‹ Cours de tactiqueChapitre 7 sur 24 · Une compagnie de carabiniers · texte numérisé non relu

Une compagnie de carabiniers

Si cette colonne se déploie pour recevoir l'ennemi , les deux pelotons de cavalerie, ainsi que les sapeurs, passeront derrière pour être employés suivant le besoin par le commandant de l’avant-garde, et les flanqueurs de droite et de gauche viendront se rallier sur les ailes pour soutenir les carabiniers.

Le corps principal marchant une lieue à une lieue et demie en arrière, sera ainsi composé:

1°. Deux bataillons restants de la brigade qui a fourni l’avant-garde. Une compagnie du premier de ces bataillons marchera trois ou quatre cents pas en avant , comme seconde avant-garde, et détachera quelques éclaireurs, soit sur la route, soit sur les côtés.

2*. La seconde brigade réunie, avec ses carabiniers en tête. 3®. Trois batteries d’artillerie marchant ensemble (chaque pièce suivie immédiatement de son caisson ), et précédées des deux compagnies de carabiniers qui leur sont attachées.

4®. La troisième brigade, avec ses carabiniers en tête.

3®. La quatrième brigade précédée aussi de ses carabiniers et détachant un bataillon pour former l’arrière-garde.

6°. Toutes les voitures composant les bagages , et y compris les caissons de réserve , les forges , les ambulances , l’équipage de pontons.

7*. Le bataillon d’arrière-garde, formant l’escorte des bagages , avec la compagnie de pontonniers , et la seconde compagnie de cavalerie qui fermera la marche.

Il semble, au premier coup-d'œil, que les pontonniers devraient être placés h l'avant-garde, pour préparer les moyens

116 DBS MARCHES BT fies MANOEUVRES.

de passage sur les rivières dont les ponts auraient été rompus. Mais leur équipage embarrasserait l’avant-garde , dont la marche doit être prompte et légère ; au premier revers il serait perdu et l’armée serait privée d’une ressource précieuse. Il est plus sûr de le laisser en arrière, pour le faire venir quand cela est nécessaire. On ne l’emploie que pour le passage des grandes rivières, et alors l’opération est assez sérieuse pour que la division entière y prenne part. S’il ne s’agit que de ruisseaux, ou faibles cours d’eau , les sapeurs de l’avant-garde y suffisent.

Tel est l’ordre de marche que pourra prendre une division fédérale, s’avançant au devant de l’ennemi. Elle aura des défilés h passer , des ponts à forcer, des rivières à franchir, et enfin elle devra prendre ses dispositions pour se préparer au combat lorsqu’elle rencontrera l’ennemi en position de la recevoir. Voyons donc ce qu’il y a à faire dans ces différents cas; et, quittant l'exemple particulier, traitons le sujét d'une manière générale.

Passage des défilés. — Il y atout h risquer si l’on s’engage témérairement dans un long défilé devant l’ennemi , soit qu’on marche à sa rencontre , soit même qu’on le poursuive après l’avoir battu. 11 faut donc prendre les mesures que dicte la prudence, et voir d’abord s’il n’est pas possible de tourner le défilé quand l’ennemi l’occupe en forces ; car cela vaut toujours mieux que de perdre beaucoup de monde h une attaque chanceuse. Cependant le temps presse quelquefois tellement qu’on ne doit pas faire de longs détours, et, coûte que coûte, il faut forcer le passage. Dans ce cas, la première chose à faire est de s'emparer des hauteurs latérales , sans quoi il y aurait peu d’espoir de succès. On dirige donc des colonnes d’infanterie dont la force et la composition sont proportionnées h la résistance qui les attend et h la nature des difficultés qu’elles auront à surmonter; on les envoie, dis-je, sur ces hauteurs, pour en débusquer l’ennemi et tourner les ailes de la position

qu’il occupe dans le fond de la vallée. Ce n’est que lorsque ces colonnes de flanqueurs ont réussi à enlever les hauteurs (et on le fait savoir par des signaux convenus, tels que des fusées tirées à intervalles égaux, des feux sur les rochers, etc.), que le reste de l’armée pénètre dans le défilé. S’il est trèsresserré , elle n'y peut marcher que sur une seule colonne ; il est alors convenable de mettre quelque distance entre les différents corps, afin que si celui de la tête était refoulé , le désordre ne se propageât pas aux corps suivants. Quand la vallée est large et que ses berges n’ont pas beaucoup de pente, on peut envoyer à droite et à gauche des colonnes intermédiaires pour longer les hauteurs à mi-côte. Alors on leur laisse prendre quelque avance avant de s’engager dans le bas, et toute la troupe est échelonnée depuis les hauteurs de droite et de gauche jusque dans le fond , les deux ailes en avant et le centre en arrière, comme on le voit dans la figure 7e. Cela suppose toutefois que les cours d’eau, qui existent presque toujours dans de semblables localités, ne sont pas assez considérables pour intercepter toute communication d’une rive à l’autre. Car alors il y aurait du danger à se partager ainsi avec un pareil obstacle entre les deux ailes, l’ennemi pouvant se porter avec toutes scs forces réunies contre une des deux moitiés. 11 faut alors rester d'un côté , à moins qu'il n’y ait plusieurs ponts sur la rivière qui établissent de nombreuses communications entre les deux rives. Au reste, qu’on s’avance par une seule berge, ou en suivant les deux, la règle de conduite est toujours la même,

Si le défilé est court, et si l’ennemi ne l’occupe pas avec beaucoup de monde, c’est l’avant-garde qui le force ; elle confie à son infanterie légère le soin de balayer les hauteurs, et l’infanterie de ligne s’avance dans le fond avec l’artillerie et la cavalerie. L’artillerie prend la tète de la colonne, afin de n’être pas masquée , si elle doit entrer en jeu. La cavalerie , au contraire , passe à la queue , parce qu’elle ne peut pas être d’un grand secours dans cette circonstance. Les carabiniers ,

s’il y en a , forment de petites colonnes intermédiaires à droite et à gauche de l’artillerie; s’il n’y en a pas, on les remplace par des compagnies d’infanterie.

Si le défilé est d’une certaine longueur et fortement occupé , l’avant-garde s’arrête à son entrée pour attendre le corps principal; et , avec toutes les troupes réunies on prend des dispositions analogues à celles qui viennent d’étre indiquées.

Les règles à suivre sont les mêmes pour un corps nombreux et pour un corps faible, il n’y a de différence que dans l’échelle des manœuvres. II faut toujours s’emparer des hauteurs avant de s’avancer dans le bas. C’est un principe qu’on ne viole pas impunément. Dans la guerre de Savoie , le comte de Belle-Isle vint attaquer à Exilles les Piémontais, qui l’attendaient derrière des retranchements. Il n’avait que sept pièces de canon, qu’on ne put guère placer d’une manière avantageuse. L’action dura deux heures et échoua: les Français perdirent plus de trois mille hommes, et les Piémontais seulement une centaine , tant ils étaient bien postés. Le comte de Belle-Isle méprisa trop ses adversaires par le souvenir de ses succès antérieurs ; il négligea de s’emparer des hauteurs et voulut forcer le défilé par le bas ; il marcha de front contre la position et vint s’y briser.

L’attaque du défilé de Saint-Luciensteig par Masséna , en 1799 j ne put réussir qu’après que les Français se furent établis sur des rochers en apparence impraticables. Jusqu’à ce qu’ils eussent gravi ces rochers , tous leurs efforts dans le bas furent infructueux; mais aussitôt que leurs détachements de flanqueurs se montrèrent sur les pics élevés qui dominent la vallée, les Autrichiens se replièrent.

Dans les hautes montagnes , les défilés sont trop faciles à défendre contre des attaques directes , pour que celui qui doit les franchir ne cherche pas plutôt à les tourner qu’à les enlever de vive force; et cela est presque toujours possible , parce qu’on trouve des sentiers qui, par des détours plus ou

moins grands , conduisent sur le flanc ou sur les derrières de l’ennemi. On envoie alors par ces sentiers un détachement assez fort pour débusquer les défenseurs , pendant qu’on fait mine d’enlever de front le passage. La difficulté même des lieux assure le succès de la colonne latérale. C’est ainsi que Souwarow, pendant qu’il attaquait la forte position du Saint- Gotthard, envoya le général Rosenberg par le Luckmanier et le Crispait, pour déboucher sur Amsteig, et couper la communication de l’aile droite de l’armée française avec Altorf.

Quelquefois l’ennemi n’occupe qu’un des côtés de la vallée. On peut alors , si l’attaque des hauteurs offre trop de difficultés , essayer de faire glisser sur l'autre côté un nombre suffisant de tirailleurs et même de l’artillerie pour prendre en flanc la position, pendant qu’on l’aborde de front avec le reste des troupes formées en colonne sur la chaussée. Les Français forcèrent de cette manière le défilé de Calliano. C’est une gorge de montagnes très-étroite au fond de laquelle coule l’Adige. Elle est fermée sur la rive gauche par une muraille et un vieux château. Le général Autrichien qui défendait la position y fit placer son artillerie. Les montagnes étaient inaccessibles , on ne pouvait donc pas envoyer l’infanterie légère sur la droite (les Français remontaient la vallée); mais le général Dammartin, qui commandait la colonne, fit avancer sur la rive opposée , qui n’était pas gardée , huit pièces •d’artillerie de petit calibre , et , profitant d’une trouée , il parvint à prendre en écharpe la muraille. En même temps le général Pigeon passa de ce côté avec trois cents tirailleurs qui filèrent sur le bord de l’Adige et prirent par derrière les troupes qui défendaient la muraille. L'ennemi, ébranlé par le feu vif de l’artillerie et la hardiesse de ces tirailleurs, ne put résister à la masse de la colonne française , qui s’avança l'arme au bras et força ainsi le défilé.

L’ennemi ne défend pas toujours le passage dans le défilé même ; il se place quelquefois à son débouché pour envelopper la colonne quand elle cherchera h en sortir. Le comman-

dant eu chef, prévenu de cette circonstance, se porte en toute hâte à l'avant-garde , et , montant sur quelque colline d’où il puisse découvrir la position de l’ennemi , il arrête son dispositif et envoie ses ordres à la colonne qui est encore en arrière.

