CHAPITRE III
Des Marches et des Manœuvres.
Une armée est destinée à marcher et à combattre. C’est par des marches rapides et savamment dirigées qu’un général habile prépare les succès d’une campagne , qu’il recueille les fruits d’une victoire, ou qu’il échappe à la poursuite d'un ennemi qui a acquis de la supériorité. La conduite des marches forme donc une partie essentielle de l'art de la guerre. Nous rassemblerons dans ce chapitre tout ce qui a rapport à cet objet.
§ 1. RÈGLES A OBSERVES DANS LES UiBCBII.
On doit d'abord distinguer les marches loin de l’ennemi de celles qui se font dans son voisinage. Dans les premières on recherche principalement la commodité ; on se met en haie sur les deux côtés du chemin , à des distances telles qu’un homme ne soit gêné ni par celui qui le précède , ni par celui qui le suit. De la sorte le milieu du chemin reste libre et la circulation n'est point interrompue , les chariots trouvant encore un espace suffisant pour se croiser, du moins sur les routes de largeur ordinaire. On a de plus l’attention de ne pas faire marcher ensemble des corps trop nombreux, afin qu’en arrivant dans une ville la troupe y trouve plus facilement des logements, que les quartiers-maîtres et les fourriers vont d’avance leur préparer, et pour être sur que les subsistances ne manqueront pas. Quand il y a une trop grande affluence dans une ville , il est quelquefois bien difficile de pourvoir, en peu de temps à
tous les besoins; les soldats qui ne sont pas logés ou qui attendent trop longtemps leurs distributions de vivres, se plaignent à juste titre , et il en peut résulter de grands désordres. Cependant il n’est pas toujours possible d’éviter complètement ces inconvénients , même en prévenant les autorités locales du passage qui doit avoir lieu. Il faut donc que les militaires sachent supporter ce genre de privations et se contenter d’un abri dans une grange , dans un vestibule, sous un hangar, etc. , à défaut d’un lit ou de paille fraîche. C’est la pierre de touche des bons soldats. Il y a plus de mérite à souffrir toutes les incommodités inhérentes au pénible métier de la guerre , qu’à braver la mort dans le combat.
Lorsque la troupe qu’on dirige sur un point est trop nombreuse , on la subdivise , et on fait partir à des jours différents les divers détachements, qu’on échelonne ainsi sur la route. Si deux chemins conduisent au même endroit, on dirige partie de la troupe sur l’un et partie sur l’autre, en faisant en sorte que les colonnes n’arrivent pas en même temps au pointde réunion. Tout comme aussi il faut soigneusement éviter que des colonnes se croisent en chemin , parce qu’il en résulte un retard considérable pour celle qui est obligée d'attendre que l’autre ait défilé. Il peut même en résulter de dangereuses contestations , si les officiers d’état-major qui sont chargés de la direction des marches n’ont pas prévu le cas, ni réglé la manière dont le croisement doit s’opérer. Sans un ordre spécial une colonne ne s’arrête pas pour en laisser passer une autre. La première arrivée sur un point continue sa marche, l'autre fait halte. On doit dresser des tableaux pour régler les marches et répartir les logements de manière à ce que deux, troupes ne soient pas dirigées sur un même lieu qui ne pourrait pas les recevoir.
Il y a moins d’inconvénient à loger une troupe nombreuse dans un village si elle appartient au même corps , qu’une moindre de deux corps différents. Les officiers d’étal-major doivent mettre tous leurs soins à éviter ces désordres par une bonne répartition des logements.
On ne peut pas conduire les soldats tout d’une traite d’une étape li la suivante, surtout quand la distance est grande. Une halte au milieu du chemin est donc nécessaire ; on la fait un peu longue pour que les hommes aient le temps de se reposer et de prendre quelque nourriture. Il convient , outre cela, de s’arrêter quelques minutes toutes les heures pour les besoins de la troupe. Ayez l'attention de laisser derrière quelques hommes de confiance pour ramasser les traîneurs et empêcher la maraude. Partez de grand matin , surtout en été ; mais ne prenez pas sur le sommeil nécessaire à l’homme r celui de minuit à trois ou quatre heures est le meilleur , celui qui délasse le plus. C’est une mauvaise méthode que de marcher de nuit. On a fait h cet égard une expérience décisive : deux régiments, l’un marchant le jour et l’autre la nuit, ont parcouru le même espace dans la belle saison ; le premier a eu moins de malades et de traîneurs que le second. C'est maintenant un principe consacré par l'hygiène militaire que la troupe ne doit pas marcher de nuit.
Il faut de tout autres dispositions pour les marches en pays ennemi. On doit ici sacrifier l’aisance et la commodité h la sûreté , s’astreindre à des gênes indispensables pour ne pas s’exposer aux dangers des surprises , et être toujours prêt à soutenir une attaque. La négligence à cet égard n’est jamais excusable, car l’ennemi peut se présenter au moment où l’on y songe le moins.
La première règle est de marcher en colonne et sur le front le plus large possible , afin d'occuper moins d'étendue , et qu’en cas d’attaque les troupes de la queue aient le temps d’arriver pour soutenir celles de la tête. On marchera donc en colonne par sections , par pelotons et même par divisions , suivant la largeur de la route. Si la marche a pour objet un simple déplacement , pour opérer quelque rassemblement ou concentration de forces , avant d'en venir aux mains ; si , en un mot , on ne se trouve pas encore dans la sphère d’activité de l’armée ennemie , on prend quelqu’aisance dans les rangs
et on marche à distance entière. Mais on se serre davantage quand on fait ce qu'on appelle des marches manœuvres , c’està-dire de ces mouvements qui précèdent une bataille , et qui sont destinés à concentrer les corps sur le point essentiel , à assurer les communications, à couvrir les parties faibles, à donner le change à l’ennemi , détourner son attention , diviser ses forces , menacer sa ligne de retraite , lui donner de l’inquiétude sur ses dépôts, etc. Les marches manœuvres sont ainsi nommées parce que ce sont des manœuvres faites à une grande échelle , hors de la portée du canon , et qu’elles n’ont pas pour unique objet de gagner du terrain , comme les marches de route , mais de se placer convenablement sur le terrain où la bataille va se livrer. Elles s’exécutent dans le voisinage de l’ennemi, et, pour ainsi dire, à sa vue , il faut donc qu’il y règne beaucoup d’ordre , et y employer le moins de temps possible.
