne rien faire qui puisse porter atteinte à l’exaltation du soldat, qui est, après le talent du général, le gage le plus certain de la victoire. Or, rien n’est plus fragile que celte exaltation , un rien la fait naître , un rien la détruit. C’est à quoi l’on ne songe peut-être pas assez dans les manœuvres d’esplanade qui , trop souvent, ne sont qu’une image bien imparfaite des manœuvres de guerre , au lieu d’en être le tableau fidèle. Pour juger une manœuvre , il faut toujours se placer sur le champ de bataille , en face de l’ennemi, au milieu des balles et des boulets , et dans l’émotion qui agite même les guerriers les plus intrépides.
Mais il ne suffit pas que des évolutions soient bien combinées , il faut encore, èt il est surtout nécessaire qu’elles soient bien exécutées. Or , ce n’est que par un exercice habituel qu’on s’y rend habile , et qu’on acquiert cette expérience qui n’hésite jamais, et sans laquelle il n’y a point de confiance parmi les soldats. Il faut donc tenir la troupe constamment en
haleine , el exercer les vétérans presque autant que les conscrits. Un long repos a toujours été funeste aux armées; les vieux soldats qui ont perdu l’habitude des armes, sont presque aussi novices, quand il faut les reprendre, que les jeunes gens qui," pour la première fois, se rangeut sous le drapeau; ils leur sont même inférieurs en ceci, qu’ils savent, par leur expérience, que le soldat dont les armes sontrouillées est à demi vaincu ; l’inexpérience des autres les fait courir au danger , qu’ils ne connaissent pas encore, avec une certaine confiance qui supplée h leur défaut d’habileté.
Ne perdons jamais de vue , même au milieu de la plus profonde paix, qu’une guerre est possible , et qu’il faut être prêt kla soutenir. C'est un devoir strict pour les citoyens d’un étal libre, qui peuvent, d’un jour k l’autre , être appelés k la défense de la patrie , de se tenir constamment en haleine par les exercices militaires et le soin de leurs armes. Quand il y va de l’indépendance et de la liberté , on peut bien s’imposer quelques sacrifices. Quel plus noble but un homme généreux se proposerait-il que le maintien de l'intégrité du sol el de l’honneur national?
Ce qui se fait par conviction chez les milices d’un état libre , c’est aux chefs d’une armée k l’exiger de leurs soldats , sous peine des plus honteuses défaites. Scipion prenant le commandement d’une légion dégénérée par un long repos , ne lui rend sa confiance, et ne la conduit k l’ennemi, qu’après lui avoir fait supporter des fatigues de tout genre , et l’avoir longtemps exercée au maniement des armes.
Il ne faut jamais perdre de vue qu’une troupe ne fait bien que ce qu’elle a déjk fait et répète souvent , que le succès d’une manœuvre dépend de la promptitude et de la précision qu'on a mises k l’accomplir, choses qui ne peuvent s’acquérir que par l’habitude. L’hésitation qui résulte ordinairement de ce que ceux qui exécutent ne sont pas bien surs de leur fait , et qui s’accroît par la présence du danger , amène inévitablement le désordre , et prélude aux défaites. Exercez vos sol-
dats, exereez-les dans les camps et les garnisons, exercez-les même dans les intervalles de repos que leur laisse une campagne active. En les exerçant vous les occupez, et vous évitez tous les inconvénients de l’oisiveté ou d’un passage trop brusque de la vie la plus active à un repos absolu.