Ce qu’il yak faire alors se réduit en général à écarter les troupes qui sont immédiatement devant le défilé, par le feu de quelque batterie avantageusement placée , et , aussitôt qu’on y est parvenu , à faire avancer une portion des troupes pour les déployer dans l’espace libre. Ces premières troupes , toujours protégées par l'artillerie qui croise ses feux en avant d'elles, s’efforcent de gagner du terrain pour faire place h celles qui les suivent. Les tirailleurs, et surtout les carabiniers, s’étendent de droite et de gauche sur les derniers contreforts des hauteurs , et s'attachent à désorganiser les batteries ennemies , qui , par leurs feux convergents , sont extrêmement meurtrières pour l’attaquant. Cependant de nouveaux bataillons, serrés en masse dans le défilé , et conservant entr’eux quelque distance, débouchent et se déploient à droite et à gauche des premiers; puis arrivent au galop quelques escadrons pour gagner les ailes. Et quand enfin les troupes qui ont passé sont en nombre sulfisant , elles abordent l’ennemi à la baïonnette et le forcent à abandonner définitivement le terrain.

Dans ce passage de défilé en avant, la cavalerie peut avoir à se former en bataille, par un mouvement processionnel, aussi bien d'un côté que de l’autre ; il faut donc qu’elle soit accoutumée h manœuvrer par inversion , afin de ne pas hésiter dans une occasion aussi importante , ou le succès dépend d’une rapide exécution. Les manœuvres par inversion , qu’on évite autant qu’on le peut dans l'infanterie , doivent être familières à la cavalerie, qui est appelée à se former avec la rapidité de l’éclair, en avant et sur les côtés , qu’elle ait la droite ou la gauche en tête. Elle perdrait tous ses avantages si elle était retenue par les légers inconvénients qui peuvent

DES MARCHES ET DBS MANOEb'VRBS. 121

résulter de l’inversion. Si , par exemple, au sortir du défilé elle n’avait de place pour se déployer qu’à la droite de l’infanterie, elle devrait, pour se former le plus promptement possible , exécuter la manœuvre par inversion sur la gauche en bataille, en supposant qu’elle arrivât la droite en tète. Mais , si elle n’est pas habituée h celte manœuvre , il serait dangereux de l’exécuter pour la première fois sous le feu de l’ennemi ; le commandant de la cavalerie devrait donc continuer sa marche jusqu’à ce que toute sa colonne fût démasquée , et su former ensuite à gauche en bataille ; et, s’il a sur son flanc une batterie ou de la cavalerie ennemie , il est à craindre qu’il n’achève pas sa manœuvre sans désordre ; en tout cas, il aura perdu du temps, ce qui est toujours fâcheux. Il est donc extrêmement essentiel que la cavalerie soit exercée à se former en bataille par inversion tout aussi facilement que dans l’ordre naturel. Bien des troupes ont reçu de notables échecs pour n’avoir pas su combattre dans l’ordre inverse.

Quelles que soient les circonstances qui s’offrent dans un passage de défilé , et quelque parti qu’on prenne , on ne doit jamais laisser les bagages s’engager dans le défilé avant de s’être rendu maitre du débouché , ou du moins avant d’avoir gagné beaucoup de terrain , afin que dans le cas d’un revers la retraite des troupes ne soit pas interceptée. On conçoit, en effet, quel épouvantable désordre s’introduirait dans une colonne qui , refoulée par la tête et harcelée sur ses flancs par les tirailleurs ennemis , rencontrerait au fond de la vallée un amas de chariots occupant toute la largeur du passage , et dont les conducteurs auraient pris la fuite et dételé leurs chevaux. On laissera donc les bagages à l’entrée du défilé jusqu’à ce que l’armée , ou le corps quelconque dont la colonne est composée, l’ait dépassé; ou , si le défilé est d’une grande longueur, on les fera suivre à plusieurs lieues de distance. Avec cette précaution on pourra toujours, en cas de mouvement rétrograde , faire retourner les voitures assez à temps pour quêta marche des troupes n’en soit pa$ arrêtée.

Le passage d’un défilé de quelqu’importance exige de la part de l’avant-garde un redoublement de vigilance et de précautions, même lorsqu’on croit que l’ennemi ne s’y trouve pas ; car il peut revenir par des chemins latéraux et tomber sur vous h l’improviste. L’avant-garde fera donc reconnaître le défilé en se faisant précéder à bonne distance par un détachement de cavalerie, et en faisant soigneusement fouiller les bois de droite et de gauche par ses flanqueurs. Elle n’y entrera elle-même que par corps séparés, à une certaine distance les uns des autres, afin que s’il arrivait malheur au premier, les autres ne fussent pas enveloppés dans sa disgrâce, mais pussent au contraire lui porter du secours. Tous ces corps se réuniront au débouché ; ils y stationneront jusqu’à ce que les éclaireurs aient suffisamment battu le terrain environnant pour être bien sûr qu’il n’y a à craindre aucune attaque.

Il y a également des précautions à prendre lorsqu’on franchit un défilé en le prenant par le travers. Cela a lieu , par exemple , lorsqu’un chemin descend au fond d’un ravin, pour remonter de l’autre côté , dans une direction plus on moins oblique au cours d’eau. Si le plateau que l’on quitte est plus bas que celui vers lequel on se dirige , l’ennemi pourrait y être en bataille sans qu’on le vît, tout comme aussi il pourrait avoir dressé quelqu’embuscade dans le ravin même , quand les localités s'y prêteraient. 11 faut donc , avant d’engager l’avant-garde dans un bas-fonds , fouiller le ravin en dessus et en dessous du passage , jusqu’à une assez grande distance , pour être bien sûr qu’il n’y a rien à craindre par là. Et les détachements qui ont fait cette exploration doivent rester sur place jusqu’à ce que toute la troupe ait défilé , afin de couvrir les flancs de la colonne contre toute attaque inopinée. Ils passeront les derniers et viendront rejoindre l’avant-garde sur l’autre plateau. Pendant que les flanqueurs se répandent dans le ravin , on envoie de l’autre côté quelques éclaireurs qui s'avancent avec beaucoup de prudence , surtout quand le pays est fourré. Ces éclaireurs sont suivis

par l’extrême avant-garde qui s’arrête sur le bord du ravin jusqu'à ce qu’elle sache à quoi s’en tenir sur l’ennemi. On l’appuie par un échelon intermédiaire , pendant que le reste de l’avant-garde attend en deçà du défilé que toutes les formalités soient remplies avant de s’y engager. Sur ces entrefaites , les premières troupes se sont portées en avant, celles échelonnées les ont rejointes , et les flanqucurs ont fouillé le ravin à une distance suffisante; alors l’avant-garde traverse promptement le défilé , et arrive sur le plateau opposé, où elle trouve les premiers détachements qui se sont déployés et l’attendent. Si le terrain offre quelque localité avantageuse pour battre le fond du ravin ou le bord opposé , on y met les pièces en batterie et on les y laisse jusqu’à ce que la colonne ait traversé le défilé; elles s’y engagent après et sont suivies de la troupe qui leur est plus particulièrement attachée comme escorte, puis enfin des flanqueurs qui , ainsi que nous l’avons dit, restent dans le bas jusqu’à ce que tout ait passé. A mesure que ces troupes arrivent de l’autre côté , elles se rangent en bataille pour reprendre ensuite leur ordre de marche.

Lorsque la colonne principale arrivera au môme endroit, elle se fera également précéder d’un petit détachement, et elle ne traversera le ravin que lorsqu’elle le verra de l’autre côté. Mais pour éviter le retard qui doit en résulter lorsque le ravin est large et profond , l’avant-garde laissera un poste de quelques hommes sur le bord pour faire signe que l’on peut passer sans danger. La colonne s’engagera alors dans le ravin et le franchira sans autre formalité.

Passage des ponts. — Les ponts sont des défilés d’une moindre longueur, mais qui exigent aussi quelques précautions de la part de toute troupe, grande ou petite, qui doit s’y engager; ils présentent des difficultés sérieuses lorsqu’ils sont défendus et qu’il faut en forcer le passage.

Lorsque l’ennemi ne se trouve pas là pour faire résistance,

les mesures à prendre sont les mêmes que pour tout autre défilé de peu de longueur : l'extrême avant-garde s’arrête en deçà, en se couvrant autant que possible par les accidents de terrain que peuvent offrir les localités, jusqu’à ce que ses éclaireurs aient suffisamment battu les environs sur la rive opposée. Les cavaliers chargés de cette tâche traversent le pont au grand trot, et, à sa sortie , ils se partagent en trois groupes, dont le premier continue à marcher avec précaution sur la roule, en faisant le tour des maisons, des jardins, des bouquets de bois qui la bordent ; et dont les deux autres se portent à droite et à gauche pour explorer la campagne. Lorsqu’après quelques minutes d’attfente, rien n’annonce la présence de l’ennemi, l’extrême avant-garde traverse le pont et va rejoindre rapidement ses éclaireurs.

Pendant ce temps l’avant-garde a fait halte à quelque distance du pont; ses flanqueurs de droite et de gauche qui sont arrivés sur les bords de la rivière, en suivent le cours, soit pour découvrir ce qu’il peut y avoir de l’autre côté, soit pour gagner le pont. Ils passent les premiers, à la suite de l’extrême avant-garde, pour reprendre leur rôle de flanqueurs de l’autre côté de la rivière. Ce n’est que lorsqu’ils sont à leur distance ordinaire que l’avant-garde peut continuer sa route ; et toujours doit-elle franchir le pont au pas accéléré et en serrant autant que possible, afin de mettre moins de temps à passer le défilé. Il est bon de laisser quelque intervalle entre les troupes qui précèdent et celles qui suivent l’artillerie, pour faire passer celle-ci au trot quand son tour est venu. Plus vite elle sera dégagée et mieux cela vaudra, en tout état de cause.

Aussitôt que le passage est effectué, le commandant de l’avant-garde doit envoyer son rapport au général, afin que celui-ci sache à quoi s’en tenir. Alors, quand le corps principal arrive sur les lieux, il peut franchir le pont sans délai ; il fera seulement une halte de quelques minutes pour donner le temps à ses éclaireurs et à ses flanqueurs de passer et de reprendre leurs postes respectifs.

Quand l’ennemi occupe le pont, il est quelquefois fort difficile de le déloger. G’est lorsque le pont est long, que la rive opposée est plus haute que celle qu’on occupe, qu’on a affaire à une troupe nombreuse et pourvue d’artillerie. Le passage du pont de Lodi par l’armée française, en 1796, devant dix mille Autrichiens, est célèbre dans les fastes militaires et a été un des premiers fondements de la gloire de l’empereur Napoléon.