Plus la bataille devient imminente et plus la troupe doit être prête à un déploiement rapide. Elle est alors formée en colonne serrée par divisions , soit sur la route même , soit à côté. C’est ce qu’on peut appeler l’ordre préparatoire au combat. 11 n’y a qu’un seul cas où l’on doive conserver la distance entière dans une marche manœuvre , c’est lorsqu’on présente le flanc à l’ennemi , parce qu’alors la colonne peut se mettre en bataille par un simple à droite ou à gauche des subdivisions. Mais ces mouvements de flanc sont toujours dangereux ; on les évite autant que possible. En général on arrive sur le champ de bataille par la tête de la colonne ; dès lors on comprend la nécessité de faire serrer, pour faciliter et abréger les déploiements.
Une colonne de marche sera toujours précédée d’une avant-garde , qui fouille et explore le terrain , ouvre la route ou la répare, si cela est nécessaire , déjoue les projets de l’ennemi pour surprendre la colonne ou lui dresser des embuscades, etc. Elle annonce l’arrivée de l’ennemi, soutient ses premières attaques , et donne ainsi au corps principal le
temps de se mettre en mesure. L'avant-garde elle-même se fait précéder par de petits détachements fort bien désignés par le nom d’éclaireurs. Elle envoie encore de droite et de gauche d'autres détachements qui portent le nom de flanqueurs , pour faire le tour des villages , des bouquets de bois dans lesquels l’ennemi pourrait se cacher, découvrir le revers des collines qui longent la route , passer derrière les grandes haies , fouiller les ravins , les blés , etc. La colonne a en outre ses propres flanqueurs , surtout dans le cas où elle marche isolée ; car il est possible que quelque chose ait échappé à la vigilance des premiers. Il vaut mieux user de trop de précautions que d’en négliger une seule.
Le duc de Vendôme fut plus heureux que sage lorsqu’en 1702 il vint à Luzara , sur la rive droite du Pô, dresser ses tentes en face de toute l’armée du prince Eugène, qui était en bataille et cachée derrière une digue. On ne la croyait point lù ; en sorte que l’avant-garde , une fois arrivée , n’alla pas plus loin reconnaître les environs , et l'on en était à dresser les lentes quand un hasard sauva l’armée de Vendôme. Un * aide-major , chargé de placer la garde du camp , ne crut pas pouvoir mieux faire que de mettre une sentinelle sur la digue , qui était fort rapprochée. En y arrivant il découvrit l’infanterie ennemie, qui se tenait couchée derrière la digue en attendant le signal de l’attaque , et la cavalerie , qui était plus loin en bataille. Aussitôt il donne l’alarme, et les troupes, qui n’avaient pas encore rompu leurs rangs, purent repousser l’attaque. Dix minutes de plus, Vendôme perdait son armée et sa réputation.
Dans les guerres de la Révolution , un général républicain sans expérience , avait sous ses ordres une longue colonne d’infanlèrie qui suivait un chemin bordé de haies. Point d’avant-garde, point de flanqueurs, et une grande négligence dans la colonne, qui s’était considérablement allongée. Tout à coup le chef vendéen Charrette tombe sur le flanc de la colonne , la coupe par le milieu et la disperse en un moment. Ici
la bravoure ne peut rien ; il n’y a de ressource que dans la fuite. Tel est le résultat de l’impéritie où de l’imprudence d’un chef.
Une arrière-garde est encore nécessaire pour fermer la marche , empêcher les désordres que les traineurs pourraient commettre, et se prémunir contre toute attaque inopinée par derrière.
Le corps principal est ainsi entouré de corps secondaires qui veillent à sa sûreté.
Les équipages ne doivent jamais être entremêlés avec les troupes, parce que dans un engagement fortuit ils mettraient obstacle au prompt rassemblement des différents corps , et , qu’en tout cas , ils allongeraient inutilement la colonne. On les fait donc marcher, serrés et en ordre , à la suite des troupes, en les disposant sur deux Gles quand la largeur des chemins le permet, afin de réduire à moitié l'espace qu’ils occupent, lequel est toujours très-considérable. Il faut une escorte aux bagages, pour les mettre à l’abri des insultes des partisans qui pourraient se glisser sur les derrières de l’armée.
On distribuera des travailleurs en tête de la colonne pour applanirles obstacles, combler les fossés et les ornières, raccommoder les ponts , ou les soutenir quand ils sont trop faibles, etc. De cette manière la marche de la colonne pourra bien être quelquefois ralentie , mais elle ne sera jamais entièrement arrêtée. Ces travailleurs auront avec eux quelques charriols sur lesquels seront chargés les outils , les bois , les cordages et autres objets nécessaires.
Un autre soin, très-minutieux en apparence, mais en réalité fort important , c’est de modérer le pas à la tête de la colonne , pour éviter qu’elle ne s’allonge. Pour atteindre ce but on peut mettre en tête les plus mauvais marcheurs ou les troupes les plus lourdes , de même qu’en tète des équipages on met quelquefois des voitures attelées de bœufs. Lorsqu'on est encore loin de l’ennemi , on laisse quelqu’intervalle entre les différents corps qui composent la colonne ; alors les fluc-
lualions de l’un ne se propagent pas jusqu’à l’autre , et chacun de ces corps marche à peu près aussi commodément que s’il était seul. 11 en résulte un grand soulagement pour le soldat qui , sans cela , et pour peu qu’il soit en arrière , est obligé de s’arrêter toutes les fois que , pour une cause quelconque , ceux qui le précèdent en font autant , et ensuite de regagner les distances perdues au pas accéléré. Celte inégalité dans la vitesse du pas fatigue extrêmement. On l’évite autant que possible en employant le moyen indique , mais auquel il faut pourtant renoncer dans les marches manœuvres et aussitôt qu’il y a quelque chance d’être attaqué.