Mais si vous devez tenir votre troupe constamment en haleine, gardez-vous bien de la fatiguer eu mettant trop d’importance à des objets qui n’influent en rien sur le succès d'une affaire. Sachez retrancher des exercices le superflu, pour mieux apprendre le nécessaire. Et cette observation s’applique surtout h des milices, qui ne peuvent consacrer à leurs devoirs militaires qu’un temps limité. Pourquoi exiger, par exemple , que dans la charge dite à volonté , tous les hommes d’un même bataillon s’attendent pour exécuter ensemble le même mouvement? Pourquoi enchaîner la vivacité des plus alertes , et les forcer à régler leur allure sur celle des plus engourdis ? Est-ce qu’à la guerre, devant l’ennemi, cela se pratique ainsi? Non , à la guerre , c’est h qui aura le premier chargé son arme , et sera le plus tôt prêt à frapper un ennemi. On a grand tort de ne pas faire aux exercices exactement ce qui se fait sur le champ de bataille, et d’y faire autre chose que cela; on donne aux troupes de fausses idées, et rien de plus dangereux à la guerre que les fausses idées et les illusions. Rien ne répondant au tableau qu’on s’est fait des choses, on tombe dans cette hésitation funeste , compagne inséparable du manque d’expérience ; on est bien près de se décourager par le sentiment, qu’on exagère alors, d’avoir donné plus à l’apparence qu’à l’utile dans les exercices d’instruction. Pourquoi aussi , tenir si rigoureusement à la parfaite rectitude d’un alignement, lorsque la marche la plus courte le dérange, et que le moindre pli de terrain empêche souvent aux deux ailes d’un simple bataillon de découvrir l’aile opposée ? Ce qu’on veut , par celte règle si sévère , c’est accoutumer les soldats à rester unis et en bon ordre; mais il suffit, pour cela, de ce qu’on appelle le tact des coudes, c’est-à-dire que chaque
homme sente légèrement son voisin , et que tout le bataillon , faisant front du même côté , soit placé sur une ligne à peu près droite. Ce n’est pas sous une grêle de balles et de. mitraille qu'on s’amusera à placer des guides sur la ligne , ou qu’on écoutera les remontrances d’un aide-major qui ne verrait le salut du bataillon que dans son parfait alignement. Et ces grands feux de bataillon qu'on n’a coutume d’estimer bons qu’autant qu'ils sont compactes! ces feux qu'un public curieux juge en souverain dans les manœuvres de parade ! rappellentils le moins du monde les grandes scènes de nos batailles modernes? Le bruit du canon, le rouleinentdu tambour, les cris des blessés, l’émotion des combattants, permettent-ils de prêter au commandement d’un chef une attention suffisante pour que toutes les armes soient déchargées d’un seul coup? Et quand cela serait possible, à quoi cela servirait-il? On ne tuera ou blessera pas moins d'ennemis par un feu de bataillon un peu roulant, que par un feu compacte. Que les coups partent à quelques secondes d’intervalle, ou tous ensemble, il n’en sera ni plus ni moins pour le résultat. Voilà le point de précision dont il faudrait savoir se contenter. U y a, dit un auteur recommandable , dans les manœuvres de guerre exécutées au sérieux, un degré moyen de précision, lequel est nécessaire et essentiel , et auquel il faut se contenter d’atteindre. Prétendre aller au-delà serait, la plupart du temps, vouloir l’impossible. Toute action de guerre est toujours accompagnée d’un certain désordre, qui a même quelque chose de beau et de grand aux yeux du vrai militaire , lorsqu’il est une suite de la hardiesse et de la promptitude d’un mouvement , qu’il ne vient point de l’ignorance de ce que l’on doit faire, d’irrésolution ou de crainte. Quelques personnes d’un esprit minutieux , qui , outre cela , n’ont pas beaucoup vu d’actions, ou qui les ont mal vues, s’imaginent bonnement que tout serait perdu si l’on ne manœuvrait pas devant l’ennemi exactement comme on le fait à l’exercice : en quoi certainement ils s’abusent beaucoup.
Un moyen de mettre moins d’importance à toutes ces choses , qui ne servent qu’à fatiguer et tracasser les soldats, serait de manœuvrer dans les terrains irréguliers, plutôt que de choisir des plaines parfaitement unies. Les exercices seraient alors une image bien plus lidèle des manœuvres de guerre ; chacun se pénétrerait bien plus du véritable rôle qu'il est appelé à jouer, et l’on ne serait pas entraîné, comme malgré soi, par la régularité et l’uniformité du Champ-de-Mars , à ne se contenter que d’évolutions offrant toute la rectitude des lignes mathématiques. 11 est tout simple, qu’en ne manœuvrant jamais que sur les esplanades, en présence des curieux, on soit forcé de faire quelque chose pour plaire aux yeux , de sacrifier , en un mot, aux préjugés. 11 n’y a aucune raison , aucun prétexte de se contenter de celte précision moyenne dont nous avons parlé; on exige alors la précision stricte et rigoureuse. Celui qui ne le ferait pas serait réputé mal habile.
La marche , voilà l’essentiel. Une troupe qui marche bien est toujours imposante, et, par cela seul, la victoire doit pencher en sa faveur , indépendamment de tous les avantages que présente la conservation de l’ordre qui est une suite d’une marche bien réglée. A cet égard, on peut encore répéter avec le maréchal de Saxe , que la victoire est dans les jambes des soldats. Il faut donc donner une grande importance, et consa-, crer beaucoup de temps à l’enseignement de la marche, d’abord sur les plaines d'exercice , ensuite sur les routes, dans les lieux accidentés et les terres labourées. La cadence du pas, l’aisance et le tact des coudes sont, pour les individus, les choses principales à observer , et pour les corps ce sont les distances et la direction.