L’artillerie joue un rôle important dans l’attaque d’un pont, parce qu’avant d’engager les troupes dans le défilé, il faut éloigner l’ennemi de son débouché par un feu supérieur. Si la rive opposée est basse, on fait usage de tout ce qu’on peut réunir de bouches à feu ; mais si elle est élevée, on en est réduit à n’employer que les obusiers, et, pour peu que la résistance soit sérieuse, il y a peu de chances de succès. Dans ce dernier cas il faut avoir recours à la ruse, et après avoir fait faire des démonstrations d’attaque par l’avant-garde, diriger la colonne sur un autre point et passer la rivière soit à gué, soit sur un pont. Mais cette opération devant faire le sujet d’un article spécial, nous n’en parlerons point ici ; nous nous renfermerons dans l'attaque directe du pont qui arrête la marche de la colonne.

L’avant-garde suffira peut-être à le forcer, s’il a peu de longueur et qu’il ne soit gardé que par peu de troupes. Dans le cas contraire, elle fait halte, et les officiers d’état-major reconnaissent le terrain, cherchent des gués ou d’autres ponts dans le voisinage, en attendant le corps principal. Quoiqu’il en soit, les règles h suivre sont toujours les mômes.

On emplace, comme il vient d’être dit, le plus avantageusement possible et de manière it croiser les feux sur le débouché du pont, toute l’artillerie du corps en marche. On la fait appuyer par une chaîne de tirailleurs qui bordent la rivière et cherchent à démonter les batteries ennemies. C’est là que des carabiniers exercés rendront d’utiles services, surtout lorsque la rivière est assez large pour rendre incertain le tir de la

mousqueterie. Pendant que durent ces attaques préalables et indispensables, les troupes d’infanterie désignées pour forcer le passage prennent leurs dispositions en se couvrant autant que cela est possible, des plis de terrain, des habitations, des. bois ou des broussailles qui se rencontrent au bord de la rt-> vière. 11 faut s’arranger de manière que cette infanterie puisse traverser rapidement le pont et charger l’ennemi avec impétuosité. On la met donc en colonne serrée dans chaque bataillon et sur un front aussi large que le permet le défilé. Le premier bataillon ainsi formé s’avance, passe la ligne des tirailleurs, se précipite sur le pont, le traverse au pas de course , culbute le peu de soldats ennemis qui se trouveraient encore à l’autre bout et se déploie à quelques pas du débouché, Si cette première masse réussit , une seconde accourt à son soutien , se place à côté d’elle , et toutes deux gagnent du terrain; une troisième est bientôt là pour les appuyer, et le reste de la troupe vient successivement se mettre en ligne. Mais il peut arriver que la première troupe soit repoussée ; alors les chefs la rallient et la lancent de nouveau contre l’ennemi : si elle hésite c’est le moment de payer de leur personne; un drapeau à la main, ils courent aux premiers rangs ; leur présence ranime les courages abattus; les plus braves soldats se rallient à eux , les autres les suivent , et le passage est forcé. Il est évident que sans de puissants motifs, sans un intérêt majeur attaché à la marche rapide du corps , on n’entreprendrait pas une opération aussi périlleuse ; on préférerait perdre un peu de temps pour chercher un passage sur quelqu’autre point. , ne

Quoiqu’il en soit, et dès que l’infanterie a pris position sur la rive opposée, l’artillerie élargit son champ de tir et bat les ailes de l’ennemi , jusqu’à ce qu’elle soit masquée et qu'il y ait du danger pour nos propres troupes à continuer le feu. Alors elle se forme en colonne, quitte la rive et passe le pont au trot pour aller occuper de l’autre côté quelque position d’où elle puisse saluer les troupes ennemies qui sont

déjà en pleine retraite. La cavalerie n’a point attendu ce moment pour se porter en avant ; aussitôt qu’elle a vu jour à se placer et qu’elle a pu compter sur un appui suffisant de l’infanterie, elle s’est élancée au galop et est venue menacer les flancs de l’ennemi. Ou bien, profitant de quelque gué, elle aura tourné la position pendant que l’infanterie l’attaquait de front.

Le reste des troupes qui , pendant l'affaire, s’étaient tenues hors de la portée du canon et avaient pris quelques dispositifs pour le cas d’un revers , se reforment en colonne et traversent le pont poursuivre les premières qui déjà se sont remises en route.

Passage des bois. — Lorsqu’une colonne de marche a de grandes forêts à traverser, elle ne peut s’y engager qu’après qu’elles ont été convenablement fouillées , tant sur les côtés que sur le front et à une distance telle qu’on n’ait plus de crainte de voir arriver inopinément l’ennemi en grandes forces. Dans cette circonstance, c’est l’infanterie qui doit éclairer l’armée ; la cavalerie ne reprendra son rôle que lorsqu'on sera sorti de ces forêts où elle ne peut rien , et que le pays s’ouvrira de nouveau. C’est ici le cas de renforcer les flanqueurs d’une ou de plusieurs patrouilles intermédiaires pour établir leur liaison avec la colonne. Si le bois a peu d'étendue, l’avant-garde attend pour le traverser que ses éclaireurs soient parvenus de l’autre côté ; mais, dans le cas contraire, cela la retarderait trop ; elle ne fera qu’une halte d’un quartd’heure ou d’une demi-heure avant de pénétrer dans la forêt, et elle se fera précéder de deux ou trois petits détachements qui formeront comme autant d’échelons pour soutenir l’extrême avant-garde dans le cas où elle serait attaquée ; alors ils se replieraient les uns sur les autres jusqu'à ce qu’ils fussent en force de résister.

Si le bois est occupé par l’ennemi, on envoie les tirailleurs qui , à la faveur des couverts que le terrain peut offrir, s'approchent insensiblement de la lisière , par la droite et par la

DM

gauche. L'artillerie les suit à une certaine distance ; elle se place au centre , dirige ses feux obliquement, et oblige les défenseurs à chercher un abri dans le fourré. Alors les tirailleurs courent s’emparer des premiers arbres. Ce pas fait , et quand l'avant-garde est ainsi maîtresse de la lisière , l’ennemi ne peut plus tenir longtemps, à moins qu’il n’ait fait des abatis dans l’intérieur. Mais ces espèces de retranchements ne s’étendent pas bien loin, et il est d’autant plus facile de les tourner, que la forêt elle-même masque le mouvement qu’il faut faire pour cela. Ainsi on ne tardera pas à être définitivement maître du bois. On en chassera plus promptement les défenseurs, s’il est accessible à de petites colonnes qui , tout en soutenant les tirailleurs , se présenteront partout où il y aura de la résistance et croiseront le bois dans toutes les directions, au bruit des fanfares.

Si le bois est susceptible d’être tourné , la cavalerie , qui ne peut rendre aucun service dans l’intérieur, ira se porter au delà pour menacer les communications de l’ennemi et précipiter sa retraite. On peut encore , lorsque le bois a été balayé , lancer quelques escadrons au galop sur la route qui le traverse , lesquels , débouchant dans la plaine pêle-mêle avec les fuyards , changeront leur retraite en pleine déroute. . i

Passage des rivières. — Le plus grand obstacle qu’on puisse rencontrer dans les marches, c’est une rivière non guéàble, dont les ponts sont rompus, et derrière laquelle l’ennemi est posté. Il y a toujours là une perte de temps d’autant plus considérable que les difficultés à surmonter sont d’une nature plus grave et qu’on a plus de peine à se procurer les bateaux nécessaires pour le passage et pour l’établissement des ponts. Lorsque la colonne est suivie d'un équipage de pontons, cela peut suffire pour traverser une petite rivière ; mais lorsque le fleuve à franchir est large , il faut avoir recours aux réquisitions et chercher dans le pays même les bateaux et tous les

UES MARCHES ET Bfes MANOEUVRE#. 129

bois nécessaires. Mais , de façon ou d’aulre , eu petit comme çn grand > qu’il s’agisse d'un seul corps ou d’une armée entière , l’opération doit tou jouis être conduite d’après les mêmes principes que nous allons développer ici.

Le passage se fait par rose , ou de vive force , et le plus souvent en employant les deux moyens réunis; il ne peut être tenté qu’après que les officiers de l’état-major ont fait la reconnaissance de la rivière pour trouver l’endroit le plus favorable, fequet doit, en général , offrir une rive dominante enveloppant par un circuit bien prononcé la rive opposée , et se trouver dans le voisinage de quelqu’affiuent qui permette de faire arriver facilement les bateaux.

On cherche à dissimuler ses projets et à donner le change à l’ennemi; on fait des préparatifs en tout autre endroit que celui où l’on veut jeter le pont ; et , quand tout est prêt pour l’opération , on s’approche tout à coup du véritable point de passage. A l'aube du jour, des batteries, avantageusement placées sur des parties dominantes de la rive qu’on occupe , croisent leurs feux de l'autre côté , balayent les environs , chassent ou forcent à se cacher les détachements qui s’y trouvent. Je dis les détachements, car une pareille opération ne se tenterait pas impunément devant de grandes forces.

Pendant ce temps des bateaux descendent le cours de i’affiuent où ils étaient d'abord cachés; ils arrivent et se remplissent de soldats. Ces premières troupes se portent rapidement sur la rive ennemie , et s’y établissent du mieux qu’elles peuvent, en profitant des plis de terrain, des broussailles, haies ou clôtures qu’offrent les localités. L’artillerie croise ses feux en avant d’elles et les met à môme de résister à des forces bien supérieures. Pendant que ces troupes combattent et cherchent à se maintenir, les bateaux en vont chercher de nouvelles. Il y a un double avantage h ces transports successifs : on augmente l’audace des soldats qui ont déjà passé, en leur ôtant momentanément toute pensée de retraite et en leur donnant l’assurance d’un prompt secours. A chaque

débarquement , la position de l’attaquant s’améliore ; vient enfin Je moment où , décidément supérieur, il bat la charge * pousse vivement l’ennemi et va prendre position en avant.

L’artillerie cesse son feu quand il offre du danger pour les troupes qui sont sur l’autre rive ; elle va , en appuyant ù droite ou ù gauche, se placer sur quelque plateau d'où elle découvre au loin et d’où elle puisse balayer la campagne de l’autre côté du fleuve.

Quand les cl oses en sont à ce point et qu’on est décidément maitre des deux rives , on fait arriver les bateaux ou les pontons destinés à la construction du pont et on les jette avec la plus grande célérité, sans toutefois que le passage par bateaux soit interrompu un seul moment. En même temps, les officiers du génie tracent les ouvrages de fortification qui couvriront le pont et en assureront la possession pour le cas d’une retraite, jusqu’au moment où les événements delà guerre permettront de supprimer cette communication. Une telle mesure de prudence n’est jamais de trop, quelle que soit la supériorité dont on jouisse. , . • ■ . : . • .