Les marches ordinaires sont de six à huit lieues. Les dernières sont déjà fortes; cependant il est des circonstances impérieuses où il faut faire jusqu’à dix lieues et même davantage , au risque de laisser beaucoup d’hommes et de chevaux en arrière. Il faut qu’à des marches forcées succèdent des jours de repos , si on ne veut pas voir l’armée se fondre en peu de temps. Les lieues dont il est ici question sont des lieues militaires, de 4,000 mètres ou 6,000 pas.
L’infanterie fait une lieue à l’heure, sans compter les haltes, ensorte que, tout compris, il lui faut environ dix heures pour faire huit lieues ; toujours en supposant qu’elle marche en colonne. La cavalerie fait une lieue et quart au pas, et deux lieues au petit trot ; et , comme elle soutient cette allure plusieurs heures, on voit qu’elle peut , au besoin , franchir l’étape ordinaire en trois ou quatre heures. Cependant les marches forcées sont encore plus nuisibles à la cavalerie qu’à l’infanterie.
Dans les marches qui se font près de l’ennemi la grande halte est mise à proüt pour cuire la soupe. Lorsque les hommes et les chevaux se sont repus , ils font plus facilement l’autre moitié de l’étape , et ont des forces pour combattre s’il y a quelque engagement dans la soirée.
Il faut donc , à moins que des ordres contraires ou des circonstances particulières ne s’y opposent , prolonger assez
la halte pour donner aux soldats le temps de faire la cuisine.
A l’étape ils sont nourris par les habitants chez lesquels ils sont cantonnés. Mais on conçoit que , pour peu que la troupe soit nombreuse , il n’est pas toujours possible de la loger dans les maisons particulières ; car la prudence ne permet pas de se disséminer; il faut alors qu’elle bivouaque, et c’est aux commissaires des guerres à pourvoir à sa subsistance. A cet effet , ils font suivre la colonne par des bestiaux et par des chariots remplis de pain, qu’ils se sont procurés dans les étapes précédentes par la voie des réquisitions. Quand la troupe séjourne , ces réquisitions s’étendent plus au loin , et l’on a de plus la ressource de faire arriver des vivres des magasins qu’on aura antérieurement créés dans le pays dont on est maître. Cependant ces ressources peuvent manquer ou rester insuffisantes ; c’est donc un usage utile à introduire que celui de faire porter aux soldats des vivres pour quelques jours, et de les habituer à n’y toucher qu’aulant qu’il y a une réelle nécessité. Dans la campagne de Russie, le maréchal Davoust avait fait arranger les sacs de ses soldats de manière à ce qu’on y pût mettre sur les côtés quatre biscuits d’une livre , et dessous , un petit sac de farine pesant environ dix livres.
Que la troupe soit cantonnée ou qu’elle bivouaque en route , elle ne rompra jamais ses rangs qu'au préalable les détachements qui doivent veiller à sa sûreté n’aient fait la reconnaissance des environs, et ne se soient établis en avantpostes tout autour des villages occupés on des bivouacs. La vigilance est la mère de la sûreté. Il faut donc qu’une troupe, quelque nombreuse qu’elle soit, s’astreigne h prendre des mesures de précaution , non-seulement quand elle s’établit pour passer la nuit , mais même dans ses haltes.
Voyez, pour ce qui concerne les avant-postes, le chap. IX, qui traite du repos des troupes.
Donnons maintenant quelques détails sur le service des éclaireurs, sur la composition de l’avant-garde et sur ht force numérique d’une colonne de marche.
DES M AiRCU ES Et DES MANOEUVRES. 90
Dès éclaireurs. — Aucune marche en pays ennemi ne doit se faire sans être éclairée. En plaine , ce sont principalement les cavaliers, et en terrain coupé , les fantassins qui font ce service. Les éclaireurs se portent en avant et sur les côtés par petites troupes. 11 est inutile de donner de la force aux éclaireurs, leur fonction n’étant point de combattre l'ennemi , mais seulement de le découvrir. D’ailleurs le service en est pénible; il faut donc s’arranger de manière à ce que le tour ne revienne pas trop souvent.
Les éclaireurs sont en tête de l’avant-garde et sur ses flancs. Les uns sont les éclaireurs proprement dits , les autres sont les flanqueurs . Ils marchent h deux ou trois cents pas de l’avant-garde , qu’ils ne perdent jamais de vue , non plus que les éclaireurs voisins avec lesquels ils doivent toujours rester en communication. A cet effet, le détachement de la tête envoie trois petits groupes, l’un en avant sur la route et les deux autres à droite et h gauche. Ces groupes marchent réunis, ou du moins les quelques hommes qui les composent ne se séparent jamais assez pour se perdre de vue ou ne plus s’entendre. Les détachements de flanqueurs seront quelquefois obligés de marcher à une assez grande distance de la route pour découvrir le pays ; chaque détachement s’entoure donc aussi de petits groupes , dont l’un marche en avant et les autres du côté de l’ennemi. Quand le pays est très-couvert on doit augmenter le nombre des éclaireurs.
Trois hommes suffisent h chaque découverte (c’est a in* qu’on appelle les petits groupes d’éclaireurs); le plus ancien dirige les deux autres. Ils ne font usage de leurs armes que lorsqu’ils tombent dans une embuscade ou qu’ils vont être pris : c’est le seul moyen d’annoncer l’ennemi. On connaît ce beau trait du chevalier d’Assas , qui , ayant donné dans une patrouille ennemie, et se voyant menacé de la mort s’il faisait le moindre bruit, cria de toutes ses forces : A moi, Auvergne , ce sont les ennemis. Il tomba percé de coups ; mais , par ce beau dévouement , il donna l’éveil et sauva ses frères d’armes.
