M&RCB8 SIMULTANÉE DE PLUSIEURS COLONNES
Jusqu’à présent nous n’avons eu en vue qu’une seule colonne, ou un seul corps d’armée marchant sur la même route. Nous allons maintenant nous occuper de la marche simultanée de plusieurs corps composant une grande armée, en supposant que l’ennemi soit dans le voisinage.
Nous dirons d’abord que chacune de ces colonnes, pouvant être attaquée isolément et avoir à lutter plus ou moins de temps jusqu’à ce que les autres arrivent à son secours, doit s’astreindre aux mêmes règles de prudence et se conduire d'après les mêmes principes que si elle marchait seule. Ainsi tout ce qui est contenu dans les articles précédents lui est encore applicable : elle aura son avant-garde particulière, ses éclaireurs ; elle se subdivisera en autant de colonnes partielles que les circonstances pourront le nécessiter ou les localités le permettre; elle choisira ses positions, ses cantonnements , ses bivouacs dans les limites de l’espace dont elle peut disposer; elle frappera les réquisitions indispensables à la nourriture et à l’entretien de la troupe ; elle aura son administration à elle, etc. mais aux conditions de rester toujours en corrélation avec les autres colonnes et de manœuvrer vers le même but.
Indépendamment des avant-gardes particulières dont les diverses colonnes sont précédées, il y aura un des corps qui précédera les autres et formera comme l'avant-garde generale de toute l’armée, de même qu’un autre peut rester en arrière comme réserve ou arrière-garde générale. En sorte que la disposition d’une grande armée, partagée en plusieurs corps et marchant sur plusieurs routes est sommairement indiquée par la figure 12e, dans laquelle on a supposé que l'armée est partagée en cinq corps et s'avance sur trois directions parallèles. La route du milieu est occupée par trois corps A, B, C, le premier formant l’avant-garde générale, le second le centre de l’armée et le troisième l’arrière-garde générale, qu’on appellera plutôt réserve dans cette circonstance. Les deux autres routes sont suivies, chacune par une colonne D ou E , jouant, par rapport h l’armée entière, à peu près le môme rôle que les flanqueurs dans la marche d’une seule colonne isolée.
Toute l’étendue de terrain embrassée par les colonnes, c’està-dire la distance DE , est ce qu’on appelle le front de la marche. Il est ordinairement de plusieurs lieues, en sorte que toutes espèces de circonstances de terrain peuvent s’y rencontrer. C’est cependant une règle dont on ne doit pas s’écarter, d'éviter de laisser entre deux des obstacles , tels que rivières , lacs, grands marais , chaînes de rochers impraticables, qui empêcheraient les corps de communiquer entre eux et de se secourir en cas d’attaque. Si donc de semblables obstacles se présentent en chemin, ou bien l’armée entière fait un circuit pour les éviter , ou bien celle des colonnes que cet obstacle séparerait des autres si elle continuait à marcher dans la même direction, appuie à droite ou à gauche pour l’éviter, et vient se placer derrière les corps voisins, jusqu’à ce que, le pays s’élargissant de nouveau, elle puisse reprendre sa place.
La figure indique qu’il y a une avant-garde particulière en tête de chaque corps , et que de plus ceux des ailes ont détaché extérieurement des flanqueurs pour éclairer le pays à
droite et à gauche. En sorte que si on a égard à ces détachements , l’armée s’avance réellement sur cinq colonnes. Mais dans la désignation générale de la marche , on n'indique que la direction suivie par les corps principaux, et, dans l’exemple actuel , on dit que l’armée marche en trois colonnes.
La distance entre les colonnes qui suivent des routes différentes ne doit pas dépasser deux à trois lieues , sauf les cas d’exception dans lesquels on se trouve quelquefois forcément. Ainsi , lorsqu’on peut disposer de plusieurs chemins à peu près parallèles , il ne faut pas que les corps latéraux D et E soient éloignés de plus de trois lieues du corps central B. A une plus grande distance ils se trouveraient compromis si , étant attaqués subitement par des forces très-supérieures, ils éprouvaient de la difficulté à se replier sur les corps en arrière; leur canon ne serait pas entendu, et les autres corps, trop éloignés, n’auraient pas le temps d’arriver à leur secours. Quant à l’avant-garde générale A , marchant ordinairement sur la grand’route et ayant ses derrières bien dégagés , elle peut , au besoin , opérer plus facilement sa retraite sur les corps qui la suivent , elle peut donc aussi se porter à une plus grande distance en avant ; je dis plus , elle le doit , puisque sa tâche est de découvrir l’ennemi , de reconnaître ses forces et sa position ; elle se portera donc jusqu’à une marche , huit ou dix lieues , du corps B , ou du moins elle pourra s’avancer jusque-là sans inconvénient , sa distance ne pouvant ôtre'üxée d’une manière invariable. La réserve C restera au moins à trois ou quatre lieues en arrière du corps central , de manière que celui-ci ait le temps de se dégager des défilés qu’il aura à traverser dans sa marche , avant que l’autre y arrive.