Le pont doit s'établir en amont de l’affluent, pour n’étre point exposé aux avaries qui pourraient résulter du choc des bateaux qu’un accident aurait privé de leurs conducteurs et que le courant entraînerait. Ceci est pourtant contraire ù ce qui se pratique dans la Confédération ; le règlement des pontonniers prescrivant de faire descendre les bateaux pour les mettre en place ; méthode plus prompte , il est vrai, bonne pour un exercice, mais chanceuse à la guerre.

Quand le pont est achevé , l’artillerie , la cavalerie et le reste de l’infanterie , dédient en colonne et vont se poster au delà.

Nous appuierons ces préceptes de l’exemple Suivant , extrait de la relation du passage de la Limmat par Dedon. En ,1799, le général Masséna occupait la rive gauche de cette rivière et celle du lac de Zurich. De l'autre côté était le général Korsakoff à la tête de l’armée russe, qui ne tenait pas une '

ligne moins étendue. Conformément aux principes, Masséna, voulant marcher en avant et reprendre l’offensive pour s’opposer à la jonction du maréchal Souwarow qui descendait des Alpes, dirigea ses efforts sur le centre de la iigneennemie, etchoisit pour cela le point deDielikon, également éloigné de Zurich et de Baden. LA rivière forme en cet endroit un repli considérable dont la convexité, tournée vers la rive gauche, permettait d’établir des batteries à feux croisés. La rive droite est basse et commandée par la rive gauche; les postes ennemis qui l'ocupaieni une fois repoussés , les bois qu’on y trouve étaient tout à l’avantage de l’attaquant. La plaine où l’ennemi avait son principal poste pouvait être balayée dans tous les sens par le canon. Tels étaient les avantages de ce point de passage ; voici quels en étaient les inconvénients.

Il n’y avait aucune île protectrice pour décharger les bateaux et les lancer il l’eau , ni confluent où on pût les rassembler et donner un abri pour l’embarquement des premières troupes. A ces difficultés se joignait celle de faire venir les bateaux sur chariots, depuis Bremgarten, par un chemin très-étroit, mauvais et presque partout encaissé , au travers des collines qui séparent la Beuss de la Limmat. Il avait fallu tirer ces bateaux de la première de ces deux rivières, la seconde n’en pouvant point fournir sans donner l’éveil à l’ennenti qui était campé par détachements tout le long de ses bords. Il y avait, en particulier, tout près du point de passage, un corps de 2,000 grenadiers qu’il fallut repousser avant de commencer les ponts.

On ramassa donc des bateaux et des nacelles sur la Retiss et le lac de Zug; on alla même en chercher jusqu’au lac de Neuchâtel ; avec beaucoup de peine on n’en put réunir que trente-sept, qui furent portés en deux convois jusqu’à Diélikon et cachés derrière un petit bois de sapins situé à quelque distance de la rivière. Quant aux bateaux destinés à la construction du pont , on les prit à Rottenschwyll où on les laissa jusqu’au dernier moment.

Pendant qu’on s'occupait de ces préparatifs à Diétikon , le général Soult se disposait à passer la Linth , non loin de son embouchure dans le lac de Zurich. Ce passage devait aussi être véritable; mais, pour diviser et détourner l’attention de l’ennemi, on fit à Brugg, près du confluent de la Limmal et de l’Aar, les préparatifs les plus ostensibles. Là, tous les ouvriers étaient en mouvement; on équipait en forme de ponts volants deux des plus grands bateaux du lac de Lucerne ; on construisait des radeaux; on faisait des réquisitions d’agrès , de rames, etc. Enfin } on réussit complètement à donner le change à l'ennemi.

La veille du jour fixé pour le passage , le colonel I>edon fit replier le pont de Rotlenschwyll et descendre les bateaux jusqu’à Bremgarten , où ils furent chargés sur des voilures et conduits parterre jusqu’à Diétikon ; ils y arrivèrent à l’entrée de la nuit et restèrent chargés jusqu’au moment de l'attaque. Quant la nuit fut bien close , les barques destinées au passage des troupes furent portées silencieusement à bras d’hommes jusqu’au bord de la rivière, et les canons distribués sur le bord de manière à protéger efficacement l’opération et à porter des obus dans le camp ennemi. Le commandant de l’artillerie, le colonel Foy, le même qui s’est acquis depuis une si grande célébrité à la tribune , avait en outre placé une forte batterie en face du village d’Otlwyll , pour intercepter le chemin de Würcnlos à Zurich , par lequel les secours pouvaient arriver aux deux mille grenadiers. L’artillerie avait pris ses dispositions avec tant d’ordre et de silence que non-seulement les postes russes , mais encore les troupes françaises en bataille à la rive gauche ne l’aperçurent pas.

Les troupes destinées au passage s'étaient de même rangées en silence et dans le plus grand ordre , à cinquante pas du rivage. Une forte réserve était placée entre Diétikon et Schlieren , pour s’opposer au retour offensif que la garnison de Zurich aurait pu tenter pendant l’opération du passage.

Tous ces dispositifs nocturnes étant achevés , chacun étant h son poste, et le crépuscule commençant h poindre , les bateaux furent lancés à l’eau malgré la hauteur du rivage ; les troupes d’avant-garde abordèrent promptement la rive droite au nombre de six cents hommes et chassèrent deux cents cosaques qui étaient sur le bord de la rivière en avant-poste. Le canon se fit entendre , mais son Teu ne dura pas longtemps parce qu'il aurait pu incommoder les troupes qui gagnaient du terrain et se portaient en avant en battant la charge. Dès lors on se borna à accélérer le passage successif de l’infanterie dans les barques.

Dès que le succès du débarquement fut assuré et que les troupes furent assez en forces de l’autre côté pour se maintenir contre les deux mille hommes qu'elles avaienten tête, on fit avancer au grand trot l’équipage de pont qui, jusque-là, était resté au village de Diétikon, et les travaux du pont furent commencés aussitôt; la légion helvétique y fut employée et s’y distingua. En deux heures et demie le pont fut terminé, ainsi que le chemin et la rampe qui y conduisaient ; et déjà huit mille hommes d'infanterie étaient de l’autre côté , parce que les transports n’avaient pas cessé pendant toute la durée de la construction du pont. L’artillerie légère , la cavalerie et le restant de l’infanterie défilèrent promptement sur ce pont ; et, quatre heures après l’avoir commencé , toutes les troupes se trouvaient réunies sur le plateau de Fahr, qui domine la rive droite.

Il n’y a rien de plus instructif que la relation de ce passage de rivière, qui a si bien réussi pour avoir été très-bien conduit. C’est pourquoi je l’ai rapporté avec quelques détails ; et je l’ai fait d’autant plus volontiers que la scène s’est passée sur un théâtre qui nous est connu. La tête de pont que les Français construisirent alors, existe encore maintenant.

Ce n’est pas toujours avec des bateaux que l’on passe des rivières, des radeaux peuvent suffire à cet effet : Annibal sut bien s’en contenter pour franchir le Rhône dans sa plus grande

largeur ; et il avait dans son année un grand nombre d’éléphants qui, indépendamment de leur masse, offraient encore, par leur résistance à monter sur les radeaux, uae difficulté de plus à surmonter. Les radeaux ont cela d’avantageux, que les boulets de l’ennemi ne peuvent pas les couler à fond, et que l’on trouve toujours du bois pour leur construction , soit dans les forêts voisines , soit dans la démolition de quelques habitations. Et d’ailleurs, si l’on était obligé de faire venir de loin les bois nécessaires, leur transport sur des voitures est plus facile et sujet à beaucoup moins d’accidents que celui des bateaux. f,a main-d’œuvre est peu de chose pour monter les radeaux : il suffit de lier ensemble des poutres ou des troncs de sapins ou de peupliers (bois légers) et de les recouvrir de planches. Cependant, on cherchera loqjours à se procurer quelques bateaux, ou nacelles, pour faire passer des troupes plus promptement sur la rive ennemie et faciliter l’établissement des radeaux.

Le pont se construit aussi avec des chevalets ; c’est lorsque la rivière n'a pas un cours bien rapide et que le fond n’en est pas trop inégal. Le fameux pont de la Bérézina en 1812* était sur des chevalets. Les Suisses, dans leurs guerres d'Italie , se servirent quelquefois de ponts suspendus, en cordes, pour franchir les nombreuses rivières dont ce pays est coupé. Il est assez curieux de trouver dans des opérations de guerre et chez un peuple agreste , la première idée d'un genre de construction réputé nouveau, et qui s’est si fort répandu depuis quelques années.

On peut quelquefois employer des moyens, imaginer quelqu’arlifice , pour rendre le passage moins meurtrier quand .les forces cousidérables sont employées à le défendre. Ainsi Charles XII, voulant passer la Dwina devant les Russes qui venaient de s’affaiblir par un gros détachement, fit construire des barques d'une nouvelle invention , dont les bords très - élevés servaient , à la fois , de parapet pour couvrir les soldats pendant la traversée , et de pont-levis pour aborder

plus facilement sur la rive. Il fit en outre , avant de tenter le passage, allumer une grande quantité de paille mouillée, dont l’épaisse fumée , chassée sur l’ennemi par un vent favorable , devait masquer en grande partie le mouvement des nacelles, et cacher le point d’abordage. Cela lui réussit complètement; il n’eut que très-peu à souffrir du tir incertain de l’artillerie russe ; il s’empara de la rive et en chassa les défenseurs. Ce passage fut suivi de la conquête de la Courlande et de plusieurs autres pays.

Si la rivière est guéable, ce qu'on a de mieux h faire est de la passer sans pont , et le plus têt possible. Ce mouvement audacieux réussit presque toujours, même contre des forces imposantes, parce qu’il intimide l’ennemi et donne du montant aux assaillants. Lors de l’invasion du Portugal par le général Junot, la route se trouvait coupée par un ravin large et profond, avec une petite rivière dans le bas, dont le pont avait été rompu : le général Laborde s’apercevant que ses soldats hésitaient et commençaient à murmurer, descend de cheval et se précipite au milieu de l’eau : Apprenez mes enfants, leur dit-il, comment on passe les rivières sans pont. C’est la meilleure leçon qu'on puisse donner pour des cas semblables; cependant il ne faudrait pas non plus aller se jeter en étourdi dans des difficultés si grandes qu’on ne pût pas en sortir. Car il ne suffit pas que la rivière soit guéable pour s’y précipiter, il faut encore que la rive opposée soit abordable ; si elle est très-escarpée et fortement marécageuse , vous êtes singulièrement compromis pour peu que l’ennemi conserve de sang-froid et sache apprécier les avantages de sa si. tuation. Dans ce cas, il est préférable de faire halte pour reconnaître la rivière et chercher quelqu’autre passage en amont et en aval , tout en ayant l’air de vouloir l'effectuer à l’endroit où l’on se trouve. L’ennemi, incertain , se divise pour garder les différents points menacés, et rend par-là l’opération moins chanceuse. Il n'est pas non plus sans importance de consulter le temps : il est des rivières torrentueuses qui ,

iô6 DES MARCHES ET DES MANOEUVRES.