Les éclaireurs cherchent toujours, en marchant, à se couvrir des haies , des bois , des broussailles , ou des éminences qui sont sur leur chemin , pour voir, autant que possible , sans être vus eux-mêmes. Aussitôt qu'ils découvrent une troupe ennemie, ils s’arrêtent, se cachent, et l'un d’eux vient avertir le commande du détachement auquel ils appartiennent. Ils enverrontTle nouveaux avis h mesure qu’ils découvriront de nouvelles choses ; et tout cela sans bruit.
Les éclaireurs fouilleront les ravins et les bois avec le plus grand soin ; ils ne passeront jamais près d’une chaussée, d’une forte haie, d’un mur, d’une haute moisson, sans voir ce qu'il y a derrière. Ils visiteront les maisons dans lesquelles l’ennemi pourrait être caché ; un seul des trois éclaireurs y entre , les autres restent dehors pour donner l’alerte s’il y a lieu. Ils doivent également visiter les carrières et tous les endroits où l’ennemi pourrait se cacher.
Avant d’entrer dans un village, l’avant-garde fait une halte pour donner aux éclaireurs le temps de le fouiller et de prendre quelques informations sur les partis que l’ennemi peut avoir dans le voisinage. Les éclaireurs parcourent les rues, entrent dans les cours et les jardins clos de murs; ils se font ouvrir quelques maisons et visitent l’église. Pour abréger ces formalités, ils se partagent la besogne. Tout cela doit être terminé en quelques minutes. Si l’ennemi est tout près et que le village soit suspect, le détachement d’éclaireurs s’y arrête plus longtemps pour le mieux fouiller. Au surplus, pour peu que l’avant-garde soit nombreuse, elle se fait elle-même précéder d’une extrême avant-garde , en sorte que les retards de la marche ne sont supportés que par ce corps avancé qui regagne sa distance par une marche plus rapide , après avoir passé le village. C’est alors l’extrême avant-garde qui fournit les éclaireurs. Les détachements de flanqucufs sont fournis directement par l’avant-garde ; ils marchent parallèlement , l’un h droite , l’autre h gauche de la route.
Les flanqueurs, pouvant se trouver quelquefois hors de
vue , on établit la liaison avec des patrouilles ou petits détachements intermédiaires. La découverte qui marche sur la route en tête des éclaireurs doit être un peu plus forte que les autres ; on peut la composer de cinq hommes , atin d’en envoyer deux en avant pour ouvrir la marche et commencer l’exploration.
La figure 6e donne une idée de ces dispositions. Dans cette figure, A représente l’avant-garde , B le détachement qui fournit les trois groupes d’éclaireurs qui la précèdent , celui du milieu ayant lui-même deux éclaireurs en avant ; CC représentent les détachements qui marchent parallèlement à la roule et fournissent les flanqueurs que nous supposons marcher aussi en trois groupes , l’un en tête du détachement se liant avec les éclaireurs , et les deux autres en dehors sur son flanc ; DD sont les patrouilles intermédiaires qui établissent la liaison avec les flanqueurs, et, au besoin, leur donnent un premier secours s’ils sont attaqués.
Dans une marche de nuit, tous ces détachements doivent être extrêmement rapprochés de l’avant-garde, si même il ne faut pas renoncer entièrement aux flanqueurs. Ils garderont un rigoureux silence , prêtant l’oreille au moindre bruit. De nuit les yeux doivent être remplacés par les oreilles , dit Xénophon.
De l’avant-garde. — Si elle n’était jamais destinée qu’à éclairer l’armée et à escarmoucher, on n’y emploierait absolument que des troupes légères; mais elle doit quelquefois s'emparer de postes avantageux, et s’y maintenir contre des forces supérieures jusqu’à ce que le corps d’armée arrive ; elle a des défilés à forcer , des villages retranchés à emporter ; elle est à chaque instant exposée à des attaques sérieuses. Il faut donc , outre les troupes légères de toutes armes , lui donner de l’infanterie de ligne , de la grosse cavalerie et du canon de 12 , le tout dans des proportions convenables et de manière à ce que les diverses armes puissent se prêter un mutuel secours.
S’il est vrai qu’une avant-garde ne doit pas être exclusivement composée de troupes légères, il ne faut pas non plus , par un défaut contraire , n’y envoyer que des grenadiers , comme quelques écrivains militaires l'ont proposé ; parce qu’alors l’avant-garde perdrait de sa mobilité et s’éclairerait mal. D’ailleurs les bataillons qu'on forme momentanément de compagnies de grenadiers réunies qui ne se connaissent point, sous un chef nouveau pour elles, ne valent pas plus que les bataillons ordinaires; et, ceux-ci, privés de leurs compagnies d’élite, doivent perdre de leur confiance morale et par conséquent de leur force. Voulez-vous réunir les grenadiers, que ce soit en corps de réserve et pour frapper de grands coups. Alors le sentiment du service qu’ils vont rendre à l’armée enflamme leur courage ; ils veulent être brillants sur le champ de bataille ; ils ont à cœur de soutenir leur réputation de bravoure ; ce sont vraiment alors des soldats d'élite. Mais les employer à tout et constamment, les prodiguer, exiger qu’ils soient toujours à l’avant-garde, c’est les fatiguer et compromettre leur honneur par les revers partiels auxquels on les expose ; c’est les dépouiller de cette haute considération qui fait leur force.
On arrivera donc à la meilleure composition de l’avantgarde en en faisant rouler le service sur les bataillons et les escadrons de toute l’armée. Et comme c’est à l’avant-garde que les militaires de tout grade apprennent te mieux la guerre, on trouvera encore dans cette rotation l’avantage de faire passer tous les corps à une bonne école. Composer l’avantgarde de détachements pris dans tous les corps est aussi une mauvaise méthode ; cela complique le service et tue l’émulation qui doit exister entre les différents corps. La discipline en souffre nécessairement parce que les soldats ne se trouvent plus sous leurs chefs habituels. C’est pourquoi nous avons dit que le service doit rouler entre les bataillons et les escadrons. Si l’avant-garde était plus faible, il faudrait y employer des compagnies entières, mais jamais de fractions.