C’est par la cadence du pas qu’on évite le flottement, et qu’un bataillon tout entier se meut comme une seule masse. La terre doit trembler sous les pas de tant d’hommes réunis, c’est un premier moyen de porter la terreur dans le cœur de l’ennemi. Homère , en parlant des Grecs, dit qu'il semblait que Jupiter réglât leurs pas et leur eût ôté l’usage de la parole ; il compa-
rait au contraire les Troyens et les autres peuples de l’Asie qui, alors comme aujourd’hui, s’avançaient en désordre , aux Ilots de la mer en courroux. Il indiquait ainsi toute la supériorité des premiers sur les seconds. Si jamais une troupe doit en charger une autre , ce n’est qu’en observant la cadence et l’égalité du pas , même dans la marche la plus rapide , qu’elle peut arriver de front sur l'ennemi et le heurter partout à la fois. De cet ensemble, de cette réunion d’efforts, naît le succès. Les Mameluks , les premiers cavaliers du monde , tant par l’excellence de leurs chevaux que par leur courage impétueux, ne peuvent pas résister aux escadrons qui les abordent en orjlre. Ce n’est que dans les combats individuels qu’ils retrouvent toute leur supériorité. Rien ne montre mieux ce que peut la tactique contre la force , qui n’est soumise. à aucune règle, et qui n’obéit qu’à ses propres impulsions.
C’est par le tact des coudes , que les soldats restent ensemble et conservent le degré d’alignement nécessaire pour le combat. Chaque homme doit sentir légèrement ses voisins de droite et de gauche ; et, s’il s’établit un vide pour une cause quelconque, soit dans la marche, soit en bataille, il appuie du côté qui lui a été désigné , et qui ordinairement est celui du ■drapeau. En marche on sent les coudes du côté du guide, c’est la règle; mais il ne faut pas non plus trop appuyer de ce côté, parce qu’on repousserait le guide qui est chargé de conserver la direction de la marche, ou bien il y aurait des hommes refoulés et obligés de sortir du rang; de là une pareille nécessité de garder ce qu’on appelle f aisance des coudes ; c'est-à-dire que chaque homme , tout en restant rapproché de ses voisins de manière à les sentir légèrement , jouisse encore d’assez d’aisance pour que tous ses mouvements soient libres, en tant qu’il les fera près du corps , comme cela est nécessaire dans l’emploi de nos armes modernes.
C’est du tact et de l’aisance des coudes , ainsi que de la cadence et de l’égalité du pas , que dépend la précision des manœuvres et par conséquent leur succès.
La conservation des distances, dans les marches, est de la plus haute importance. Chaque subdivision d’une colonne restant toujours à la distance primitive de la subdivision qui la précède , conserve la faculté de se remettre eu bataille h un instant quelconque, pour repousser une attaque inopinée. La colonne entière n’occupe pas plus d’étendue que la ligne en bataille , en sorte que, lorsqu’elle arrive sur le terrain qu’elle doit occuper , chaque subdivision se trouvant précisément à sa place , toutes ensemble peuvent , à un même commandement, exécuter le même mouvement pour se ranger en bataille. Si au lieu de cela, la colonne s'est allongée par l’accroissement des distances , la tête de la colonne arrivera au point qui lui est indiqué , que la queue sera encore bien loin. Il faudra l’attendre ; il y aura du temps perdu ; et si, sur ces entrefaites, l’ennemi se présente , la déroute est inévitable. Le mal est moindre quand les intervalles se sont resserrés au lieu de s’agrandir , parce que si les subdivisions ne peuvent pas se placer en entier dans la ligne de bataille , on laisse quelques hommes en arrière qui pourront être employés utilement , soit à enlever les blessés , soit à remplacer les hommes tués dans les rangs. Cependant c’est aussi un défaut de précision qui amene du désordre , et que , pour cette rai- t son, on doit éviter autant que possible. La conservation des petites distances est confiée aux sous-officiers , celle des grandes aux officiers d’état-major des bataillons ; les uns et les autres n’acquerront le coup-d’œil nécessaire pour bien remplir leurs fonctions, qu’en apportant beaucoup de zèle dans leur service , et en mettant souvent en pratique ce qui leur est enseigné. Ils composent ce qu’on appelle les cadres des bataillons. On sent par là de quelle importance il est que ces cadres soient bien composés. De jeunes soldats , dirigés par «le bons sous-officiers et officiers , rivaliseront sur le champ de bataille avec les troupes les plus aguerries.
11 n’est pas moins nécessaire de rester en marchant sur les directions indiquées , que de conserver les distances. C’est
Ô68 COMBATS ET ACTIONS PABTICCI.IÈBES.
en effet, par la direction, que l’on Itee le point où chaque bataillon doit se porter dans une manœuvre , pour coopérer ù une opération déterminée. Si la direction n’est pas suivie, le bataillon qui s’en écarte manque son but, ou se jette sur un bataillon voisin , en môme temps qu’il laisse de l’autre côté un espace qui s’agrandit toujours, et dont l’ennemi peut profiter. Il résulte de Ih un désordre toujours fâcheux. On a vu souvent une attaque échouer parce que les troupes qui en étaient chargées, n’ayant pas conservé leurs directions, avaient aussi perdu leurs intervalles, étaient arrivées décousues, croisées, brouillées, et hors d’état de se déployer promptement, devant l’ennemi, au moment opportun.