Il la moindre pluie , se gonflent si rapidement, que vous courriez le plus grand danger de voir vos soldats entraînés et engloutis par le courant, ou vos colonnes coupées en deux , si vous hasardiez un semblable passage par un temps de pluie. Il est bien essentiel de songer à prendre ce genre d'informations avant d’arriver sur Jc6 lieux.

Quoiqu’il en soit, ces passages se font en colonne plutôt que dans l’ordre déployé, d’abord parce que les gués n’ont qu’une étendue limitée , ensuite parce qu’il s’agit bien plus d'aborder l’ennemi que d'échanger avec lui une fusillade qui serait sans résultat. Cependant , quand la rivière est partout guéable, on peut, comme Napoléon au Tagliamenlo, en 1797. embrasser plus d’espace, et mettre quelques bataillons déployés entre les colonnes : il donna l’ordre que chaque régiment formât deux colonnes serrées avec les bataillons des ailes et déployât celui du centre pour nourrir le feu et se présenter à l’ennemi sur un plus grand front. Mais, en général , le passage à gué d'une rivière, comme toute autre attaque de vive force , se fait en colonne. ; , • ■ <

Plus le gué a de largeur et plus le passage devient facile , parce qu’on forme un plus grand nombre de colonnes et qu’on aborde l’ennemi sur un front plus étendu. Les déploiements sont alors prompts et la crise abrégée. La cavalerie doit passer en amont pour rompre le courant; et c’est encore une excellente précaution de faire une seconde chaîne de cavaliers en aval du passage, pour arrêter et sauver les hommes que le courant pourrait entraîner. Si l’ennemi a pris quelques mesures pour embarrasser le gué avec des abalis, des herses de laboureurs, etc. , on se fait précéder par quelques hommes qui, armés de fourches, de griffes en fer ou autres instruments, et sous la protection d’un feu vif , purgent le gué de ces obstacles qu’une reconnaissance préalable a signalés. On recommande encore de traverser le gué en écharpe pour se présenter obliquement au courant et lui donner moins de prise , mais la colonne ne peut pas être

comparée à une digue ; les hommes qui la composent laissent entre eux des intervalles par lesquels l’eau s'échappe. Dès lors, chaque individu a h soutenir à peu près le même effort que si la colonne traversait la rivière perpendiculairement. Il n’y a peut-être d'autre avantage réel à prendre celte direction oblique que de faciliter le déploiement sur l’autre rive. C’est une véritable attaque de front dans l’ordre oblique , telle qu’ Alexandre l’a employée dans son fameux passage du Granique. L’historien dit qu’il avait disposé trèshabilement ses troupes pour le passage , eu égard à la nature du lieu : il les avait conduites à travers le fleuve en biaisant, pour ne pas trouver l’ennemi prêt à les assaillir au moment où elles toucheraient l’autre bord.

Arrivée de la colonne devant l’ennemi. — Le général, aussitôt qu’il est prévenu de la présence de l’ennemi, se porte rapidement à l'avant-garde pour reconnaître ses forces et sa position, ainsi que le terrain sur lequel il doit lui-même manœuvrer et combattre. Il a avec lui le commandant de l’artillerie, et au moins uu officier supérieur de chacun des corps qui composent la colonne; en sorte qu'après avoir arrêté ses dispositifs, en conséquence de ce qu’il a vu, il peut donner à chacun directement les ordres concernant leurs propres corps, et leur faire connaître sommairement les dispositions de la bataille et le rôle qu’ils y joueront.

Cependant les troupes qui composent la colonne font halte sur la route, après avoir envoyé quelques bataillons pour renforcer l’avant-garde, si cela est nécessaire; et, en attendant les ordres, elles se serrent en masse pour occuper le moins de longueur possible. Les bagages restent en arrière, et la cavalerie qui les escortait file à côté du chemin et vient se placer à la queue de l’infanterie. L’artillerie de bataille est dans le centre de la colonne, et les caissons de réserve s’en approchent assez pour qu’on puisse y recourir en cas de besoin. Le commandant du parc en a la surveillance , et il les rassemble dans l’endroit où ils seront le moins exposés.

Il K S MARCHES ET DES MANOEUVRES.

Ainsi formée et n’occupant plus qu’un espace considérablement diminué, la colonne peut s'avancer encore, soit sur la route, soit en prenant telle autre direction plus ou moins obln que qui lui serait indiquée ; et , si la bataille ne doit pas se livrer le même jour, elle arrivera ainsi sur le terrain où elle bivouaquera ; elle s’y déploiera, allumera ses feux et attendra le lendemain. Mais quand le général envoie l’ordre de se préparer au combat, la colonne s’arrête de nouveau et se subdivise en plusieurs autres colonnes partielles qui vont se placer à droite et h gauche de la route h distance de déploiement.

Supposons, pour tixer les idées, qu'il s'agisse de la division fédérale que nous avons formée en colonne de marche dans l’art. 1 de ce chapitre : les deux bataillons restants de la brigade qui fait tête de colonne se sont portés rapidement en avant pour soutenir l’avant-garde. Il reste donc trois brigades en colonne serrée sur la roule, avec douze pièces d’artillerie entre la seconde et la troisième. Pour prendre l’ordre préparatoire au combat, la première de ces brigades se portera par le flanc à droite de la route jusqu’il la distance de 800 mètres, qui est celle nécessaire au déploiement, comme on le voit à la figure 8e. L'artillerie restera sur la route formée par batteries. La seconde brigade fera par le flanc gauche et ira prendre sa place de l’autre côté du chemin, aussi h 800 mètres de distance. C'est plus qu’il ne faut h l’artillerie pour se mettre en bataille, puisqu’à 60 mètres par batterie il lui suffirait de 180 à 200 mètres, y compris les intervalles ; mais, outre que la seconde brigade pourra aussi bien se déployer h droite qu’à gauche s’il est nécessaire de boucher un vide , U convient de laisser de l’espace à l'artillerie pour qu’elle puisse choisir la place où son effet sera le mieux assuré.

La troisième brigade restera aussi sur la route derrière l’artillerie, soit pour se déployer en seconde ligne, soit pour se tenir prête à renforcer une des ailes. Enfin le peloton de cavalerie, s’il vaut la peine d’en faire mention, se placera en réserve derrière cette brigade qui sera rejointe plus tard par lé bataillon qu’elle avait laissé à l’arrière-garde.

La division se portera en avant lorsque ces dispositions seront terminées, et elle entrera sur son champ de bataille dans cet ordre préparatoire. Elle y trouvera la brigade d’avantgarde déjà en position. Il ne lui faudra pas plus d’un quart d’heure pour se former eh bataille, chaque brigade faisant sa manœuvre isolément et ne devant pas mettre plus que cela à déployer ses quatre bataillons.

Nous venons d’indiquer le dernier terme de la marche of* fensive ; les mouvements qui se font ensuite constituent les manœuvres proprement dites; en tant qu’elles s’exécutent par des marches, elles se rattachent indirectement au sujet que nous traitons dans ce chapitre ; mais nous en parlerons ailleurs, et nous nous contenterons de dire pour le moment qu’elles doivent être simples, rapides, et ne jamais exposer la troupe qui les exécute à être attaquée avant d’être en mesure de se défendre. Eu résumé, nous dirons encore que c’est par les marches de route qu’on exécute les plans de la strategie sur le grand théâtre des opérations, que ce sont les marches-manœuvres qui préparent la victoire et les manœuvres proprement dites qui la décident.

§ 3. — Ses Marches or fusa.

En règle générale, il ne faut jamais prêter le flanc; mais il est des circonstances où non-seulement on ne peut pas l’éviter, mais où une marche de flanc est ce qu’il y a de plus con* venable, et où il faut se présenter ainsi momentanément pour atteindre un but important. Tel serait le cas où un corps ne pourrait opérer sa jonction avec d’autres qu’en longeant les positions de l'ennemi , et où il y aurait urgence à ce qu’il arrivât promptement et par le plus court chemin pour prendre part à une grande bataille. Ce serait appliquer faussement la règle que de faire un long détour pour ne pas prêter

le flanc, car l’inconvénient d’arriver trop tard est pire que celui qu’on aurait évité. A la guerre il n'y a aucun principe absolu, toute règle a ses exceptions, et, bien qu’en général on ne doive pas exécuter des mouvements de flanc, il arrive ce* pendant quelquefois dans les marches-manœuvres qu'une colonne se trouve dans cette position. Il faut donc dire ici quelles sont les précautions dont elle doit user pour se mettre à l’abri de tout événement fâcheux.

Le plus grand danger que la colonne ait à courir étant d’être attaquée sur son flanc pendant sa marche , on doit placer du côté de l’ennemi un fort détachement qui suivra la colonne parallèlement à sa direction et h une distance assez rapprochée pour rester continuellement en rapport avec elle et ne pas se compromettre. Il faut qu’il puisse être promptement renforcé ou soutenu, suivant le besoin. Une distance d’une demi-lieue serait déjà considérable ; cependant on ne peut en fixer la limite , parce qu’elle dépend des circonstances et de la nature des localités.

C’est ordinairement l’avant-garde qui devient corps flanquant dans une marche de liane ; mais il est bon de l’augmenter de quelques bataillons , parce qu’elle court plus de chances * d’être attaquée que dans une marche en avant , et qu’il est encore plus nécessaire qu’elle puisse maintenir sa position contre une attaque sérieuse. Ainsi, par exemple, pour notre division fédérale, nous mettrions une brigade entière d’infanterie au corps flanquant, tandis que la moitié nous a sufli pour l’avant-garde ; nous y laisserions l’artillerie et la cavalerie dans les mêmes proportions.