Le commandant de l’avant-garde doit être muni des meilleures cartes, et avoir auprès de lui quelques habitants du pays pour lui servir de guides et lui donner les renseignements dont il pourrait avoir besoin. A chaque station il prend de nouveaux guides qu'il fait marcher sous bonne escorte pour qu'ils ne lui échappent pas. La connaissance de la langue lui est d’une grande utilité ; s’il ne la possède pas , il faut de toute nécessité qu’il y ait dan6 son état-major quelques officiers auxquels elle soit familière, et de préférence des officiers qui aient voyagé ou déjà fait campagne dans le pays.
Il interrogera les voyageurs , les déserteurs et les prisonniers , sur la position et les forces de l’ennemi , sur ce qu’on sait ou présume de ses projets, sur la situation morale des troupes, le caractère des chefs, etc. Il n’obtiendra, sans doute , de chaque individu isplément que de6 notions fort incomplètes ; mais en réunissant tous les rapports , il peut eu résulter un tableau asse? exact de la composition des corps, de leur force, de leurs positions respectives , de leurs mouvements antérieurs , etc, Toutes les réponses faites par ces individus aux questions qui leur sont adressées doivent être couchées par écrit pour être communiquées au général en chef, aussi souvent qu’elles offrent quelqu’intérêt ou quelque lumière sur les projets de l’ennemi.
Aussitôt que le commandant d’avant-garde arrive dans un lieu où il doit s’arrêter, il fait venir auprès de lui les autorités et les personnages les plus éclairés pour les interroger et obtenir d’eux tous les renseignements qu’ils sont capables de donner, sur la nature et la direction des chemins, l’état des ponts , des gués qu’on p,eut avoir à traverser , l’étendue des bois, la longueur des défilés, la profondeur des marais , etc. S’ils savent quelque chose de la position et des projets de l’ennemi , c’est avec adresse bien plus que par des menaces qu’on les engagera à le communiquer. Il faut se méfier de ce qu’ils disent des ressources du pays; ils sont intéressés à les porter au-dessous de ce qu’elles sont réellement; dépendant
c’est un point essentiel sur lequel le commandant de l’avantgarde doit insister pour avoir des indications certaines. Pendant qu’il s’occupe de ces détails, qui exigent de sa part beaucoup d'activité et de tact, il envoie quelques-uns de ses officiers faire la reconnaissance des environs et principalement dans la direction de la route à parcourir le lendemain ; il fait fouiller le pays h une assez grande distance par des patrouilles qui circulent sur tous les chemins et visitent tous les lieux qui pourraient servir d’abri à l’ennemi et favoriser une surprise. La troupe ne pose les armes et n’entre en logement ou n’établilson bivouac que lorsque les patrouilles sont rentrées , que les gardes sont établies et qu’on s’est assuré qu’il n’y a rien à craindre.
Un des soins principaux du commandant de l'avantgarde est de requérir des vivres , afin que les soldats ne se débandent pas pour en aller chercher. L’avant-garde, n’étant ordinairement pas très - nombreuse et pouvant avoir affaire à des forces très-supérieures , il est très-essentiel qu’elle reste réunie. Il faut des vivres pour le jour même; il en faut aussi pour le lendemain ; on les chargera sur quelques voitures du pays. La prévoyance n’est jamais nuisible. « Faites, dit Montluc , que vous ayez toujours des provisions et principalement du pain et du vin pour donner quelque rafraîchissement au soldat, car le corps humain n’est pas de fer. »
Quand l’avant-garde rencontre un village sur la route , elle le tourne , si cela est possible , plutôt que de le traverser , surtout s’il a quelque longueur, parce qu’il faut, en général , éviter les défiles, où une attaque est toujours à redouter. D’ailleurs il pourrait arriver que les éclaireurs, pyant mal exploré le village, l’ennemi se trouvât dans les maisons, d’où il ferait beaucoup de mal avant qu’on pût le déloger. Quoique peu probable , il suffit que cet événement soit possible pour justifier une mesure de prudence.
Aux croisées des routes l’avant-garde jalonne avec des branches d’arbres, ou avec de la paille , celle qu’elle a prise.
afin que le corps principal qui la suit à une distance plus ou moins grande , et qui , presque toujours, est hors de vue , ne s’égare pas. On peut encore y laisser quelques cavaliers pour indiquer le chemin. Cela dépend du temps que le corps principal doit mettre à arriver. Si elle trouve quelque pont rompu ou en mauvais état , des fossés coupant la route , des fondrières ou autres obstacles qui pourraient arrêter la marche de la colonne , les sapeurs et les ouvriers se mettent immédiatement à faire les réparations nécessaires avec toute la diligence possible; ils rejoindront l’avant-garde à la première halte.
Quand le pays est très-couvert , l’avant-garde se fait précéder elle-même de quelques éclaireurs qui se lient avec l’extrême avant-garde et les flanqueurs. C'est pour le cas où les premiers éclaireurs auraient laissé quelque partie sans la fouiller et où l’ennemi, qui n’aurait point été découvert, pourrait se jeter inopinément sur l’avant-garde. Les seconds éclaireurs le verraient venir et donneraient l’alarme. On peut en dire autant du corps principal , surtout lorsqu'il est un peu éloigné de l’avaut-garde , et à bien plus forte raison , puisque l’ennemi pourrait s’être placé dans l’intervalle. Répétons-le : ù la guerre on ne saurait user de trop de précautions pour éviter les surprises , tant en marche qu’au camp et dans les cantonnements.