Quand on marche, c’est pour avancer ; il ne faut donc pas, dans l’intention de conserver l’ordre strict et l’alignement rigoureux , arrêter la troupe , la faire piétiner : cela fatigue et ne mène h rien de bon. Que vos drapeaux, vos guides s’avancent dans les directions qui leur sont prescrites , d'un pas ferme et réglé ; qu’ils conservent leurs distances et leurs alignements entre eux , le reste suivra ; il y aura toujours assez d’ordre tant que la troupe restera unie et marchera du même pas. C’est pour se former à ces principes qu’il est nécessaire de conduire quelquefois les bataillons en promenade militaire, et de leur faire exécuter les manœuvres dans les terrains accidentés, semés d’obstacles de tout genre.
Il est un cas où il est permis , je dis plus , où il est nécessaire de sortir du pas cadencé et réglé ; c’est celui où il s’agit de franchir rapidement un espace limité , pour arriver avant l’ennemi sur quelque point important, pour se déployer plus promptement que lui et commencer le feu pendant qu’il est encore en marche , pour se porter inopinément sur un de ses flancs , etc. Alors il faut donner au pas toute la vitesse possible , prendre véritablement le pas de course , avec la seule attention de conserver assez d’ordre pour ne pas aller à la débandade, et que les corps ne se mêlent point. On n’assujétit le soldat ni à la cadence , ni à la mesure du pas ; chacun se
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hâte d’avancer et n’a d’autre soin que de ne pas se laisser dépasser, ni de sortir soi-inème du rang. Il serait bon d’exercer quelquefois la troupe au pas de course , pour l’accoutumer à l’espèce de confusion qui en résulte. Elle pourrait se troubler si on le lui faisait prendre pour la première fois sur le champ de bataille , et très-certainement elle l’exécuterait mal.
Une chose qui se pratique rarement aux exercices, et qui cependant est bien importante à la guerre, c’est le ralliement au drapeau, dans la supposition que le bataillon, après avoir été culbuté, cherche de nouveau h se rassembler pour recommencer le combat. Ce qui à la bataille deNeueneck a fait beaucoup d'honneur aux Bernois et les a portés très-haut dans .l’estime de leurs ennemis mômes, c’est celte persévérance avec laquelle ils se sont ralliés, il plusieurs reprises, pour soutenir les charges réitérées de troupes plus nombreuses, mieux exercées et aussi braves qu’eux. C’est ainsi qu’on parvient à sauver l’honneur, même au milieu d’une défaite ; c’est ainsi qu’on fait payer cher au vainqueur les lauriers dont il se pare. Rien ne relève tant une nation , et surtout une nation faible, qu’une bataille longuement disputée, où les différents corps ont rivalisé de courage et de constance pour ne céder que pied à pied un terrain couvert de morts et de débris. Mais au contraire, si, après un simulacre de résistance, l’armée nationale quitte le champ de bataille, de quelque prétexte qu’elle cherche à colorer sa conduite , qu’elle la décore du beau nom de prudence , qu’elle la montre comme un résultat de la nécessite, elle sera perdue à jamais de réputation, on la méprisera, et l’on sera toujours prêt à sacrifier le pays, qu’elle a si mal défendu.
Il est donc important de faire connaître aux soldats, de quelle nécessité il est pour eux et pour la cause qu’ils défendent, de se grouper-autour de leurs chefs, tant que le drapeau, ce signe sacré du ralliement, flotte dans les airs. Il faut leur enseigner ù courir d’eux-mêmes pour prendre leur place dans
les rangs qui se reforment , et à renouveler le combat lors même qu’ils se' trouveraient, momentanément, sous d’autres officiers que les leurs. Il faut les accoutumer de bonne heure à l’idée qu’ils doivent sacrifier leur vie pour sauver leur drapeau ; que la honte est attachée h sa perte, et qu’il appartient aux plus braves de le porter et de Iè couvrir dans le combat. Les honneurs que l’on rend au drapeau ne sont point une vaine cérémonie ; ils sont faits pour inspirer le respect que tout militaire doit à ce signe de vaillance et de dévouement. Voyez les vieux guerriers se découvrir devant les enseignes qui les ont souvent conduits h la victoire; ils se glorifient, comme de leurs propres blessures, des traces qu’y ont laissées les boulets ennemis; ils ont en vénération ces lambeaux qui ont survécu à vingt batailles. Les devises qui y. sont inscrites sont leurs litres de noblesse ; elles leur rappellent de grands et de glorieux souvenirs ; aussi mettent-ils plus de prix à ces marques éclatantes et si bien méritées de leurs services, qu'à tous les biens dont les autres hommes sont si avides.