Le corps flanquant aura son avant-garde , son arrièregarde et ses propres flanqueurs, chacun de ces détachements envoyant en avant de lui et sur le côté un nombre suffisant d'éclaireurs pour que toute surprise soit impossible. La colonne principale n’a plus besoin que d’une petite avant-garde, qui marche à quelques centaines de pas de la tête ; elle est suivie de son arrière-garde ordinaire qui, toutefois, s’en est rapprochée davantage.

Les bagages sont encore plus embarrassants dans cette circonstance que de coutume: il faut, ou les renvoyer sur les derrières de l’armée par un détour qui les éloigne de l’ennemi , ou , si cela est possible , les faire cheminer parallèlement h la colonne, du côté opposé h celui où une attaque est à craindre et de manière à ce qu’ils soient toujours couverts.

Telles sont les dispositions générales de la marche de flanc : elles sont retracées dans la figure 9e, où M indique la position de l’ennemi supposé établi sur quelque hauteur; A est la colonne principale , avec son avant-garde a , et son arrièregarde a'; B est le corps flanquant, ayant aussi une avant-garde particulière b , et une arrière-garde b1 , avec un détachement de flanqueurs b " du côté de l’ennemi. Les éclaireurs ne sont que sur le flanc droit, parce qu’il n’y a pas de motif d’en avoir à gauche. Les bagages D sont censés marcher sur une route parallèle à celle que suit la colonne.

Pour ce qui est des dispositions particulières et intérieures, il faut qu’à chaque instant la colonne, aussi bien que le corps flanquant, soient en mesure de recevoir l'attaque; et pourcela il est indispensable que les colonnes soient formées h distance entière pour que, par un simple ù droite de tonte les subdivisions la ligne de bataille soit promptement formée. Marcher dans un ordre parfait et conserver ses distances comme à la manœuvre, sonllesconditionsnécessairesdes marches de flanc, et c’est ce qui les rend d’une exécution difficile. Ce serait un contre-sens dans cette occasion de marcher en colonne serrée , ou seulement à demi-distance comme dans les autres marches manœuvres , puisqu’il faudrait , pour recevoir l’ennemi, changer de direction et se déployer sur la tête des colonnes , ce qui prendrait nécessairement beaucoup de temps. En général , marche-l-on droit à l’ennemi , il faut se serrer autant que possible sans cependant que les manœuvres en soient génées; le coloye-t-on, il faut , au contraire , se former à distance entière et garder soigneusement ses intervalles.

Si le corps flanquant trouve en chemin quelque défilé latéral, par lequel l'ennemi pourrait déboucher, et qui n'exige pas trop de monde pour le garder, tel que serait un pont, une chaussée entre marais, un village, etc., il y laisse un détachement qui reste là jusqu’à ce que la colonne ait défilé et vient ensuite rejoindre ou remplacer l’arrière-garde. Cette mesure de précaution serait inutile dans un pays ouvert, puisque ces petits détachements ne suffiraient pas à leur objet, et que là d'ailleurs les surprises ne sont pas aussi à craindre que dans un pays coupé. C'est surtout dans les montagnes et en côtoyant les rivières que les débouchés latéraux doivent être convenablement occupés.

11 va sans dire que si on peut dérober une marche de flanc, soit à la faveur d’un brouillard ou de la nuit, soit en profitant de quelque accident de terrain qui empêche l’ennemi de s’apercevoir de ce mouvement, cela vaudra toujours mieux que de la faire à découvert. Toutefois il n’en faut pas moins protéger la marche par un corps détaché ; et si celui-ci rencontre les patrouilles ennemies, il doit prendre ses mesures pour soutenir une attaque vigoureuse de manière à faire croire que tout le corps d’armée est là. Pendant ce temps, la colonne gagne du terrain sans se laisser détourner de sou but, et, lorsqu’elle est assez éloignée pour n'être plus en prise, le détachement abandonne sa position et se relire lestement en suivant, s’il le faut, une autre direction que la colonne, pour aller, plus lard, la rejoindre par un détour. L’ennemi ne le poursuivra pas bien loin, parce qu’il prêterait lui-même le flanc aux troupes qui l’ont dépassé.

C’est surtout dans les marches de flanc qu’il est nécessaire d’avoir des renseignements exacts sur la qualité des routes et sur la nature des obstacles qu’on y rencontrera ; car dans cét marches le moindre retard peut devenir total. Si donc on apprend qu’il y a quelque défilé à passer, on envoyé d’avance ce qii’il faut de troupes pour l’occuper et empêcher l'ennemi de s’en emparer. Sans cette précaution la colonne pourrait

être arrêtée à ce défilé, et le combat qu'elle serait obligée de livrer pour le forcer, indépendamment du temps qu’il lui ferait perdre , l’exposerait encore à attirer sur elle des forces considérables.

Lorsqu’en 1809 l’empereur Napoléon, voulant concentrer son armée sur la rive droite du Danube entre Ratisbonue et Augsbourg, fit exécuter ces belles marches manœuvres qui seront éternellement admirées , le maréchal Davoust dut , avec un corps de 30,000 hommes environ, faire une marche de flanc pour se diriger de Ratisbonne à Neustadt , devant les Autrichiens qni étaient dans les environs de Rohr en grandes forces et commandés par l’archiduc Charles. Il exécuta cette marche pendant la nuit ; son corps était composé de quatre divisions d’infanterie et de deux divisions de cavalerie , une de cuirassiers, l’autre de chasseurs ; il fit marcher celle-ci sur sa gauche pour couvrir le mouvement , et il la renforça de quelques bataillons d'infanterie. Les quatre divisions de cette arme furent partagées en deux colonnes qui marchèrent parallèlement h la chaussée , h environ une demi-lieue de distance , la plus éloignée de l’ennemi débordant l’autre et formant échelon, de manière à pouvoir l’appuyer si elle était attaquée, ou opérer avec les troupes postées à Neustadt la jonction qui était le but de la marche. Les cuirassiers étaient répartis entre ces deux colonnes pour éclairer le pays. Les bagages et le parc de réserve suivirent la chaussée qui longe la rive droite du Danube ; ils étaient ainsi couverts par les deux colonnes et par l’avant-garde. Le défilé d’Abbach, par lequel les bagages devaient passer, avait été occupé dès le soir par un bataillon d’infanterie. Et , comme l’ennemi se montrait aussi en forces sur la rive gauche , le maréchal avait laissé une forte arrière - garde dans Ratisbonne p<our en défendre les portes aussi longtemps que possible. An malin ces colonnes furent attaquées, et, après avoir combattu vaillamment à Taon , elles se réunirent aux troupes de la Confédération germanique qui formaient le centre de l’ar-

mée , pendant que i’aile droite , sous les ordres de Masséna , marchait d’Augsbourg sur le même point , en menaçant le flanc gauche et les derrières de l’armée autrichienne.

Ce que le maréchal Davoust a fait dans celte circonstance doit être imité toutes les fois que le corps appelé à exécuter une marche de flanc est nombreux, et que le pays est assez ouvert pour qu’on puisse former deux colonnes. La plus éloignée de l’ennemi marchera la première, et les autres viendront ensuite, de manière i> s'échelonner et à se prêter mutuellement secours. Si l’ennemi s’avance contre la première, il est pris en flanc par les autres ; s’il attaque la dernière, celles qui précèdent sont en mesure de la soutenir. C’est ce que montre clairement la figure 10» , dans laquelle M,M représente l’armée ennemie en position ; A est l'avant-garde ou corps flanquant; B, C, D trois colonnes dans lesquelles on suppose que le corps d’armée a pu se subdiviser. Ces colonnes se débordent d'environ toute leur longueur, et elles sont censées avoir la gauche en tête , de manière que par un h droite en bataille , elles se trouvent formées en échelon face h l’ennemi ; et , au premier moment , il n’y a que l'échelon de droite qui soit engagé. 11 peut ou tenir ferme si sa position est bonne, en attendant que le second le rejoigne, ou se retirer h la hauteur de celui-ci. Les bagages E peuvent filer sur la même route que la colonne D , ou suivre , si cela est possible, une ligne encore plus écartée. La distance d’une colonne à l’autre peut être fixée d’un quart de lieue à une demi-lieue. Le premier échelon serait trop compromis si les autres en étaient plus éloignés.

La marche de flanc «n plusieurs colonnes est un de ces cas où il peut convenir de se frayer un chemin avec la hache et la pioche, afin de les tenir à une convenable distance. C’était autrefois une chose très-commune que d’ouvrir de i marches de cette manière , parce que les colonnes restaient très-rapprochées pour manoeuvrer; mais depuis que les armées ont repris la mobilité qui lenr convient , on y a presque

t)SS MARGUES F.T DES MANOEUVRES. 143

entièrement renoncé. On voit cependant Napoléon à Iéna faire pratiquer, pendant la nuit qui précéda la bataille, plusieurs chemins pour transporter son artillerie et faciliter le déploiement des troupes.

Le roi de Prusse, qui avait affaire à une armée peu manœuvrière , avait coutume d’arriver sur elle par une marche de flanc. Il formait la sienne en deux colonnes rompues par pelotons, de telle sorte que par un à droite ou un à gauche en bataille, toute l’armée se formait sur deux lignes en un clin d’œil. A cet effet, il changeait de direction dans le voisinage de l’ennemi, à la faveur de quelque rideau et couvert par son avant-garde. Ces longues colonnes couraient le risque d’étre attaquées en tête, et elles l’auraient été souvent si les armées adverses eussent été plus lestes. Le roi de Prusse, pour remédier à ce grave inconvénient, a quelquefois doublé ses lignes et en a fait quatre colonnes disposées par centre et par ailes, chacune de ces colonnes faisant partie des deux lignes, comme l’indique la figure IIe. Les deux colonnes du centre A, A sont composées en entier d'infanterie; une moitié de chaque colonne est pour la première ligne, l’autre moitié pour la seconde ligne. La colonne B de cavalerie et la colonne C de la même arme, également partagées en deux parties pour former les deux lignes, occuperont les deux ailes de l’ordre de bataille. Une avant-garde D couvre la tête des colonnes et masque leur mouvement ; une arrière-garde E vient à la suite pour se placer en réserve derrière les deux lignes.