Dans les passages de défilés qu’on ne peut éviter , l’extrémer avant-garde doit, après les avoir franchis, explorer avec un redoublement d’attention le terrain environnant; parce que c’est dans de semblables localités que l'ennemi s’embusquera de préférence pour attaquer la colonne avant qu’elle ail pu se déployer. L’extrême avant-garde s’arrêtera donc de l’autre côté du défilé, se déploiera même en bataille et enverra de droite et de gauche ses flanqueurs aussi loin que possible, en même temps que ses éclaireurs fouilleront tous les abris sur le front. Elle ne se remettra en marche que lorsqu’elle verra arriver la tête de l’avant-garde ; elle accélérera le pas pour regagner sa distance. On voit que ce service doit
"f (KS DBS UAKCUES ET DES MANOEUVRES.
être très-pénible et que par conséquent il faut le faire rouler sur toutes les troupes légères de l’avant garde ; elles seules sont employées à l’extrême avant-garde.
Il n’y a pas de motif de se relâcher de ces précautions dans les pays ouverts , car de grandes plaines, si unies qu’elles paraissent, renferment presque toujours des sinuosités à la faveur desquelles des troupes , même assez nombreuses , peuvent se cacher; et celle embuscade est d’autant plus dangereuse qu’on la soupçonne moins. Le seul avantage que l'on trouve dans ces plaines, c’est que quelques cavaliers prenant le galop les explorent en peu de minutes , et qu’ainsi la colonnejn’est pas arrêtée longtemps.
Si l’avant-garde rencontre l’ennemi, elle se déploie et tâche de maintenir sa position; sinon, elle opère sa retraite sur le corps principal , en profitant de tous les avantages locaux pour ralentir la marche de l'ennemi , et donner au corps principal le temps de prendre ses mesures. Le commandant aura, dès le premier moment, expédié par estafette l’avis d’une attaque prochaine. Si, c’est de nuit, l’avant-garde doit charger l’ennemi avec impétuosité, quelle que soit sa force , pour le culbuter ou l’intimider et l’arrêter. Dans cette circonstance les ténèbres favorisent l’attaquant, parce que l’ennemi , ne pouvant reconnaître à quelles forces il a affaire, doit être extrêmement circonspect. Le corps principal a donc le temps d’arriver au secours de son avant-garde. Mais , comme nous l’avons déjà dit , on fait le moins qu’on peut des marches de nuit ; elles fatiguent extrêmement le soldat ; elles sont: la cause de désordres que les chefs ne peuvent pas réprimer ; enfin c’est pendant la nuit que de cruelles méprises peuvent avoir lieu. lùitre les nombreux exemples que l’on peut citer de troupes] amies se tirant les unes sur les autres dans l’obscurité, je me contente du suivant, extrait dupar/ison du prince de Hesse liinfels. L’armée française, divisée en deux colonnes, pour faire une marche de nuit sur Landau, un partisan ennemi se glissa avec cinquante hommes entre ces deux colonnes.
qui étaient séparées par un ravin. Il Gt faire feu des deux côtés à la fois , et se retira paisiblement. Chaque colonne, se voyant attaquée subitement , répondit au feu , et les deux colonnes restèrent acharnées l’une contre l'autre jusqu'au jour.
Pour la grande halte l’avant-garde cherchera quelqu’endroit avantageux et , autant que possible , couvert aux vues de l’ennemi, comme le revers d’une colline. On place des sentinelles sur le sommet pour découvrir au loin ; on en met sur les chemins par lesquels l’ennemi pourrait venir. S'il y a un bois dans le voisinage , on |e fait visiter par les éclaireurs et on y laisse quelques hommes qui , se tenant dans le fourré , pourront sans être aperçus voir ce qui se passe au dehors. Si une attaque est imminente , une moitié de la troupe restera en bataille prête à combattre , l’arme au pied, pendant que l’autre moitié fera son repas. Ce sera ensuite à celle-ci de faire la garde pendant que la première se reposera.
Quand on aura un bois de quelqu’élendue à traverser on fera la halle avant d’y entrer, et le commandant renforcera son extrême avant-garde pour que celle-ci puisse augmenter le nombre des éclaireurs.
Les tambours de l’avant-garde s’abstiennent de battre, pour ne pas donner l’éveil a l’ennemi; et, en général , on fait peu d’usage du tambour en route , si ce n’est pour traverser une ville, pour arriver au camp, ou pour entrer sur un champ de bataille,
Quelle doit être (a force de l’avant-garde, et à quelle distance doit-elle marcher du corps principal? On ne peut répondre d'une manière précise à ces deux questions. La force de l’avant-garde et sa composition varient avec les circonstances et dépendent des ressources dont le commandant eu chef dispose. L’avant-garde peut être momentanément renforcée, quand on prévoit qu’elle aura quelque choc à soutenir, une position à enlever et à conserver; mais en général on n’y emploie pas plus du cinquième de la force totale du corps
d’armée , et le plus souvent on reste au-dessous de cette proportion. S'il était permis de poser un principe h cet égard , on pourrait dire que la force de l’avant-garde varie entre le cinquième et le dixième de celle de l'armée. La faire plus forte serait fatiguer les soldats par un service pénible qui reviendrait trop souvent ; et, d’un autre côté, ce serait l’exposer à être détruite ou enlevée que de la composer d’un trop petit nombre de troupes. Se voyant si faible , elle n’oserait bazarder un coup de vigueur quand les circonstances l’exigeraient, et sa timidité pourrait être funeste b l’armée.
Pour ce qui est de la distance à laquelle l’avant-garde doit marcher, on conçoit qu’elle est plus grande pour un corps nombreux que pour un faible, et qu’elle dépend en grande partie de la longueur même de la colonne. Car l’avant-garde étant destinée à annoncer l’ennemi et h retarder sa marche , doit être assez éloignée pour que le corps principal , du moment où il reçoit l’avis, ait le temps de se déployer pour recevoir l’attaque. Ainsi, par exemple , si la colonne occupe une lieue , il faudra plus d’une heure h la queue pour arriver en ligne. Il est donc nécessaire que l'avant-garde soit au moins à cette distance de la tête de la colonne ; car, s’il est vrai qu’elle retarde par sa résistance l’arrivée de l’ennemi , il y a eu aussi du temps perdu pour reconnaître le véritable état des choses, et expédier l’estafette. Il semble donc qu’on pourrait dire, en général , que ce qui fixe le minimum d’éloignement de l’avant-garde, c’est la longueur même de la colonne qu’elle est destinée à couvrir. Pour une colonne d’une lieue de longueur l'avant-garde sera au moins à une lieue de distance. Pour un corps qui n’occuperait que quatre à cinq cents mètres l’avant-garde pourrait en être rapprochée jusqu’à cette distance. Mais souvent l’avant-garde est portée plus loin.