La réserve d’artillerie , le parc , les bagages sont réunis à la suite de celle des colonnes qui a le moins de probabilité de rencontrer l’ennemi. Ils sont placés en F dans la figure. Cependant chaque colonne conserve avec elle ce qui lui est indispensable, en fait de bagages, et le place à la queue sous
bES marches et des manoeuvres. 159
escorte ; plus on les en débarrasse , mieux cela vaut ; il en reste toujours trop.
Le général en chef se tient habituellement au corps central , parce que c’est de là qu’il a plus facilement des nouvelles des autres corps et qu’il peut expédier plus promptement ses ordres. Cela ne l’empêchera pourtant pas de se porter de sa personne au corps d’avant-garde, quand il devra étudier le terrain avant que l’armée entière y arrive , ou voir de près les dispositions de l’ennemi.
Pour que la marche s’exécute régulièrement , il est nécessaire que le commandant de chaque colonne soit instruit sommairement du but que se propose le général en chef , et qu’il sache quels sont les corps voisins , qui sont ceux qui le précèdent ou le suivent, par qui il sera appuyé en cas d’attaque, sur qui il doit se replier s’il rencontre des forces trop supérieures. Il faut de plus qu’il y ait un échange continuel d’estafettes entre le grand quartier- général et les quartiersgénéraux des corps d’armée, pour que, d’une part, le majorgénéral , qui expédie les ordres de marche , sache à chaque instant comment ils s’exécutent, et que, de l'autre, les commandants des corps soient tenus au courant de ce qui se passe et informés des modifications qui peuvent être apportées à l’ensemble de l’opération. Les ordres transmis aux différents corps de l’armée française par le maréchal Berthier , dans les marches qui ont précédé les grandes batailles des dernières guerres, sont à cet égard d’une haute instruction.
11 est maintenant facile de comprendre que la disposition que nous venons d’indiquer répond à tous les cas qui peuvent se présenter dans la marche , et donne à l’armée entière la facilité de se concentrer promptement pour livrer bataille. Si elle rencontre l’ennemi en tête , ce qui est le cas ordinaire, le corps d’avant-garde A fait un mouvement de retraite pour se rapprocher des corps qui le suivent ; à moins qu’il ne soit arrivé sur une position importante à garder, auquel cas il fait son possible pour s’y maintenir. Les corps D et E changent
de direction k droite et k gauche pour se rapprocher du centre , tout en continuant k marcher en avant. Le corps centrai B se hâte d’arriver pour appuyer et doubler le corps A . Les corps latéraux D et E se joindront pour former la seconde ligne. La réserve C arrivera ensuite et sera employée k telle destination que le général jugera convenable.
Ces dispositions sont les plus naturelles , mais elles peuvent être modifiées de plusieurs manières ; par exemple, la première ligne peut être formée par un des corps D ou E se joignant k l’avant- garde A , et la seconde ligne par le corps central B et l’autre corps latéral. On peut mettre trois corps en première ligne et deux en seconde , ou deux en première et trois en seconde , etc. Cela dépend des projets ultérieurs du général et du plus ou moins de facilité qu’il trouve k réunir d’abord tel ou tel corps k l’avant-garde , en raison des distances , de la nature des chemins , ou de telles autres circonstances qui s’opposent k ce qu’on adopte k la guerre une manière d’agir uniforme. Et ceci , bien loin d’étre un inconvénient , présente un avantage réel par l’ignorance où l’ennemi se trouve, jusqu’au dernier moment, des dispositifs qui seront pris contre lui.
L’ennemi se montre-t-il en forces sur le côté et menace-t-il d’attaquer l’armée par un de ses flancs , tous les corps font tête de colonne de ce côté, et la dispositlbn générale n’est point changée : il y a toujours un corps d’avant-garde , un d’arrière-garde, un corps centrât et deux corps pour couvrir les flancs. Si , par exemple , l’armée doit changer de direction k droite , le corps D forme l’avant-garde , B reste au centre , A et C deviennent corps flanquenrs , et E fait la réserve.
Pour un mouvement de retraite , ou pour attaquer un ennemi qu’on a sur ses derrières , le revirement est complet : le corps C devient avant-garde , A arrière-garde ou réserve , les corps E et D restent flanqueurs , et B corps central.
En un mot cette disposition est telle que de quelque côté