Quand il est question de déployer les colonnes, on leur fait faire un changement de direction à droite ou à gauche, suivant le plan qui a été arrêté ; il est h droite dans la figure. Les deux moitiés de la colonne B de cavalerie tournent donc à droite pour se porter en B^B' et former l’aile droite, chacune sur son terrain. Les autres font halte. Lorsque la colonne B a défilé, la première colonne A du centre tourne aussi à droite, chaque moitié se, portant dans la ligne qu’elle

146 DES MARCHES F.f DES MANOÈüVRÊS.

doit occuper en A', A'. Viennent ensuite l’autre colonne du centre , et l’aile gauche C qui va se placer en C',C'. L’arrière-garde prend la diagonale pour aller occuper la place E'; et l’on dispose de l'avant-garde D pour renforcer une des ailes quand le mouvement qu’elle doit couvrir est achevé.

Cette manière d’entrer sur nn champ de bataille, quoique impraticable devant un ennemi entreprenant, a eu trop de célébrité par les victoires du Grand Frédéric, pour n’en pas parler ici, en tant qu’elle se rattache aux marches de flanc.

g 4, — Des Marches m retraite.

Une retraite se fait, ou volontairement lorsque l’armée est encore intacte ; ce*n’est alors qu’une simple marche en arrière, qui n’exige pas d’autres précautions que les marches ordinaires ; ou bien elle se fait après une bataille perdue, et exige de la part de celui qui la dirige toute l’expérience et la fermeté d’un militaire consommé. Nous ne parlerons que de ce dernier cas.

L’essentiel dans une retraite c'est de gagner du terrai» pour se soustraire h la poursuite de l’ennemi. Il faut donc faire des marches forcées et profiter de la nuit pour prendre de l’avance. Les marches de nuit sont sans inconvénient dans cette circonstance, parce que les embuscades ne sont pas h craindre pour celui qui se retire, puisqu’il traverse un pays dont il est maître. Le maréchal de Turenne, après avoir été battu à Mariendal, se défendit jusqu’à la nuit à la faveur du terrain ; et, profitant de l’obscurité, il continua sa marche sans être suivi de près, parce que les Impériaux, dans la crainte des embuscades, voulurent attendre le jour.

On réussit quelquefois à cacher le départ en laissant dans la position qu’on vient de quitter des feux allumés avec quel-

bES MARCHES ET DES MANOEUVRES. 147

ques hommes pour les entretenir et faire croire que le bivouac est encore occupé. Ces faibles détachements se mettront eux-mêmes en route à la pointe du jour et échapperont aisément par leur légèreté. Quand on a le projet de gagner ainsi quelques heures par une marche de nuit, il faut, autant que possible, établir le bivouac derrière quelque rideau qui eu masque la vue à l’ennemi, et ne laisser en évidence sur les collines que les troupes nécessaires pour montrer qu'on est là. En les étendant plus que de coutume et en doublant les feux, elles paraîtront plus nombreuses et le stratagème réussira.

Lorsque par un moyen quelconque on a pris de l’avance, il faut la conserver, même quand on devrait faire le sacrifice de quelques bagages pour marcher plus lestement ; dans un tel moment c’est moins aux voitures qu’aux hommes qu'on doit songer. Cependant on ne négligera rien pour sauver le matériel et surtout celui de l'artillerie.

Dès que le général s’est décidé à opérer sa retraite, il envoyé l’ordre à l'officier qui est chargé de la direction des bagages, de prendre les devants par telle route qu’il lui indique, et de hâter sa marche autant que possible. Et, comme ces bagages ont dû se tenir à une certaine distance, ils peuvent aisément faire quelques lieues avant que le mouvement général soit en pleine activité.

En effet, ce n’est pas sans avoir à surmonter de grandes difficultés qu’une armée peut commencer sa retraite en présence de l’ennemi, surtout si elle a beaucoup souffert dans le combat. Il faut qu’elle se maintienne du mieux qu’il lui est possible en repoussant les attaques du vainqueur et en ne cédant le terrain que pied à pied, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé quelque position qui la favorise et qu’elle puisse défendre jusqu’à la nuit. Il faut que le général profite du premier répit, pour rassembler ses troupes désorganisées, leur faire prendre quelque nourriture, un peu de repos, pendant qu’il expédie ses ordres pour la formation de la colonne de marche

Li8 DES MARCHES ET DES MANOEUVRES.

et qu'il compose son arrière-garde. Il faut enfin, malgré l’obscurité, que chaque corps prenne sa place sur la route assignée, après s’être procuré les moyens de transport pour ses blessés. Ainsi ce ne sera guère qu’au milieu de la nuit que le mouvement rétrograde pourra commencer.

Si l’on se trouvait dans la dure nécessité d’abandonner des blessés , on les rassemblerait dans une ou plusieurs maisons, avec un officier de santé et quelques hommes pour les soigner, et on les recommanderait à la générosité du vainqueur. Mais on ne doit prendre un tel parti qu’après avoir fart tout le possible pour les sauver. Les anciens Suisses, dans leurs nombreuses guerres, emportaient les blessés sur des hallebardes plutôt que de les laisser sur le champ de bataille, et^se relayaient sous un si noble fardeau. Il est bien des occasions où l’humanité, autant que l’honneur, peut engager à les imiter.

De L’arrière-garde. — Elle doitêtre composée des meilleures troupes, ou de celles qui ont le moins souffert. Elle doit être forte en artillerie , parce qu’il n’y a que cette arme pour tenir en respect les corps poursuivants et les obliger à des déploiements qui leur font perdre du temps, en même temps qu’ils donnent à la troupe qui se retire celui de gagner du terrain, ou d’occuper quelque position avantageuse pour combattre. L’arrière-garde est appelée à tenir ferme partout où le pays lui est favorable, et, comme le gros de la colonne continue sa route , elle doit souvent en être séparée ; il faut donc que sa composition la mette en état de se suffire à elle-même en toute situation , et de combattre sur toute espèce de terrain. Sans qu’on puisse préciser sa force , on dira cependant qu’en général une arrière-garde est plus nombreuse qu’une avantgarde, et que ce ne serait pas trop d’y employer jusqu'au cinquième, etmême au quart du corps-d’ armée auquel elle appartient; car, indépendamment des combats journaliers qu’elle est appelée à livrer , le service qu’exige sa sûreté est extrèmementpénible, parce que les mêmes troupes, par la difficulté

UES MARCHES ET DES MANOEUVRES. 1 i9

qu’il y aurait à les renouveler, sont souvent obligées de rester à l’arrière-garde jusqu’à ce que la retraite soit accomplie.

En marche , l’arrière-garde se subdivise en trois parties qui sont : le gros de l’arrière-garde restant rassemblé autant que possible ; l’extrême arrière-garde qui l’avertit des mouvements de l’ennemi, et lui donne le temps de se disposer à le recevoir ; et un détachement intermédiaire pour former la liaison avec le corps d’armée et occuper les défilés que l’on doit traverser. En outre, elle est coloyée par de petits détachements de flanqueurs qui la garantissent des surprises et qui amortissent la vivacité des attaques de la cavalerie ennemie. %

Le général , autant que ses fonctions nombreuses et les soins dont il est chargé le lui permettent , se tient à l’arrière-garde , comme au poste le plus important. Car le salut de son armée dépend de la conduite de cette arrière-garde ; et ce n’est que de là qu’il peut reconnaître les forces réelles de l’ennemi et juger de ses intentions; ce n’est que de là non plus qu’il peut donner à temps les ordres convenables pour déjouer ses projets. On voit dans la vie du chevalier Bayard , combien ce héros tenait à honneur de figurer à l’avant-garde dans les mouvements offensifs , et de couvrir lui-méme , et souvent aux risques de sa personne, la retraite des corps auxquels il était attaché.

Pour que l’arrière-garde soit toujours prête à faire front à l’ennemi et à le repousser lorsqu’il s’approche de trop près , elle doit marcher en ordre, autant, toutefois, que les circonstances le lui permettent , les différents corps conservant entre eux leurs distances et leurs positions respectives. Que la troupe soit en colonne ou en bataille , serrée ou à distance entière , c’est toujours en marchant par le second rang ( face en arrière) qu’elle se relire, quel que soit l’espace à parcourir. Ainsi, chaque fois qu’on se remet en route après une halte, la colonne se forme comme s'il était question de marcher du côté opposé , et elle ne s’ébranle qu'après avoir fait face eu

arrière. De même lorsqu'on l’arrête , on commande face en tête, avant de la former en bataille. Cette recommandation , toute simple qu’elle paraisse, n’est pas sans utilité, pouréviter la confusion qui pourrait résulter de ce que tes uns marcheraient conformément au principe et les autres dans un ordre contraire. Mais ceci ne s’applique qu’aux troupes de l’arrièregarde appelées h combattre h tous les moments ; oelles du corps principal peuvent marcher dans l’ordre naturel.

Lorsque le pays est ouvert , l’arrière-garde doit marcher sur plusieurs colonnes, échelonnées de manière h donner le moins de prise possible. Ainsi, par exemple, s'il y a quelque défilé en arrière de l’aile droite , ce sera la colonne de ce côté qui cédera le plus de terrain pour se rapprocher de ce défilé qu’il faut occuper; celle de la gauche, se retirera plus lentement et repoussera les coureurs ennemis. Dans les défilés, au contraire, toute l’arrière-garde marche sur une seule colonne, h l’exception des flanqueurs qui cherchent toujours h tenir les hauteurs. Les colonnes de l’arrièregarde se forment en carrés vides ou pleins, lorsqu’ayant à traverser de grandes plaines, elles sont harcelées par une cavalerie nombreuse ; les carrés sont vides s’ils sont exposés à l’artillerie, et pleins dans le cas contraire. Mais, de manière ou d’autre, ces carrés doivent toujours être disposés de manière à se flanquer mutuellement , et c’est ce qui arrivera tout naturellement si les colonnes sont convenablement échelonnées. L’extrême arrière-garde qui, dans ce cas, forme le dernier échelon et couvre la marche, doit être composée de la meilleure cavalerie et d’artillerie légère, pour manœuvrer offensivement contre les corps ennemis qui s’approchent de trop près. Si elle a affaire à des forces trop considérables , elle se retire au galop et va se placer sous la protection des colonnes d’infanterie ou dans les intervalles de leurs carrés.

Dans les pays coupés et fortement accidentés, c’est au contraire l’infanterie qui couvre la marche , parce qu’elle seule peut y être employée utilement. Alors la cavalerie prend les

devants , jusqu’à ce qu’elle trouve un terrain qui lui soit propre et où elle puisse reprendre son service ordinaire.