L’arrière-garde est disposée à peu près comme l’avant-garde ; mais elle est naturellement plus faible, car on a moins à.
Di(
craindre par derrière qu’en tête. Un corps particulier la compose qui détache en arrière et sur les côtés une extrême arrière-garde et des flanqueurs. Ces détachements éparpillent des groupes de deux ou trois hommes qui doivent se retourner souvent pour voir si l’ennemi ne suit point la marche de la colonne. Ces groupes arrêteront les déserteurs et les maraudeurs; iis feront rejoindre les traîneurs.
Dans une marche en retraite l’arrière-garde devient le corps essentiel ; on la compose des meilleures troupes ou de celles qui ont le moins souffert. Il n’est plus possible d’établir une rotation de service régulière ; car on ne pourrait pas mettre à l’arrière-garde des corps désorganisés. La loi de nécessité oblige , dans cette circonstance , à sortir des règles ordinaires du service. On a vu souvent la même troupe couvrir une retraite pendant plusieurs semaines. Rien ne peut illustrer davantage un corps que de s’exposer ainsi pour le salut de tous.
De la force d'une colonne de marche. — Nous avons dit dans le Chapitre I, qu’une armée un peu nombreuse est toujours partagée en plusieurs corps qui forment autant de colonnes marchant sur des routes parallèles. L’avantage qu'on y trouve est non-seulement de rendre l’armée plus mobile , mais encore de déborder l'ennemi quand il résiste quelque part, et de se procurer plus facilement des subsistances. On ne peut point limiter le nombre des colonnes ; il dépend des chemins que le pays présente et, en général, on les multiplie quand on s’approche du champ de bataille, afin de rendre les déploiements plus prompts. A cet effet , on partage la colonne de marche en plusieurs colonnes de manœuvre, qui prennent leur direction à travers la campagne quand il n’y b pas de chemins en nombre suffisant. Mais il est une limite b la force d’une colonne de marche au-dessous-de laquelle il est toujours convenable de se tenir. C’est cette limite qu’il est bon d’établir ici.
Supposons donc qu'un corps nombreux marche sur une seule route. Ce corps sera composé de toutes armes dans des proportions convenables. Il aura une forte avant-garde qui le précédera d’une demi-marche ou d’environ trois lieues. Les estafettes mettront environ une heure à franchir cet intervalle ; le général en chef aura donc deux heures pour donner ses ordres et faire déployer sa colonne, en admettant, ce qui peut arriver, que l’ennemi , très-supérieur en forces , refoule l’avant-garde sur le corps principal. Ainsi la longueur totale de la colonne ne doit pas être de plus de deux lieues , pour que les derniers bataillons aient le temps d’arriver avant que l’action soit sérieusement engagée. Or l’expérience a prouvé qu’un corps d’armée de 25 à 30 mille hommes est dans les conditions énoncées ci-dessus , et c’est ce que l’on peut déterminer par un calcul assez simple. Le corps de 50 mille hommes, opérant dans un pays ouvert, n’aura pas moins de 4000 chevaux et d’un millier d’artilleurs pour le service des pièces et du parc. Il faut encore compter un millier d’hommes pour les troupes du génie , les pontonniers , les soldats attachés à l’administration deS vivres , etc. Faisant la déduction , il reste 24 mille hommes d’infanterie , qu’on peut partager en quatre divisions, chacune de 6000 hommes.
D’après le principe qu’une colonne formée à distance entière occupe le même espace que la troupe en bataille , la division en colonne occupera 1,200 mètres, car la même division, formée sur trois rangs et dans un ordre continu, aurait un front de 1,000 mètres, et en ajoutant 200 mètres pour les intervalles des brigades , on aura le nombre ci-dessus. Ainsi , les quatre divisions en colonne , y compris leurs intervalles supposés de 200 mètres , occuperont sur la route une étendue de 5400 mètres , ou une lieue et un tiers. Les allongements, presque inévitables dans une longue marche , sont compensés par une moindre longueur de la colonne , résultant dés détachements qui sont envoyés h l’avant-garde. Mais en admettant même que la colonne s’allongeât beau*
coup, elle n’aurait pas plus d’une lieue et demie de longueur. Ainsi done les derniers bataillons peuvent bien, dans l’espace de deux heures , franchir l’intervalle qui les sépare des premiers et entrer en ligne.
Quant h la cavalerie , qui marche à la suite des bagages , se trouvât-elle une lieue ou une lieue et demie plus en arrière, elle pourra toujours , en prenant le trot , arriver à temps sur le champ de bataille ; d’autant plus qu’elle occupe ordinairement une position de réserve derrière l’infanterie.
L'artillerie, chaque pièce suivie d’un caisson, est ordinairement placée entre deux divisions. Elle ne serait pas de moins de 50 bouches à feu, ou, d’après l'ordonnance française, cinq batteries, dontune marcherait à l’avant-garde. Il resterait donc dans la colonne 24 bouches à feu et autant de caissons, lesquels marchant par deux , occuperaient 560 mètres à raison de 15 mètres par voilure. La colonne en serait allongée d’autant. Mais ceci est compris dans la marge que nous nous sommes donnée en portant h une lieue et demie la longueur totale de la colonne.
Les autres voilures d’artillerie, telles que forges, caissons supplémentaires, chariots d’outils, etc. , sont réunies aux autres bagages de l’armée. Et tous ces embarras doivent rester en arrière pendant la bataille, soit pour ne pas gêner les mouvements des corps , soit pour être hors de prise dans le cas d’un revers.
Ainsi donc, pour une armée qui se forme sur trois rangs, le corps le plus nombreux qui puisse marcher sur une seule route, estdeSOmille hommes, y compris artillerie et cavalerie. C’est ce qu’on appelle un corps d’armée : il peut être, et il est souvent plus faible ; mais on ne pourrait , sans embarras ni danger, dépasser de beaucoup cette limite.
En appliquant les calculs précédents à une troupe formée sur deux rangs, on verra que la force du corps d’armée, également composé des trois armes , ne devrait pas dépasser 20 mille hommes. Ainsi toute l’armée fédérale pourrait se parta-
ger convenablement en quatre corps d’armée, de la force de 16 à 17 mille hommes.
Bien qu’en calcul strict, une colonne , marchant à distance et même ayant souffert quelques allongements , ait le temps de se déployer pour recevoir l’attaque , il sera toujours convenable de serrer la distance pour les marches manœuvres faites dans la sphère d'activité de l'ennemi. On peut marcher commodément h demi-distance ; la colonne se trouve ainsi réduite à peu près de moitié. Mais ce n’est pas une raison d’en augmenter la force, c’est seulement une facilité qu’on se donne pour un plus prompt déploiement. Tout comme il convient de rompre la colonne en plusieurs autres pour se préparer au combat ; on les serre et on les conduit chacune sur son terrain avant de les déployer.
§ 2. — Sas Marches orrmsivEa «t des Combats {D'HUI BHTRAIHHHT.
Après avoir indiqué quelles sont les précautions h prendre et les règles h suivre dans une marche en pays ennemi, nous entrerons dans quelques détails plus particulièrement relatifs aux marches offensives.
Ordre de marche d’une division fédérale. — Nous prendrons d’abord un exemple, pour appliquer les règles précédentes et mieux arrêter nos idées sur la formation d’une colonne destinée à marcher en avant. Nous supposerons qu’une division fédérale, dont la composition serait la même que celle qui est indiquée au tableau de la page 66 , soit appelée à former une colonne de marche sur une seule route. Cette division est composée comme suit :
Bataillons d’infanterie ,
12,000 hommes.
Compagnies de carabiniers ,
Compagnies de cavalerie.
Batteries , environ ,
Compagnie de sapeurs,
Compagnie de pontonniers ,
13,700 hommes.
Nous avons ajouté une compagnie de sapeurs et une compagnie de pontonniers h la formation indiquée par le tableau, afin qu’il y eut de toutes armes dans la colonne.
11 est facile de calculer que ces troupes, dans leur ordre de bataille, occuperaient environ une lieue d’étendue, en les supposant déployées sur une seule ligne et formées sur deux rangs; il faut donc compter que la colonne marchant par sections, et chaque pièce suivie de son caisson, aura au moins cette longueur , malgré ce qu’on en détachera pour former l’avant-garde et les flanqueurs. Ainsi, d’après les principes établis plus haut, l’avant-garde devra marcher à une lieue ou une lieue et demie en avant de la colonne.
L'infanterie étant partagée en quatre brigades , chacune de quatre bataillons, et les carabiniers devant être répartis sur le front dans le cas d’un engagement, on en attachera deux compagnies à chaque brigade et deux compagnies à l’artillerie.
Les brigades d’infanterie marcheront , à tour de rôle , en tête de la colonne , et celle qui sera en tête fournira les bataillons et les carabiniers de l’avant-garde. De même aussi , chaque batterie marchera à son tour à l’avant-garde, sauf des raisons particulières de faire le contraire.
L’avant-garde sera composée de la compagnie de sapeurs , d’une compagnie de cavalerie, deux de carabiniers, une batterie et deux bataillons d’infanterie. La proportion sera ainsi de l/8e pour l’infanterie, l/5epour les carabiniers , 1/4 pour l’artillerie , et 1/2 pour la cavalerie. On voit par là combien cette dernière serait chargée, et combien il est essentiel d’en
iii DES MARCHES ET DES HANOECVRES.
augmenter le nombre dans notre armée. Mais, en somme, la proportion de l’avant-garde avec la force totale de la division .est bien dans les limites que nous avons établies. Il faut de la cavalerie à l'avant-garde , bien que notre pays soit très-couvert, parce qu’il faut que les nouvelles de l’ennemi arrivent promptement, soit de l’extrême avant-garde h l’avant-garde, soit de celle-ci au corps principal. On ne peut pas employer à ce service moins d’une compagnie ; un peloton sera envoyé en avant et fournira les éclaireurs sur la route et sur les chemins parallèles, l’autre restera en tête de l’avant-garde et formera l’escorte de son commandant. Les sapeurs suivront la cavalerie ; ils auront avec eux les caissons d’outils qui leur sont affectés et des chariots de réquisition pour porter tous les objets nécessaires h la réparation des chemins et des ponts. Les chasseurs des deux bataillons d’infanterie flanqueront , ceux du premier la droite , ceux du second la gauche de la colonne d’avant-garde, et se lieront en avant avec les éclaireurs de la cavalerie.
Le reste de la troupe marchera sur la route , aussi serré que possible et dans un ordre tel, qu’en déployant la colonne en avant, elle se trouve convenablement disposée pour le combat. Or , en général , il convient que l’artillerie soit au centre pour être protégée par l’infanterie , et que les carabiniers soient aux ailes pour pouvoir s’étendre , former leurs chaînes et tirer de loin. L’ordre de marche de l’avant-garde sera donc le suivant :
1°. Un peloton de cavalerie h l'extrême avant-garde et fournissant les éclaireurs ;
2°. Un autre peloton de cavalerie en tête de l’avant-garde ; 3°. La compagnie de sapeurs avec les chariots d’outils;
4°. Une compagnie de carabiniers ;
5°. Un bataillon d’infanterie , envoyant une compagnie de chasseurs pour flanquer la droite ;
6°. Une batterie d’artillerie ;
7°. Un bataillon d’infanterie, envoyant une compagnie de chasseurs pour flanquer la gauche ;