Passage (T mpont en retraite. — S’il se rencontre un pont sur la route, le corps principal, après l’avoir traversé, y laissera le nombre de troupes nécessaire pour le garder jusqu’à l’arrivée du détachement intermédiaire dont nous avons parlé. Celui-ci s’y établira et fera ses dispositions pour repousser tout corps ennemi qui s’y présenterait. Lorsque l’arrièregarde, prévenue de ces dispositions, est à une certaine distance du défilé , elle se déploie pour arrêter le plus longtemps possible l’armée que nous supposons toujours être à sa poursuite ; et, après une résistance suffisamment prolongée, elle fait une retraite en échelons ou en échiquier ; puis elle passe le défilé par les deux ailes , et va s’établir sur la rive opposée, où déjà une partie de l’artillerie, qui a pris les devants, a été occuper les emplacements les plus favorables. L’extrême arrière-garde fait un dernier efTort pour défendre l’entrée du pont, pendant que les sapeurs préparent tout ce qu’il faut pour le brûler ou le couper. On place quelques pièces pour balayer le pont; on en met d’autres à droite et à gauche pour croiser de feux son avenue. Les tirailleurs, répandus sur le bord , contrarient l'établissement des batteries ennemies, et les bataillons cherchent, à la faveur des plis de terrain, à prendre quelque position où, tout à la fois , ils se soustraient aux feux si dangereux de celte artillerie , et enveloppent le débouché du pont. Un chef qui a du coup-d’œil peut, dans ce cas, épargner bien des perles à sa troupe.

Si l’on parvient à couper le pont, l’ennemi sera arrêté plus ou moins longtemps suivant la nature des difficultés que la rivière peut offrir. Sinon l’arrière-garde, après une résistance poussée aussi loin qu’il lui est possible sans se compromettre, se remettra en marche. Le commandant fera d’abord partir les bataillons les plus éloignés du pont , puis il enverra une partie de son artillerie prendre plus loin de nouvelles

positions d'où etic paisse, battre efficacement les environs et surtout la route , et il placera sa cavalerie sur les flancs pour charger les premières troupes qui voudront se mettre à sa poursuite. Les tirailleurs sont déployés pour couvrir la retraite , à la faveur des haies , des fossés et de tous les obstacles qu’ils peuvent trouver; ils forment un long rideau qui masque et protège le mouvement des colonnes. Ces tirailleurs se retirent à mesure que l’ennemi s’avance , mais toujours en disputant le terrain. Lorsque la nuit est venue, et que la poursuite de l’ennemi a cessé , l’arrière-garde allume scs feux , et se livre au repos; mais elle n’attend pas que le jour ait paru pour se remettre en route ; quelles qu’aient été les fatigues de la veille, il faut, pour en éviter de plus grandes encore , s’éloigner de l’ennemi , en partant quelques heures avant lui.

Dans un moment pressé on peut traverser le pont à la course et sans conserver rigoureusement ses rangs , pourvu qu’on ait soin d’envoyer de l’autre côté les drapeaux et les guides des différents bataillons avec des officiers d’état-major, pour indiquer aux troupes , à mesure qu’elles arrivent , l’emplacement qu’elles doivent occuper. II est cependant nécessaire qu’un pareil mouvement ne se fasse pas tout à fait en tumulte, et que les bataillons sachent dans quel ordre ils doivent passer. En 18H, le maréchal Ney a fait une pareille manœuvre au combat de Redinha en Portugal. Mais s’il arrivait qu’il y eût de l’encombrement sur le pont, et que l’artillerie de l’ennemi pût en même temps y diriger ses coups, les perles seraient énormes et la déroute s’ensuivrait indubitablement. La manœuvre que nous indiquons ne peut donc être regardée que comme un pis-aller, et on ne l’entreprendra , ainsi que le fit le maréchal Ney, que lorsqu’il n’y aura plus autre chose ù faire , et que pourtant on ne sera pas disposé à mettre bas les armes.

Passage des défilés en retraite. — Si l’extrême arrière-garde

se trouve pressée par l’ennemi lorsqu’elle est engagée sur une chaussée entre des marais, ou des murs qui ne laissent aucun moyen de prendre des mesures défensives sur les côtés, elle ne peut, étant composée de cavalerie, se tirer d’embarras qu'en prenant le trot pour aller rejoindre le gros de l’arrière-garde, et se meure sous la protection de son canon. On profile de quelque rélargissement de la chaussée pour y mettre une ou deux pièces qui balayeront les approches aussitôt que cette cavalerie aura défilé , et la suivront elles -mêmes dès qu’elles auront produit leur effet. Mais quand l’extrême arrière-garde est composée d’infanterie elle ne peut , au contraire , dans le cas supposé , se retirer que très-lentement, en employant le feu de chaussée pour amortir l’ardeur des poursuivants, jusqu’à ce que les localités permettent d’autres dispositions. Si les cartouches viennent à manquer en ce moment la position est critique; il ne reste d’autres ressources que dans les charges à la bayonnette que tentent les dernières troupes pour le salut des autres.

Un long défilé de montagnes est très-propre à arrêter l’ennemi dans sa poursuite ; mais il faut y entrer avant lui pour y prendre position ; et c’est là le difficile quand on est suivi de près. Car ce qui fait votre sûreté quand une fois le gros de la troupe a passé , vous est contraire si l’ennemi vous talonne : on se précipite en foule à l’entrée du défilé , et il s’y forme un grand désordre dont on ne se débrouille pas facilement. Cependant ce danger est plus à craindre à l’entrée d’un pont qu’à celle d’un défilé de montagnes, parce que le rétrécissement y est plus brusque. Le passage du pont de la Bérésina , dans la retraite de Moscou , est un terrible exemple des dangers qu’une troupe vivement poursuivie peut rencontrer à l’entrée du défilé. L’arrière-garde doit donc tenir ferme en avant, jusqu’à ce que le corps intermédiaire y ait pénétré et se soit mis en mesure d’en défendre l’entrée. Les bataillons ' de l’arrière-garde s’y acheminent ensuite les uns apres les autres, et par intervalles; ils y prennent des positions succes-

sives pour protéger la retraite des dernières troupes et arrêter l’ennemi pour ainsi dire il chaque pas. La cavalerie , qui a dû se retirer des premières, se hûte de passer le défilé pour aller se former en bataille à son débouché ou dans les petites plainés qu’on y rencontre quelquefois. L’artillerie s’échelonne sur la route en profitant de tous les circuits où elle peut se placer sans être trop exposée , et d’où elle a un bon champ de tir. L’extrême arrière-garde se relire en disputant le terrain, sous la protection des corps qui ont occupé les positions de droite et de gauche ; et quand elle arrive aux batteries et qu’elle les a démasquées, celles-ci entrent enjeu et suivent , après quelques volées, le mouvement de retraite. L’arrière-garde proGte des instants où l’ennemi est repoussé pour abattre des arbres et les jeter en travers du chemin ; un détachement de sapeurs est utile pour cela. Quand le défilé est très-resserré , que d’un côté sont les abîmes et de l’autre des rochers escarpés , comme cela se voit presque partout dans nos Alpes, on trouve dans la destruction des ponts et les coupures de la route un excellent moyen de retarder la poursuite de l’ennemi , si ce n’est de l’arrêter complètement. On peut encore , dans certains cas , se tirer d’embarras en mettant le feu aux broussailles ou herbes sèches qu’on vient de traverser; le vent chassant la flamme du côté del’ennemi, celui-ci devra reculer ou s’arrêter jusqu’à ce qu’elie ait tout consumé. Deux ou trois charrettes rompues sur la route rempliront quelquefois le même objet. Enfin , c'est dans de telles localités qu’on doit avoir recours aux embuscades et essayer de ces stratagèmes dont les anciens faisaient un si fréquent et si heureux usage. Peut-être ces moyens sont-ils un peu trop dédaignés de nos jours ; il n'y a point de honte à recourir à la ruse quand on est obligé de céder à la force. A ce sujet je dois recommander la lecture de la retraite des dix mille par Xénophon, comme un des livres les plus instructifs et les plus intéressants.

Si le défilé dans lequel la retraite s’opère est en communication avec quelque vallée qui donne à l’ennemi le moyen de

vous couper le chemin, il est indispensable de faire occuperle débouché de ce délilé latéral jusqu’à ce que les derniers corps l’aient dépassé. Et, en tout cas, ce doit être un motif de ne pas prolonger la résistance au delà du temps nécessaire pour assurer la retraite du corps principal, afin de ne pas donner à l’ennemi celui de vous tourner.

Les villages, les bois, sont aussi des défilés dont une arrièregarde peut profiter pour gagner du temps ; mais elle ne doit pas s’obstiner à les défendre parce qu’elle finirait par être enveloppée et séparée du corps principal. Elle doit se borner à faire bonne contenance pour obliger l’ennemi à déployer ses moyens. Le commandant fait occuper les maisons et les clôtures, ou la lisière du bois, par une partie de sa troupe, pendant qu’il envoyé le reste au delà pour assurer sa communication avec le corps principal. Sa cavalerie est employée à balayer le pays à droite et à gauche ; elle chasse les patrouilles ennemies et ôte toute inquiétude de se voir tournés à ceux qui défendent le village ou le bois. L’artillerie trouve ordinairement de bons emplacements dans ces localités, où il n’est pas facile de la déloger. Cependant le commandant ne se laissera pas séduire par ces avantages et il ordonnera la retraite quand il verra l’ennemi en mesure d’attaquer; il a obtenu ce qu’il voulait en l’obligeant aux lenteurs de ces formalités; il retire donc les troupes les plus exposées et les envoyé prendre des positions plus en arrière, pendant que les autres barricadent les avenues et entravent la marche de l’ennemi, pour suivre ensuite le mouvement général.

On conçoit que le commandant de l’arrière-garde doit souvent se trouver dans des positions bien difficiles. Il faut donc, pour être à la hauteur de sa mission, qu’il déploie tout à la fois beaucoup de fermeté de caractère , de ressources d’esprit et de talents militaires. Il faut qu’il ait la confiance du soldat et que sa bravoure soit appréciée de l’ennemi même. S’il n’est pas de poste plus dangereux que celui de l’arrière-garde, c’est aussi le plus honorable : le maréchal Ney s’est acquis une

gloire immortelle en couvrant la marche de l’armée française dans la funeste retraite de Russie. Pendant plusieurs semaines, il fut tous les jours aux prises avec l’ennemi, et plus d’une fois il combattit comme un simple grenadier. Les soldats se raconteront longtemps dans leurs bivouacs les hauts faits de celui qui rentra le dernier sur une terre amie, après avoir supporté, avec quelques braves, toutceque la fortune peut accumuler de dangers et de privations sur les débris d’une troupe désorganisée, anéantie par les frimais.

Page 1